Au-delà du discours idéaliste de l’information : Volet 1 : Information-connaissance, le mixte bienheureux. par Pierre Blouin

Au-delà du discours idéaliste de l’information

Volet 1 : Le mixte Information-Connaissance, ou comment entretenir une indéfinition fondamentale (réflexions sur le mode interactif)

Pierre Blouin

1. De la donnée2. De l’ensemble de données

3. De la nature de l’ensemble de données nommé information

4. De la valeur de l’information

5. De l’information-richesse

6. De la connaissance

7. De la connaissance-savoir et sa raison

8. De la sécurité informationnelle

9. De l’information comme déterminisme

10. De la nano-information

11. Du point aveugle de l’information

Notes

Now what I want is Facts- Facts alone are important in life
Thomas Gradgrind in Charles Dickens, Hard Times, Livre 1, chapitre 1

1. De la donnée

Inside every fat man there is a man who is starving. Part of you is being starved to death, and the rest of you is being stuffed to death…
Randall Jarrell, poète, « A Sad Heart to the Supermarket », Culture for the Millions, 1959, p. 110

Je viens d’un monde où on ne peut rien dire. J’arrive dans un monde où on peut tout dire et où ça ne sert à rien
Alexandre Soljenytsine

Comment sortir de la définition triviale de l’information, de l’information objet trivial à l’objet théorique ? Au Musée des Beaux-Arts du Canada à Ottawa, on a pu voir à l’été 1997 une installation interactive faisant appel à la notion d’information et à celle des technologies de l’information (TI). Le visiteur pouvait y manipuler un cœur de verre, un senseur lisait son pouls et transmettait le signal à un cœur jumeau et à un site Web, sur lequel était enregistrée l’information transmise et était produite une fiche signalétique du visiteur et de son cœur sur le Web. À partir de cette production artistique, on peut réfléchir à la notion d’information telle qu’elle se présente une fois dépouillée de son aura technologique.

Deuxième postulat : l’information est un des paradigmes fondamentaux du management, d’un univers gestionnaire. Cette hypothèse se confirme depuis le début des années 90, qui sont celles du réseautage planétaire. Le management s’est aussi affirmé durant cette période comme système de coordination d’informations produites par les instances de responsabilités. « On est obligé d’accorder de l’importance à cette matière première qu’est devenue l’information dans l’économie de la connaissance » (Alain Chanlat, « Métiers et management », L’Agora, Vol. 3, no 1, Octobre 1995, p. 29). Comme le charbon ou le pétrole, la matière première détermine l’économie. Chanlat parle de l’économie de l’information et non pas de société de l’information. La société n’est pas davantage informée ou ne pense pas mieux avec l’information, elle ne possède pas non plus de conceptions plus élevées, au sens moral ou éthique, parce qu’elle serait mieux informée. C’est l’économie qui est mieux informée, et la société qui est mieux encadrée, mieux gérée, et plus contrôlée.

L’auteur d’un article sur l’installation dans la revue ETC pose la question suivante : Comment créer du sens dans un monde de non-sens? Si on pose que l’information in-forme, c’est-à-dire donne une forme au monde, elle serait donc productrice de sens. Or, il se passe qu’elle en arrive aussi au non-sens, notamment par sa prolifération. Dans l’installation de Catherine Richards et ses confrères, les signaux transmis sont identiques, avalisés à une moyenne générale, privés de contenu. Leur figuration sur le Web les rend « interactifs », mais seulement pour le spectacle. Les auteurs pensaient y représenter une information personnalisée sans un réseautage transparent, la TI couronnant l’expérience de son prestige mythique. Il y a là trop de notions chères au discours bibliothéconomique et technologique actuel pour ne pas en être concernés.

Hormis le fait que l’installation était subventionnée par ATT Canada, The Internet Conveyor et autres organismes publics et privés, il faut surtout noter « l’horreur de tout art médiatique qui évacue le sens, le contenu, le mythe, la pensée critique (…) » de son médium (Camille Bouchi, « Catherine Richards : The Medium is not the Message », ETC, no 40, Déc. 1997-Janvier-Février 1998, pp. 29-30). Le cœur, dans cette œuvre, est réduit à l’état d’une donnée transitoire, d’une icône, « l’anti-métaphore par excellence », c’est-à-dire une réduction de toute portée symbolique. L’icône est du simulacre, du simili. Elle interdit la puissance et la profondeur de la pensée symbolique, qui est celle de l’image. L’icône est du réel donné en spectacle qui s’oppose à la connaissance et au savoir eux-mêmes. Elle est du savoir mort, disparu, telle cette grotte de pierre qui abritait une statue pieuse, qu’on a conservée à l’entrée des Hautes Études Commerciales de Montréal.

L’icône, à vrai dire, représente assez bien l’information telle qu’elle se produit aujourd’hui. Elle est le « signe de la surveillance, du vide, de la solitude, du monologue ». Elle témoigne de l’aliénation et de la victoire de la marchandise. Avez-vous remarqué que les icônes des logiciels de vos ordinateurs représentent le plus souvent des objets disparus ou folkloriques (un appareil téléphonique à cadran, une boîte aux lettres de campagne, une brouette ou une plume, etc.) ? Tous ces objets étaient porteurs de convivialité et de matérialité corporelle.

