Au-delà du discours idéaliste de l’information. Volet 3 : La veille de l’information ou comment éviter de s’endormir ignorant (et pauvre) par Pierre Blouin

Au-delà du discours idéaliste de l’information

Volet 3 : La veille de l’information ou comment éviter de s’endormir ignorant (et pauvre)

par Pierre Blouin


 

Une pub récente de la chaîne hôtelière «The Westins of Canada» présentait comme suit le nouvel «executive» de la classe d’affaires jet-set :  «IL peut recevoir un fax à minuit, IL peut répondre par courriel avant que quiconque n’entre au bureau, IL réussit à paraître éveillé et prêt au travail («buttoned-up») et pourtant, il est encore en jaquette. Qui dort avec lui ?» Avec chaque nuitée à l’hôtel, un portable avec l’équipement logiciel est fourni. L’obsession est totale, plus moyen de séparer l’image de la réalité, la vie privée de celle de la corporation. De plus, «safe sex» oblige : on fait l’amour avec sa machine à informer. On fait l’amour avec la productivité. Il ne faut jamais arrêter le processus.

L’information devenue obsession douce, dada du nouvel homme d’affaires de la «virtuel class» ultra-performant (on ne parle pas ici de l’agent de bureau ou du petit documentaliste ou recherchiste, sous-chef de division, obligé d’apporter avec lui du travail à finir à la maison). Au-delà de la veille informationnelle, considérée comme une nouvelle spécialisation, c’est son caractère de paradigme central qu’il faudrait tenter de cerner. Une espèce d’idée de l’information davantage comme mode de vie que de surveillance – à moins que la surveillance soit en passe de devenir vitale ? L’information pensée dans la «global money machine», dans le «e-commerce» dont Peter Drucker dit qu’il constitue la vraie révolution de l’information. Bref, l’information elle-même machine mercantile totale, c’est encore et toujours la suite de cette fonction de surveillance et de l’espionnage attribuée dès le départ.

Peut-on même distinguer entre information et surveillance? Toute forme de pouvoir, économique comme politique, a besoin de ces deux tentacules pour subsister. À la limite, ne peut-on pas dire que l’information est stratégique de par sa nature même ? Dans la théorie de Shannon, elle servait à optimiser une transmission de signaux par calcul de probabilités. Ce qui fait qu’on a adopté une vision «signalétique» de l’information, telle que celle, par exemple, qui nous est donnée dans cette définition de la connaissance par un professeur en informatique de l’Université Concordia : «(…) information at a higher level – what’s referrred to as «knowledge» : patterns, trends and rules, information that is useful to the end user, whether for business, industry, health care, or a specific field» (1).

Ce qui manque dans cette définition, c’est celle du savoir non productif, celle de la connaissance pour soi, celle de la culture, de la lecture, liée à tout un processus de la conscience. Mais, sans nul doute, un informaticien n’est pas bibliothécaire…

 

L’intelligence comme métaphore

On préfère généralement la notion d’intelligence à celle de veille, qui fait un peu trop passif. L’organisation productive et rentable de l’information correspond à la notion d’intelligence, comme dans le concept d’intelligence artificielle. C’est donc dire que le vocable est plus qu’un métaphore, mais bien plutôt qu’il utilise ce pouvoir métaphorique pour définir l’«organisation apprenante» ; l’intelligence collective de Pierre Lévy constituait déjà ce prototype de l’assemblage en réseau des habiletés d’entreprise. La meilleure illustration de cette attraction de la veille en tant que concept de culture d’entreprise (et en tant qu’idéologie) est peut-être contenue dans ce paragraphe du livre de Gilles Paquet sur la Révolution Tranquille au Québec, où il traite de la gouvernance dans une société de l’avenir idéale :

Pour faire face à un environnement en effervescence, les divers intervenants vont modifier leurs stratégies et utiliser l’environnement et ses pulsations comme le surfeur utilise la vague. Pour accélérer la vitesse de réaction de l’organisation, on va miser sur la participation, une attention aux opportunités, et un système de veille permanente qui permette à cette intelligence agrandie et plurielle de prospecter mieux, de s’informer plus adéquatement, d’apprendre plus vite pour s’ajuster plus vite (2)

Un autre paradigme intéressant à aborder quand on parle de veille, c’est celui de la modélisation des données. Par exemple, le Centre interuniversitaire en analyse des organisations de l’Université de Montréal, le CIRANO (dirigé anciennement par le recteur actuel de l’Université), «poursuit des recherches sur la modélisation des marchés conçus comme un environnement où les détenteurs d’information privée interagissent pour fixer les conditions des échanges. Le modèle de marché optimisé permettrait une transformation profonde et profitable aux industries qui l’adopteraient» (3).

Le discours est exactement le même que celui de Paquet, mais sur le mode scientifique.

On ne fera pas ici l’analyse de cette insertion de la veille dans le concept néo-économique de gouvernance et de socialité. Disons tout simplement qu’elle est une constituante assez significative de cette nouvelle socioéconomie dont les théoriciens du néo-conservatisme prétendent qu’elle est la voie nécessaire et inévitable pour l’avenir de nos sociétés.

 

Surveillance et stratégie

La veille est donc aussi dite stratégique : elle vise à prévoir, à établir les bases d’un calcul ayant un but utilitaire. Or, l’utilitarisme en tant que philosophie a ses racines historiques. On la retrace chez Bentham (père de la surveillance panoptique) et chez John Stuart Mill, au début du XIXème siècle. Chez Machiavel, à l’époque de la Renaissance, on trouve une notion première de l’information – peut-être la première de toute l’histoire occidentale. Machiavel enseignait que «l’entreprise politique de la guerre doit être précédée d’une information exhaustive que seul un savant lecteur ou un peintre-cartographe peut fournir. La collecte de renseignements et des documents multiples permettant la mesure exacte des puissances acquiert un rôle capital pour maîtriser une situation risquée et complexe. Grâce à elle, le Prince peut rationaliser une action réfléchie» (Robert Damien, «Paysages et lecture chez Machiavel», Actes de philosophie 62, 1999, p. 287).

