«La Grande Bibliothèque demeure la meilleure solution possible, du moins pour l’instant (…) Cependant, il faut demeurer vigilants, être attentifs, et critiques. Mais positifs ». (Entretien avec M. Réjean Savard, directeur-adjoint du conseil d’administration de la GBQ et professeur à l’École des sciences de l’information de l’Université de Montréal.) Entretien effectué par Pierre Blouin

« La Grande Bibliothèque demeure la meilleure solution possible, du moins pour l’instant (…) Cependant, il faut demeurer vigilants, être attentifs, et critiques. Mais positifs »

Entretien réalisé par Pierre Blouin avec Réjean Savard, membre et vice-président du Conseil d’administration de la Grande Bibliothèque du Québec, professeur à l’École de Bibliothéconomie et des Sciences de l’Information de l’Université de Montréal (EBSI), membre de la Commission d’étude sur le projet de Grande Bibliothèque (commission Richard).


(M. Savard nous livre ces propos à titre personnel, et non au nom de la GBQ).


Hermès: M. Savard, comme vous le savez sans doute, l’interrogation réfléchie des technologies (davantage que leur simple promotion) nous préoccupe en tant que bibliothécaires. Dans un premier temps, je vous demanderais quel est votre conception d’un équipement culturel? Que penser de l’annonce d’une bibliothèque hautement conviviale en NTI à la GBQ?

RS Pour ce qui est des nouvelles technologies, le rapport du Comité Richard fournit un cadre de travail relativement précis à partir duquel il faudra composer. Ceci dit, avec l’arrivée d’une PDG à plein temps qui est nouvelle dans le dossier et la nomination d’un premier conseil d’administration, il est évident que la concrétisation de ce qui est décrit dans ce rapport pourra prendre une forme différente. Pour ce qui est des nouvelles technologies en particulier, comme les choses évoluent extrêmement rapidement dans ce domaine, je suis personnellement d’avis qu’il faudra examiner avec soin les paramètres définis dans le rapport Richard.

Hermès: Qu’en est-il du personnel des institutions existantes et de son intégration?

RS Bonne question. En ce qui me concerne je considère que le personnel sera un atout très important de la GBQ. Ce l’était déjà dans le rapport Richard, mais pour moi, le personnel, c’est quelque chose de fondamental : on aura beau pouvoir compter sur des collections extraordinaires et sur toutes les nouvelles technologies possibles, si on n’a pas un personnel compétent et en nombre suffisant, ça peut causer des problèmes. En un mot, si on vise l’excellence dans cette bibliothèque, on devrait miser sur l’excellence des ressources humaines.

Hermès:     Y a-t-il une collaboration prévue avec des institutions autres, telles que les musées par exemple? Il y avait déjà à la Bibliothèque nationale des expositions thématiques ou sur des auteurs, que Mme. Bissonnette voudra sûrement retenir pour sa « cité des Lettres…»

RS Encore là, il est trop tôt pour se prononcer. L’important, c’est d’abord le programme de construction. Il y a d’abord un concours d’architecture à mettre sur pied, un processus extrêmement complexe. Il faut aussi établir les règles de fonctionnement de cette boîte-là, et voir à l’engagement et au recrutement des premiers cadres. Après ça, on pourra commencer à penser à l’animation proprement dite et je suis convaincu que la GBQ fera ce qu’il faut pour établir les relations – qui s’imposent – avec d’autres organismes, musées, etc… Mais on ne sait pas encore quelle forme précise cela prendra.

Hermès:     Venons-en maintenant à l’option centrale et fort controversée: un organisme directeur indépendant constitue-t-il selon vous un handicap aux deux bibliothèques, ou est-ce là un débat moins important pour vous?

RS Il est vrai que c’est là une question délicate. Il était nécessaire, à mon avis, de former une troisième institution parce qu’il était question de fusionner deux services de deux autres institutions. Donc, c’était délicat de confier le rôle de Centrale à la BNQ, et c’était délicat de confier la diffusion du patrimoine à la Centrale de la ville de Montréal. La position qui a été mise de l’avant, c’est une troisième institution, à laquelle chacune des deux autres institutions déléguerait un certain nombres de pouvoirs, pour un certain temps, etc.