Enfants et divorces : statistiques troublantes
« Moteur souple et vigoureux » (Le Journal de Québec)
Site Internet de Radio-Canada le 2 juin 1998

Bell Canada has seen data transmission take up 52% of its networks, while voice transmission waned to 48%. It is estimated that in four of five years, voice will only count for 2% to 3% of the total network.
Yan Barcelo, Tech Tips, Présentation de Bell et de Hour, Hour, November 19-25, 1998, p. 9

Troisième postulat : l’information représente la part objective du savoir. Elle naît au moment où on peut concevoir que la connaissance n’est plus d’origine sacrée, transcendante. Ce n’est plus le mythe qui donne une consistance au monde moderne, comme l’a expliqué Mircea Éliade. L’objectivité sépare l’objet du tout de la connaissance, elle en fait l’unique référence. Elle mesure un ordre des faits. Une valeur absolue lui a été conférée (d’où la grande difficulté qu’ont les tenants du progrès et des conceptions dominantes à comprendre les critiques qui sont adressées aux bienfaits du monde pratique).

De fait, la connaissance informative est enregistrée aujourd’hui comme une sorte de science par elle-même. Comme la science, l’information est investie d’une force bienfaitrice, c’est la science des êtres et des faits. La force de cette « knowledge society » est qu’elle suggère l’idée d’une société idéale et pure. Il faut pourtant appliquer la méthode de la science dans notre analyse critique et dans notre quête de toute connaissance, surtout celle qui touche à l’humanisme et au champ social.

La science ne sécrète pas une sagesse intrinsèque (…) Il faut renoncer à l’eschatologie de la Science
Georges Gusdorf, devant les étudiants du Groupe Humanisme et Gestion des HEC en 1990

Ne pas faire de la Connaissance un mythe. Ne pas ériger l’Information en Connaissance. Tâches bien pénibles en ces temps de techno-junkies de tout acabit, des vendeurs d’encyclopédies sur CD-ROM aux universitaires croyants. Serait-ce que l’information serait un paradoxe? À la fois donnée quantitative et chemin vers la connaissance. L’information n’est pourtant pas la parole, car cette dernière est du discours vivant et actif, profond; la parole est le contraire du discours académique et de tout discours institutionnel, publicitaire ou autre. Dans les articles de revues savantes, par exemple, le discours s’enfle, s’allonge par divers procédés rhétoriques (répétitions, reformulation de la phrase, etc.) et emplit ainsi le maximum d’espace pour justifier le « publish or perish ». C’est, la plupart du temps, un discours empirique par excellence, qui se fonde sur des données et des quantifications, un discours qui fait de la description des faits et de la réalité une fin en soi, une connaissance en soi. Le côté noble et distingué de l’Information.

On est en face d’un discours très mélangé qui accompagne Internet. C’est un récit nouveau qui est un mélange de vulgarisation, de science-fiction, d’idéologie, de publicité, et avec un reste de discours politique.
Philippe Breton, entretiens avec Blaise Galland, Sur « Smart Geneva » et la société de l’information »,
[ http://dawww.epfl.ch/bio/galland/Breton.htm ]

Un nouveau rite de ce genre de connaissance est l’emploi du « buzzword ». Autant dans les textes de vulgarisation que dans les thèses avancées, une série de clichés bien apprêtés de ces mots techniciens devient du savoir respectable. C’est l’art de nommer sans identifier, l’art d’une simili-parole qui plane dans un discours idéalisant.

Tout cela est le contraire même de la véritable information, qu’on entendra ici à titre de « renseignement utile » C’est ce que David Schenk entend par « information glut », un déglutinage d’information, un trop plein d’information. Un trop plein du principe d’information plus que d’informations au pluriel. Toujours McLuhan qui a raison : le multimédia est le message et le massage. Média diffuseur comme informatif, la logique est la même. Mêmes stratégies.

What the media does is cut things into little fragments, factoids and soundbites that are easily manipulated (…) It is not there to inform the public. Information technology produces an information glut. Much of it is factually inaccurate, and a lot of it is produced by those who have vested interests in continuing to destroy our planetary life-support system
David Suzuki, Hour, Nov. 6-12, 1997, p. 11

La prose simple semble disparue, et avec elle la faculté de simplifier justement. Ceux qui reviennent à une telle prose sont des « réducteurs ». L’étymologie du mot informer, in-former, « introduire une forme dans une matière ». Donner du sens. Le sculpteur informe le marbre. Dans les sociétés archaïques, la forme est aussi l’âme. L’information, dans le sens générique du mot, est une idée esthétique et culturelle. Elle transmet des connaissances « qui font exister », des textes sacrés comme les premiers livres en transmettaient.

L’apprentissage universitaire exige de l’étudiant qu’il produise le plus de sources possibles, mais plus rarement de fouiller à fond un point de vue avec une documentation choisie et justifiée. L’exhaustivité est liée au principe d’information. C’est bien d’avoir le plus de points de vue possibles sur un sujet, mais c’est essentiel de savoir les analyser et de défendre son point de vue à soi, qu’on finit toujours par avoir plus tôt que tard. Discerner le savoir qui en vaut la peine de celui qui nous fait perdre notre temps. Cultiver son jardin intellectuel. Émonder, sarcler.

Il y a une impasse presque radicale dans le discours actuel sur l’information et le savoir. Ce qui explique en partie l’incompréhension d’auteurs comme Baudrillard, Virilio, Kroker, Marcuse, dits post-modernes. Mais ils s’apparentent davantage à des bardes, des poètes du social et du politique. Ils se servent de la matérialité de leurs mots, ils jouent avec le langage dans leur analyse. On peut y voir un manque de rationnel et trop de subjectivité, mais n’exploitent-ils pas ces paramètres à leur façon, plus consciemment que d’autres ? N’essaient-ils pas de réveiller chez le lecteur une faculté de penser autrement qui s’est éteinte dans les discours généraux ?

