La mondialisation : idéologie de fin de millénaire

« Le «  redéploiement  » économique dans la phase actuelle du capitalisme, aidé par la mutation des techniques et des technologies, va de pair, on l’a dit, avec un changement de fonction des États : à partir de ce syndrome se forme une image de la société qui oblige à réviser sérieusement les approches présentées en alternatives.  Disons pour faire bref que les fonctions de régulation et donc de reproduction sont et seront de plus en plus retirées à des administrateurs et confiées à des automates. La grande affaire devient et deviendra de disposer des informations que ceux-ci devront avoir en mémoire afin que les bonnes décisions soient prises. La disposition des informations est et sera du ressort d’experts en tous genres. La classe dirigeante est et sera celle des décideurs. Elle n’est déjà plus constituée par la classe politique traditionnelle, mais par une couche composite formée de chefs d’entreprises, de hauts fonctionnaires, de dirigeants des grands organismes professionnels, syndicaux, politiques, confessionnels. »

Jean-François Lyotard, La condition postmoderne. Rapport sur le savoir. Paris, Les Éditions de Minuit, 1979, p. 29-30.

« Si nous comprenons les mécanismes et les mobiles propres au fonctionnement de l’esprit de groupe, il devient possible de contrôler et d’embrigader les masses selon notre volonté et sans qu’elles en prennent conscience. La manipulation consciente et intelligente des habitudes et des opinions organisées des masses est un élément important dans une société démocratique. Ce mécanisme invisible de la société constitue un gouvernement invisible qui est le véritable pouvoir dirigeant de notre pays. Ce sont les minorités intelligentes qui se doivent de faire un usage systématique et continu de la propagande ».

Edward Bernays, Propaganda, New York, 1928, cité par Gilles Châtelet Vivre et penser comme des porcs. De l’incitation à l’envie et à l’ennui dans les démocraties-marchés. Paris, Exils Éditeurs, coll. Essais, 1998, 119-120.


Table des matières

 

Introduction

Entrée en matière

La mondialisation

Le commerce mondial

Les technologies de l’information

Mondialisation et salariat

Sur l’idéologie et la mondialisation : existence de l’Homme-Machine

Conclusion

Notes

Bibliographie

Annexes statistiques


Introduction

 

 

La problématique de la mondialisation entraîne une révision de fond des acquis de la science économique. Dominique Méda, Vivianne Forrester et plusieurs autres auteurs cherchent les fondements de la crise de la valeur travail et du monopole qu’a pris la question de l’économique dans les sociétés industrielles avancées.

Selon Dominique Méda, l’économie émerge de la tentative d’analyser et de mesurer la richesse ajoutée par le travail dans la production des marchandises. Elle remarque qu’à l’origine, l’économique est la tentative de mesurer la construction de la richesse par le travail. Beaucoup d’eau a coulé sous les ponts depuis les analyses de Ricardo et de Smith, les pères fondateurs de cette vision de la production marchande comme augmentation de la richesse. Une idée plus connue sous l’appellation de la valeur travail. Mais comme Méda l’écrit, la société actuelle nous oblige à nouveau à une réflexion globale à propos de l’économie :

« C’est donc bien à l’économie qu’il nous faut revenir désormais, car c’est elle qui est à l’origine de notre attachement – aujourd’hui voulu, jadis forcé –, au travail. Il nous faut montrer pourquoi les trois phénomènes majeurs qui caractérisent la modernité des sociétés industrialisés – la domination de la pensée économique, l’élection de la sphère du travail et de la production comme cœur de la vie individuelle et sociales et le dépérissement de la politique – ont partie liée, et sur quels postulats cette constellation parvient à se maintenir. Il s’agit également de savoir, d’une part, si l’économie n’a pas hérité de son passé un certain nombre de présupposés qui l’empêchent de s’adapter aux problèmes que nous connaissons aujourd’hui; d’autre part, si le choix que représentait l’économie au XVIII e siècle – individualisme contre holisme – se pose encore dans les mêmes termes aujourd’hui; enfin, si nous n’avons pas, avant tout, besoin désormais d’une conception de la société radicalement différente de celle à laquelle continue malgré tout de se référer l’économie. » (Méda, 1995, p. 194-195)

Nous de parlerons pas ici des trois grands phénomènes majeurs qui donnent forme à la société moderne. Ce sont les deux premiers qui nous occupent le plus. Dans ce texte récent, Méda insiste sur le rôle qu’a jouée la pensée économique dans le développement de la société industrielle et, par phénomène d’entraînement, elle commente l’évolution de la sphère du travail dans le cadre de la transformation et la « mondialisation » de l’ensemble des rapports économiques.

Viviane Forrester de son côté présente une critique du discours néo-libéral. Elle soutient, tout le long de son analyse portant sur l’« horreur économique », que le système marchand est éthiquement un système anti-social. On assiste tout au long de son livre à une critique de l’idéologie néo-libérale. Souvent, elle nous propose des passages des plus critiques, mais l’ensemble du texte demeure au niveau du constat journalistique, les causes des problèmes qu’elle décrit ne sont pas analysés en profondeur. L’effroi ne mène pas très loin. Il nous faut pousser plus loin la recherche des origines des idées néo-libérales (1).

Bourdieu écrit, lorsqu’il parle de la structuration du champ économique, que :

« Pour rompre avec le paradigme dominant qui s’efforce de rejoindre le concret par la combinaison de deux abstractions, la théorie de l’équilibre général et la théorie de l’agent rationnel, il faut, prenant acte de l’historicité constitutive des agents et de leur espace d’action dans une vision rationaliste élargie, tenter de construire une définition réaliste de la rationalité économique comme rencontre entre des dispositions socialement constituées (dans la relation à un champ) et les structures, elles-mêmes socialement constituées, de ce champ ». (Bourdieu, 1997, p. 52)

Donc, construction d’un champ qui repose sur deux abstractions : 1. L’équilibre général et 2. La théorie de l’agent rationnel. L’équilibre général prend sa force dans une vision qui soutient que la société se maintient et se reproduit à même ses propres ressources. La théorie de l’agent rationnel est la cause de cet équilibre spontané, de cet structuration de la vie économique. On se situe entre une conception positive de l’économie et de son idéologie, celle d’un monde dans lequel l’ensemble des rapports sociaux deviennent translucides, transparents ou transférants (ou trans-sphèrants). Une totalité complètement claire, une économie des rapports sociaux qui est, en soi, le centre et la périphérie d’eu mêmes. Une forclusion, un monde fermé sur lui-même montré comme ouvert sur tout. Voilà le propre de l’idéologie de la mondialisation.

Le champ économique est à ce titre caractérisé par la nouvelle idéologie propre au discours économique qu’est la mondialisation. Donc :

« Le terme « mondialisation » est devenu un mot attrape-tout pour les journalistes, les politiciens et les milieux d’affaires. C’est l’horizon de tous les espoirs et la source de tous les maux. En Europe continentale, on lui impute le chômage tenace. Dans les pays anglo-saxons, c’est la baisse des niveaux moyens de salaires réels et l’accroissement spectaculaire des inégalités de revenus qui lui sont attribués. » (Aglietta,1997, p. 438)

Ainsi un discours nouveaux reposant sur un vieil adage propre à l’économie classique : le monde économique est l’exemple absolu de la structuration du social. Héritage de l’échec du socialisme réel, héritage des crises politiques et des guerres mondiales, le capitalisme moderne détermine l’ensemble des rapports sociaux. Ainsi :

« La mondialisation désigne avant tout la généralisation du salariat qui fait pénétrer le capitalisme au cœur même des sociétés non occidentales. Il en est ainsi parce que la division internationale du travail ouvre des perspectives de profit. D’abord, le progrès technique actuel a des coûts de transfert fortement décroissants. Un champ de plus en plus large d’activités est profitablement inclus dans l’échange international du travail plus qualifié des pays moins développés. [….] Dans les pays capitalistes les plus avancés, les services sont révolutionnés par l’essor du travail intellectuel sur les concepts, les symboles, les formes :  ingénierie technique et financière, design, savoir-faire, information, communication. Dans les pays en développement, l’intensité capitalistique augmente avec la production des biens d’équipement, la croissance des industries de transformation et l’expansion des services financiers. L’approfondissement de la division internationale du travail entraîne donc une augmentation de la productivité. » (Aglietta, 1997, p. 438-439)

Rapports complexes entre le développement d’une économie de service dans les pays du centre, (les pays du capitalisme développé) et dans les pays en développement, dans ceux que l’on identifie comme étant les nouveaux pays à forte croissance économique (Pays de l’Asie, de l’Amérique latine) des modifications structurelles qui sont plus souvent présentées comme révolutionnaires, comme résultats d’une nouvelle division du travail au niveau international. Aglietta note que :

« Cette transformation de la division du travail à l’échelle de la planète est une source d’accumulation du capital qui fournit la matière d’un nouveau régime de croissance. Cependant, comme il en a toujours été ainsi dans l’histoire du capitalisme, cette révolution des techniques n’est pas autorégulatrice. Les politiques, les mentalités et les institutions qui interfèrent avec les facteurs de l’accumulation du capital n’évoluent pas au même rythme que les techniques, les manières de travailler et les marchés. » (Aglietta, 1997, p. 439)

Voici une position dont le fondement reste précieux pour l’analyse. Chez nos voisins américains, ces « relents » ou ces « freins » au développement étaient perçus comme l’influence de l’idéologie marxiste(Vernon, 1973). Ce discours a changé de cible maintenant. C’est à l’État lui-même qu’il s’attaque. Alors, l’État et ses politiques sociales deviennent un frein au libre développement des marchés. Bien que le grand capital ne se gêne pas à demander l’aide de ces mêmes États, sa critique de ce fournisseur d’aide est radicale. On appelle d’ailleurs maintenant « libérale » une approche qu’il n’y a pas très longtemps on appelait « conservatrice extrémiste » (Brunelle, 1997 p. 181) Plus :