Personnellement, je pense que c’est la solution qui était et qui est toujours la seule possible, du moins pour l’instant. Il reste bien sûr des choses à discuter. Il est certain que la BNQ par exemple devra désormais de se concentrer davantage sur le contrôle bibliographique, la conservation, éventuellement les services bibliographiques à d’autres bibliothèques, etc.… Il faut revoir toutes ces fonctions pour consolider à mon avis cet élément-là qui est, et à toujours été, très important pour la BNQ. Quant à la ville de Montréal, c’est la même chose: comme avec la BNQ, il faudra signer un protocole d’entente, lequel n’est pas encore finalisé. Des ébauches ont été préparées, mais on a convenu qu’il faudra attendre après les élections (municipales) pour aller plus loin. Donc, on a encore un bout de travail à faire.

À mon humble avis, la création de la GBQ ne constitue pas un grave problème pour la ville de Montréal : elle pourra dorénavant se consacrer à l’amélioration de son réseau de bibliothèques de quartier, soit plus de vingt bibliothèques, ce qui est quand même très important comme service communautaire. Des gens disaient qu’on allait amputer la Centrale du réseau montréalais. La Centrale va continuer à exister, mais intégrée à une autre institution. Et la Centrale actuelle représente bien peu dans le réseau montréalais finalement, compte tenu qu’elle dispose de ressources totalement insuffisantes, dont à peine 5 000 m2 d’espace pour ses usagers alors qu’il en faudrait 25 000 prévus…

Hermès:     A-t-on des garanties sur l’approvisionnement de ce réseau?

RS Je pense qu’il n’est pas question de couper dans le réseau, au contraire : maintenant la Ville va pouvoir se concentrer sur celui-ci, le développer…

Il n’y aura plus la question de la Centrale, qui était un handicap terrible, car une troisième institution prend cela en charge. Donc, tant mieux pour les Montréalais! En plus, ça ne leur coûtera par cher parce que si la ville avait eu à payer $75 millions de frais de construction plus le 25 millions de fonctionnement par année prévus, la facture aurait été drôlement plus salée. Toutes les constructions de grandes bibliothèques en général, avec des fonction de centrale, ont été payées par les municipalités, que ce soit aux États-Unis ou à travers le monde… Ici le Québec a décidé de prendre ça en charge, pour le bénéfice de tous les Québécois il est vrai, mais il est évident que la GBQ étant située au centre ville de Montréal, ce sont les Montréalais qui en profiteront le plus.

Hermès:     Montréal contribue tout de même avec tout son fonds documentaire, qui n’a pas encore été évalué… On craint aussi un financement excessif de la ville à la nouvelle bibliothèque.

RS On demande à la ville une contribution minimum, c’est-à-dire l’équivalent de ce qu’elle paye pour la Centrale. Moi, je trouve qu’on devrait lui en demander plus, parce que $6 à $8 millions, ce n’est rien…. Ce n’est même pas le tiers du fonctionnement de la GBQ. C’est très peu finalement. La GBQ sera sans doute utilisée à 60-75% par les Montréalais.

Quant à la collection, il faudra considérer la composition exacte de son contenu. Certains disent qu’elle vaut des millions. Il n’est pas sûr qu’on trouverait beaucoup d’acheteurs pour cette collection, pour pallier par exemple à la leur. Et c’est une collection sous-exploitée, sous-utilisée…. Il faudrait vraiment en avoir une évaluation détaillée et effectuée par un expert impartial pour se prononcer. À mon avis, c’est tant mieux pour les Montréalais si on donne cette collection à la GBQ. Parce qu’au moins, on va pouvoir la consulter, cette collection. Une bonne partie repose actuellement dans des entrepôts, dans des boîtes, et on peut difficilement y avoir accès….

Hermès:     Elle n’est pas disponible en entier donc?

RS Pas vraiment. Une petite partie (moins de 20%) est accessible directement par les usagers sur les rayons de la Bibliothèque centrale. Une autre partie (environ 30%) est stockée en magasin au même endroit et est accessible sur demande. Enfin la troisième partie est aussi accessible sur demande mais est localisée dans un autre édifice. Avec la GBQ elle serait plus accessible, mais il faudra au préalable effectuer un bon élagage.