Posons d’emblée que l’information en tant que concept et que mythe est par essence iconique, réductrice, quantificatrice et que c’est là sa grande force, puisqu’elle a un caractère essentiellement fonctionnaliste, pour un univers fonctionnaliste. Il ne s’agit pas de porter un jugement, ni de condamner un monde fondé sur l’idéologie de l’information. Il ne s’agit que de constater, au départ de nos analyses, un état de fait. Dans le contexte des réseaux planétaires, où l’image devient une réalité presque physique, et où elle remplace notre médiation au monde, l’univers est aux prises avec son information, et cette dernière l’est avec l’univers lui-même. On peut dorénavant dire, au vu de l’évolution de cette fin de siècle, que de ce combat dépend l’avenir de l’Homme et de sa pensée d’être autonome.

2. De l’ensemble de données

The false algorithm of the Information Age (…) states : more information and faster access = more choice!
Peter McDonald, Progressive Librarian, no 12-13, Spring-Summer 1997, p. 33

Je suis un véritable infophage, je bouffe de l’information comme d’autres respirent
Jean-Pierre Cloutier, Lettre du bibliothécaire québécois 10, Mars 1998. De l’auteur des « Chroniques de Cybérie ».

« Le monde ne s’arrête pas de tourner, c’est pourquoi RDI est là »
« Six suicides depuis un an parmi le personnel en chômage de l’usine GM »
« 500 licenciements chez Digital à Kanata (Ontario), suite à l’acquisition de la compagnie par Compaq. 1 500 mises à pied prévus. »

L’information n’est pas une force bénéfique ni progressiste en soi. Elle relève d’un modèle qui se révèle faible à l’analyse. Elle s’apparente plutôt au design social et économique, et c’est pourquoi elle est ambiguë comme concept. Tantôt connaissance, tantôt communication, toujours mélangée avec ces deux dernières.

Daniel Bell distinguait le savoir théorique de la connaissance ordinaire dans sa société de l’information ou « société post-industrielle ». « Every society, to some extent, has always been dependant on knowledge, but not on theoretical knowledge », écrit-il. (1) La première industrie moderne est celle de la chimie, dépendante d’un savoir organisé et hautement structuré. D’où l’empirisme comme paradigme d’organisation de cette connaissance. « At best, theory assumes a greater intellectual coherence in the process of decision-making ; at worst, it facilitates a technocratic organization of society » (Bell pensait que le « self-cultivation » de l’individu allait devenir un mode de connaissance à gérer dans une nouvelle sensibilité de la structure sociale axée sur la gratification immédiate de l’expérience sensorielle. La science et l’humanisme eux-mêmes sont réduits à l’état de « cultures » coexistant avec celle de la cuisine ou des ordinateurs. « The idea of the « two cultures », a scientific and a humanist one, pales before thought of a hundred cultures open to the man of sensibility of these times » (p. 11).

Ce nouvel être de sensibilité sera aussi un être pratique. « In the next fifty years, the university will begin to assume the functional role in society that the business firm played in the previous hundred years » (p. 6).

Publicité, entendue sur France Inter, où un heureux actionnaire de France Télécom (Philippe, étudiant) explique : «  c’est évident qu’il fallait en prendre, moi, sans vouloir me vanter, je suis actionnaire du réseau le plus moderne de la galaxie  ». Et son copain de répondre : «  bon, d’accord, t’as été plus malin que moi  ».
Les Chroniques du menteur, Pierre Lazuly, 7 déc.1998 (en attendant une augmentation de 12 % des tarifs de base de France Télécom).

L’éducation à la consommation (et dorénavant à la spéculation) se fait en informant adéquatement et efficacement. En 1969, Peter Drucker, père spirituel de la société de l’information, présentait la connaissance basée sur l’éducation de masse comme condition essentielle à un univers nouveau(2). La connaissance déjà vue comme ressource, comme habileté. La connaissance de Drucker vise à donner au citoyen un statut et une fonction qui lui fasse éviter le travail lié, aliénant.Dans son livre The Age of Discontinuity : Guidelines to Our Changing Society (1969), Drucker en appelle à une « compréhension conceptuelle de l’information » en comparant information et énergie électrique. Le réseau, disait-il, donnera à cette information isolée la puissance qui en fera une connaissance productive. Le monde sera parsemé d’« information utilities ».

The knowledge we now consider knowledge proves itself in action. What we now mean by knowledge is information effective in action, information focused on results. These results are seen outside the person—in society and economy, or in the advancement of knowledge itself.
Peter Drucker, Post-capitalist Society, p. 46

L’information-faire, le savoir-faire, voilà le grand rêve. Tout dans le faire, rien dans le dire.

Cette fusion de l’encyclopédie et du Web présente un intérêt évident pour le secteur de l’éducation. Les étudiants constituent d’ailleurs le public cible de ces services. Avec des ressources ainsi sélectionnées, il devient beaucoup plis facile de repérer les informations pertinentes et d’acquérir de nouvelles connaissances.
Stéphanie Simard, Lettre du Bibliothécaire québécois 13, Août-Sept. 1998.

Témoin ce catalogue Alex, parmi mille exemples, constitué en 1994 par un économiste de la Banque Mondiale, Hunter Monroe, et publicisé en 1998 par Eric Lease Morgan. Il permet de chercher par mots clés et par auteur dans 675 textes de la littérature américaine et britannique, et dans les textes majeurs de la philosophie. L’utilité d’un tel outil est la référence générale ou spécialisée. Mais il est aussi clair que la philosophie qui le sous-tend est justement celle du savoir du mot-clé ou de l’auteur (connu, voire mythologisé, comme les grands philosophes peuvent l’être). Il est curieux d’ailleurs de voir à quel point les bases de données s’intéressent à la philosophie en tant que corpus.

