« Discours bruyants et silence théorique » : la profession de bibliothécaire dans les « métiers de l’information ». (Allocution au 30e Congrès de la Corporation des bibliothécaires professionnels du Québec, tenu du 27 au 29 mai 1999 à Montréal) par Roger Charland

« Discours bruyants et silence théorique »
La profession de bibliothécaire et les « métiers de l’information »

Allocution au 30e Congrès de la Corporation des bibliothécaires professionnels du Québec,
tenu du 27 au 29 mai 1999 à Montréal.

par Roger Charland


N.B. Ce texte ne constitue pas un document final. Le résultat de cette recherche devrait voir le jour à l’automne 1999 et à l’hiver 2000. En effet un premier texte discutera de la profession de bibliothécaire tant au niveau de son histoire propre que ses relations aux autres professions face à la reconnaissance professionnelle. Un texte suivra qui visera à expliquer les liens entre la pensée conservatrice (néo-libéraux et conservateurs) et l’idée de la société de l’information.

Je remercie la présidente et la directrice générale de la Corporation de m’avoir invité à vous parler dans le cadre du 30e Congrès annuel de la Corporation des bibliothécaires professionnels du Québec. L’hypothèse et le questionnement que je vous propose, peuvent se formuler ainsi : quel est le rôle de la profession de bibliothécaire dans la société actuelle? Et quels sont les rapports qu’entretient cette profession avec les autres professions de l’information?

La réponse, si ces questions ne sont pas récentes, est nouvelle. Les professions de l’information existent bien, et sont composées des journalistes et des autres travailleurs des médias. Les informaticiens et les travailleurs de l’industrie de l’informatisation eux aussi sont identifiés souvent aux travailleurs de l’information.

Je me permets une note discordante : la bibliothéconomie n’est pas une profession de l’information. J’ai débattu de cette question il y a un an dans le premier numéro de la revue électronique HERMÈS. Je renvoie les gens qui m’écoutent à la lecture de ce texte. Mais je maintiens que la bibliothéconomie ne peut se définir comme une des sciences de l’information car ce terme, celui d’information, ne veut rien dire dans la pratique des bibliothécaires. L’information, c’est une nouvelle (pour le journaliste et pour le lecteur de journal ou le téléspectateur) ou un bit pour les informaticiens. Enfin, ce que traite, diffuse et contrôle dans sa pratique, le bibliothécaire, ce sont des connaissances, connaissances pratiques ou théoriques, scientifiques ou ordinaires qui se matérialisent sous la forme de documents.

Notons à cet égard une parution récente d’Alain Milon, portant sur la valeur de l’information dans laquelle, même s’il en fait son objet de départ, il a de la difficulté à en établir un sens précis.

«  L’information est en réalité indissociable de son émetteur et de son récepteur, perspective reprise par Daniel Parrochia et que René Thom développait en son temps quand il s’inquiétait des dérives du sens du mot information (R. Thom soulignait «  que le mot information n’a pas beaucoup de sens et qu’il cache une certaine ignorance face aux différents problèmes de transmission de connaissance, cf. R. Thom, Modèles mathématiques de la morphogenèse, Paris, UGE, 1974) [Dans cet ouvrage, R.C.] il se propose d’étudier les différentes variations du mot information à travers le sens judiciaire, journalistique, publicitaire, biologique et le sens des théories de l’information de Shannon et Weaver. René Thom précise que les oscillations de l’information entre donneur et demandeur, en raison du contexte du tissu de présuppositions qui l’accompagne, portent en elles les différentes variations, digressions, perturbations ou interférences du message. Ceci explique pour lui « l’instabilité sémantique du mot information ». Cette instabilité possède diverses déclinaisons en fonction du sens judiciaire, journalistique, publicitaire ou shannonien de l’information. » (Milon, 1999, p. 18-19)

Plus radicale, encore, est la postface de son ouvrage écrite par Claude Baltz :