« Grâce à un habile travail politique et au raffinement de leurs outils intellectuels, les extrémistes d’hier ont conquis le pouvoir à partir des campus universitaires (Chicago University, Harvard University, MIT, YaleUniversity et plusieurs autres R.C.), pour en arriver à consolider leur emprise sur la Maison Blanche. Ce faisant, ils ont gagné également une indéniable crédibilité idéologique puisqu’ils ont su et pu faire accepter comme raisonnables, rationnelles et sociales, des idées et des thèses considérées naguère comme excessives, dangereuses et punitives. Comble de paradoxe, certains leur accordent parfois le qualitatif « néo-libéral », celui-là même qui, il y a un demi-siècle, servait à désigner les libéraux qui penchaient au contraire en faveur de l’étatisme et des interventions publiques dans la vie sociale. » (Brunelle, 1997, p. 181-82)

Discours qui repose sur la théorie de l’action rationnelle. L’équilibre général est donc une théorie reposant sur l’agent (le sujet cartésien) et le monde social. Cet individualisme méthodologique est la base de l’économie moderne, de l’interprétation du monde comme choséité. Chez Durkheim, on assiste déjà à une définition de l’économie politique qui :

« …est une science abstraite et déductive, qui n’est pas tant occupée à observer la réalité qu’à construire un idéal plus ou moins désirable; parce que l’homme dont parlent les économistes, cet égoïste systématique, n’est qu’un homme de raison artificiel. L’homme que nous connaissons, l’homme réel, est beaucoup plus complexe : il appartient à une époque et à un pays, il vit quelque part, il a une famille, un pays, une croyance religieuse et des idées politiques. » (Durkheim, (1888 (1970), p. 85.

Cette vision de Durkheim permet de faire fie de la complexité humaine, de sa rationalité intersubjective et de son sens proprement humain. Mais n’oublions pas que ce dernier est loin d’allez aussi loin dans la construction de l’ « individu-mesure » que les Adophe Quételet, Alphonse Bertillon, Scipio Sighele, Gustave Le Bon, et plusieurs autres. L’ « individu mesure » c’est ce qui marque le début de la volonté de contrôle des foules par l’apparition des publics.(2) Paul-Laurent Assoun préfaçant l’œuvre de La Mettrie note :

« Dans la perception des automates de Vaucanson exégète de l’Homme-Machine, le regard scientifique ne voit pas seulement le jeu d’une mécanique qui imite le vivant, mais le vivant lui-même, identifié dès longtemps comme mécanique, avouer sa vérité. La réalité s’avoue comme fiction, dans l’intuition que livre l’automate… Non pas que l’automate donnerait l’idée de l’homme-machine : mais dès lors que, sous sa figure, l’homme-machine est donné à voir, une nécessité s ‘impose dans le discours philosophique de le nommer – tâche longtemps ajournée – et de le fonder par le discours. » (Assoun, 1981, p.40-41)

La théorie de l’action rationnelle est, dans un deuxième temps, une philosophie intellectualiste :

« … qui conçoit les agents comme de pures consciences sans histoire capables de poser librement et instantanément leurs fins et d’agir en pleine connaissance de cause (ou, dans une variante qui cohabite sans contradiction avec la précédente, comme des atomes isolés, sans autonomie ni inertie et mécaniquement déterminés par des causes). » (Bourdieu, 1997, p. 64)

Le tout repose sur une vision du monde spontanéiste. Les actions individuelles sont, suivant cette vision du fonctionnement de la société et de l’individu, des reflets de la concurrence parfaite ou du marché parfait qui impliquent une vision spontanée et naturelle de l’évolution de l’économie. On est devant les idées de Ludwig von Mises (1881-1973) et de Friedrich August von Hayek (1899-1992), deux économistes autrichiens. Le premier était un spécialiste de l’économie monétaire et tenta de démontrer que l’économie est une science rationnelle. Le second, un peu plus connu, dès la publication de La route de la servitude défend les arguments – qui sont toujours les mêmes aujourd’hui – contre l’intervention de l’État dans l’économie et les lois du marché. Pour Hayek toute intervention de l’État est un geste anti-démocratique.  Les deux participeront en avril 1947 à la fondation de La Société du Mont-Pèlerin, chef de file du néo-libéralisme mondial(3). Ces pères de l’idéologie néo-libérale sont les intellectuelles qui ont structuré le courant conservateur qui prendra place dans les années 80 et 90 à travers l’Europe et l’Amérique du Nord. Nous croyons qu’il est possible ici de faire un lien entre ces penseurs, ces économistes et la conception actuelle de la mondialisation. On présente dans cette école de pensée l’économie comme étant le centre de la spontanéité des individus dans les rapports économiques, politiques et sociaux.

La mondialisation est ici un acte naturel :

« Cette philosophie atomiste et mécaniste exclut purement et simplement l’histoire. Elle l’exclut d’abord des agents dont les préférences, qui ne doivent rien aux expériences passées, sont inaccessibles aux fluctuations de l’histoire; la fonction d’utilité individuelle étant décrétée immuable ou, pire, sans pertinence analytique. » (Bourdieu, 1997, p. 64)

« Sa formulation paraît d’abord et avant tout tributaire d’une prétention de ses auteurs à percevoir le monde dans la nudité de sa véritable nature et à y recueillir les impératifs politiques dignes d’inspirer l’avenir de l’humanité[…] La réalité du monde moderne est déterminée par les liens réciproques qui nouent les sociétés entre elles. Selon le discours trilatéraliste, l’ordre international subit aujourd’hui les contrecoups de cette transformation radicale. Son évolution depuis la Seconde Guerre s’effectue dans le sens d’un renforcement notable des rapports entre ses unités composantes dans les champs économiques, certes, mais aussi social et politique. Elle oblige plus particulièrement les pays industriels à faire face à un nouveau défi : celui d’assumer le poids de l’interdépendance dans la confection d’un destin collectif. » (Larochelle, 1990, p.231)

C’est sur cette vision du monde (atomiste et individualiste) que repose une vision tronquée de la mondialisation.

« [Cette vision] fait ainsi disparaître, paradoxalement, toute interrogation sur les conditions économiques de la conduite économique, s’interdisant par là de découvrir qu’il y a une genèse individuelle et collective de la conduite économique socialement reconnue comme rationnelle dans certaines régions de certaines sociétés d’une époque déterminée et, du même coup, de tout ce que désignent les notions, apparemment inconditionnés, qu’elle place à son fondement, besoins, calcul ou préférences. » (Bourdieu, 1997, p. 64)

Cette vision de la conduite économique a été la base de la stratégie développée par la Commission trilatérale dès l’année 1973.

La Commission trilatérale est à la base de l’idée de mondialisation tel que l’on conçoit sa structure actuelle. La désuétude de la société nationale, de l’État national et le développement technologique sont les trois idées maîtresses de la mondialisation. (Larochelle, 1990, p. 263 et ss.) Les deux premières idées ont déjà fait l’objet de commentaires. La dernière est plutôt nouvelle dans l’analyse des relations internationales. Mais le développement technologique est ici perçu comme projet technocratique. Trois critères seront présentés comme des variables obligatoires dans la présentation de la trilatérale. Donc :

  1. Plus une société s’industrialise, plus elle peut être démocratique.
  2. Plus une société est démocratique, plus elle est réelle.
  3. La société ne peut se réaliser qu’en s’industrialisant. (Larochelle, 1990, p. 304)

Lorsque les tenants de la Commission trilatérale construisaient cette vision il leur manquait un élément essentiel, « un vide béant », un lieu d’objectivité, une représentation scientifique.

« En somme, l’évidence technocratique de la Trilatérale dépend d’une représentation imaginaire et non pas d’une production scientifique. Elle n’est toutefois pas articulée dans un vide béant, sans référence avec ce qui résiste. Son statut d’objectivation – au lieu d’une objectivité – ne se dérobe pas pour autant au spectacle d’une certaine réalité. Car, elle est effectivement inspiré par le rôle croissant que les acteurs, à l’époque moderne, attribuent à la technique dans l’organisation de leurs activités quotidiennes. Mais, ce fait ne se reflète pas comme un simple décalque dans la société gouvernable que propose la Commission. Certes, il en participe en tant que l’on s’y réfère à des fins de légitimation, mais non en tant que déterminisme d’une telle initiative. Or, si la démocratie doit être maintenue imaginairement, l’industrialisation qui en garantissait la prétendue positivité ne se révèle plus comme une causalité dont l’effet soit de réaliser les formes sociales. Elle devient plutôt une interprétation du monde parmi d’autres possibles. Pluralités de réalités. » (Larochelle, 1990, p. 323)

Position qui a connu une modification majeure dans les dernières années. Cette représentation scientifique, le système-monde l’a acquise avec l’arrivée des réseaux de communication mondiaux. Soudainement, la technologie devient le moteur, même le véhicule du développement de la société capitaliste. Ainsi, à l’hypothèse qui affirme que plus une société se développe, plus elle est démocratique s’ajoute la proposition suivante : une société se réalise seulement en s’industrialisant. Apparaît alors l’obligation de s’industrialiser, car une société qui s’opposerait à l’industrialisation massive de cette fin de millénaire ne serait qu’une société archaïque et croulante. On est dans le progrès ou on n’est pas. L’imaginaire trilatéraliste est donc une question de gouvernementalité :

2009-10-01 19-11-16

Larochelle va plus loin en indiquant que l’imaginaire trilatéraliste est un ensemble de rapport reposant sur l’imaginaire social. Dans ce tableau, il présente les rapports de cet imaginaire en insistant sur les facteurs de gouvernementalité ou ce qu’Habermas appelle crise de légitimité.