Hermès:     La ville donnerait cette collection à la GBQ?

RS Je pense que ça reste un bon  » deal « , un très bon  » deal  » pour Montréal. En échange l’État construit à Montréal un édifice de $80 millions, et contribuera pour 75% à son fonctionnement. D’ailleurs, allez demander aux gens de Québec, ils auraient bien aimé avoir cette bibliothèque-là. Il est évident que les autres villes auraient adoré bénéficier d’un tel équipement.

Hermès:     Est-ce que le mandat de la BN ne sera pas dilué dans la GBQ?

RS Moi, je ne pense pas. D’abord, il y a la loi de la BNQ, qui officialise la tradition, depuis 1967, et on sait qu’une loi permet une certaine stabilité. Il y a le dépôt légal, plusieurs employés qui travaillent là, une bonne expertise… On vient de construire le nouvel édifice de conservation qui est un bijou. Le pdg de la BNQ est membre d’office du Conseil d’administration de la GBQ. Au contraire, même, je pense que ça va être une chance pour la BNQ de se faire une nouvelle vie, plus axée sur les aspects techniques qui étaient, en fait, le gros de son expertise.

Hermès:     Mais qu’en sera-t-il de la représentation de la BNQ en tant qu’institution nationale et de porte-parole à l’étranger?

RS Il y a plusieurs types de BN dans le monde. Il y a la très Grande bibliothèque de Paris, il y a des bibliothèques nationales plus récentes, qui ont un certain style, par exemple la BNC, celle de l’Australie, etc. Il y a les BN des pays en développement qui sont en fait des bibliothèques publiques. Je pense qu’on aura ici un nouveau type de bibliothèque nationale, susceptible – pourquoi pas ? – de servir de modèle ailleurs.

Hermès: On peut donc très bien concevoir une bibliothèque nationale et une bibliothèque publique impliquées dans un seul ensemble…?

RS C’est-à-dire qu’il faut vivre avec nos moyens. Il est sûr qu’idéalement, on aurait pu avoir à la fois la construction d’un édifice de diffusion pour la BNQ comme il était prévu, et la construction d’une nouvelle Centrale par la Ville. Mais alors, au lieu de coûter $75 ou 80 millions, ça en aurait coûté peut-être… $150 millions. On se trouve donc à économiser pas mal d’argent, en construction et en frais de fonctionnement. Au lieu de coûter $25 millions par année, ça aurait sans doute coûté… certainement $35 millions. Donc, multiplié par x années, ça fait certainement de grosses économie pour les Québécois.

Et puis, en même temps, je crois que c’est une solution originale, par ce que là, au moins, nous allons avoir une bibliothèque qui a un niveau international et qui sera vraiment à la fine pointe. En regroupant les forces des deux, ça va être une bibliothèque extraordinaire que tout le monde va vouloir voir, visiter… Tout le monde va vouloir y travailler. Ça commence déjà : Mme Bissonnette a reçu plein de CV. Je pense que là, nous allons avoir quelque chose qui a de l’allure! Et qui manquait cruellement ici : quand je voulais montrer ce que c’était qu’une bibliothèque publique à mes étudiants, je ne pouvais pas en trouver à Montréal. Il fallait que j’aille à Québec pour montrer Gabrielle-Roy. Et en plus, ce n’est pas la  » grande  » bibliothèque publique, mais c’est la plus grande que nous avons au Québec. Sinon il fallait que j’aille à Toronto, montrer la Metro Toronto, qui est un modèle quand même intéressant également, mais qui commence à vieillir… Sinon, il aurait fallu que j’amène mes étudiants à Vancouver, voir la nouvelle bibliothèque publique.

Réellement, il est temps que Montréal aie une grande bibliothèque publique décente. On construit des bibliothèques partout à travers le monde actuellement et enfin Montréal embarque… Et il n’est pas trop tard.

Hermès: On a déploré unanimement le manque de débat préalable au lancement du projet.

RS Mais il y a eu débat! Il y a eu quand même une Commission parlementaire sur le projet de loi, sur le rapport Richard. Les associations professionnelles ne se sont pas gênées pour donner leur opinion sur la Grande Bibliothèque. Les individus non plus : ma collègue Diane Mittermeyer par exemple, qui était contre le projet, a aussi présenté son idée….