«  Car c’est peut-être le chapitre le plus controversable de l’ouvrage que le premier, dans lequel une lecture trop attentive ne laisse pas de faire saillir les agacements dont j’ai fait état plus haut, malgré une foule de remarques perspicaces et de références philosophiques très judicieuses : circularités traditionnelles du genre, par où l’information est définie par le message, la communication par l’information, etc., reprise de critiques pertinentes mais partielles (comme celles de René Thom, par ex.), ambiguïté même de l’objet de la critique car il ne sait pas toujours si elle s’adresse à la communication «  telle qu’elle se pratique  » ou à ses multiples tentatives de théorisation, interférences intenables de diverses perspectives d’analyse, dues à la polysémie de la notion (fait / événement, connaissance / savoir, transmission / interprétation, évaluation / jugement…). De même eût-il été bienvenu, entre autres, de se démarquer plus nettement d’une certaine critique de la théorie de Shannon menée du côté des sciences humaines, qui n’analyse guère sa «   définition  » en tant que telle, pour se cantonner à ses «   insuffisances  » (en particulier d’être une science du signal) ou à sa connection (sic) trop évidente avec l’informatique. (Milon, 1999, p. 213-214)

Comme on peut le voir, on est ici devant un livre écrit sur la valeur de l’information, qui n’arrive pas à définir le terme de manière acceptable «  épistémologiquement parlant  ». Le problème est peut-être que nous taxons ce concept d’un contenu, d’une forme et d’une valeur qu’il ne peut maintenir sans éclater. Ainsi, on surcharge symboliquement le concept d’information. Au lieu d’être capable de nous offrir l’objet pour qu’il soit ce que nous voulons qu’il soit, il devient un fantôme sémantique. A vouloir surcharger le concept d’information de sens qu’il ne peut symboliquement représenter, on disqualifie le discours que l’on voudrait que soit l’objet sémantique. C’est l’erreur qu’évite Gérard Leclerc dans son livre intitulé La société de communication. Pour lui :

«  L’information se situe au confluent de deux modes d’émission et de circulation des discours. Tout d’abord les énoncés proprement sociaux : ceux qui sont échangés par des amis, des voisins, des inconnus, etc., le propos quotidiens, les rumeurs; et ceux qui sont diffusés dans les médias, les jeux télévisés, les variétés, les divertissements en tous genres qui remplissent la grille des programmes » (Leclerc, 1999, p. 69)

Ces derniers ouvrages sont aussi appuyés par un autre travail portant sur Internet cette fois. Dominique Wolton, spécialiste de la communication et de la politique, s’interroge si Internet est bien un média. Mais il ne peut procéder à son analyse sans s’interroger sur l’objet de la théorie de la communication et celle de ses outils et techniques. Le sous-titre de son livre pourrait d’ailleurs être bien résumé par le titre d’une sous-section : «  Discours bruyants et silence théorique  » (Wolton, 1999, p. 46). Nous y reviendrons à la fin de cette présentation.

Je vais tenter de proposer mes propres analyses sur le sujet. Elles seront, d’une manière plus étoffée, publiées dans un prochain numéro de HERMÈS. Il s’agit donc d’un « work in progress » et j’espère vous convaincre, du moins, de réfléchir autrement à la profession de bibliothécaire.

Les bibliothécaires, comme les travailleurs sociaux, sont des semi-professions selon les analyses fonctionnalistes. D’autres affirment que la bibliothéconomie n’est rien d’autre qu’un métier de l’information, comme vous l’avez entendu depuis le début de ce congrès, si, du moins, je me fie au programme. Mais ce que je soutiendrai ici, c’est que la bibliothéconomie est une profession à part entière, elle est la profession du transfert de la connaissance dans tous les sens, d’une génération à une autre, c’est son grand rôle, quelque soient les époques ou les modalités d’application et de pratiques quotidiennes du travail du bibliothécaire.

Mais si une chose nous rassemble tous ici, c’est l’idée que nous formons une profession. Mais là encore, il y a des différences dans la compréhension de ce qu’est le professionnalisme du bibliothécaire.