Composantes de l’imaginaire trilatéraliste

Axiomes sociaux Récits mythiques Configuration spatiale
L’essor de la productivité La rationalité de l’interdépendance Le progrès via la révolution technologique Le triangle versus le monde Devenir des choses
Facteurs de gouvernabilisation sociale Le rôle de l’entrepreneurship La liberté des individus L’«amélioration de l’humanité» L’entrepreneurship du triangle versus l’«humanisme planétaire» Devenir des hommes
Le retour de la guerre froide Le libéralisme Le féodalisme mondial L’Alliance antlatique versus la démocratie mondiale Devenir du social

 

Source : (Larochelle, 1990, p. 401).

Idéologie, donc, reposant sur les facteurs d’idéalisation de la technologie et des technocrates. Une idéalisation de l’histoire récente, une théorie de démocratie reposant sur la dépolitisation de la société civile et la glorification des changements technologiques reposant sur la société en réseaux: voilà les différents facteurs qui caractérisent la mondialisation de la société. Cette mondialisation est-elle une chose réelle? Est-elle aussi qualification du monde actuel, de sa qualification de mondialisation ou de nouvelle économie? C’est à ces questions que nous tenterons de répondre dans les pages qui suivent.

Entrée en matière

Dans le premier paragraphe de son texte traduit en français et publié dans Actes de la recherche en sciences sociales, Fligstein indique, après avoir présenté une analyse des pays de l’OCDE, qu’«il n’existe pas de preuves probantes que la croissance des échanges internationaux soit responsable de la désindustrialisation, de l’inégalité croissante dans la distribution des revenus ou de la contraction des politiques sociales dans les sociétés avancées. » (Fligstein, 1997, p. 36)

Cette hypothèse est en rupture avec ce que l’on retrouve le plus souvent développé et soutenu dans les ouvrages portant sur la globalisation et la mondialisation des marchés, cette hypothèse qui soutient que les pays de l’OCDE traverseraient un période de « nouvelle économie » basée sur la diminution de l’importance du secteur de production industriel. Ce dernier serait alors remplacé par le secteur de l’information, donc de l’immatériel.

Selon cette problématique, la mondialisation n’est pas responsable des tendances à la croissance des échanges internationaux et de la désindustrialisation de certaines régions développées. Comment peut-ont expliquer, alors, ces situations qui caractérisent, selon certains, la problématique même de tous les pays développés? N’y a-t-il pas un phénomène nouveau qui caractérise l’évolution récente de l’économie mondiale? La société en réseaux n’est-elle pas la nouvelle caractéristique de la conjoncture économique mondiale?

Selon Neil Fligstein, les réponses à ces questions se trouvent plutôt dans les transformations de l’économie américaine de la dernière décennie. La modification des politiques telle la déréglementation des activités marchandes (résultats des négociations du GATT et maintenant de l’Association Mondiale du Commerce) et aussi le démantèlement de l’État Providence aux États-Unis, mais aussi ailleurs dans les pays de l’OCDE sont les causes de ce chassé-croisé. Ces changements étaient la réponse structurelle à la crise du capitalisme américain au début des années 70. Souvenons-nous de la crise massive qui alors entraîna la fermeture d’entreprises, le vote de coupures dans les politiques sociales, les nombreuses interrogations et interventions concernant la question de la monnaie et des taux d’intérêts, qui connaîtront des hausses importantes, et, finalement, le démantèlement de la société salariale (Castels, 1995, pp. 323 et ss.) Dans cette conjoncture de crise économique les dirigeants « accordent désormais à la rentabilité à court terme » une valeur de premier plan. (Fligstein, 1997, p. 36) Cette politique a été qualifiée par « la notion de conception du contrôle des firmes en termes de «  valeur actionnaire « (shareholder value) » (Fligstein, 1996). Cette politique soulève justement plusieurs questionnements maintenant. Elle est souvent présentée sous un exemple typique des hausses de valeurs des actions lorsqu’une compagnie rationalise en diminuant le nombre de personnes qu’elle employait ou bien en fermant complètement des usines qui sont jugées comme non rentables. Prenons l’exemple de l’achat de Digital par Compaq dans l’industrie informatique est éloquant: la firme, quelques mois après cette acquisition, ferme entre autres le site de production à Ottawa, ceci parce qu’il concurrence un autre site de production. Ces comportements s’accompagnent aussi d’une vision partielle et étonnamment « conjoncturelle » des décisions économiques. Il est loin d’être certain, dans l’esprit d’une entreprise visant des objectifs à long terme, que ce choix soit des plus rentables. On reviendra sur cela.

Fligstein commente :

« La rhétorique de la mondialisation et les implications en termes de politique publique de cette vision américaine ont ainsi envahi le langage de la communauté mondiale des économistes, telle qu’elle s’exprime par exemple à travers les stratégies préconisées par la Banque mondiale et par l’OCDE. On prétend que, pour faire face à la mondialisation, il est impératif de réduire l’encadrement du salariat, de permettre plus d’inégalité en réduisant la fiscalité des capitaux et des hauts revenus, et de promouvoir une conception du contrôle en termes de « valeur actionnaire » en octroyant aux entreprises plus de flexibilité dans le domaine de l’investissement et du désinvestissement. » (Fligstein, 1997, p. 36)

Dans une telle optique, les gouvernements sont invités ou incités à modifier les systèmes de protections sociales, ceci dans le but de permettre une plus grande flexibilité quant à l’emploi et aux règles de fonctionnement de ces systèmes (Castells, 1998, pp. 98 et ss.; CASTEL 1995, pp. 385 et ss.). En outre, les États sont de plus en plus dans l’obligation de diminuer leur endettement, de baisser des impôts pour les compagnies et une hausse des taxes à la consommation qui s’accompagne bien sûr de politiques de formation de la main-d’œuvre, ce qui permet aux entreprises de profiter de travailleurs adaptés à cette nouvelle économie. (Reich, 1992; et Castells, 1998, p. 135) Cette situation se retrouve ici, au Québec, dans la volonté politique de promouvoir une meilleure formation en ce qui concerne la langue maternelle, mais aussi la langue seconde, et, de surcroît dans la politique d’implantation de l’ordinateur dans les écoles et la mise en réseau de ces dernières.

Par contre, le capitalisme reste quand même rivé sur le sol de la nation. Les entreprises demeurent redevables aux normes historiques et juridiques que les États nationaux se sont données dans les deux derniers siècles. Fligstein note :

« …les entreprises capitalistes restent tributaires de leurs gouvernements nationaux respectifs, qui seuls sont à même de leur fournir des conditions politiques stables, une infrastructure, une protection douanière, des accords commerciaux, des politiques de concurrence, un accès privilégié au marché des capitaux, et le cas échéant, une aide directe. » (Fligstein (1997) p. 37)

Quelques constats prennent place ici:

  • Les manœuvres des entreprises sont plutôt limitées par le cadre légal et politique des nations ;

  • La mondialisation ne serait pas ce grand mouvement mondial d’ouverture inter-étatique que l’on présente comme étant inéluctable et incontournable ;

  • La révolution de la société en réseaux, la globalisation et la mondialisation sont-ils aussi réels qu’on le soutient un peu partout?

Ce sont ces diverses problématiques que l’on développera plus loin.

La mondialisation

Rapidement on pourrait dire que la mondialisation est l’économie internationale dans une phase de déploiement. Celle-ci est le résultat de la fin du bloc de l’Est et l’ouverture des marchés économiques au niveau international.

Ma is il y a plus. La mondialisation c’est l’omniprésence d’un système économique, le capitalisme, dans l’espace mondial. En premier lieu, la mondialisation c’est une caractéristique particulière, une géopolitique marquée par l’expansion et le développement de rapports sociaux particuliers aux marchés et à la production. D’autre part la mondialisation c’est le développement de l’accumulation du capital dans les frontières nationales, et dans une étape ultérieure la mondialisation se caractérise par le « démantèlement » de ces mêmes frontières nationales, par la remise en question des États, et des juridictions qu’elles promulguent.

La mondialisation s’inscrirait ainsi dans une tendance plus longue, celle de la soumission progressive de toute espèce physique et sociale à la loi du capital, loi d’accumulation sans fins qui est la finalité ultime du système économique inventé il y a près d’un millénaire par les cités marchandes de la Méditerranée.  (Adda, 1996, p. 4)

La mondialisation est mue par un triple processus, propose de son côté Fligstein.

Le premier est caractérisé par une augmentation des échanges internationaux, plutôt transnationaux. Dans ce cadre, les entreprises luttent à un niveau transnational. Ce processus entraîne l’utilisation des réseaux tels que constitués grâce aux nouvelles technologies de l’information (communication, informatique). (Castells, 1998)

« On peut ainsi transférer des emplois des pays industrialisés vers les pays du Tiers-Monde parce qu’il est possible d’y contrôler les usines, de transférer les savoir-faire, et que les salaires y sont suffisamment bas pour compenser les coûts supplémentaires de transaction ainsi qu’une éventuelle baisse de productivité. » (Fligstein, 1997, p. 37)

Le deuxième processus est caractérisé par la monté des « Tigres » du Sud-Est asiatique (voir l’aticle de Chesnais dans ce numéro de Hermès). Le développement économique de ces pays, depuis le début des années soixante, se caractérise par une présence de l’État. Par cette dernière, on a pu mettre en place des infrastructures permettant aux investissements et à l’accumulation de capital et de capital humain de se développer, et, finalement, il s’agit d’un point très important, la stabilité politique y est très importante. Une structure artificielle affirme plusieurs (cf. La crise des banques japonaises par exemple) mais combien impressionnante.