Hermès: Mais il n’y a pas eu d’analyse de fond sur le bien-fondé du projet à partir du tout début de son développement…?

RS Mais il n’y a jamais eu tant de débats dans les journaux sur le projet! Donc, il s’est fait le débat.

Hermès: C’est qu’à mon sens, le milieu concerné, celui de la bibliothéconomie, ne s’est pas réellement prononcé.

RS Il y en a qui se sont prononcés. Les représentants des associations, se sont prononcés. Les regroupements de bibliothèques, les réseaux aussi. Les CRSBP également. Les individus… Effectivement, il n’y a pas eu beaucoup de gens qui se sont prononcés, tu veux dire dans les journaux?

Hermès: Entre autres…

RS Mais ça, ce n’est pas nouveau, n’est-ce-pas? Les bibliothécaires ne sont pas toujours les premiers à… exprimer leurs idées sur des sujets de la sorte, malheureusement. Ils sont débordés, aussi, il faut le dire. Il n’y a pas beaucoup de bibliothécaires dans le milieu québécois, donc ils font leur travail du mieux qu’ils peuvent… Mais il est vrai qu’il n’y a pas eu beaucoup d’analyses de fond au rapport Richard…

Pourtant, c’est un rapport qui a été publié, qui a été mis sur Internet.

Hermès: Il y a un mémoire présenté par Mme Georges Cartier qui n’a pas été retenu par la Commission parlementaire, et qui expose un point de vue assez documenté, et radical il faut bien le dire…

RS Je n’ai pas pris connaissance de ce mémoire. Il demeure certain que le concept n’est pas parfait. Je crois qu’il faut prendre des initiatives nouvelles, sinon on ne bougera pas.

D’ailleurs, pourquoi y a-t-il un projet comme ça sur la table? Parce que Montréal n’a jamais pris ses responsabilités face aux citoyens dans ce dossier. Une centrale comme ça, ça devrait faire vingt ans qu’on en a une, et ils ne l’ont jamais fait. Et là, l’État prend ça en mains, en disant : Pourquoi n’avez-vous pas pris vos responsabilités? On vous propose de la faire, cette bibliothèque…. Pour une fois qu’on a un projet de cette envergure, où, en plus, s’est directement impliqué le premier ministre…

Hermès: Dans le fond, on a voulu solutionner deux problèmes en une seule fois, dans le but d’économiser, entre autres sur les frais de diverses natures, dont de construction?

RS Non, pas tout à fait. Je pense qu’il aurait été dommage, dans une certaine mesure, de construire un édifice uniquement pour la diffusion de la BNQ. Le patrimoine documentaire national est certes très important à conserver pour la postérité, mais ce sont des fonds relativement modestes. Si l’on considère la BNF, son patrimoine documentaire national est très important et très ancien, plus ancien qu’ici, et en plus, on y conduit un programme d’acquisition universel depuis très longtemps. Donc, elle avait besoin d’un édifice spécial à cette fin. Dans le cas de la BNQ, ce n’est pas ce fonds qui, en soi, va faire courir les foules. Il aurait donc fallu se contenter de quelque chose d’assez modeste.

Hermès: C’était ce qui a été avancé par la ministre Lise Bacon dans les années 80…

RS Il y a eu plusieurs projets. Aujourd’hui, à mon avis, on aura une bibliothèque qui pourra compter à la fois sur ces fonds documentaires-là, plus les collections universelles, ce qui va être beaucoup plus intéressant pour les utilisateurs, qui vont avoir à portée de la main des collections beaucoup plus riches et plus importantes. De plus, ils ne seront pas obligés de se promener d’un édifice à l’autre. On peut imaginer quel va-et-vient cela aurait causé pour les utilisateurs s’il y avait eu la BN de diffusion dans un coin, plus la centrale plus dans un autre, …

Hermès: Les collections circuleront-elles? On peut difficilement imaginer une bibliothèque publique ne prêtant pas ses documents, mais ces derniers, s’ils relèvent du fonds de la BNQ, auraient intérêt à être disponibles sur place en tout temps, comme c’est le cas aujourd’hui?