En fait, l’information conçue comme donnée stratégique constituerait un retour au sens premier et perdu de l’information, de son concept, de son vocable même. Alors qu’au XIXème siècle on parlait d’information comme d’une connaissance ou du savoir, on retrouve ici la substance originelle de l’information, définie comme une connaissance topographique chez Machiavel. On pourrait en conclure que l’espace où opère l’information modèle sa définition. Chez Shannon, encore, c’est une réduction de l’incertitude dans un système complexe. Dans un environnement socio-économique dominé par une économie de marché, c’est une commodité (ainsi que Drucker le confirme dans le numéro d’octobre 1999 de Atlantic Monthly, «Beyond the Information Revolution»). Toutefois, Machiavel pensait également que l’information pouvait être une méthode de connaissance ; sa conception de la lecture et de la bibliothèque le montre clairement dans la Lettre à Francesco Vettori (Damien, p. 295). L’attribut stratégique qu’il accorde au mot n’en diminue pas pour autant la portée, même dans le monde de la connaissance. Il est certain qu’avec Machiavel, la «grande transformation» du XVIième siècle, comme on l’a nommée, consacre un pouvoir de la rationalité politique, axé sur la volonté de puissance, telle qu’il la représente à partir de l’enseignement du Prince. Machiavel conceptualise pour la première fois dans l’Histoire le pouvoir du pragmatisme, et c’est pourquoi il voit le côté utilitaire de la connaissance stratégique et militaire, qu’il nomme très justement «information».

Le sens du paradigme «veille» ressort fortement dans son appellation anglaise de «surveillance», qui s’applique au domaine militaire. Surveillance de la conjoncture économique, de l’évolution technologique et des aspects sociaux, culturels et politiques de l’environnement – environnement non seulement physique, comme chez Machiavel, mais aussi mental, idéologique et factuel. Ces facettes de la veille informationnelle fonctionnent d’assez près, finalement, à la fonction classique du sondage d’opinion. Les sensibilités du citoyen-consommateur déterminent leur environnement de consommation dans la fonction de veille. Comme la grande notion d’Information a remplacé celle de Science et Techniques dans la définition de la connaissance la plus avancée, on pourrait penser que la veille informationnelle, dans sa forme d’intelligence économique, a remplacé l’information elle-même comme donnée «neutre». La société post-industrielle ne serait plus basée sur la production «hard» mais sur la connaissance et la production «soft», voire sur le don. Et si toute cette promotion ne visait qu’à conférer une reconnaissance du pouvoir professionnel des spécialistes de l’information, ces «knowledge workers» dont Drucker (op. cit.) et Toffler disent qu’ils n’attendent qu’une promotion de leur savoir-faire pour pouvoir faire face aux défis qu’eux seuls auront désormais à relever dans le futur ?

 

La notion de «knowledge management»

La veille informationnelle fait partie d’un ensemble plus grand, appelé gestion de l’information. L’intelligence économique fait aujourd’hui partie de la planification stratégique de l’entreprise. Ceux que le Financial Post (mars 1999) a déjà nommé les «nouveaux professionnels de l’information» sont de cette race des gestionnaires qui ne craignent pas de prendre une place aux échelons décisionnels les plus élevés de l’entreprise. Cette dernière leur reconnaît un statut dont ils ont rêvé depuis longtemps.

(…) chez CAE Electronique, une firme montréalaise (…) à l’aide d’un réseau Intranet développé à l’interne, 2 000  employés se partagent les dernières rumeurs, les trouvailles  du jour et toutes sortes de nouvelles pertinentes. «On  enregistre une moyenne de 250 employés qui, chaque jour,  contribuent à étoffer l’information et en apprennent davantage sur les dessous des soumissions, les activités des  concurrents, les nouvelles de l’industrie, etc.» dit Estelle  Métayer, directrice du marketing et du développement des  affaires. (4)

La firme montréalaise Executive Resource, où travaille maintenant Mme Métayer, se spécialise dans la formation des gestionnaires à ce type de gestion de l’information, et elle a fait une alliance avec Cypher Systems (Http://www.cypher-sys.com), une firme américaine.

Le domaine privilégié de la veille, c’est celui des fusions et des acquisitions. Elle consiste en beaucoup de relations publiques, de conversations, d’infiltrations dans les réseaux industriels. Télé-Globe Canada, par exemple, a son Centre de Renseignements Stratégiques, où on s’emploie à surveiller la situation financière des entreprises du domaine des télécommunications. Pour répondre à la production en flux tendus, il faut une capacité de réponse rapide, de réaction quasi instantanée. «Les figures dominantes sont les mieux renseignées», nous dit Lewandowski. Par exemple, dans l’aérospatiale, on connaît à l’avance le contenu et la date d’émission des appels d’offres, affirmait la revue Competitive Intelligence Review (op. cit.).

Des techniques assez simples sont utilisées dans les relations publiques, comme de regrouper les propos significatifs et stratégiques au milieu d’une conversation, afin que l’auteur des propos en question s’en souvienne moins ou pas du tout (selon Mark Fenwick, de CRC de Québec). Jean-Paul Plante, directeur du programme de formation à la veille Info-3D du Centre de recherches industrielles du Québec (CRIQ), affirme quant à lui que la manipulation de l’information «frôle parfois les limites de l’acceptable». On connaît le coût de la veille, mais ses résultats sont difficilement identifiables, continue-t-il.