Le dernier processus de la mondialisation est caractérisé par l’importance de l’endettement et de la présence de plus en plus notoire du marché financier mondial. Ces banques et financiers mondiaux contrôlent deux choses : le flux mondial des échanges de capitaux et, par le fait des organismes de cotation, ils contrôlent aussi les taux d’intérêts concernant les dettes des nations. Comme le dit Fligstein :« Le marché mondial de la dette restreint également la politique fiscale de tout pays en augmentant le coût du crédit ». (Fligstein, 1997, p. 37)

Ces processus de la mondialisation se développement simultanément. Les échanges mondiaux, le développement de nouveaux secteurs industriels dans des régions géographiques, tel le Sud-Est asiatique et l’Amérique latine, et le développement des grands financiers mondiaux forment ensemble l’économie mondiale en développement.

Sont aussi importantes les technologies de l’information, affirme-t-on. Ces dernières entraîneraient la désindustrialisation et la perte d’emploi dans les pays économiquement dominants (Groupe des 7, OCDE, etc.) Ce chômage structurel entraîne d’ailleurs une redéfinition de la société salariale. Comme l’indique Robert Castels « [le] problème actuel n’est donc pas seulement celui que pose la constitution d’une « périphérie précaire », mais aussi celui de la « déstabilisation des stables ». »(Castel, 1996, p. 409) Donc un chômage qui est synonyme d’exclusion, donc un malaise qui cause plus ou moins directement la baisse des salaires moyens ouvriers par force d’entraînement. Ceci est accompagné, en permanence, d’une remise en cause des avantages sociaux que ces travailleurs avaient acquis à force de luttes et de grèves dans le demi-siècle qui précède.

Ce phénomène n’est pas unilatéral. La mondialisation crée de nouveaux emplois. Ces derniers sont qualifiés par Robert Reich de « manipulateurs de symboles ». En fait, ils sont formés de ce que l’on appelle les travailleurs de la nouvelle économie. Ils ébaucheront à moyen terme une nouvelle aristocratie.

Ces travailleurs sont mieux rémunérés parce qu’ils possèdent les qualifications et les savoirs requis par la nouvelle économie des services. Leur productivité étant élevée, leurs salaires augmentent de manière continue. L’impact conjugué de ces deux tendances produit un ensemble d’effets pervers : le revenu du capital humain s’accroît pour ceux situés en haut de l’échelle des qualifications tandis qu’en bas il baisse, ce qui crée à la fois plus de revenu sociétal et plus d’inégalité des salaires. (Fligstein, 1997, p. 37)

Comme on le disait plus haut, la baisse de pouvoir des États nation est affectée par ce mouvement de redéfinition de la société salariale. D’un côté il y a une monté très grande de la demande de services publics. Les personnes qui ne peuvent suivre les tendances de cette nouvelle économie deviennent souvent des « précaires ». Emploi de courte durée, chômage. En réponse, les pouvoirs politiques nationaux tentent de mettre en place des politiques pour venir en aide à ces groupes importants de la population qui sont laissés pour compte, mais les dépenses des États nationaux sont maintenant surveillées par les grands prêtres de la finance. Ainsi,  les gouvernements se trouvent-ils dans une situation conflictuelle. Ils tentent alors de sauver la chèvre et le chou.

En fait, la mondialisation constitue un phénomène très étrange. D’un côté, on prétend qu’elle est le développement absolu des échanges financiers et commerciaux. Mais de l’autre, la mondialisation est aussi la restructuration économique, le déplacement de la production industrielle plus près des matières premières que sont la force de travail et les richesses naturelles. Dans un tel cadre, le commerce mondial a-t-il connu un développement « effréné » que l’on le dit ? Ou bien s’agit-il d’un faux problème ?

Le commerce mondial

Partons de cette citation de Fligstein :

Nous savons que le changement social obéit à des causes complexes s’articulant de manière différente dans le temps et l’espace. Il est donc irréaliste de penser qu’une seule variable, la mondialisation des échanges marchands, puisse rendre compte des transformations socio-économiques et des modifications des politiques publiques qui s’observent dans les différents pays avancés.  » (Fligstein, 1997, p. 38)

Cette citation indique bien un malaise qui reste presque toujours dans l’analyse de la mondialisation. Unilatéralement on affirme que tout est la faute de la mondialisation de l’économie, mais pourtant cette même économie est toujours mue par des règles, des normes et des lois nationales. Nous reviendrons sur cette question, pour le moment voyons ce qu’il en est du commerce mondial.

Le commerce mondial des dernières trois décennies n’a presque pas dépassé le niveau d’avant la première guerre mondiale. Le commerce mondial ne représente que 15% du PIB mondial. (Kenwood et Lougheed, 1994) Ce constat a déjà été développé dans les années soixante-dix par Nicos Poulantzas dans un commentaire sur l’économie mondiale et le débat de l’échange inégal. (Poulantzas, 1976)

D’ailleurs cet échange inégal ne touchait pas seulement la valeur des échanges.(Adda, 1996, p. 50) Il s’agissait plutôt de la conception supposant que les pays en développement envoient des matières premières et des produits de base vers les pays développés et que ceux-ci retournent des produits manufacturés. L’industrie, la transformation de la matière première, moteur de l’économie, était une affaire des pays économiquement développés. Paul Bairoch propose des résultats différents. Pour lui, les échanges mondiaux depuis près d’un siècle s’effectuent à une valeur de 60% du PIB entre les pays de l’OCDE (1913 = 65% du PIB). De plus le rapport entre produits manufacturés et matières premières est le même depuis 1910 environ. (Bairoch, 1996) En fait, le rapport exportations – PIB est à peu de chose près identiques à ce qu’il était au début du siècle.

TABLEAU 1

Exportations de marchandises en % du PIB
OCDE États-Unis Europe de l’Ouest CEE-12 Japon
1890 11,7 6,5 14,9 5,1
1913 12,9 6,4 18,3 12,6
1929 9,8 5 14,5 13,6
1938 6,2 3,7 7,1 13
1950 7,8 3,8 13,4 13 6,8
1953 8,4 4,3 13,4 13,2 7,5
1960 8,6 3,8 14,8 14,3 8,9
1970 10,2 4 17,4 16,7 9,7
1975 14,1 6,6 21,3 20,9 11
1980 15,5 7,7 22,7 22 11,8
1990 14,6 7,2 23 22,2 9,6
1992 14,3 7,5 21,7 21,1 8,8

 

Source: Paul Bairoch (1976) p. 176 et 179. (Tableau est de l’auteur)

Ce qu’il y a de nouveau dans ces échanges, c’est l’industrie informatique. Mais elle ne représente qu’un faible pourcentage, perdu dans les produits comme le pétrole, les métaux, les produits chimiques, etc. (4)

D’ailleurs, il est toujours intéressant de voir que l’on parle toujours de concurrence entre les nations, alors que pourtant ce sont les industriels, les capitalistes qui sont concurrents et non pas les nations, même si à des périodes historiques, les deux se mêlent de drôle de manière.

Voici un tableau intéressant :

TABLEAU 2

Part des exportations dans le PIB de quelques pays industriels développés (1970-1995)

Pays

États-Unis

Allemagne

Japon

France

Royaume-Uni

Italie

Canada

Moyenne OCDE

1970

1980

1985

1990

1995

4.2

7.9

5.1

6.7

8.0

18.5

23.6

29.4

25.9

21.0

9.5

12.2

13.1

9.8

8.6

12.4

16.7

18.5

17.5

18.5

12.3

17.4

18.5

15.5

21.2

15.5

21.2

21.9

18.8

21.8

19.0

23.8

24.5

20.8

33.5

17.7

22.8

26.0

23.3

23.1

Sources : Foreign Trade by Commodities, OCDE, Paris, 1994, tableau 4.1, Economic Survey, OCDE, Paris, 1996.
(Les exportations représentent 8% du PIB des États Unis en 1995, contre 4% en 1970. C’est une augmentation significative, mais lente. Celles du Japon ont baissé en part de PIB durant les dix dernières années. Les exportateurs allemands totalisent 21% de PIB en 1995. D’une manière générale, les pays européens sont les plus dépendants, les États-Unis et le Japon les moins dépendants. Cela implique que si les volumes croissants d’échanges engendraient des pressions au changement, l’Europe serait la plus fortement touchée.
Les sociétés où la dépendance par rapport au commerce mondial est faible sont par définition moins soumises aux risques des échanges extérieurs et devraient être moins perméables à ses effets négatifs et positifs.) (Fligstein, 1997, p. 39)

Comme ce tableau l’indique bien, l’idée d’un développement exponentiel des échanges mondiaux est plutôt une évolution lente. D’ailleurs on retrouve souvent dans la littérature économique des expressions comme tendance, prospective, éventualité, possibilité… Chez Manuel Castells, qui présente sans aucun l’approche la mieux structurée de la nouvelle économie sous l’appellation de « société en réseau », ce doute existe. Ainsi en résumant l’objectif de son dernier livre traduit en français, il écrit :

« Ce livre étudie l’émergence d’une nouvelle structure sociale qui se manifeste sous des formes diverses en fonction de la variété des cultures et des institutions. Cette structure sociale nouvelle est associée à l’apparition d’un nouveau mode de développement, l’informationnalisme, historiquement modelé par la restructuration du mode de production capitaliste vers la fin du XX e siècle. » (Castells, 1998, p. 35)

Comme on peu le voir ici, Castells ne parle pas directement d’une situation qui serait maintenant en application et fonctionnelle. Il parle d’une juxtaposition entre une nouvelle structure de la société et de ses échanges, dans laquelle l’information serait le cœur, et d’une économie basée sur la production capitaliste dont la planification étatique est toujours importante. Cette vision de l’évolution de l’économie mondiale date des débuts des années soixante. Elle se définit grosso modo en réaction à la montée du socialisme étatiste dans les pays du Sud-Est asiatique (Vietnam, Corée, Cambodge) et la cristallisation du socialisme dans la Chine. D’ailleurs l’expansion de l’économie de cette région doit beaucoup aux dépenses et investissements des américains au moment de la guerre du Vietnam et de la situation militaire et stratégique du Pacifique dans le cadre de la Guerre froide avec l’Union soviétique. Mais ceci n’est pas vraiment notre sujet de recherche ici. Mais il faut quant même analyser ce que l’on entend par technologie de l’information et de ses implications dans les théories de la mondialisation.