RS Les collections de la Nationale ne seront pas prêtées. D’abord, il y a deux exemplaires : un restera en conservation, et l’autre sera disponible pour consultation sur place seulement. Il est certain que la GBQ devra acheter d’autres exemplaires des titres québécois les plus en demande pour les prêter, par exemple ceux de Michel Tremblay. Je ne pense pas qu’il y ait danger pour le patrimoine. Un exemplaire reste conservé, en sécurité, et l’autre va à la GBQ. Cette situation permettra même de mieux protéger le patrimoine : si jamais une des deux bibliothèques était victime d’un désastre quelconque, au moins un exemplaire serait sauvé.

Somme toute, il n’y a pas beaucoup d’objections par rapport à ce projet-là. Il s’agit de rester vigilant. Moi, je crois beaucoup à la BNQ, j’ai travaillé là, c’est une institution importante pour moi. Il faudra sans doute que la profession surveille ce qui va arriver à la BNQ. Une des questions qui se posent d’ailleurs pour le moment, c’est celle-ci : Qui va remplacer Philippe Sauvageau à la tête de cette institution? Il faut un leader pour cette bibliothèque-là, quelqu’un qui va s’en occuper, continuer de la faire progresser, comme Philippe Sauvageau a su le faire ces dernières années. Il est urgent de nommer un bon pdg, un bibliothécaire professionnel de haut niveau. C’est fondamental!

Hermès: On avait espéré au moins deux bibliothécaires au Conseil d’administration?

RS Il y en a trois en fait. Quand M Sauvageau quittera la BNQ par exemple, ils sera remplacé au Conseil par son successeur. Et la loi stipule qu’il y a au moins un bibliothécaire professionnel au Conseil.

Hermes: La nomination de Mme Bissonnette confirme-t-elle un choix restreint ou aussi inexistant dans le corps professionnel bibliothéconomique?

RS On n’avait réellement pas de choix… Ça prenait une personne d’envergure, et on n’a pas encore de bibliothécaire d’envergure comme ça, qui a une écoute des médias et une écoute de la politique, et elle [Mme Bissonnette] a les deux. Donc, c’est fantastique, de la faire venir dans cette boîte-là.

Mme Bissonnette a déjà fait beaucoup pour la GBQ par ses éditoriaux, et je pense qu’elle va réussir dans ses nouvelles fonctions, même si cette tâche n’est certainement pas facile. Il s’agit d’un dossier très délicat à mon avis : ce dossier est très politique… L’association avec la Ville de Montréal est aussi une question très délicate. Il faudra donc beaucoup de doigté, beaucoup de persévérance, beaucoup de diligence, toutes qualités que possède Madame Bissonnette

Hermès: Quelle place accordez-vous aux statistiques de fréquentation? Il me semble qu’elle jouent un rôle démesuré dans ce dossier, que ce soit dans le choix du site ou d’un stationnement…. Ne met-on pas trop d’emphase sur cette  » fonctionnalité  » qui n’est pas nécessairement un but en soi?

RS J’ai toujours pensé que le problème des bibliothèques, c’est qu’elles étaient sous-utilisées. Je pense que c’est encore le cas. Je pense qu’une bibliothèque comme celle-là, effectivement, est de nature à attirer beaucoup de monde, et en plus d’avoir un impact sur la fréquentation des autres bibliothèques. Les gens vont découvrir ce qu’est une bibliothèque. Bien sûr, ce n’est pas le seul critère à mettre de l’avant, loin de là. Il n’y a d’autres éléments, comme une certaine qualité de contenu, etc. Mais il est sûr qu’on vise à ce que les gens lisent plus, et viennent davantage à la bibliothèque, c’est l’objectif. C’est la raison d’être un peu de la bibliothèque. Justement, il y a eu un débat là-dessus : est-ce qu’on en fait une bibliothèque pour l’élite ou une bibliothèque pour le monde? Je pense, quant à moi, qu’il faut que ce soit une bibliothèque pour tout le monde. Ça ne veut pas dire que tout le monde va y venir évidemment… Mais il faut qu’une bibliothèque soit utilisée.