L’intelligence économique est essentiellement une affaire de grande entreprise et de grande échelle. On pourrait dire, d’une façon assez sommaire, que c’est la philosophie technologique appliquée à la conduite des affaires. Elle se conjugue, entre autres, avec des pratiques telles que l’analyse technique, qui consiste à surveiller le comportement récent des prix, et dont les analystes emploient des centaines d’indicateurs pour traquer les cours boursiers. Charles K. Langford, son initiateur, explique que cette pratique se situe en dehors de toute référence au monde de l’économie réelle, en accord parfait avec un capitalisme spéculatif, voire virtuel ; les nouvelles qui touchent les marchés (l’information réelle) n’entrent même pas en compte dans une telle pratique, qui se contente de recouper des filtres d’information que sont les indicateurs et de chercher des points privilégiés qui donnent les meilleurs moments de vente ou d’achat.

La pratique du «benchmarking» fait aussi appel à une forme d’analyse, comparative celle-là. L’International Benchmarking Clearinghouse, un service de l’American Productivity and Quality Center, fondé en 1992, forme les intéressés dans le domaine et procède à de la veille économique, sous forme de produits et services documentaires, de mise en relation et de dépistage, de services de consultation et de bases de données.

Le docteur Yogesh Mahotra, directeur et fondateur du Brint Institute (dont la mission est de développer des «outils d’avant-garde pour penser l’organisation moderne») écrit :

Managers need to develop a greater appreciation of their intangible humain assets, captive in the minds and experiences of their knowledge workers. Without these assets, companies are simply not equipped with a vision to foresee or to imagine the future.

As noted by Paul Strassmann, elevating computerization to the level of a magic bullet may diminish what matters the most in any entrerprise : educated, committed and imaginative individuals working for organizations that place a greater emphasis on people rather than on technologies. (5)

Autrement dit, la technologie seule ne suffit pas. C’est la ressource humaine et sa valorisation dans l’organisation qui comptent. Mais pour ce faire, on doit disposer d’une «architecture de l’information» qui nous permette une articulation souple de la ressource humaine à son environnement. Il en va de l’imagination et de la créativité devant régir l’entreprise. La veille s’inscrit à l’intérieur de ce processus du «savoir» dans l’organisation, car elle aussi jour un rôle dans «les questions critiques de la compétence, de l’adaptation et de la survie organisationnelles face à un changement environnemental de plus en plus discontinu…» (op. cit.).

Mieux, la veille permet de faire la distinction entre connaissance et information, dans un contexte de philosophie managériale. La veille ne consiste pas qu’à recueillir des données, mais également à les organiser, à les interpréter (pour utilisation par un spécialiste), à en faire un traitement. Comme le précise Mahotra :

The traditional paradigm of information systems is based on seeking a consensual interpretation of information based on socially dictated norms or the mandate of company bosses. This has resulted in the confusion between knowledge and information. Knowledge and information, however, are distinct entities. While information  generated  by computer systems is not a very rich carrier of human interpretation for potential action, knowledge resides in the user’s subjective context of action based on that information. Hence, it may not be incorrect to suggest thay knowledge resides in the user and not in the collection of the information, a point made two decades ago by West Churchman, the leading information systems philosopher

La connaissance réside dans la subjectivité de l’utilisateur, qui lui-même est dans un contexte, agit dans un contexte d’après les informations qu’il reçoit. Il s’agit de la théorie de la communication classique, adaptée en termes de gestion à un milieu entrepreneurial et dans un but tout à fait pragmatique, dans un but d’efficacité de l’action.

Voilà, esquissée en quelques mots, la conception de la connaissance sous-tendue par le concept de surveillance économique. C’est une des définitions de l’information, mais pas la seule. En fait, la prégnance économique de cette définition l’amène à prendre une importance et un statut particuliers. L’environnement et la survie dans cet environnement sont les fins majeures de ce déploiement de moyens de veille. On est dans un monde de l’après nucléaire, où la tâche principale est de survivre – réalisation de la philosophie néo-libérale la plus pure. L’essentiel (en termes plus modérés) n’est plus de trouver les bonnes réponses face à l’incertitude croisante, mais de trouver les bonnes questions à poser. L’information est l’assise stratégique de cette quête, de cette nouvelle économie de l’ultra-croissance et du changement extrême.

La veille est décrite dans une entrevue de Yogesh Mahotra comme une opération para-militaire, ou comme un dispositif de contrôle automatique (cybernétique, en fait) :

The human sensors that are interacting continuously on the front lines with the external environment have a rich understanding of the complexity of the phenomena and the changes that are occurring therein. Such sensors can help the organization synchronize its programmed routines («best practices», etc) with the external reality of the business environment. (6)

Le paradigme «commande et contrôle», dit Mahotra, doit faire place à la redéfinition des «best practices» dans l’entreprise, surtout dans le contexte des «reeingineering». On doit retrouver un niveau zéro des opérations de l’entreprise, dit-il, et les senseurs de l’entreprise que sont ses veilleurs sont en position privilégiée, sinon en première place, pour ce faire, parce qu’ils assurent le lien entre l’organisation et son environnement.

Le veilleur est donc plus qu’un élément passif, dans cette conception-ci de son rôle : il est un chaînon décisionnel quasi-essentiel à l’entreprise, et particulièrement dans un contexte de réaménagement de l’entreprise.

Such knowledge workers need to be comfortable with self-control and self-learning. In other words, they would need to act in an intrapreneurial mode that involves a higher degree of responsibility and authority as well as capacity and intelligence for handling both. (op. cit.).