  • Pour quelques-uns, la défense de l’idée du professionnalisme des bibliothécaires est importante, mais elle n’exige pas la création d’une corporation ou d’un ordre professionnel, tel que le Code des professions du Québec le permet. Je ne parle pas ici des chances de succès.
  • L’autre tendance, suit le même chemin que la première. À la différence de celle-ci, elle se rend jusqu’au bout du raisonnement. Cette fois il faut réclamer un ordre professionnel à part entière. Telle est la motivation d’une scientificité de la pratique et de la recherche que visent partiellement les modifications de programmes à répétition des écoles ainsi que les changements de noms de ces programmes. Il faut être «  proactif  » pour défendre l’avenir de la profession.

Ainsi beaucoup de gens s’accordent sur l’avenir de la profession. Elle est là pour durer. En voici les grandes lignes, celles d’une histoire récente, à laquelle malheureusement nous réfléchissons rarement.

10 thèses sur la profession et son histoire

     

  1. La profession de bibliothécaire a longuement été une vocation, je dis bien une vocation, religieuse, majoritairement féminine, et cléricale (jusqu’à la première moitié des années soixante, la majorité des bibliothécaires québécois sont des religieuses ou des religieux; par la suite ils deviendront en grande majorité des ex-religieux et religieuses)
  2. La profession était faiblement reconnue, sous payée (même aux États-Unis les témoignages sont nombreux) et dotée d’un prestige relatif. Elle n’est, ni plus ni moins, qu’un métier aléatoire, une formation de courte durée qui se compose d’un contenu modeste.
  3. Au début des années soixante-dix, la formation passera d’une formation artisanale à une véritable formation structurante. Cette situation prendra forme avec la mise en place d’une maîtrise en bibliothéconomie que viendra couronner l’accréditation par l’ALA (l’ALA n’accréditait au début des années soixante-dix que les maîtrises)
  4. À cette époque la bibliothéconomie se présentait d’avantage comme un métier que comme une profession. Par ailleurs, à cette situation, s’ajoutait le fait que la bibliothéconomie était une profession féminine. D’ailleurs les grandes dames de la profession étaient souvent des célibataires (Marie-Claire Daveluy, entre autres). Cette situation était semblable à celle des enseignantes laïques qui, si elles se mariaient, perdaient automatiquement leur droit d’enseigner.
  5. Mais la profession, à cause de sa composition sociale et de sa composante fortement religieuse et cléricale, était une profession de soins comme l’était la profession enseignante, les infirmières auxiliaires et autres professions féminines. (voir le livre de Roma Harris à ce sujet)
  6. Pour les bibliothécaires, les années soixante et soixante-dix allaient être bouleversées par l’arrivée des nouvelles technologies de stockage (microfilms et informatique) et aussi par la nécessité de revoir les enseignements propres à la profession; pourtant, le temps des études ne sera pas allongé, contrairement à d’autres professions.
  7. Mais le bibliothécaire sera obligé alors de se mettre au diapason de la société moderne: un flux de plus en plus grand de publications et de moyens de circulation de la connaissance. Les spécialistes œuvrent dans les écoles (réforme du système scolaire après le Rapport Parent, la mise en place des cégeps, le développement exponentiel des universités après la Révolution Tranquille).
  8. Le bibliothécaire passera alors d’une occupation de conservation et d’étiolement de la connaissance à un rôle de diffuseur et de promoteur de la connaissance. Il en est de même de la profession enseignante. La modernisation des idées et des mœurs au Québec, à partir des années 50, allait multiplier le nombre de personnes lettrées qui pouvaient ainsi se prévaloir d’un enseignement particulier et, par voie d’extension, allaient causer la multiplication des publications. La démocratie est une des causes de l’éclatement du nombre de publications. La profusion des débats, l’alphabétisation et une hausse rapide de la scolarité sont un ensemble de facteurs qui concourent à ce développement.
  9. C’est ainsi que le métier de bibliothécaire passera d’une situation de précarité à celle d’une véritable profession : c’est-à-dire «  une occupation exigeant une formation universitaire supérieure et reposant sur un corps de connaissances et de compétences spécialisées que seuls les membres [d’une profession, R.C.] possèdent; une occupation basée sur des pratiques d’autogestion entre les pairs pour le contrôle de la qualité des actes professionnels; une occupation orientée par une éthique de service tournée vers le respect des « clients » au sein de relations professionnelles fondées sur la confiance et le caractère confidentiel des informations échangées » (Tardif et Gauthier, 1999, p. 2)
  10. Finalement, avant d’aller plus avant dans la définition de la profession, notons que l’arrivée des notions d’informatisation et d’information vont transformer de fond en comble la vision que les professionnels auront de leur pratique. En fait, les retombées des recherches militaires entraîneront le développement de l’informatique et un discours propre à la guerre maintiendra une auréole mythique sur les technologies de ce type. Un monde clos, comme le dit Edwards, mais qui s’ouvre sur un monde ouvert, voire un discours de la liberté et de l’émancipation, qui trouvera son épanouissement total dans le discours quasi-mythologique du cyberespace. Ce succès est bien caractérisé par ce passage d’un article de Christine Pawley de l’Université du Wisconsin. Elle cite, après avoir présenté le rôle de cette subvention obtenue par l’Université du Michigan de la W.K. Kellog Foundation, un document présentant le nouveau programme des sciences de l’information :