Les technologies de l’information

S’il faut en croire les théories de la mondialisation, l’une de leur idée centrale serait que depuis près de vingt ans les :

« échanges internationaux se sont développés, non seulement du point de vue quantitatif, mais aussi au plan qualitatif, de sorte que nous serions entrés dans l’« ère de l’information » (information age). Toutefois, il est extrêmement difficile de rassembler des faits qui étayent la thèse selon laquelle les technologies de l’informatique auraient bouleversé les modes de fonctionnement des entreprises capitalistes au sein de l’économie mondiale et, par là, les modalités de la concurrence. » (Fligstein, 1997, p. 40)

Cette vision que partage nombre d’auteurs selon laquelle la société de l’information par l’entremise du développement de l’informatique connaîtrait une extension grandiose peut paraître comme une utopie nouvelle. En somme, la nouvelle forme de structuration de l’économie mondiale est plus une restructuration nationale des modes de reproduction et de production qu’une nouvelle économie dont l’information serait le cœur stratégique et économique. Cette politique est très problématique. Les auteurs qui défendent cette omniprésence de l’information dans la nouvelle économie ne s’entendent pas quant à son origine et ses fonctions. Comme on vient de le voir dans le cas de Castells, souvent les auteurs parlent de tendances. Rien ne prouve que ces dernières seront décisives dans l’évolution de l’économie mondiale. Est-ce la micro-informatique ou les réseaux de communication à large bande passante qui sont à la base de l’évolution actuelle de l’Internet ? Voici les trois grandes problématiques telles que présentées par Neil Fligstein :

« 1. …les facteurs sur lesquels insistent les chercheurs varient d’une étude à une autre. (Fligstein, 1998, p. 40)

2. …il est presque impossible de déterminer si les caractéristiques observées sont décisives ou non dans la réussite organisationnelle, puisque la notion même de réussite est rarement spécifiée et que les données d’observation nécessaires à l’évaluation des multiples causes et effets de cette réussite ne sont pas disponibles. (Fligstein, 1998, p. 40)

3. Enfin, la définition même de la nouvelle forme d’organisation mondialisée est pétrie d’ambiguïté. Selon Manuel Castells (Castells, 1996, p. 196-97), l’ « informationnalisme  » est un modèle d’organisation, qui comprend les réseaux commerciaux liant fournisseurs et clients, l’utilisation de l’informatique pour redistribuer les activités des entreprises, la concurrence globale et l’État, enfin, la consolidation de l’ « entreprise en réseaux  ». Il est clair qu’il ne s’agit pas là d’un seul mais de plusieurs phénomènes et il n’est pas démontré que ces tendances soient nouvelles et durables. » (Fligstein, 1998, p. 40)

Si on reste un peu lucide devant les approches que l’on vient d’énumérer, il faut bien le dire, sauf pour ce qui est des nouvelles techniques de l’information, l’ensemble des autres facteurs sont parti intégrante de l’économie internationale depuis plus d’un siècle. Réseau de communications, transfert des matières premières, concurrence entre des entreprises, le transport, le commerce et l’intervention de l’État et des traités interétatiques pour faciliter les échanges datent même, dans certains cas, de l’époque féodale; tous ces éléments font partie du paysage classique de l’économie capitaliste.

Fligstein est aussi très précis lorsqu’il dit :

L’argument de l’« informationnalisme » présuppose que la technologie est le moteur du changement social. Or, on pourrait tout aussi aisément traiter la technologie comme une variable dépendante, compte tenu de ce qui vient d’être dit des activités des firmes multinationales. La demande d’équipements informatiques, de télécommunications, de formes rapides et nouvelles de transport depuis la Seconde Guerre mondiale ne provient-elle pas de ce que les plus grandes entreprises tentaient de contrôler un large éventail d’activités sur des périmètres de plus en plus vaste?  (Fligstein, 1997, p. 40)

Cette ouverture vers le monde n’est que le reflet de la propre industrialisation des pays développés. Les marchés, leurs acquisitions sont au centre du développement économique depuis au moins deux siècles. Il est vrai que la consommation de masse est plutôt récente. Elle est avant tout une ouverture des capitalistes à une forme de rétribution du travail nouvelle. Le salaire devait permettre l’autonomie du travailleur et l’aider à s’intégrer à la société de consommation. En fait, ce que Ford a réalisé au début du siècle fut d’élargir son marché potentiel d’acheteurs d’automobiles en augmentant de manière radicale les salaires de ses employés. De plus, cette augmentation du revenu aura comme conséquence que les travailleurs eux-mêmes verront dans le travail autre chose qu’un simple moyen pour fournir l’argent nécessaire à la stricte survie de leur famille, lequel ne s’accomplira pas moins souvent dans des conditions affreuses.

Autre chose à dire au sujet de l’« informationnalisme » est la suivante. Quel rôle joue-t-il dans les 80% de l’économie qui n’est pas mondiale ? Il n’est donc pas décisif au point que toute entreprise qui utilise l’information se retrouve automatiquement dans le giron de l’économie mondiale. D’ailleurs Fligstein donne dans son article l’exemple de l’industrie sidérurgique américaine:  la perte d’emplois industriels aux Etats-Unis est due, seulement pour une proportion de un ou deux sur dix, à de la relocalisation industrielle. Ce que l’on entend par relocalisation industrielle, c’est le déplacement d’une usine d’un pays à un autre. Habituellement ces changements de localisation sont dus à un coût trop élevé de la main d’œuvre dans les pays développés. Mais ce qui étonne c’est que ces emplois ne se sont pas déplacés ailleurs que dans d’autres pays développés, ceci dans une proportion d’au-moins 50%.

Il est intéressant de suivre encore Fligstein dans l’analyse qu’il propose de la sidérurgie américaine. Cette dernière est presque toujours l’exemple que l’on cite pour parler de la relocalisation de l’industrie vers les pays en développement. La sidérurgie était au sortir de la Deuxième Guerre mondiale une industrie moderne, dont l’ampleur ne faisait pas de doute. Dès les années soixante, on commence à parler d’une industrie en perte de vitesse, d’une industrie non rentable qui ne peu plus faire ses frais à cause des coûts de la main-d’œuvre et de l’effet des politiques de plus en plus sévères concernant l’environnement. Les industries américaines n’auraient pas, alors,  investi dans des technologies de production plus efficientes. Leurs concurrents ont alors pris ce que l’on appelle, dans le jargon des affaires, des décisions efficientes. Les avantages que les Américains avaient concernant le coût de la main-d’œuvre, le système de transport efficace et des techniques de production de pointe se sont évanouis face à une concurrence qui a pris de meilleures décisions stratégiques. Alors :

« C’est ainsi que, pour l’acier de base, les Américains ont perdu leur position dominante, non pas au bénéfice du Tiers-Monde, mais au profit du Japon et de l’Allemagne. La cause principale de leur déclin n’était pas le coût du travail, mais le fait que les dirigeants de la sidérurgie américaine avaient fait de mauvais choix stratégiques en matière de stratégie.   » (Fligstein, 1997, p. 41)

Ce discours, qui maintient que c’est uniquement le coût de la main-d’œuvre qui entraîne les fermetures d’usine, est bien ancré. La croissance des inégalités entre pays riches et pays pauvres ne repose pas sur l’unique question des salaires. De plus, la fermeture des usines dans les pays riches n’est pas le reflet de condition de travail favorisant le travailleur à la place de l’entrepreneur. Les frais de main-d’œuvre dans l’entreprise ne sont habituellement pas les frais les plus élevés. En outre, on indique souvent que les salaires des gens les plus éduqués et instruits augmenteraient aussi à cause de la mondialisation de l’économie. Ce serait ainsi les emplois à forte valeur de connaissance qui en trouveraient pour leur compte dans l’économie mondiale. Mais de l’autre côté, les emplois moins scolarisés connaîtraient l’effet inverse et seraient de moins en moins bien rémunérés. On assisterait alors, impuissants, à une polarisation de la main-d’oeuvre dans les états nationaux. D’un côté, la main-d’œuvre instruite et bien éduquée connaîtrait prospérité et de l’autre, la main-d’œuvre moins scolarisée ne se définirait plus maintenant que par les concepts d’exclusion et de précarité. Le tout ne reposant que sur la conception que la cause de tout cela serait la mondialisation et ceci pour deux raisons :

  • La société de l’information, l’économie mondiale et la concurrence internationale demandent de la main-d’œuvre hautement qualifiée ;

  • La structure salariale se trouve modifiée de deux manières. A. les postes qui profitent à court terme à l’économie de marché actuelle sont favorisés (informaticien, avocat, expert en management etc.) mais par contre à l’intérieur même de ces occupations, des différences salariales font leurs apparitions et elles sont souvent très grandes.
  •  

Mondialisation et salariat

Ce portrait ne serait pas complet sans faire allusion à la question de la précarité et à l’exclusion. La précarité est le contre-effet des exigences des mouvements ouvriers (syndicat ou associations professionnelles) pour avoir de meilleures conditions de travail et un meilleur salaire. Si dans un premier temps (après la Seconde Guerre mondiale) l’avantage a été favorable à la masse ouvrière, force est de reconnaître que la revanche est très dure de la part du patronat. Et encore ici, au nom de la mondialisation et de la concurrence internationale, on présente cette situation comme une exigence de première ligne. La question pourtant est fort simple: doit-on vivre la précarité et l’exclusion pour qu’une classe de privilégiés profite à eux seuls du progrès économique et social ?