Hermès: Donc, à votre avis, pas trop d’emphase sur la fréquentation….

RS On verra ce qui arrivera dans les faits. Je n’ai pas vu tant d’emphase mise là-dessus. C’est sûr qu’on a prédit des fréquentations importantes, mais on verra une fois la bibliothèque ouverte. Il ne faut pas tomber dans un commercialisme à outrance.

Hermès: Est-ce que le fait d’avoir un nombre assez considérable de postes Internet n’aura pas pour effet de faire augmenter cette fréquentation un peu artificiellement?

RS Attention… La bibliothèque est là pour l’information, et cette dernière n’est pas que dans les livres et les revues. Elle sera aussi sur Internet, mais comme il y a des problèmes sur Internet, peut-être que la GBQ avec son personnel va être capable de faire un certain ménage, de préparer l’information, d’assister les usagers…

Hermès: A condition qu’il y ait un programme d’intégration et de formation aux NTI?

RS C’est prévu. Il y a encore beaucoup de travail à faire là-dessus. Je ne sais pas qui va s’occuper des NTI, mais, entre autres, il faudra planifier l’intégration des sites Internet dans les collections afin que, par exemple, quelqu’un qui interroge le catalogue de le Bibliothèques puisse, quant il fait une recherche sur la culture des tomates, trouver des bouquins, des articles de revue ou des revues, mais également des sites Internet sur le sujet, qui seront catalogués, indexés, comme un livre. C’est là qu’on s’en va, et je pense que cette bibliothèque-là va devoir aller vers ça.

Hermès: Ça demandera surtout une bonne intégration, ce qui n’est pas très poussé dans les bibliothèques actuellement?

RS Tu as raison de soulever ces questions, mais elles relèveront des gestionnaires nommés et de leur vision à eux. Dans quelle mesure nous, on va être capables d’intervenir, même au Conseil d’administration sur ce qui se passe exactement, on le pourra sans doute un peu. Mais il faudra rester vigilant…. Le choix des gestionnaires sera de la toute première importance. Il faut que ce soit des gens qui ont une bonne culture des bibliothèques, une bonne approche de la lecture, etc., pas des gens qui vont privilégier l’aspect technique, qui vont vouloir engager des informaticiens partout. Il sera important d’intégrer des bibliothécaires au processus, car ce sont eux qui connaissent le mieux fonctionnement d’une bibliothèque (…)

Je pense que Mme Bissonnette est consciente de tous ces aspects de la question. C’est une femme intelligente. Il faut lui faire confiance et en même temps, il faut se tenir au courant de ce qui se passe dans cette boîte-là. Il y aura deux représentants des usagers au Conseil d’administration. Ces personnes, j’espère, vont apporter une contribution importante. Je pense que ça va aller.

Hermès: La Grande Bibliothèque n’est-elle pas aussi trop conçue en fonction d’une entreprise de relance économique d’un milieu géographique un peu délaissé?

RS Il ne faut pas se faire d’illusion non plus. Il est sûr que Gabrielle-Roy a été construite avec l’idée que ça allait améliorer le quartier, mais ça commence à peine à donner des résultats… Dans le cas de la GBQ, il est peut-être plus évident cependant que le projet apportera beaucoup au quartier parce que déjà il y a une assise culturelle, une université et tout… Les gens du quartier, d’ailleurs, sont très favorables au projet. L’enthousiasme et le dynamisme des gens du quartier a aidé beaucoup au choix du site, parce qu’au départ, ce n’était pas évident.

Hermès: A San Francisco, la saga de la bibliothèque municipale a inquiété plus d’un bibliothécaires, et certains ont même parlé de catastrophe dont on récupère peu à peu…

RS C’est certain qu’il y aura toujours des gens incompétents… Il y avait de sérieux problèmes là-bas. Tout projet de grande bibliothèque est plein d’embûches. Mais c’est un projet fascinant, extraordinaire ; on va vivre quelque chose, nous, en tant que bibliothécaires! C’est très complexe une bibliothèque. Les gens s’imaginent que gérer une bibliothèque, c’est d’être derrière le comptoir du prêt et d’enregistrer les prêts : c’est beaucoup plus que ça !