«  The School of Information embraces a vision that harmonizes people, information systems, and organization to improve the quality of life. Our mission is to discover the principles and concepts that will enable society to realize this vision, to design the technologies, systems, and practices that will substantiate the vision, and to educate new generations of professionals who will put that vision into practice. » (University of Michigan, School of Information, http://www.si.umich.edu/, April 1997) (PAWLEY 1998,p. 133)

On vient de voir une définition « manageriale » de la profession, version largement dominante dans l’analyse actuelle de la profession de bibliothécaire dans le Québec contemporain. Répétition de thèmes des plus barbares de la gestion et de la qualité totale, mélange alambiqué, mélange acide par excellence. Lorsque l’on parle de «  veille  », on ne fait que reprendre le discours de la gestion stratégique, lorsque l’on présente le bibliothécaire comme un technologue, on ne fait que remâcher les publicités de IBM LOTUS, de Microsoft et des autres «   marketeux de l’informatique ».

«  L’autorité managériale trouve son fondement dans l’idéologie de la rationalité totale dont l’expression, sans cesse résurgente (il faut toujours et encore rationaliser!) est l’apanage des «  dirigeants  ». Il s’agit d’adhérer à un modèle qui peut varier avec le temps (contingence), mais dont les directives managériales constituent toujours la seule transcription «  autorisée  », c’est-à-dire qui «  fait  » autorité.  » (HEES, 1999, p. 73)

Quels sont donc les rapports, les différences, les écarts conceptuels mais aussi pratiques entre le concept de profession et celui de métier? Des questions importantes dans le débat qui nous importe aujourd’hui.

Métier et profession : définition

     