David Ronfeld, un chercheur de RAND Corporation, le think tank où a pris naissance Internet (voir notre texte sur le livre de Paul Edwards dans ce numéro) parlait déjà de la notion de cyberocratie en 1991, selon laquelle une organisation trouve dans le cyberespace « un facteur essentiel de la présence, du pouvoir et de la productivité de l’organisation ». Écrit avant la vague de délire sur la libération conviviale par l’intelligence collective… Un peu comme ces commerçants du début du siècle qui tenaient à être inscrits à l’annuaire, mais en plus sérieux, sur une base encore plus intégrée. « Cyberocratic elites [will] tend to define issues and trends in informational terms, and to look for answers and solutions through their access to cyberspace and their knowledge of how to use it to affect behavior » (3)

Le service d’information se charge d’administrer la connaissance générale. « CarPoint pour l’automobile, Expedia pour le voyage, Microsoft Investor pour les finances, Hotmail pour la messagerie gratuite » (Idem, G. Gourbin).

Le National Institute of Standards and Techniques (NIST) a participé aux États-Unis à la conférence « Electronic Book 1998 », avec le Department of Commerce, et le Video Electronics Standard Institute. Le titre : « Turning a New Page in Knowledge Management ». C’est plus franc que « Science ». Le Advanced Technical Program du NIST précise son objectif : « To stimulate US economic growth by developing enabling technologies ».

3. De la nature de l’ensemble de données nommé information

L’information fut d’abord une théorie de savants. Elle est née dans le milieu universitaire. On ne parlait pas du tout d’information au siècle dernier, au sens moderne du mot, celui de savoir-faire pratique, de données. Le major William Pierce décrivait Madison, un des signataires de la Constitution américaine, et président par la suite, comme un « well-informed man, wise, moderate, docile, studious » (4). L’homme informé est un homme cultivé, un « scholar » aux bonnes manières, orateur éclairé et distingué parmi sa génération. C’est celle des « Men of property », des avocats, banquiers, marchands, juristes, qui modèlent le système politique. Dans ses écrits, Henry David Thoreau parle de « Men of information » pour désigner le même type humain.

De communication qu’elle était dans les années 70, l’information est apparue avec la familiarisation à l’informatique. La confusion subsiste toujours. La communication ne parlait que d’elle-même, tout comme l’information de nos jours pérore autour de son propre domaine. (5) Les nombreuses chroniques Internet québécoises en témoignent chaque jour (Mémento, Chroniques de Cybérie, etc.). L’auteur de cette dernière Chronique, au demeurant fort agréable à lire et critique, a déjà avoué qu’il « bouffait de l’information comme d’autres respirent ». Ce pourrait être la marque de la nouvelle élite informationnelle On peut surconsommer de l’information comme d’autres surconsomment des images à la télévision. Toute cette surconsommation conduit à tuer notre sensiblilité et nos émotions. Elle nous rend insensibles à la vraie beauté et à la violence réelle aussi (comme en témoigne la violence au cinéma, y compris celle gratuite des divertissements familiaux).

Les premiers systèmes d’information moderne, bureaucratique, ont été mis sur pied avec l’extension des premiers ordinateurs, par RAND et par Mitre Corporation aux USA. Ces systèmes étaient développés pour les agences gouvernementales, telles la NASA. L’information qualitative se retrouve sous forme de documents de travail, elle est formulée en équations et formalisée à l’extrême pour être gérée par ces systèmes.

La connaissance scientifique devient ainsi un paradigme dominant dans notre appréhension de la réalité. Y sont mêlées autant la mythologie de la société technologique que l’information exacte et pratique. Pourtant, information et connaissance ne se confondent pas, bien que la première serve à construire la seconde. Dans l’Antiquité, le métier de Socrate et de Protagoras n’était pas un savoir. Il se limitait à des applications spécifiques, sans principes généraux et unificateurs comme le sont ceux de la technologie. La « technè », c’était le faire, le métier, l’apprentissage. (Un peu l’équivalent du bon sens comme on dit aujourd’hui pour sortir du cadre imposé). Avec la mécanique, le métier à tisser transfère l’« information », qui va de l’artisan à la bande perforée. On assiste alors à une objectivation physique de l’information. Le métier à tisser rend possible la machine à vapeur, l’usine, le gestionnaire, lequel n’est ni tisserand, ni commerçant, mais qui organise, prévoit, planifie et contrôle. Tout travailleur de l’information est gestionnaire d’un système technicien plus ou moins complexe, plus ou moins évolué techniquement, et vice-versa.

À la Renaissance, puis au Siècle des Lumières, la technique acquiert une valeur autonome et devient source de pouvoir et de richesse, avant de devenir principe d’organisation collective.

Une invention curieuse des navigateurs de la Renaissance, que certaines sources historiennes nomment un renard, montre qu’il y a même eu à l’époque une révolution informationnelle. Les marins de la Renaissance sont peut-être la première élite informationnelle : leur savoir-faire et leurs connaissances techniques étaient les plus avancées du temps. Ils ont inventé la cartographie, la mesure abstraite de l’espace et du temps. Le renard est un tableau de bois percé de trous dans lesquels on fiche des os de poisson attachés à des ficelles pour marquer des positions. C’est un aide-mémoire. Avec la boussole et le sextant, il témoigne de l’accumulation des savoirs et des richesses par les puissances maritimes de l’époque, Espagne, Portugal et Venise.