«  L’effondrement ou le délabrement du statut conféré au travail entraîne pour les uns le manque de travail et l’inutilité au monde; et pour les autres l’excès de travail et l’indisponibilité au monde; deux formes différentes de mort sociale, mettant toutes deux en péril les conditions mêmes de l’existence et de la reproduction humaine (faute notamment d’argent ou de temps pour pourvoir à l’éducation des enfants). Avec au bout la violence, car les hommes ne se résignent jamais indéfiniment à la mort sociale. Or qu’elle soit religieuse ou maffieuse, criminelle ou nationaliste, la violence met à son tour en péril la sécurité des affaires, et la survie même de l’économie de marché. L’époque des naïvetés déréglementaristes en matière de travail («  il n’y a qu’à démanteler les droits nationaux du travail, et tout ira pour le mieux dans le meilleur des mondes économiques possibles  ») est en train de se clore, et aura été de courte durée. Bien loin de faire disparaître la question du travail, la mondialisation de l’économie de marché lui donne une dimension sans précédent  ». (Supiot, 1996)

Car à côté de l’exclusion et de la précarité, les revenus de plusieurs personnes croîssent, mais le phénomène inverse est aussi vrai. Ainsi:

«  Il y a avec la mondialisation comme avec toutes les grandes transformations économiques, à gagner et à perdre. Les effets négatifs frappent surtout, pour certains, des catégories de travailleurs ou des régions particulières : on les perçoit mieux que les effets positifs, plus diffus.  » (Lee, 1986)

Lee considère que quatre éléments doivent être examinés. Le premier, c’est la crainte dans les pays industrialisés d’une concurrence des pays en développement, car dans ces pays le coût de la main-d’œuvre serait beaucoup plus faible que celui des pays développés. Cette situation entraînerait une montée du chômage et une baisse des salaires dans les catégories des travailleurs les moins qualifiés.

Mais plusieurs analystes ne présentent pas ce phénomène comme un effet de la mondialisation. Ainsi « les spécialistes (…) s’accordent à penser que l’augmentation des échanges internationaux peut, au mieux, expliquer à peine 10% de l’accroissement de l’inégalité des revenus américains » (Fligstein, 1997, p. 42) . Les inégalités de revenus sont au centre d’une nouvelle problématique dans les économies du centre. La précarisation des emplois est phénoménale dans les deux dernières décennies.

Pour Lee, la deuxième hypothèse concerne un phénomène semblable pour les pays en développement. La libéralisation de l’économie détruirait certains emplois, et entraînerait du même coup une aggravation des disparités salariales. Lee affirme que ce phénomène est réel. Il écrit à ce sujet :

« En l’état des connaissances, on ne peut dire exactement pourquoi l’on observe une aggravation des disparités de rémunération dans une série de pays en développement. C’est un problème préoccupant face auquel il convient de reconsidérer attentivement l’ensemble des mesures qui, directement ou indirectement, peuvent influer sur le revenu relatif des différentes catégories de travailleurs. » (Lee, 1996)

De ce constat, Lee répond par une réponse classique. La formation et l’instruction des travailleurs leur permettront d’accéder à une situation plus positive. Suivant en cela les théoriciens du capital humain, de l’Homme-Machine nouveau genre, Lee constate une situation qui, au fond, ne l’intéresse pas (on reviendra sur cette question de l’Homme-Machine dans les pages qui suivent).

Le troisième questionnement de Lee vise la problématique des rapports qu’entretiennent la mondialisation et la rémunération et les conditions de travail. Cette interaction prend des proportions inégalées dans l’histoire du monde. En fait, la véritable question de la mondialisation est peut-être l’augmentation de plus en plus rapide de la prolétarisation des habitants des pays en développement. Lee indique qu’«  une fraction croissante de la population active du monde est employée dans des activités intégrées, avec le développement de ceux-ci, dans les courants internationaux d’échange et d’investissement » (Lee, 1996)

Cette prolétarisation s’accompagne d’un questionnement sur l’autonomie des États dans le cadre de la mondialisation. Krugman, critiquant les thèses de Thurow, affirme que les firmes multinationales ne sont pas vraiment des firmes multinationales (Krugman, 1998, p.37 et ss) . Lorsqu’elles investissent dans un pays quelconque, elles doivent respecter les lois de ce pays. C’est justement cette situation que les négociations de l’AMI tentaient de résoudre. Pour l’OCDE, la question était simple. Les états nationaux ne peuvent plus être un empêchement aux investissements et aux agissements des multinationales, elles bloquent le développement spontané des investissements et des conquêtes de marché. La délocalisation de la production, le déplacement des lieux de production et la globalisation des marchés professent d’eux-mêmes la mondialisation comme système en développement, mais renforcent aussi la mondialisation comme moyen de contrôle et de conditionnement de ces mêmes pays. Ce quatrième point est important, surtout dans l’optique de la nouvelle ronde de négociations de l’AMI qui est annoncée.

Pour Lee ce phénomène est encore classique. Classique car :

« Malgré les procès de la mondialisation, les politiques nationales, c’est la conclusion qu’on peut tirer de ce qui précède, continuent d’avoir une influence déterminante sur le niveau de l’emploi et le régime du travail. Les États, certes, doivent davantage tenir compte des impératifs de la compétitivité internationale, mais cela ne signifie nullement qu’ils n’aient plus de liberté d’action ou que la seule façon de répondre efficacement à la mondialisation soit d’abaisser les rémunérations et les conditions de travail. » (Lee, 1996)

Donc, la mondialisation n’est pas le Léviathan, mais c’est tout de même quelque chose de puissant, de désarmant. On a rappelé plus haut les liens qui relient les « think tank » néo-libéraux, la Commission trilatérale et les politiques enthousiastes de la mondialisation de cette fin de siècle. Dans les prochaines pages nous reviendrons sur la question de l’Homme-Machine, ou ce que d’autres ont célébré comme une forme d’apathie collective.

Individuer les rapports sociaux, les ramener à un exutoire, à une valeur neutre. Comme nous l’avons remarqué au début de ce texte, la modernité est un élément important dans la tentative de quantification du monde. Au XIXe siècle, on définissait les individus comme des gens semblables lorsqu’ils se regroupaient. La masse des individus formait une classe dangereuse, il fallait regrouper ces derniers dans des publics. Stratégie consciente ou hasard, c’est difficile à dire mais ce qui en ressort c’est que l’Un est devenu comparable à l’Un. Les Robinson se colmatent à une théorie du statistico-juridique. Et dans les décennies suivantes:

«  Une science, la théorie générale des réseaux et systèmes – la cybernétique-, allait offrir ses services, permettre à d’audacieux « ingénieurs sociaux » de reculer les frontières de l’individualisme méthodologique, de concevoir des scénarios dont, voici peu, aucun homme moyen n’aurait osé rêver : transformer la thermocratie en neuricratie et parvenir à la fabrication de comportements garantissant une étanchéïté totale à l’intelligence politique.  » (Châtelet, 1998, p. 66)

«  Car, on l’avait deviné, c’est la communication qui est la reine du « Grand Campus planétaire » du Pr Wiener, veillant jalousement à l’hygiène neuronale des Robinson-émetteurs-récepteurs de la « nouvelle société thermo-civile » : ceux-ci peuvent échanger des messages, transverser et perfuser de « l’informatif », mais doivent se soumettre à une discipline très stricte de fluidité, de transparence et de clarté.   » (Châtelet, 1998, p. 67)

The Clash, groupe rock britannique des années 70 et 80, parlait dans une chanson d’allez acheter une personnalité garantie au supermarché. C’est un peu cela. Une personnalité garantie, prédéfinie et maléable dans laquelle rien ne résiste. Une consensus puissant.

On arrive ainsi à une destruction, du moins à une modification en profondeur, du mode d’«  être ensemble  » de la société. La socialisation perd ainsi le rôle central qui était le sien. La mondialisation et l’idéologie qui la structure et lui donne vie, impliquent une conversion des individus en unités distinguables et négligeables. On gère par des équivalents généraux. Les sondages, l’invention du public, le comportement du consommateur sont parti prenante de ce mouvement.

Sur l’idéologie et la mondialisation : existence de l’Homme-Machine

Nous affirmions plus haut que la préexistence d’une idéologie de la mondialisation reposait sur une définition, on oserait dire une diminution, de l’individu pour le comparer à une de ses créations : la machine. Le président de la Commission trilatérale Zbignew Brzezinski ne se gênait pas d’affirmer que les américains devaient être dominants dans les relations internationales. Cette domination ne se ferait pas de manière démocratique, en tout cas pas dans le sens d’une démocratie à la grecque. Pierre Vallières, essayiste québécois bien connu, écrivait en 1979 ceci :

«  Des gouvernements peuvent-ils encore gouverner quand ils deviennent les otages apeurés des syndicats, des étudiants et des minorités?