  1. Un métier est une « activité dont l’acteur peut tirer des moyens de subsistance. Un métier caractérise également l’ensemble des individus qui exercent les mêmes occupations dans le processus de production d’un bien ou d’un service : je suis un avocat, cuisinier, ingénieur, menuisier, etc. » (Tardif et Gauthier, 1999, p. 8-9) Enfin le métier a été longtemps l’extension d’un corps de métier particulier (cordonnier, tailleur de cuir, ferblantier, boulanger) qui remonte loin dans le temps.
  2. Une profession, c’est un métier qui connaît dans le temps des modifications. Entre autres, la profession implique « la possession d’un certain type de savoir qui lui est propre, même si ce dernier se réduit à un simple savoir-faire mécanique. » (Tardif et Gauthier, 1999, p. 9) Les professions sont souvent définies selon un type de savoir particulier, selon la longueur de la formation et le niveau des apprentissages nécessaires.
    De plus, les professions ont habituellement un statut prestigieux, « elles jouissent de conditions d’exercice particulières laissant place à l’autonomie de l’individu. » (Tardif et Gauthier, 1999, p. 9) Mais cela est loin d’aller de soi.
    « Plusieurs analystes sont en effet arrivés à la conclusion que les professions ne sont que des occupations qui ont eu suffisamment de chance ou d’appui pour acquérir et conserver ce titre » (Deschamps, Ducharme et Regnault, 1979, p. 13)
  3. Pour que le passage se fasse de l’un à l’autre des types d’occupations (de métier à profession) il faut trois conditions :
  • « que soit réservée au métier la compétence exclusive pour déterminer dans une tâche à effectuer ce qu’elle signifie exactement et comment l’accomplir efficacement »;
  • « que le groupe professionnel décide à l’origine des critères qui habilitent quelqu’un à accomplir le travail d’une manière acceptable »;
  • « que l’opinion publique croie à la compétence du métier de consultant et à la valeur des connaissances et des habilités déclarées par ce métier » (Freison, 1984, p. 20.)

Or, qu’arrive-t-il lorsqu’une profession court après l’aubaine technologique pour se forger une image? Risque-t-elle d’être réduite à l’état de spécialité de l’information dotée d’une compétence de mesure de la rétro-action, autrement dit, d’une informatique de gestion à l’écoute du marché ou d’une profession de management stratégique et d’espionnage industriel comme le définissent les théoriciens de la veille ?

Autant de questions que je laisse à votre médiation. L’identité professionnelle ne se trouve pas dans une incessante campagne de sondages et de « focus groups », mais elle se définit dans une affirmation nette de ses principes et des missions, adaptés aux environnements bien sûr, mais sans concession à une recherche d’image mythique ou à la dilution dans la séduction ou le pouvoir d’autres champs professionnels plus à la mode ou plus prestigieux.

Information

En guise de conclusion, j’aimerais revenir sur la question de l’information et de la bibliothéconomie. Les sciences de l’information sont un euphémisme. Il faudrait surtout entendre sciences de l’informatisation lorsqu’il est question de la problématique principale de la profession du bibliothécaire. Plus haut, je disais que le rôle principal du bibliothécaire consiste en la gestion de la connaissance, c’est-à-dire que la connaissance est dans son sens premier un fait, une manière de connaître. Dans un deuxième sens, plus positif, on dit de la connaissance qu’elle est un résultat : «  ce qui est connu  »; les «  connaissances acquises  »; ainsi que la connaissance d’une personne ou d’un événement. On ne dit pas «  je suis informé de telle personne  », on ne dit pas «  informations acquises  »… Du moins selon les règles et les significations de la langue française.

D’ailleurs, le terme même de «  sciences de l’information  » est redevable à l’informatique (par son emprise technique) et à une vision particulière de la conception du terme «  information  », celui de la cybernétique, l’information comme cheminement d’un message d’un point A à un point B.

Je finirai donc ma présentation en mettant en parallèle les définitions de deux encyclopédies récemment publiés. Une de ces encyclopédies est de langue française et l’autre de langue anglaise. Je commenterai par la suite.

En langue française, on indique comme définition de l’information:

«  INFORMATION : L’information est la consignation de connaissances dans le but de leurs transmission. Cette finalité implique que les connaissances soient inscrites sur un support, afin d’être conservées, et codées, toute représentation du réel étant par nature symbolique. Cette notion sous-tend l’ensemble des articles de cet ouvrage. Elle préside à la logique même des thématiques retenues. » (Cacaly, 1997, p. 297)

En anglais on lit ceci:

«  Possibly the most used, and the least precisely used, term in the library and information world. Best seen as holding the place in the spectrum between raw data and knowledge. Seen in this way, information is an asssemblage of data in a comprenhensible form capable of communication and use : facts to which a meaning has been attached. Within information technology or information processing, the term is used in a more general sense to emcompass all the different ways of representing facts, events and concepts within computer-based systems. In this usage, it includes data, structured text, text, images and video.  » (Feather and Sturges, 1997, p. 184

Deux citations d’origine linguistique différente qui, à mon avis, et malgré la réputation éditoriale des personnes et des éditeurs qui ont publié ces deux encyclopédies, sont largement dans l’erreur.