Le veilleur est aussi un travailleur autonome. Mais son  poste et le prestige rattaché commandent une considération, salariale entre autres, en conséquence. Aux États-Unis, le poste d’«information architect» dans une entreprise figurant dans la liste de Fortune 500 peut commander un salaire de départ de 40 000 $ US, alors que le salaire moyen à ce niveau serait de 30 000 $, selon un article paru dans US News and World Report (Marissa Melton, «The Modern M.L.S  Degree», March 1999, Http://www.usnews.com/usnews/edu/beyond/grad/gbmls/htm). On parle même d’un salaire de 100 000 $ dans le cas d’un employé avec trois ans de service.

Chose certaine, pour la promotion du bibliothécaire, la veille est une mine d’or, une occasion de valoriser le statut professionnel. La «mise en marché de la nouvelle science de l’information» (Melton) ne peut qu’en profiter. L’élasticité de la définition de veilleur permet, par exemple, de penser qu’un Webmaster, qui a droit au même salaire, et même davantage, entre dans cette catégorie.

 

L’intelligence économique

La révolution de l’information ne se fonde pas sur la disparition des facteurs de production traditionnels, représentés par le travail et les matières premières, mais sur leur importance relative aux nouveaux modes de production. La volatilité des marchés boursiers doit maintenant être harnachée, mesurée, prévue, dans un capitalisme de spéculation extrême. Rappelons-nous que l’une des premières utilisations commerciales d’Internet a été de mettre sur pied des services de surveillance des indices boursiers et monétaires de toutes sortes. Un service de veille, de fait, avant même l’appellation officielle.

La production et l’échange seraient donc devenus aujourd’hui la partie visible d’un ensemble immergé de stratégies nouvelles, dont le centre est l’information, sa collecte, son traitement, son utilisation. La notion de l’intelligence prend une étrange tournure : il s’agit d’une «faculté d’adaptation à l’environnement», selon Martinet et Marti («L’intelligence économique : les yeux et les oreilles de l’entreprise», 1995). Quant à Jacques Villain, le titre de son livre ne porte aucune ambiguïté : «L’entreprise aux aguets : information, surveillance, propriété et protection industrielle, espionnage et contre-espionnage au service de la compétitivité» (1989). On n’ose plus ce langage aujourd’hui, mais on peut effectivement se demander quelle différence il peut y avoir entre veille et espionnage. Des chefs d’entreprise, et non des moindres, avouent eux-mêmes qu’il n’y en a pas. Certaines firmes embauchent même d’anciens agents de la CIA pour espionner leurs compétiteurs. La vénérable institution s’est elle-même convertie dans l’espionnage industriel, pour le meilleur intérêt de l’économie américaine. Depuis 1991, année de l’écroulement définitif de l’ex URSS, le membership de la Society of Competitive Intelligence Professionnals (SCIP) est passé de 1 500 à 6 700…La société compte 80 membres au Québec, «dont la plupart parmi nos plus beaux fleurons : Bombardier, Télé-Globe, Bell Canada, Alcan, Pratt et Whitney, Provigo…» (René Lewandowski, idem) Le marché mondial de la collecte et de l’analyse du renseignement devait générer 79 milliards de dollars US au tournant du siècle.

Il s’agit en tout cas d’un tournant pour le moins glissant, éthiquement et professionnellement, pris par la science de l’information. Les méthodes les plus discutables du capitalisme néo-libéral s’inspirent de la sorte de celles du domaine militaire, et ce, ouvertement, sans mauvaise conscience, puisqu’il s’agit d’entrer dans l’économie de l’information. Certains, comme Gérard Verna, professeur en management à l’Université Laval, expliquent que l’intelligence économique est directement issue des rangs de l’espionnage. Les grandes industries appliquent les méthodes de la CIA et du KGB. «Les stratégies, multiples et frôlant parfois l’illégalité, consistent à infiltrer une compagnie concurrente, à intercepter des renseignements privilégiés ou encore à répandre de fausses informations» (Bryan Chauveau, «Espionner en toute légalité», Quartier libre, 13 octobre 1999, p. 11). Quant à Michel Cartier, veilleur économique et professeur en communications à l’Université du Québec à Montréal, il s’agit pour les PME d’être en avance sur leurs concurrents américains. «Tant que le Québec n’aura pas compris que la technologie et l’économie ne font qu’un, il sera toujours en retard sur les États-Unis» (idem).

Au cours des années 80, précise Jan Herring, celui qu’on dit être le père de l’intelligence économique, ancien officier de la CIA, un des fondateurs du SCIP en 1986,  les milieux d’affaires considéraient les professionnels de l’intelligence comme des personnels de la sécurité. Il soutient que 82 % des firmes US ayant un revenu de plus de 10 milliards possèdent un service d’intelligence. Jonathan Caldof, professeur à l’Université Carleton, fondateur de six chapitres du SCIP au Canada, admet quant à lui qu’il existe une foule de zones grises dans ce domaine -– comme de coucher avec un compétiteur(trice) (!).Seule zone grise identifiable ? Permettons de douter. Il n’y a pas que la simplicité du réseau des prostituées de la République de Venise dans l’intelligence économique actuelle. Caldof admet que le SCIP n’a pas encore de comité d’éthique, et qu’il appartient aux entreprises de s’en doter d’un. La législation est quasi inexistante. De conclure Caldof, non sur une certaine ironie involontaire : «There’s hardly any law that has a direct impact on us. In a sense, we’re a very legal profession».(«Spies Like Us», Alex Roslin, Hour, May 6-12 1999)

Certes, on protestera que les lignes de conduite à l’égard de la collecte des renseignements sont toujours clairement définies, et qu’un code d’éthique a été établi. Mais on peut aussi continuer à penser, avec de plus en plus de cas à l’appui, que ces règles ne légitiment qu’un état de fait très questionnable, aux contours de plus en plus flous, qui fonde en une nouvelle pratique de l’information des idées qui auraient été répréhensibles à d’autres époques. La signification et le poids accordés à la veille sont les conséquences de la nouvelle foi en l’entreprise comme univers central de l’activité sociale, voire politique. Ce qu’on appelle le néo-libéralisme privilégie ce remplacement de l’activité de marché comme fin en soi, et même comme un déterminant obligé de toute activité humaine. Il est clair que la veille, en tant que philosophie de l’information et de sa pratique, doit être située dans ce contexte.