Pour nous, au Québec, ce sera la plus grande bibliothèque. Mais si je compare avec Toronto, ce n’est pas si gigantesque. Si tu compares avec Vancouver, c’est à peu près la même chose. Et ce sera une bibliothèque à vocation nationale en plus. Par rapport à la BNF, ce sera minuscule… Donc, ce qu’on va avoir, ça va rester à dimension humaine. Tout dépendra beaucoup de l’aménagement. A Metro Toronto, c’était quand même agréable comme endroit : on y trouvait de petits coins tranquilles, des salles de journaux…

Hermès: Risque-t-on de connaître de ces ratés ou de ces grincements qui affectent les méga-projets, comme celui de la Metro Toronto Library?

RS J’ai fait mon doctorat à Toronto, j’ai fréquenté la bibliothèque pendant deux ans. Je sais que ça va être une grosse boîte, avec une multitude de succursales, 92 en fait, et 3 ou 4 centrales, donc vraiment énorme. Nous, on en est pas là… Précisons que ce n’est pas une nouvelle bibliothèque qu’on a fait, mais un regroupement des bibliothèques existantes. C’est le réseau qui va être gigantesque : l’actuelle  » Metro Toronto » est à peu près de même importance que la GBQ. Disons que ce sera une bibliothèque de dimension  » standard « .

Les gens voient du  » méga  » partout…. Une  » mega-library  » comme dit The Gazette, c’est énorme, pas du tout ce qu’on compte faire avec la GBQ.

Les problèmes réels peuvent découler de l’administration provinciale : si on décide de couper ressources et budgets après les élections [provinciales,  le 30 novembre] ? Qu’arrivera-t-il si on change de gouvernement? Bien sûr, l’Opposition a voté en faveur de la GBQ, c’est d’ailleurs un des seuls projets à avoir été adopté à l’unanimité à l’Assemblée nationale, ce qui est assez rare. Mais on ne sait pas ce que les partis en pensent précisément. Donc elle n’est pas faite encore, la GBQ. Il faut faire attention, il faut être prudent…. Ne pas trop tirer à boulets rouges sur le projet non plus. Il y en a qui sont trop négatifs. Je trouve ça triste, surtout quand ça vient des bibliothécaires.

Hermès: Ces critiques sont forcément radicales. Elles ont été générées en grande partie par l’imprécision du rapport Richard, auquel on a reproché de ne remplir qu’une commande définie par d’autres…

RS Mais le rapport était une commande. On avait une idée présente, et on a élaboré à partir de cette idée-là, et on en a fait un rapport qui est allé en Commission parlementaire, qui a été étudié. Les gens ont eu le temps de s’exprimer. J’ai une collection incroyable de coupures de presse sur le projet. On ne s’est jamais autant exprimé sur un projet, on n’a jamais parlé autant de bibliothèques tout court, depuis deux ans, à cause de ce projet !

Hermès: Le milieu des bibliothèques s’est-il mal exprimé, ou pas suffisamment, au vu du ressac actuel?

RS Peut-être…

Hermès: N’est-ce pas le témoignage d’une résignation de départ?

RS Les gens sont sceptiques, et particulièrement certains bibliothécaires. Je trouve cela dommage…. Mais lorsque la bibliothèque ouvrira, les bibliothécaires seront très fiers de leur GBQ, s’il n’y a pas de pépins, évidemment. Les gens vont venir visiter cette bibliothèque de partout dans le monde, j’en suis sûr. Alors, pour une fois qu’on a un projet important en bibliothéconomie au Québec… Ça ne veut pas dire qu’il faut accepter tout en bloc, d’emblée; il faut demeurer vigilant, surveiller l’évolution des choses. Il y a un Conseil d’administration, il y a les associations professionnelles, il faut en parler entre nous, et il faut rester critique par rapport au projet, mais positif. Il faut avoir une critique positive. Sinon, ça ne nous aidera pas.

Hermès: La GBQ est donc à vivre comme une nouvelle expérience, et non pas simplement comme une nouvelle bibliothèque parmi d’autres. Il faut espérer très fort que cela puisse réussir, dans un contexte évolutif et critique.

RS Il faut oser dans la vie!

Entrevue réalisée en septembre 1998 par Pierre Blouin.

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