Courtine, voilà quelques années dans un texte intitulé «   L’informatique est un roman  » notait que :

« C’est même sans doute l’un des traits les plus pertinents et actuels de notre univers idéologique que ce remplacement de l’utopie politique par le roman technologique [informatique R.C.] (Courtine, 1989, p.24)

Dans le même volume, Bernard Schiele notait en commentant Piaget que:

«  La connaissance scientifique énonce les règles à partir desquelles elle désigne ses objets; toutefois, cette explication ne recouvre pas la totalité des processus mis en cause. » (Schiele, 1989, p.112)

Ceci impliquerait donc que la connaissance scientifique reposerait sur des règles énoncées a priori. De surcroît, la connaissance scientifique ne serait pas la base ou le critère absolu de la connaissance en général. On doit se rappeler que la compréhension et l’interprétation ne partent jamais de rien.

« La connaissance scientifique est une structuration explicite : elle est procédé structurant. Les objets qu’elle construit ne s’expriment que par le procédé de composition qui les circonscrit, c’est-à-dire par les opérations intentionnelles au terme desquelles il est construit, comme l’est le concept avec sa définition opérationnelle. La connaissance scientifique est une forme particulière de la représentation, car de tous les savoirs et de toutes les habilités qu’elle requiert pour se constituer, elle ne retient que les reformulations explicites qui réduisent les discours et les pratiques à la transparence de leur articulation. » (Scheile, 1989, p.115)

Mais qu’en est-il de l’information ? Si l’on se réfère à nos amis penseurs des sciences de l’information, la pensée humaine «  n’est qu’un mode de traitement d’information (…) la pensée est au cerveau ce que l’information est à l’ordinateur » (Meunier, 1989, p. 121 et 122) Conception purement mécaniste de la pensée et de la connaissance, que réfutent aujourd’hui tous ceux pour qui le concept d’un univers humanisé a encore une valeur. En fait, on accorde trop d’importance à l’information comme paradigme, ainsi que l’on dit couramment, parce que les notions de procédé et de gestion ont pris trop de place.

Je rappellerai encore trois points importants des thèses de Meunier :

  • « Ce n’est pas d’hier que les sciences de l’information sont à la recherche d’une définition rigoureuse de leur objet. Dès les années 1950, à la suite des critiques de Bar-Hillel et de Carnap sur l’a-sémantisme des définitions de Shannon et de Weaver, de nombreux chercheurs ont tenté de définir cette dite «  information  » en intégrant les dimensions que l’intuition populaire y associait. C’est ainsi que, dans les années 1965 à 1975, les diverses théories de l’information se sont associées à la théorie générale des systèmes et de la cybernétique et ont alors intégré les questions : 1) du traitement général de tout ce qui est porteur de message (code et signaux), 2) des structures de décision (théorie des jeux), 3) du support et du traitement informatique de données et 4) de la documentation et de la bibliothéconomie.   » (Meunier, 1989, p. 123)
  • « Ces auteurs (Brookes (1975); Belkin et Robertson (1976) ont en effet montré que , dans toutes ces définitions, la question de l’information évoluait dans le champ notionel de la connaissance. De Shannon à Dretske, de Newell à Pylyshyn, de Minsky à Rumelhart, de Yovits à Belkin, l’information fonctionne toujours comme un concept cadré dans l’horizon d’une théorie implicite de la connaissance.
    Toutes ces définitions cernent en effet différents aspects du processus de la connaissance. On distinguera, par exemple, des définitions intra-cognitives (genèse, incertitudes, perception, systématisation de la connaissance, etc.) et des définitions liées au processus individuel de connaissance (conceptualisation – communication, représentation de l’information). Certaines touchent, par ailleurs les dimensions de connaissance sociale (concepts sociaux, idéologies, symbolisation) et de métacognition (connaissance formalisée). C’est ainsi, par exemple, que la définition de Shannon inclut une dimension de «  certitude et incertitude  »; celle de Dretske, la présence d’un «  believer  »; celle de Bush, la «  signification   ». (Meunier, 1989, p. 124-125)
  • «  Dans toutes ses définitions de l’information, on trouve un psychologisme primitif relativement à ce concept. L’«  information  » est un fait «   attendu » , «  perçu  », «  choisi  », «  retenu   », «  reconnu  », «  comparé  », «  décidé   », «  communiqué  » etc. par un système – que ce système soit de type neurologique ou informatique. Celle-ci est toujours relative à un système qui, «   cognitivement  », l’envoie ou le reçoit.  » (Meunier, 1989, p. 125)