«L’entreprise est la dernière paroisse», avouait un dirigeant d’entreprise dans une émission de France 2 durant les années 70. Ce fait, rapporté dans le livre de Max Pagès, M. Bonetti, Vincent de Gaulejac et Daniel Descendre, L’emprise de l’organisation (PUF, 1979), montre ce qui commençait à se dessiner à l’époque de la naissance de la multinationale d’investissement direct à l’étranger. Les auteurs s’amusent à faire un parallèle entre les mécanismes d’inculcation idéologique de la firme et les rites religieux de diffusion de la foi :

Confession : entretiens d’évaluation

Messe : meetings

Baptême : embauche

Catéchisme : formation

Liturgie : règles et vocabulaire contrôlé de l’entreprise

Droit canon : manuels

Où placer la veille et la gestion de la connaissance dans cette liste ? Ne serait-ce pas la fonction de l’Index qui correspondrait le mieux ? Toute diffusion de connaissances pratiques et orientées est aussi leur contrôle. Dans la grande entreprise, il faut aussi réduire les dissonances cognitives (p. 96), l’employé adhérant non seulement à la doctrine officielle, mais produisant de lui-même une «doctrine de compromis» (idem). Par exemple, en termes contemporains, il va approuver une fermeture de succursale et les mises à pied qui s’ensuivent au nom de l’honnêteté et de l’efficacité de l’entreprise.

«Nous sommes à l’ère de la violence douce, de l’organisation hypermoderne», précisent les auteurs. Organisation et pouvoir ont partie liée» (page de présentation). Donc, dire à l’employé, à tous les échelons de l’entreprise, qu’il ne lui suffit plus de bien performer, mais qu’il doit désormais informer l’entreprise, par son savoir-faire, son sens de la débrouillardise, ses qualités personnelles. On risque constamment pourtant de déraper vers une sorte de fétichisation du comportement informationnel, qui empêcherait un comportement simplement raisonnable. En témoignent amplement les ventes de données entre entreprises pour fins de marketing.

Faisant un rapport entre pathologie individuelle et pathologie sociale, les auteurs s’inspirent des entrevues en entreprise qu’ils ont menées : ils constatent l’impuissance de l’individu à se faire une idée critique de l’organisation dans laquelle il œuvre, une vie personnelle appauvrie, standardisée, «sans plaisir véritable qu’une excitation mécanique et angoissée», où l’ami se révèle être l’ennemi… «La pathologie individuelle jette ainsi un puissant éclairage sur la pathologie institutionnelle» (p. 190). Le discours hyperrationnel de l’entreprise dissimule une paranoïa de l’institution.

L’idéologie de la veille risque-t-il de devenir un espionnage institutionnalisé ? L’est-il déjà ? Plus profondément, est-ce le signe du glissement de l’idéologie corporative vers celle de l’État, avec les moyens traditionnels de ce dernier ?

 

L’information dans la mondialisation économique

La nouvelle économie vise à faire d’abord confirmer le statut social du travailleur de l’information (Drucker, Toffler encore). Elle veut mettre l’entreprise à la barre du pouvoir social. Or, les deux visées sont consubstantielles : en faisant la promotion du travailleur de l’information, on fait aussi celle de la nouvelle entreprise. Le renseignement n’a pas d’aura mythologique, on ne peut pas lui attribuer des pouvoirs qu’il n’a pas. L’amiral français Lacoste le définissait comme une «véritable matière première stratégique» (Rémy Pautrat (directeur de la DST de 1985 à 1986), «Le renseignement aujourd’hui», Le Débat, janvier-février 1992, no 68, pp. 150-161). En cela, il ne diffère aucunement de Machiavel et de la Renaissance. Seuls les moyens ont changé.

«Espionnage, contre-espionnage, contre-ingérence sont le même pavillon qui recouvre la même marchandise : la puissance de l’État et sa sécurité. Si la dignité du renseignement est reconnue, il est alors naturel qu’il soit traité en véritable priorité de gouvernement. Une évolution se manifeste en ce sens et il est bon qu’elle s’accentue. Je suis frappé de voir qu’aux États-Unis, malgré la réduction de la menace soviétique, le renseignement demeure plus que jamais une priorité». Remplaçons les mots État et gouvernement par entreprise, et on a un tableau assez fidèle de la veille économique des années 90. Qui plus est, l’amiral Lacoste cite un ancien directeur de la CIA, W. H. Webster, pour qui le renseignement est aujourd’hui centré sur la compétitivité économique, la sécurité économique faisant partie de la défense nationale.

Des observateurs déplorent cette nouvelle vocation des espions, comme ce journaliste de Fortune qui décrit la CIA comme «a spy shop for the trade wars» (Rob Norton, «The CIA’s Mission Improbable», 2 octobre 1995, Vol. 132, no 7, p. 55). Avec une liste de paie de 20 000 personnes et un budget de 3 billions $ US, l’organisation doit continuer à justifier son existence, comme toute bureaucratie, dit-il. «(…) the spooks would specialize in – are you ready? – economic intelligence and espionage, protecting the US from unfair competition». Les priorités de l’ancien président Bush, lui-même un ancien directeur de la CIA, étaient assez explicites sur cette question : «We must have intelligence to thwart anyone who tries to steal our technology or otherwise refuses to play by fair economic rules». Cette idée, précise Norton, «meshes nicely with the bellicose trade rhetotic of the Clinton administration».