On peut ignorer le monde, ne pas savoir dans quel univers social, économique et politique on vit, et disposer de toute l’information possible. La communication cesse ainsi d’être une forme de communion.
José Saramago, Prix Nobel de littérature 1998, « À quoi sert la communication? », Le Monde Diplomatique, Déc. 1998, p. 26

L’information n’a pas de substance en elle-même. Elle est un paradigme, une résultante de la dimension pragmatique de l’existence humaine. Dans le cas de la science de l’information, le seul savoir scientifique a servi de modèle. « Scientific knowledge is the classical field where the creation of a common pre-understanding is an essential aim by itself. It is not by chance that information science, since its very beginning, considered the process of technological manipulation of scientific, or, more generally speaking, professional-oriented knowledge, as its paradigmatic model of shared knowledge, i. e. of information ». (6) Au lieu de se demander « Qu’est-ce que l’information? », on doit donc se demander « Pourquoi la science de l’information ? »

Pour une définition de base de l’information, il faut toujours en rejeter au départ une approche idéaliste platonicienne, celle des Trois Mondes de Popper, par exemple, qui stipule que l’information est une entité mentale, purement cognitive. On doit relativiser l’approche cognitive pour la situer en relation avec la relation Homme-Monde. On appelle cela une approche holistique.

4. De la valeur de l’information

Dans une étude de l’information comme support à la décision et à la résolution de problèmes, Aatto J. Repo se base sur la distinction fondamentale à faire entre valeur d’échange et valeur d’usage de l’information.(7) La première est celle de l’information comme instrument. La distinction de Repo s’inspire de celle de Machlup, qui distinguait entre connaissance comme stock et l’information comme flux ou flot. Mais sa conception d’économiste ne le satisfait pas, et il cherche une distinction cognitive. De la même façon, « Shannon’s approach is not useful in information science and thus it cannot be used in assessing the value-in-use of information » (p. 71). La théorie classique de l’information n’offre pas d’explication solide de la valeur de l’information. L’économie mesure quantitativement l’information, en tant que bien d’échange, en tant que produit. Alors la valeur de l’information devient celle du produit et du système d’information. Feinman (1981) nomme ce produit un « package » de communication-information-connaissance, et compare l’information à l’argent dans son processus de circulation et d’échange. Taylor (1982) semble être le premier à la définir comme valeur ajoutée. Mais la valeur d’échange est toujours privilégiée par les théoriciens parce que la productivité, l’efficacité et la rentabilité des activités d’information exigent la mesure de cette valeur d’échange. L’approche cognitive permet de mettre en évidence la structure cognitive et son rôle, par rapport à l’incertitude subjective entre autres. « Now we have to deal with subject and situation-orientation instead of « only » struggling with problems of data-collection about probabilities »  (p. 78).

La dimension ludique de l’apprentissage et de la connaissance a ses dangers, dont ceux de voir des formes de rationalité s’effriter au profit du behaviorisme dans notre exploration intellectuelle du monde. « Where the economy is everything, virtual information serves as the uncritical means of disarticulation from the politics of it ». Ce mode de pensée se retouve dans l’approche mathématique, fondée sur les statistiques par exemple, et le marketing, qui sont bien plus qu’une simple approche; ils représentent un paradigme de la connaissance. « Information appears to have made definitions obsolete, as users are encouraged to move with a speed of a « click », leaving encounetrs unmediated by causal critique ». (11). Le savoir n’est plus réellement recherché : on peut voir le « (…) knowledge as an inconvenience that would stand in the way of the thetoric of convenience. The fantasy of information is preferred ».

L’auteur appelle toutefois l’approche économique à la rescousse pour l’intégrer à une compréhension du produit d’information. La recherche empirique est d’une bien pauvre valeur en ce domaine, considère-t-il. C’est par cette double approche que nous pourrons sortir d’une considération simplement économique ou psychologique de l’information, soutient l’auteur. « (…) Information scientists have mostly been interested in value-in-use described by indiduals » (p. 81). L’étude de cas semble être, précise-t-il, le seul moyen de permettre une telle approche. « The key point in assessing value is in the use of information » (p. 83), conclut-il.

À quoi peuvent bien servir les technologies de l’information si on leur enlève toute valeur d’échange? Beau rappel de la valeur réelle et du sens réel de l’information au milieu de sa gadgétisation. Il nous faut opposer l’intégration de la connaissance et son sens véritable à la fragmentation de l’information dans un marché du sur-mesure et du segmenté.

C’est aussi en ce sens que la spécificité du livre nous saute aux yeux : le livre est le contraire du gadget, de la sophistication technique, de la fausse complexité, son coût est (et doit rester) bas, son intégration « ergonomique » est optimale, il ne consomme aucune énergie à l’utilisation, et il offre une connaissance incorporée et extensive par le texte sans limitation qu’il offre, le texte qui se prolonge, qui n’offre que sa valeur intrinsèque, sans fioritures.

Pourquoi ne parle-t-on pas d’information humaine, comme on parle de savoir humain, demande Geoffrey Nunberg (8) C’est que l’information n’a pas de possesseur, elle est partagée, distribuée, mais « it is also a mode of reading » (p. 123). L’information est une forme. « Its exchange value has come to dominate its use value » (p. 118). L’information définie par sa valeur d’échange est une forme de connaissance qui privilégie une « intelligence » (au sens américain) des choses. « We read Web documents not as information, but as intelligence » (p. 123). L’électronification de la connaissance ne mène pas nécessairement à cette fin, mais sa configuration dans le système d’échange de l’information-marchandise y conduit.