Dans ces longues citations, Meunier conclut qu’un paradigme semble prendre forme, un paradigme sous-jacent à ces définitions qui est celui d’ «  une vision de l’ordinateur en tant qu’être humain  ». L’humanisation de la machine, se caractérise alors comme une «  phychophilosophie primitive à une machine, soit formelle, soit computationnelle » (Meunier, 1989, p. 125)

Dans cette optique, un dernier point reste à souligner : celui de la supposée «  veille  ». En fait la «  veille  » n’est rien de plus et rien de moins qu’une forme de théorie du management. Plus précisément, c’est le management stratégique. Je ne m’étendrai pas sur cette question, mais la gestion du savoir, ou des connaissances, est propre à l’idée d’une valeur de la connaissance propre à l’économie du capital humain ou ce que l’on appelle aussi l’économie des choix ou comportement rationnel. Le summum de cette approche a été atteint à ce jour par Becker, pour qui le comportement humain peut être réduit à une fonction instrumentale reposant sur une mathématique du choix rationnel. Au centre de l’analyse de Becker se trouve le temps et … l’argent. Eh oui, le temps c’est de l’argent! Son analyse, que je n’approfondirai pas dans le cadre de cette allocution, implique une notion de l’information qui est proche parente de celle que l’on vient de montrer dans le cadre de l’interrogation sur la notion d’information et de l’informatique. La technique, jouant là un rôle de médiation ou d’objectivation. Ici, c’est la normalisation et la prévision techniciennes qui éclatent dans tous les sens.

«  La notion de capital est pourtant proche du mode de pensée de l’économiste. Pour ce dernier, l’entretien du stock de capital se traduit par des dépenses présentes et des rendements futurs. L’acquisition d’un capital est donc un investissement qui sera décidé à condition que les valeurs actuelles du flux de revenu attendu de l’investissement excèdent le coût présent. Appliquée aux aptitudes humaines, cette approche en termes de capital humain veut que tout phénomène d’apprentissage relève d’un calcul d’investissement. » (Leroux et Marciano, 1998, p. 71)

Mais il y a plus, comme le dit Tarondeau dans Le management des savoirs,

«  L’être humain est apprenant par nature, mais certains plus que d’autres. Dans une société où le savoir légitime le rôle social de chacun au sein d’organisations, que deviennent les exclus du savoir? Cette question renvoie à la définition des savoirs et à leur distribution. Les individus sont inégaux devant l’acquisition des savoirs formalisés mais tout être humain développe des savoir-faire dans l’action.  » (Tarondeau, 1999, p. 124-125)

Dans les principaux ouvrages de sociologie, on qualifie ces visions du monde de l’appellation «  darwinisme social  ». Que l’humain le mieux équipé et le mieux nanti domine, les autres sont économiquement moins rentables. De plus, ces dernières personnes moins éduquées sont parfois dangereuses pour les autres…

Le bibliothécaire est une personne importante dans la socialisation et la démocratie de la société. En fait, la connaissance est bien l’apanage de tous, c’est l’héritage culturel et pratique que les générations qui nous précèdent nous lèguent en vue de nous donner et de donner à nos descendants un monde de plus en plus démocratique. Je crois que l’on en est là dans la définition de la profession. Il faut laisser de côté ce discours techniciste qui nous entoure de toutes parts et restaurer de manière radicale des outils de travail visant la démocratisation de la société et, d’une manière particulière pour les bibliothécaires que nous sommes, une ouverture précise sur l’accès à ce bien commun qu’est le savoir humain.