Il est connu que les agents de la CIA s’infiltrent dans les gouvernements étrangers (par exemple, dans des pays «alliés» comme la France), pour soutirer des informations stratégiques servant à la négociation de traités économiques comme ceux du GATT. Tout cela, dans la plus parfaite «légalité». Ou presque (mais cela aussi fait partie du jeu de la veille). Il est intéressant de noter qu’une des plus célèbres bourdes de l’agence (que plusieurs estiment tout à fait déficiente) fut l’information donnée aux forces armées ayant mené au bombardement d’un hôpital au Soudan, ce dernier ayant été pris pour une usine d’armes chimiques. Cette information avait été prise suite à une simple recherche sur Internet, a révélé plus tard une enquête. Comme quoi l’espionnage n’a pas toujours le prestige qu’on lui prête, comme la veille elle-même.

La CIA est assistée par la National Security Agency (NSA), dont les effectifs comptaient 40 000 personnes en 1990, dont il est interdit de photographier le siège de Fort Meade au Maryland, et qui intercepte toutes les communications électroniques, y compris celles du Web.

En fouillant le sens de la surveillance informationnelle, Paul Virilio notait cette nouvelle sorte de télé-vision que sont les sites Web de télésurveillance, où des gens s’exposent 24 heures sur 24 à la curiosité des internautes du monde. Il s’agit d’une télé-proximité sociale et d’un appel à l’aide de gens qui ne veulent d’irruption dans leur espace privé, mais qui acceptent que leur image soit vue par des guetteurs, par des spectres, qui deviennent salvateurs pour eux. «Or, cette situation paradoxale est en voie de généralisation, puisque la «mondialisation du marché unique» exige la surexposition de toute activité, la mise en concurrence simultanée des entreprises, des sociétés, mais également des consommateurs et donc des individus eux-mêmes, et non plus seulement de certaines catégories de «populations cibles» («Le règne de la délation optique», Le Monde Diplomatique, Août 1998. p. 20, Http://www.monde-diplomatique.fr/1998/08/VIRILIO/10812.html).

Ce véritable «marché du regard» exige que «chaque système économique et politique entre à son tour dans l’intimité de tous les autres (…) La mise en résonance globale de l’information, nécessaire à l’ère du grand marché planétaire, va donc ressembler, par bien des aspects, aux pratiques et à l’exploitation du renseignement militaire, ainsi qu’à la propagande politique et à tous ses excès». Il s’agit, selon le mot de Goebbels, de tout voir (de ses concurrents) pour ne plus avoir peur de rien.

«En fait, on ne comprendra rien à la révolution de l’information sans deviner qu’elle amorce aussi de manière purement cybernétique la révolution de la délation généralisé !» Et sur Internet, le phénomène du «hacker» ne découle-t-il pas directement de cette pathologie de la surveillance, en constituant son côté diabolique, certes, mais non moins significatif, sur ce réseau d’identités anonymes branchées avec la toute-puissance du temps réel ? Comme le dit Michael Dartnell, un veilleur de l’Université Concordia, «The thing about the Net is everybody is watching everybody» («Online Actions», Hour, March 25-31, 1999, p. 8)

«La guerre économique s’avance masquée par la promotion de la plus grande liberté de communication (…) Ainsi, la déraison de la mise en concurrence forcée s’installe-t-elle dans nos activités économiques, politiques et culturelles», constate Virilio, qui voit en la globalisation son dernier achèvement, celle du regard de l’œil unique, du point de vue unique sur le monde et les choses.

 

La veille et la science de l’information

On reformule aujourd’hui le rôle du bibliothécaire comme étant celui d’un médiateur entre la connaissance et l’individu. Ses fonctions traditionnelles d’intermédiaire obligé de la connaissance et de sa transmission impliquaient un aspect conceptuel de la tâche (catalogage, indexation, recherche) ainsi qu’une certaine philosophie de base de sa profession. Or, il semble que la veille se soit ajoutée à ses tâches un peu à la façon de celle de la «collecte sélective» (on excusera ce vilain jeu de mots) dans la DSI (diffusion sélective de l’information) et des autres pratiques technologiques de la profession. Bruno Martinet notait déjà, en 1993, que le «renseignement traité» était aussi synonyme d’«intelligence», au sens anglo-saxon de ce terme. «En français, [le mot] sonne bien : c’est plus flatteur d’être un professionnel de l’intelligence que de la documentation ou même de l’information. Il fait également moins peur que le mot «renseignement» (…)» («L’intelligence économique, nouveau concept ou dernier avatar de la documentation dans les entreprises?», Documentaliste, sciences de l’information, Vol. 30, no 6, 1993, pp. 317-320). «L’intelligence, constate-t-il, véhicule donc en elle-même le concept ce compréhension et de traitement de l’information». Il s’agit de rebaptiser l’ancien par du nouveau. On parlera d’intelligence au lieu de collecte ou de recherche documentaire. Mais plus significativement, Martinet note que la pratique de la veille a mis l’accent sur la capacité de l’information à être utilisée, et que «ceci risque donc de nous conduire à des évolutions sensibles dans le futur tant sur le plan de la pratique que sur le mode d’organisation». Il cite la loi de Bradford, laquelle «montre qu’on ne perd que 20 % des informations utiles quand on perd les 80 % de sources les moins productives (…) Aux États-Unis, le poste principal de dépenses des cellules d’informations (après les salaires) est l’achat d’information pré-traitée. Ceci laisse à penser que la collecte d’information pourra se sous-traiter de plus en plus», laissant toute la latitude aux professionnels de l’information de personnaliser leur produit auprès des décideurs. «L’information n’a d’intérêt que si elle améliore la qualité des décisions de l’entreprise (…) Plus encore que traitée, l’information doit être personnalisée au profit des décideurs. Ceci explique que le concept d’intelligence soit d’abord né dans l’état-major des grandes entreprises (…) En France, le concept d’intelligence est promu par les spécialistes d’origine du renseignement (civil ou militaire)».