Pour la Commission trilatérale, qui n’a pas d’hésitation à appeler les choses par leur nom véritable, la démocratie ne peut fonctionner sans « une certaine mesure d’apathie collective », sans fidélité publique, sacrifice social et solidarité aveugle. Surtout que le système traverse en ce moment une « crise de croissance » dont l’aboutissement sera sans aucun doute cruel pour plusieurs mais qui, au delà de toute autre considération, ne doit surtout pas profiter aux adversaires de la libre entreprise et du progrès technologique.  » (Vallières, 1979, p. 30)

Devant la faiblesse des gouvernements européens face au mouvement de contestation sociale et politique provenant de sa gauche, la Commission trilatérale riposte par l’organisation d’un nouvel ordre international patronné par les États-Unis, cela va de soi. L’objectif est « a global management of global interdependance » ce qui signifie : « concrètement, l’abandon des frontières nationales et régionales, le renoncement au concept traditionnel d’État-nation et l’établissement à court terme d’un gouvernement multilatéral (ou multinational). » (Vallières, 1979, p. 40) Vision largement partagée par une grande partie des entreprises multinationales, mais aussi des médias et finalement des organisations internationales comme la Communauté européenne, le FMI, la Banque mondiale, l’O.T.A.N. et le G.A.T.T., devenu depuis l’OMC (Organisation mondiale du commerce). Les mouvements des idées sur l’Homme-Machine sont au centre de l’entreprise de la trilatérale. Ce qui fait dire à Vallières :

« L’industrie de la consommation a habitué l’homme à ne plus réclamer ni choisir les objets. Ce sont eux désormais qui le réclament et qui le choisissent. Les dictateurs auraient-ils raison de croire que la majorité des hommes n’aimaient pas leur liberté?»(Vallières, 1979, p. 93)

Dans ce cadre la Commission trilatérale propose un Global Management. Ce «  global management  » doit :

«  Partout remplacer les assemblées délibérantes, issues du parlementarisme libéral et qui, aujourd’hui, manifestent clairement leur désespérante impuissance à gouverner. D’autre part, ce « global management » ne peut s’exercer efficacement qu’avec le consentement volontaire ou forcé des masses ainsi condamnées à une forme positive d’apathie sociale et politique.[…]

La démocratie sera ainsi purifiée. Devenue l’outil technocratique du contrôle social, de la conservation du pouvoir politique et de la puissance économique et militaire, elle ne sera plus un idéal à atteindre, mais, au contraire, une lourde machine sans âme. » (Vallières, 1979, p. 161)

Construction d’un consensus artificiel, établissement étriqué d’une légitimation démocratique et d’une démocratie formelle, composent les nouvelles formes de contrôle social. La spontanéïté des revendications démocratiques est remplacée par des normes abstraites de contrôle social. Comme l’affirme Habermas dans Raison et légitimité :

«  Mais maintenant que l’envoûtement du fétichisme de la marchandise caractéristique du capitalisme libéral est brisé (et que tous les acteurs sont devenus des praticiens plus ou moins bons de la théorie de la valeur), le caractère spontané et pseudo-naturel des processus économiques peut tout de même resurgir sous une forme secondaire et dérivée au niveau du système politique : l’État doit maintenir une part d’inconscient afin que ces fonctions de planification ne lui imposent pas des responsabilités qu’il ne pourrait accepter sans vider ses caisses.  » (Habermas, 1978, p. 99)

« Le cœur de la « gouvernementalité » fait donc miroir avec le point fixe de la Main invisible! Il trouve son siège dans une espèce de Boîte noire qui avale les inputs des demandes de prestations politiques issues des coagulations des citoyens-panélistes – les « groupes de pression » – et éructe des outputs et de la demande de biens et services politiques. On voit donc que les politiciens et électeurs sont considérés comme des agents rationnels, des « maximiseurs » opérant dans les conditions d’une libre compétition politique; il en résulte, de manière semblable au marché,« un équilibre optimal d’inputs et d’outputs, des énergies et des ressources investies et des récompenses espérées». » (Châtelet, 1998, p. 63)

Cet envoûtement ne va pas de soi. Comme l’affirment plusieurs auteurs, l’État est au centre de la dépolitisation des nations. Bien que le rôle de ce dernier soit remis en cause par le discours néo-libéral, ce discours ne soutient pas la disparition complète de l’État. On parle de dégraissage, un dégraissage bien ciblé. Dans ce mouvement de dépolitisation, on présente l’héritage des années d’après la Deuxième Guerre mondiale comme des années durant lesquelles l’État et son équilibre festif favorisaient les travailleurs contre les élites et les classes dominantes. Cette situation devait être dépassée. Car il faut faire place à la vague postindustrielle caractérisée par sa légèreté, son urbanisme et son nomadisme.

«  Être passé de la chair à canon à la chair à consensus et à la pâte à informer est certes un « progrès ». Mais ces chairs se gâtent vite : la matière première consensuelle est essentiellement putrescible et se transforme en une unanimité populiste des majorités silencieuses, qui n’est jamais innocente. À ce populisme classique semble désormais se greffer un populisme yuppie – un techno-populisme – qui entend bien afficher sa postmodernité carnassière, prompte à repérer et à digérer le best-of des biens et services de la planète. Le point de vue techno-populiste s’exhibe désormais sans complexe et souhaite réconcilier deux spiritualités : celle de l’épicier du coin et du chef comptable – « un sou est un sou »- et la spiritualité administrative – autrefois un peu plus ambitieuse – de l’Inspecteur des finances.  » (Châtelet, 1998, p. 15-16)

Cette chair à consensus est au centre d’une appropriation de l’Homme-Machine. L’individualité est ainsi conçue comme l’homme nu, concept de l’Un et la saisie de l’individu, comme un équivalent général gérable par le concept de la grande équivalence.

Dans notre « société tertiaire de service » le prototype de la Bécassine Turbo-Diesel et du Gédéon Cyber-Plus devient central. Il s’agit de décrire l’homme moyen. Il est la symbiose de la main invisible qui elle-même est « une totalité masquée ».

Conclusion

En guise de conclusion partielle, on aimerait soutenir l’hypothèse suivante : la mondialisation est la cristallisation des rapports de domination des états nations, et la crise sociale est un exutoire de la crise de la mondialisation. Dans ce qui précède, on retrouve des idées de différentes origines. Les données statistiques qui ornent ce petit texte (cf. annexes statistiques)  tentent de présenter des tendances. Les tendances sociales comme des tendances locales sont et ont été l’objet de tentative de compréhension de notre objet d’intervention qu’était la mondialisation.

La mondialisation, c’est l’idéologie de la cristallisation des rapports de domination dans les états-nations du centre. On l’a soutenu dans les pages qui précèdent, le mouvement du néo-libéralisme, quel que soit la forme qu’il prend, est le discours de légitimation des visées impérialistes et de contrôle des sociétés politiques. Du moins le tente-t-il. Samir Amin, dans un texte publié dans Le Monde Diplomatique, commente ainsi la recherche d’une interprétation pure de l’économie: «À la recherche d’une explication rationnelle de la réalité économique se substitue donc, dès le départ, la construction d’une rationalité mythique» (Amin, 1997, p. 16)   Citation qui peut être complétée par celle-ci: « Effet de la globalisation, les États deviennent, vus des marchés, des offres territoriales plus ou moins attirantes. » (Rachiline, 1998, p. 177)

Dans une société que l’on dit sans idéologie, il est étonnant que l’on trouve des discours de tous type. François Brune propose que « Plus que jamais, l’idéologie se donne l’apparence d’un simple constat, unique et irrécusable, de l’ordre des choses. » (Brune, 1996, p. 16) « Discours unique », c’est ce qu’un des membres de la droite française, Alain Minc, affirme de son coté en écrivant que : « Ce n’est pas la pensée, c’est la réalité qui est unique. » (Brune, 1996, p. 16)

L’idéologie de la mondialisation, selon Brune,  se forme autour de ces quatre complexes:

  • Le mythe du progrès
  • Le primat de la technique
  • Le dogme de la communication
  • L’époque comme mythe, comme divinité quotidienne.
  •  

Ces quatre thèmes ne pourront pas être développés ici. Mais c’est à l’intérieur d’une critique de ces éléments qu’il faut chercher, à notre avis, les racines du discours néo-libéral. Ce discours, le voici tel que résumé par Halami :

«  Culture d’entreprise, sérénade des grands équilibres, amour de la mondialisation, passion du franc fort, prolifération des chroniques boursières, réquisitoire contre les conquêtes sociales, acharnement à culpabiliser les salariés au nom des « exclus », terreur des passions collectives : cette pensée unique, cette gamme patronale, mille institutions, organismes et commissions la martèlent. » (Halimi, 1997, p. 47)

Vision normative du monde reposant sur un discours du flux, de la liberté et de la concurrence. Un monde cynique dans lequel la communauté a fait place à la cruauté de la gestion du social. La gestion des ressources humaines comme réalité de l’être social du travailleur. La pensée unique comme le moule glacial des technocrates.

Nos bilans critiques ont encore du pain sur la planche!

Roger Charland



NOTES:

 

(1) Dans ce cadre d’une volonté de présenter les sources de l’idéologie du néo-libéralisme et de ses effets dans la gestion des États modernes, il est important de souligner la parution récente du livre de Keith Dixon (1998). La lecture de ce livre peut être complétée par l’article de Susan George (1996). Sur la position des néo-libéraux dans la critique de l’État social il faut lire avec attention les travaux de Jürgen Habermas(1978) et de Claus Offe (1997). (Retour au texte)

(2) On trouve les textes de la plupart de ces auteurs sur le site WEB de la Bibliothèque nationale de France, plus précisément dans une bibliothèque électronique et multimédia composée de plus de deux millions de pages. Les écrits français du XIXe siècle y sont en entier, sous forme numérisée. Voici l’adresse électronique de ce site: [ http://gallica.bnf.fr ]. (Retour au texte)

(3) Les fondateurs de la Société du Mont-Pèlerin étaient : Maurice Allais (1911-), Milton Frieman (1912-), Frank Dunstone Graham (1890-1949), John Jewkes (1902-?), Frank Hyneman Knight (1885-1962), Salvador de Madariaga (1886-1978), Fritz Machlup (1928-1983), Karl Raimund Popper (1902-1994), William E. Rappard (1883-1958), Lionel Robbins (1898-1984), Wilhelm Röpke (1899-1966), Georges Joseph Stigler (1911-?) et von Mises et von Hayek. Pour une histoire de cette Société du Mont-Pèlerin voir C. Pasche et S. Peters (1997).