En ce sens, il importe d’abord et avant tout de déterminer pour qui et pour quelles fins le bibliothécaire exerce sa profession. Dans le grand débat qui oppose la société civile à un société fondée sur le corporatisme et les idées néo-libérales, n’est-il pas essentiel de penser et de mettre en œuvre une pratique professionnelle et sociale qui soit plus qu’un slogan, qui soit réellement une réconciliation du bien commun avec les connaissances de l’Homme, héritées de l’histoire et diffusées librement pour l’usage de tous? Une profession dans laquelle l’éthique professionnelle touche aussi aux questions des rapports de cette profession avec la sphère publique, celle des débats, de la pensée critique et de la démocratie participative

Roger Charland

Notes

CACALY, Serge (1997) Dictionnaire encyclopédie de l’information et de la documentation, Paris, Éditions Nathan, Collection «  ref.  » 634 p.

COURTINE, Jean-Jacques (1989) « L’informatique et un roman (Une analyse des discours sur les technologies nouvelles)  » in Khadiyatoulah Fall et Georges Vignaux, L’informatique en perspectives, Québec, Presses de l’Univeristé du Québec, pp. 13-26

DESCHAMPS, L.; DUCHARME, C.; REGNAULT, J.-P. (1979) «  Pour comprendre les professions  » in Critère, no. 25, pp. 13-21.

FEATHER, John; STURGES, Paul (1997) International encyclopedia of information and library science, Londres, Routgledge, 492 p.

FREIDSON, E. (1984) La profession médicale. Paris, Édition Payot.

HARRIS, Roma M. (1992) Librarianship : the erosion of a women’s profession. Norwood, Ablex Publishing Corporation, 186 p.

HEES, Marc (1999) Des dieux, des héros et des managers ou de quelques malentendus, Bruxelles, Labor, collection Quartier libre, 95 p.

LECLERC, Gérard (1999) La société de communication. Une approche sociologique et critique. Paris, Presses universitaires de France, 223 p.

LEROUX, Alain; MARCIANO, Alain (1998) La philosophie économique, Paris, Presses universitaires de France, 127 p.

MEUNIER, Jean-Guy (1989) «  La machine humaine et l’information  » in Khadiyatoulah Fall et Georges Vignaux, L’informatique en perspectives, Québec, Presses de l’Univeristé du Québec, pp. 121-140

MILON, Alain (1999) La valeur de l’information. Entre dette et don. Paris, Presses Universitaires de France, 232 p.

PAWLEY, Christine (1998) «  Hegemony’s handmaid? The library and information studies curriculum from a class perspective  » in The Library Quarterly, Volume 68, Number 2, April 1998, pp. 123-144

SCHIELE, Bernard (1989) «  Communication, connaissance et représentation sociale   » in Khadiyatoulah Fall et Georges Vignaux, L’informatique en perspectives, Québec, Presses de l’Université du Québec, pp. 101-120

TARDIF, Maurice; GAUTHIER, Clermont (1999) Pour ou contre un ordre professionnel des enseignantes et des enseignants du Québec ? Québec, Les Presses de l’Université Laval, 195 p.

TARONDEAU, Jean-Claude (1998) Le management des savoirs. Paris, Presses universitaires de France, 127 p.

WOLTON, Dominique (1999) Internet et après ? Une théorie critique des nouveaux médias. Paris, Flammarion, 240 p.

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