L’environnement compétitif entre les professions peut aussi expliquer l’essor de la veille informationnelle. Andrew Abbott, dans The Systems of Professions : An Essay on the Division of Expert Labor, 1988, parle de la nécessité pour les professions de l’information de faire face à la perte de juridiction à laquelle un changement rapide les confronte, sur le terrain des services d’information et sur celui de la définition des problèmes. Michael Winter parle, quant à lui, du contrôle de l’expertise qu’une profession offre, et qui doit être constant si la profession veut conserver son monopole sur les services offerts (et, ajoutons-le, sur son pouvoir économique dans la société et son prestige social).(7)

La veille répondrait-elle à ce besoin d’esquiver l’incursion d’autres tutelles professionnelles de l’information (médias électroniques, télécommunications et surtout informatique) ? «A profession is increasingly vulnerable to loss of jurisdiction from competition if its results cannot be measured» (Abbott, op. cit., pp. 46-48). Une même problématique surgit si les traitements appliqués n’améliorent pas le problème identifié.

Dans ce contexte, comment ne pas imaginer la veille comme cette solution qui permet de mesurer des résultats? Il s’agirait ici de dépasser le savoir-faire académique classique et routinier du documentaliste pour définir une nouvelle base de juridiction professionnelle. «It is not clear, at this point in time, what jurisdictions librarians will continue to claim as its own» (8)

«The extent of the changes needed amount to a «polarity reversal», from a service orientation to a more entrepreneurial approach» (Hill, p. 228, d’après Michael Koenig, Educational Requirements for Library-Oriented Careers in Information Management, in Library Trends, pp. 279-281).). Une constituante corporative à la profession de bibliothécaire devrait donc être définie, axée sur l’industrie de l’information. On en arrive à cette autre notion de service corporatif, dit à valeur ajoutée, spécialisé, ajusté à l’usager. La bibliothèque corporative, d’autre part, est la forme dominante de la bibliothèque spécialisée d’aujourd’hui, dit encore Hill : elle crée un savoir issu de l’organisation, et non pas créé à l’extérieur, comme dans le cas des bibliothèques traditionnelles (Koenig, idem).

Le discours de la qualité totale vient valider ces assertions. Avec ses critères de satisfaction du client, de travail en équipe (au sein de l’organisation), de l’amélioration continue des produits et services, son insistance sur la communication, sur l’encouragement à l’innovation et à l’efficience, la philosophie institutionnalisée de la qualité totale met en évidence le processus systématique, rationalisé et continu de la recherche d’information qui permet un contrôle de l’environnement économique et compétitif. Le terme de «scanning environnemental» désigne fort bien celui d’intelligence, de manière «proactive».

Apporter de l’intelligence à l’information, tel est le sens du mot intelligence en français, souligne Martinet (op. cit.) Lointain cousin de la «valeur ajoutée», ce «plus», c’est un traitement de l’information, donc, une autre appellation pour ce dernier. Citant M. Brilloin, qui écrivait il y maintenant 40 ans que l’information devient renseignement lorsqu’elle parvient à temps et dans la forme voulue au décideur qui en a l’emploi (je souligne), l’auteur montre bien la filiation directe du concept de veille avec le développement de la science de l’information et de l’informatisation de ses activités. «C’est pourquoi l’«intelligence économique», est finalement un nom qui, bien qu’ambigu, mais justement à cause de son ambiguïté, traduit bien les enjeux nouveaux du métier», conclut-il.

On peut en faire une double interprétation : soit que l’ambiguïté du concept de veille exprime bien la complexité des enjeux futurs de la profession, soit que cette ambiguïté découle d’un manque de réflexion ou de définition préalable des enjeux eux-mêmes. On peut bien sûr découvrir de nouvelles facettes au fur et à mesure de la progression d’une profession, mais il reste que les enjeux cités précédemment restent toujours liés à un objectif professionnel. Pour le médecin, ce sera, sans nul doute, de protéger la vie. S’il s’avère que telles recherches biotechnologiques peuvent permettre une plus grande efficacité que les moyens traditionnels, il ira vers cette direction. Mais s’il constate que des manipulations indues ou impensables pour l’éthique de sa profession sont sur le point de se produire, se contentera-t-il de dire que cela fait partie de l’enjeu ambigu de sa profession ? Et qu’il faut aller de l’avant quand même, qu’il en va de la survie de sa profession, sans plus de réflexion ? Ce serait comme de dire que «quelquefois l’industrie fait du tort à l’environnement. Mais mettre un terme à la croissance économique ne constitue probablement pas la bonne solution» (rapport du Fraser Institute sur l’éducation environnementale, Facts, not Fear : Teaching Children about the Environment, 1999, p. 24).Nous voulons continuer à polluer parce que notre mode de croissance, appelé croissance économique, le commande. Avec quelquefois des conséquences malencontreuses. Or, l’information au service de l’industrie peut se comparer à l’effet de la pollution ; de plus, elle ne vise pas qu’à servir la concurrence, elle sert aussi les monopoles qui veulent éliminer cette concurrence.