Pour connaître les  idées et le fonctionnement de la Société du Mont-Pèlerin :C. Pasche et S. Peters « Les premiers pas de la Société du Mont-Pèlerin ou les dessous chics du néolibéralisme » in Les Annuelles, no. 8, 1997, pp. 191-216. et sur le mouvement néo-libéral : Richard Cockett, Thinking the unthinkable. Think-Tanks and the Economic Counter-Revolution. 1931-1983. Londres, Fontana Press, 1995. (Retour au texte)

(4) C’est d’ailleurs l’erreur que l’on retrouve souvent dans les analyses. Au mieux on présente les dernières trois décennies. Manuel Castels (1998, p. 110) par exemple présente les données depuis la deuxième guerre mondiale environ. Le commerce de marchandise est alors pour 1950 de 100, en 1993 il est alors d’environ 400. Mais comme Bairoch le montre, il s’agit d’un réajustement de l’arrêt du commerce entre pays dû aux effets des deux grandes guerres. (Retour au texte)


Quelques indications de recherche:

Bibliothèque virtuelle sur la mondialisation:

Organisations internationales

Groupes de recherche

L’Observatoire de la mondialisation, présidé par Susan George, rassemble un groupe de 17 économistes, chercheurs, journalistes, responsables syndicaux et associatifs, engagés dans le suivi critique de la mondialisation de l’économie.

Textes divers


Bibliographie

ADDA, Jacques (1996) ; La mondialisation de l’économie. 1. Genèse. Paris, La Découverte, coll. Repères, 124 p.

Annexes statistiques:

PIB mondial et exportations mondiales de marchandises (1980-1995)

1980 1985 1990 1995
PIB mondial 13 663,0 15 423,7 24 540,0 28 954,0
Commerce mondial 1 920,8 1 848,7 3 371,1 4 890,0
Part du commerce dans le PIB mondial 14,0 12,0 13,8 16,9
Part des pays développés dans le commerce mondial 62,6 66,2 71,5 66,6
Part des pays développés dans les exportations mondiales de produits manufacturés 68,7 69,4 76,3 78,3
Part des pays développés dans les exportations des pays développés 67,7 69,2 72,5 70,6
Part des pays en développement dans les exportations des pays développés 67,9 62,8 62,0 56,6

Sources: World Economic Survey, 1996 cité par Neil Fligstein, «Rhétorique et réalités de la «mondialisation»,
in Actes de la recherche en sciences sociales, 119, Septembre 1997, p. 38.

«Entre 1980 et 1995, les échanges mondiaux ont plus que doublé. Mais durant la même période, le PIB mondial a lui aussi plus que doublé. Sur la période de l’après-Seconde Guerre mondiale, les échanges ont en général augmenté plus vite. Mais ce mouvement a connu des à-coups. Pendant les années 1980, les échanges ont baissé par rapport au PIB, ont commencé à s’accroître nettement au début des années 1990, puis ont ralenti en 1996. Les échanges mondiaux ont donc progressé, mais replacé dans la croissance économique mondiale de long terme, cette progression n’a pas atteint des niveaux susceptibles de bouleverser les économies nationales.» p. 38

Structuration des exportations mondiales de marchandises par régions

Destination des flux :
Origine des flux États-Unis Europe de l’Ouest Asie Reste du monde Total
États-Unis 35,6 20,2 25,0 19,2 100
Europe de l’Ouest 8,0 68,9 8,8 14,3 100
Asie 26,4 17,6 46,5 14,2 100

 

Source : World Trade Organization Annual Report, 1996, tableau II.1

«Le plus important partenaire des pays de l’Europe occidentale est l’Europe occidentale. 46,5% des exportations des pays d’Asie sont à destination de l’Asie. L’Amérique du Nord (États-Unis et Canada) a le profil commercial le plus diversifié. Ses exportations sont d’abord dirigées, presque à part égale, entre l’Asie, l’Europe et le reste du monde.

L’image qui ressort de ces tableaux est celle d’un monde où le commerce s’accroît dans l’absolu (d’environ deux milliards à environ cinq milliards en quinze ans), mais pas nettement en termes relatifs (de 14% à 16,9% du PIB mondial). La direction des échanges reste principalement tournée des sociétés développées vers les sociétés développées, et la part du commerce de produits manufacturés originaires des sociétés développées a en fait augmenté. Alors que les exportations d’Asie ont augmenté, elles n’ont pas accaparé de part des échanges du monde développé. Les sociétés qui n’ont pas gagné autant du commerce sont celles du monde en développement.» (Fligstein, 1997, p. 39)


Importation en % du PIB nominal
OCDE vers OCDE
1962 1972 1982 1992 1995 1996
OCDE 6,14 8,1 10,52 11,48 12,11 12,41
États-Unis 1,86 3,55 5,09 6,02 7,2 7,19
Japon 5,42 4,15 4,72 3,38 3,45 3,9
Union Européenne 11,07 13,42 17,93 18,09 18,76 18,71
Décomposition géographique du commerce de l’OCDE
Exportation en % du PIB nominal
OCDE vers OCDE
1962 1972 1982 1992 1995 1996
OCDE 5,89 7,98 10,17 11,28 12,18 12,48
États-Unis 2,29 3,01 4,35 5,32 5,82 5,95
Japon 4,18 5,59 6,68 5,54 4,82 4,97
Union Européenne 10,35 13,47 17,05 17,4 19,54 19,74
Niveaux relatifs des coûts unitaires de main-d’œuvre
dans le secteur manufacturier
États-Unis = 100
1985 1990 1996
États-Unis 100 100 100
Japon 74 116 169
Allemagne(a) 71 144 166
France 96 154 163
Italie 60 114 101
Royaume0Uni 100 158 148
Canada 84 118 102
Australie 98 118 145
Belgique 75 135 156
Danemark 97 205 218
Corée 29 51 58
Pays-Bas 65 122 120
Espagne 49 108 100
Suède 82 158 160
Taipei chinois 41 70 70

OCDE, Perspectives économiques de l’OCDE, Paris, L’Organisation, 1998, p. 234.

Parts dans les échanges mondiaux de marchandises des certains pays de l’OCDE
En pourcentage
Importations Exportations
1985 1995 1985 1995
États-Unis 24,1 19,5 15 15,4
Japon 8,7 8,5 12,4 11,7
Union Européenne 22,2 18,9 22,7 19,4
Autres pays de l’OCDE(b) 14,6 13,6 16 14,2
Total des pays de l’OCDE (b) 69,6 60,4 66,1 60,7

 

FMI, Direction of Trade Statistics (1996) cité dans OCDE, Perspectives économiques de l’OCDE, 1998, Paris, L’Organisation, p. 235.

Et le Québec

Les différents taux de croissance chez les 15-24 ans
de 1976 à 1995, en %
Total Hommes Femmes
Population totale -26,8 -26 -27,5
Population active -28,8 -30,9 -26,2
Emploi total -30 -31,9 -27,7
Temps plein -53,9 -51,6 -56,7
Temps partiel 110 102 117

 

Les différents taux de croissance chez les 25-44 ans
de 1976 à 1995, en %
Total Hommes Femmes
Population totale 64,2 33,9 34,4
Population active 54,2 27,2 107,4
Emploi total 47,4 20 102,9
Temps plein 38,7 15,8 93,7
Temps partiel 172 315 148

 

Les différents taux de croissance chez les 45 ans et plus
de 1976 à 1995, en %
Total Hommes Femmes
Population totale 36,1 38,4 33,9
Population active 49,7 23,8 111,7
Emploi total 43,3 17,6 105,7
Temps plein 31,1 11,5 88,7
Temps partiel 141 133 144

 

Source: «L’évolution de l’emploi atypique au Québec» in Le marché du travail, Vol. 19,no. 5, mai 1998, (encart), p.41)

«  Être passé de la chair à canon à la chair à consensus et à la pâte à informer est certes un « progrès ». Mais ces chairs se gâtent vite : la matière première consensuelle est essentiellement putrescible et se transforme en une unanimité populiste des majorités silencieuses, qui n’est jamais innocente. À ce populisme classique semble désormais se greffer un populisme yuppie – un techno-populisme – qui entend bien afficher sa postmodernité carnassière, prompte à repérer et à digérer le best-of des biens et services de la planète. Le point de vue techno-populiste s’exhibe désormais sans complexe et souhaite réconcilier deux spiritualités : celle de l’épicier du coin et du chef comptable – « un sou est un sou »- et la spiritualité administrative – autrefois un peu plus ambitieuse – de l’Inspecteur des finances.  » (Châtelet, 1998, p. 15-16)


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UDRY, Charles-André (1996) « VON HAYEK: des postulats largement diffusés. Un pèlerin prosélyte » in page 2, avril. [ http://www.fastnet.ch/page2/p2_neolib_udry.html ]

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VERNON, Raymond (1973) ; Les entreprises multinationales : la souveraineté nationale en péril. Paris, Calmann-Lévy, coll. Perspectives de l’économique, 345 p.

WALLERSTEIN, Immanuel (1998); « The Rise and Future Demise of World-Systems Analysis » in Review, XXI, no. 1, pp. 103-112.

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  • ADDA, Jacques (1996) ; La mondialisation de l’économie. 2. Problèmes, Paris, La Découvertes, coll. Repères, 124 p.

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