Le livre est aussi une « technologie » (sic) dernier cri… Bien entendu, il peut se prêter lui aussi à l’informationnel pur. En fait, le livre correspond à un mode de lecture propre à une connaissance de type « méditatif », par opposition à une information médiatisée. « The « book » is not the physical form of the printed word (…) The book is a slow form of exchange. It is a mode of temporality, which conceives of public communication not as action, but rather a reflection upon action. Indeed, the book form serves precisely to defer action, to widen the temporal gap between thought and deed, to create a space for reflection and debate » (9) L’auteur s’inspire de la conception de Benjamin Constant. Par contre, son approche tourne au formalisme lorsqu’elle ne voit pas d’influence de la technologie sur les formes culturelles et d’organisation. La nouvelle connaissance digitale, soutient-elle, est un « knowledge not longer conceived and construed in the langage of forms at all (« bodies of knowledge » or a « corpus », bounded and stored), but rather as modes of thought, apprehension and expression, as techniques and practices »  (p. 31). L’information et son contenu sont une série de vecteurs qui traversent l’espace, chacun avec sa durée, sa direction et sa limite.

C’est ici un autre discours qui veut embellir le concept plutôt que d’en décrire la réalité vécue. Une vision de ce que devient une « connaissance vectorielle » fondée sur des modes de pensée peut très bien nous être donnée par Nicholas Negroponte (que les penseurs de la société de l’information considèrent comme extrémiste parce qu’on trouve toujours chez lui la vérité de la logique technocratique de l’information). toujours chez lui la vérité de la logique technocratique de l’information). « As Negroponte states with reference to gardening and the problem of parasite maintenance : « Think of a CD-ROM title on entomology (…) Its structure is will be more of a theme park than of a book » (Being Digital : New York, Vintage Book, 1995, p. 72). Books lose out to theme parks, or maybe a better way to express it is that books become theme parks at the moment they shed their analog existence and become digital. » (10) Est-ce à dire que tous les CD-ROM au fond prennent le parc thématique comme base de départ (ou le cinéma, ou le jeu)? L’infotainment présente l’information-spectacle, et est à la base de toute présentation multimédias.

5. De l’information-richesse

La valeur d’usage de l’information est liée à ses applications. Elle n’est pas facilement séparable de sa valeur d’échange. En fait, sans la technologie de l’information, pas d’information, et pas de sciences de l’information. On l’a oublié, et c’est un peu ce pourquoi on n’a pas de définition valable de ce qu’est l’information.S’il y a vraiment une richesse liée à l’information, ce n’est certes pas celle de la culture d’entreprise qu’elle tend de plus en plus à représenter. Ce serait une richesse qui donne son vrai sens à la quête du savoir. Cette notion de trans-disciplinarité que défendait Gusdorf, qui s’oppose à celle d’inter-disciplinarité, qui provoque une mutation de notre intelligence des choses. C’est tout autre chose que du e-mail ou des promenades au fil de liens hyper-texte…

Gusdorf disait : « Toutes les sciences sont des sciences humaines ». (12) Surtout la cybernétique et celle de l’information.

Pour défendre la mythologie de l’information, on oppose les pauvres en information aux riches en information, ça permet d’éviter de se questionner sur le pourquoi et la nature de l’information. Aidons ceux qui ne sont pas encore enterrés et aseptisés. Dépêchons-nous d’alphabêtiser le Tiers-Monde aux technologies occidentales et à leur idéologie spécifique, et au système économique globalitaire qui les façonne.

On te fait croire que tu peux être un pauvre parmi les inforiches. Or les cartes se superposent. La question, c’est de savoir si on veut sortir de cette société à deux vitesses. Moi je suis radical : on peut régler demain matin le problème du chômage, et après-demain on peut régler les problèmes des inégalités du Tiers-Monde. C’est pas un problème, on a tous les moyens de le faire. Ça se joue à un autre niveau : on estime que lorsque deux Rwandais s’assassinnent, c’est pas vraiment des humains qui meurent; si le chômage nous était totalement intolérable, on renoncerait tous à une partie de notre emploi
P. Breton, op. cit.

La vraie menace est d’ordre culturel : celle de la culture de niche, où, avec des services comme les « netcasters », on n’a plus besoin d’aller vers l’information, on ne se nourrit que de l’information qu’on veut.(Idem).

We have marketed the phrase « information literacy » as a vital survival skill. And it appears that we have suscribed to, if not perpetuated, the reigning belief that access to information is the key to success (…) some of us perceive current librarianship emphasizes technology over subject-knowledge (…) Information processing cannot engage the intellect. Knowledge, however, demands personal attention, decision and contemplation. Early in this century, the venerated American library pioneer, John Cotton Dana, believed that informing a library’s constituents was equal in purpose to arousing their interest in knowing.
Paula Eliot, bibliothécaire de référence, Washington State University, « What Information is not : A Meditation on Knowledge, Values and the Senses », PNLA Quarterly, Vol. 61, no 2,, Winter 1997, p. 17.

The term « information literacy » was coined in the mid-1970s (…) Paul Zurkowski, the president of the Information Industry Association, was the first to use the term in his report to the National Commission on Libraries and Information (…) By the late 1980s, information literacy became a rallying cry in the library promotion.
Karen Strege, « Information Literacy », PNLA Quarterly, idem, p. 18.

Les bons travailleurs sont « information literate ». Dans l’imaginaire américain, et dans son système juridique, où la corporation jouit du statut de personne à part entière, cela équivaut à responsabiliser le citoyen en l’intégrant.