Bien sûr, la veille ne fabriquera pas de monstres, Dieu merci Mais elle risque, de par son prestige et sa place dans la nouvelle pratique de l’information, d’imposer ses normes. En identifiant sa conception du savoir stratégique comme une solution économique pour un système de production donné, elle institutionnalise une tendance, elle consacre l’idée que l’information rentable est la seule qui soit douée d’attention. On voit déjà assez bien ce qui arrive sur Internet, où une prépondérance de l’information-produit tend à occuper la place. De plus, c’est toute une pratique de l’information qui risque d’être influencée grandement par un tel virage. Ce n’est pas du tout utopique de penser qu’une vigilance en la matière serait de mise. Aux États-Unis, la Computer Professionals for Social Responsibility (CPSR) a été fondée en 1982, dans la foulée du plan IDS de Ronald Reagan (Strategic Defense Initiative), en réaction à l’orientation de l’informatique vers une technologie pour le champ de bataille. Avec d’autres organismes dans le monde, le groupe travaille sur des questions comme la protection du renseignement privé, la surveillance et  l’espionnage sous toutes ses formes. Il a refusé la manipulation de l’information.

Les «tracking services» de la grande entreprise peuvent fort bien être mis à contribution pour différents usages, avec les banques d’investissement, les bases de données et les analystes en sécurité, souligne Sutton dans «Competitive Intelligence» (Conference Board Research Report 913, 1988) Il est inévitable qu’une telle approche finisse par s’imposer, car on peut penser que ce que cherchent les directions des entreprises en dernière analyse, c’est l’information démographique et sociale. Le reste suit. Voyez les pubs dominantes actuellement : sur les produits technologiques avancés, entre autres, le cellulaire par exemple. La question posée n’est pas : Qu’est-ce que cette nouvelle technologie ?, mais : À quoi peut-elle servir, quel sentiment procure-t-elle ? Quelle est l’«expérience produit» que procure l’objet (et l’objet dans son environnement) ? Les agences de pub et de sondage, les instituts de recherche, les fondations corporatives, tous pourraient donner leur définition de la veille économique parce qu’ils en font depuis belle lurette. Il s’agit toujours d’identifier des tendances, des courants, des émotions fortes, des valeurs communes qui identifient une communauté, d’utilisateurs ou de consommateurs. Les P.D.G. des télécommunications et de l’édition canadiennes identifiaient le secteur de la clientèle comme étant le plus incertain au plan de la stratégie corporative, en 1993, suivi par ceux de la compétition et de la technologie (9).

Somme toute, on pourrait en être amené à conclure que le veilleur est aussi un créateur d’information, si tant est que le sens de l’information dispose d’une fluidité sans égale dans les sciences humaines. L’organisation crée de l’information (interne ou sécrétée par elle), le scanning crée ses paramètres. Ce qui voudrait dire, également, que le veilleur représente le prototype du professionnel de l’information qui est promu dans la sphère de la gestion et surtout, de la décision. Est-ce le monde en vase clos du savoir économique opérationnel qui va modeler l’évolution qui ne manquera pas de suivre, ou bien simplement l’incorporation de cette spécialité à une économie de l’information centrée sur une image réduite du savoir, celle du e-commerce, celle du Net industriel ? Les bibliothécaires rêvent d’avoir un pouvoir, qu’ils appellent de tous leurs vœux sous le vocable rituel de «pouvoir de l’information». Demandons-nous constamment quel est au juste ce pouvoir : celui d’être partie prenante du fonctionnement de l’entreprise, d’avoir sa place dans le «line» et non plus dans le «staff» ? D’exécutant, le bibliothécaire veut devenir patron. Pour ce faire, il lui faut convaincre la classe managériale du bien-fondé de ses prétentions, en lui vantant les vertus de l’information et la nécessité de sa place dans les processus de gestion. Posons la question avec Bruce Sterling : «Le savoir est le pouvoir – mais si c’est le cas, pourquoi n’y a-t-il pas de gens cultivés au pouvoir ? Il existe une Bibliothèque du Congrès, c’est vrai. Mais combien y a-t-il de bibliothécaires au Congrès ?» Peut-être désirons-nous avoir des veilleurs économiques au pouvoir ? (Conférence devant l’Association de la Technologie de l’information dans les Bibliothèques, San Francisco, 1992).

 

Pierre Blouin

Notes

(1)  Laks V. S. Laksmanan, in «Data Wharehousing Provides a Challenge», Concordian, May 28, 1998, p. 1.

(2) Gilles Paquet, Oublier la Révolution Tranquille :pour une nouvelle socialité. Montréal : Liber, 1999, p.  134. Une critique de ce livre paraîtra dans le prochain numéro de Hermès.

(3) Daniel Baril, «RCM2», revue Forum, 24 novembre 1997, p. 3

(4) René Lewandowski «J’espionne, tu espionnes…», Revue Commerce,  Oct. 1998

(5) «Tools@Work : Deciphering the Knowledge Management Hype», Journal for Quality and Participation, Vol. 21, no 4, July-August 1998, pp. 58-60.

(6) «Knowledge Management, Knowledge Organizations and Knowledge Workers : A View from the Front Lines», Maeil Business Newspaper, February 19, 1998, [ http://www.brint.com/km/ ]

(7) M. Winter, The Culture of Control of Expertise : toward a Sociological Understanding of Librarianship. Westport, Conn. : Greenwood Press, 1988.

(8) Linda Hill, «Introduction», Library Trends, Fall 1993, Vol. 42, no 2, p. 226. L’auteur appartient au service de documentation de la NASA. Ce numéro de la revue était consacré à la veille.

(9) Ethel Auster et Chun Wei Choo, «CEOs Information and Decision Making : Scanning the Environment for Strategic Advantage», Library Trends, Vol. 43. No 2, Fall 1994, p. 220. Cette étude a été commanditée par le Conseil canadien de recherche en Sciences Sociales et en Humanités.

 

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