La révolution informationnelle n’est pas la révolution informatique, bien que la dernière conduise à une forme de la première. La révolution informationnelle n’est pas non plus la révolution virtuelle : cette dernière touche à bien autre chose que l’information, elle touche à la vie. Du latin « vir », homme, et « virtu », force, vertu, courage. L’aboutissement du virtuel est le nanotechnologique et le clonage, qu’on commence à peine à entrevoir en cette fin de siècle. Suite et fin au suivant.

Le discours du bibliothécaire se résume à ceci quant à sa mission d’éducation moderne : les classes défavorisées en information ne savent pas reconnaître leurs besoins (en information bien sûr). Le bibliothécaire avisé saura les satisfaire. Michèle Senay, dans un article de périodique étudiant, (13) pose que « l’information est devenue source de pouvoir », mais pas de pouvoir politique, uniquement de pouvoir personnel. Elle crée des « classes informationnelles » fortement liées à la connaissance de l’instrument informatique. Sans analyser le vrai pouvoir de l’information, qui est celui d’une classe technocratique précise, que Kroker nomme la « virtual class », l’auteur assigne une nouvelle fonction au documentaliste, celle de donner de l’information secondaire afin que les défavorisés connaissent mieux leur univers. Le problème est certes réel, mais il ne représente qu’une partie de la problématique liée au pouvoir de l’information. Le vrai but du discours des « info-rich versus info-poor » se résume dans le message suivant : préoccupons-nous d’une part importante de notre clientèle potentielle qu’on ne peut laisser de côté. Malgré le fonds humaniste de ses préoccupations, l’auteur se situe dans un contexte professionnaliste. Il faut seulement en être conscient, pour ne pas substituer une réflexion professionnelle axée sur des problématiques pratiques et circonscrites à leur domaine précis, à la pensée théorique plus englobante sur des problématiques plus générales. Plus trans-disciplinaires aussi.

La préoccupation des « besoins »   d’information des « défavorisés » tient souvent la place d’une véritable articulation d’ensemble des conceptions bibliothéconomiques. Il s’agit davantage, dans ce cas-ci, d’organiser des services pour les gens moins habiles et moins familiers avec la bibliothèque. Il ne faudrait pas faire passer une préoccupation de fourniture de services pour un discours théorique sur l’information dont on ne veut même pas paece qu’il dérange. Le vrai pouvoir de l’information, c’est d’abord de s’informer soi-même en tant que dispensateur de cette information et de sortir des conceptions dominantes, pour rendre accessibles des conceptions alternatives.

Avec les NTI, l’individu ne sera pas plus intelligent, n’aura pas plus de savoirs ni de mémoire qu’auparavant. Ce sont seulement les rapports spatio-temporels dans la constitution des mémoires et des savoirs qui sont modifiés. On ne passe pas à un stade ultérieur de l’Écrit. On est toujours dans l’écrit, mais son support privilégié est passé du papier à l’électricité.
Blaise Galland, « Les limites socio-techniques de la société de l’information », Revue européenne des sciences sociales, T. XXXVI, no III, 1998, p. 31.

À Parthenay, le projet « Ville numérisée » se veut un laboratoire « d’expérimentation en grandeur réelle des NTI ». On a adopté une « démarche de « social pull », c’est-à-dire d’associer les citoyens au projet, à partir de leurs « besoins », en tant que co-créateurs de services, et non pas simplement comme des « consommateurs-cobayes ». Un consortium s’est crée autour du projet, constitué de grands industriels européens et d’équipes de chercheurs en sciences sociales (14). Le capitalisme intelligent, autre visage de la société du savoir.

Si les bibliothécaires veulent éduquer les masses, qu’ils continuent et affermissent leur rôle, celui de porteurs et d’organisateurs de la connaissance, et non pas de l’information. Qu’ils apprennent aux gens comment bien penser, surtout les technologies. Comment bien écrire aussi, c’est encore primordial. Et surtout, qu’ils aient ce minimum de culture qui fait qu’on ne s’exclame pas devant la moindre innovation technologique. Qui fait qu’on puisse parler de livres sans en faire un discours décoratif. Qu’ils lisent eux-mêmes, afin d’être curieux et ouverts. L’anti-intellectualisme primaire semble trop être de mise en ce moment.

Lorsque Paul Virilio dit que les NTI « accomplissent d’une certaine façon ce que les totalitarismes n’ont jamais osé espérer », il a raison.
Galland, idem, p. 20.

Le savoir se construit dans un contexte, jamais dans un non-dit culturel (…) Refuser, réfuter activement le point de vue impérialiste de l’informatisation générale de la société. Assigner à l’informatique les limites que lui posent en vérité sa définition scientifique et son utilité.
Denis de Rougemont, « Information n’est pas savoir », Diogène, 116, 1981

La nouvelle richesse de l’information, c’est celle que procure la veille technologique, la sentinelle aux aguets de l’information économique, le nouveau filon. Le documentaliste au service du pouvoir privé des corporations et de leur rentabilité. Heureusement, cela même commence à être questionné parmi les documentalistes.

We must radically redesign and improve general and liberal education for librarians(…) We must also equip librarians with generic intellectual skills such as rhetoric, critical and lateral thinking, qualitative reasoning, and critical philosophy (…) We must teach them not the techniques, but the art, of how to use wisely their powerful information technology tools to smelt data and information into knowledge.
Yonathan Mizrachi, « The Knowledge Smiths : Librarianship as Craftship of Knowledge », New Library World, Vol. 99, Issue 1143, 1998.

J’ai toujours pensé que « chat » ne signifiait que bavardage en français, mais j’ai appris en consultant BABEL [ un glossaire sur Internet] que c’est aussi l’acronyme de « Conversational Hypertext Access Technology »
Guy Teasdale, Lettre du bibliothécaire québécois 12, Juin-Juillet 1998

L’information peut tout nous dire. Elle possède toutes les réponses. Mais ce sont des réponses à des questions que nous n’avons pas posées, et qui, de toute évidence, ne se posent même pas.
Jean Baudrillard, Library Juice, no 19, 20 mai 1998.

Pour conclure élégamment cette section, une élégance mondiale :

Les savoirs technologiques, que nous appelons connaissances techniques, ou simplement, savoir-faire, telles que la nutrition, les méthodes contraceptives, le génie logiciel, ou les techniques comptables, en règle générale, [sont] moins répandus dans le monde en développement et existent moins chez les pauvres (…) L’information socio-économique, comme la qualité d’un produit, l’efficacité d’un employé ou la solvabilité d’une entreprise, [règle] le bon fonctionnement des marchés. Nous qualifierons de problèmes d’information les difficultés résultant d’une connaissance imparfaite de ces paramètres. Les moyens d’y remédier- par l’application des normes de qualité, par la validation des acquis professionnels ou l’évaluation de la capacité d’endettement, par exemple- sont plus rares et manquent d’efficacité dans les pays en développement. Les problèmes d’information et de dysfonctionnement du marché qui en résultent pénalisent surtout les pauvres.
Banque Mondiale, « Rapport sur le développement dans le monde : Le savoir au service du développement ».
[ http://www.worldbank.org/wdr/french.pdf ]

Le nivellement des cultures humaines et de leur diversité est donc naturel, puisque conforme aux nécessités des marchés. Évidemment, ce sont les « pauvres » qui souffriront de l’opération : faisons en sorte qu’ils aient un « accès égal » à l’information pour qu’ils sachent au moins ce qu’il leur arrive…

L’immense majorité de nos frères humains ignorent jusqu’à l’existence des NTI (à peine 3 % de la population du globe a accès à un ordinateur). À l’heure qu’il est, ils ne disposent toujours pas des acquis élémentaires de la vieille révolution industrielle : eau potable, électricité, école, hôpital, routes, chemin de fer, réfrigérateur, automobile, etc. Si rien n’est fait, l’actuelle révolution de l’information se passera également sans eux.
José Saragamo, op. cit.

6. De la connaissance

Le savoir n’est pas un capital, mais une capacité (Vermögen, « fortune » et « capacité ») qu’on doit exercer (Picht, « Warheit, Vernunft, Verantwertung », Stuttgart, 1969).
Edgar Ascher, « Informations, savoirs, mémoires », Revue européenne des sciences sociales, Tome XXXVI. No III, 1998, pp. 151-156.

Et tant que la culture est le capital à une telle vitesse de rotation, à une telle condensation du temps, qu’il est devenu Information, fit la lascarde. Et que la culture est le dernier avatar du capital par lequel celui-ci s’est emparé de l’intégralité du temps des pauvres et de leur vie. C’est pourquoi le capital a tant besoin de managers et de formateurs. (…) La formation professionnelle des subjectivités est le nom générique de cette entreprise totalitaire de mise au travail des pauvres (…) dans le cadre d’une insécurité de chaque instant, et d’une précarisation toujours accrue. C’est, vois-tu, un devenir-contrôle de l’économie, un devenir-exploitation de la pratique culturelle et du savoir, un devenir-management du sens. C’est le mécanisme du salariat étendu jusqu’au centre ontologique de l’espèce.(…) Dans cette économie, le langage est la matière première principale, et la culture la part immatérielle du travail contenu dans les produits exposés et promus sur les écrans. Leur « âme », comme ils disent. La part de la subjectivité exploitée dans leurs entreprises et valorisée sur leur marché. La part de la coopération sociale assujettie dans leurs réseaux de capture et d’exploitation. […] Moi, je ne suis pas criminel, gémit l’étudiant moribond. Je n’ai rien à me reprocher, je n’ai volé personne, je suis étudiant en management.
Christophe d’Hallivillée, « Dialogue entre une lascarde et un étudiant moribond »,
[ http://www.save-the-world.com/FORM/lascarde.htm ]

Montréal has become a city that attracts a lot of investment, that makes products of the new economy and that generates a lot of profits. This year, we will see $ 8,6 billions invested in our knowledge-based industries. It was only $ 4 billions in 1994.
Angela Marion Lee, « Mayor Bourque Adds Incentives to Sweeten Plot : Continued Redevelopment of City Core Is a Key Part of Municipal Mandate », Journal Le Monde des Affaires au Centre-Ville-Downtown Business News, Déce. 1998-Janvier 1999, p. 21.

Cette conception d’un capital-savoir, d’abord élaborée chez les savants, a été prise par les politiques, par la nouvelle classe politique réformatrice, par les socialistes en France, les démocrates aux Etats-Unis, ou les péquistes comme les libéraux au Québec. C’est ce qui fait dire au maire Bourque de Montréal :

Pour la définition de la connaissance à l’ère informationnelle, c’est Alvin Toffler qu’il faut aller voir. Dans son Powershift (1990), il écrit : « Données désigne des « faits » plus ou moins en relation; information se rapporte à des données qui ont été casées dans des catégories et des schèmes de classification ou dans d’autres types; enfin savoir désigne l’information qui a été affinée davantage pour former des propositions plus générales » (p. 18).

Toffler met l’accent sur les conditions pragmatiques du savoir. Pour le lire en profondeur, il faut prendre en compte la socio-économique de l’information, et pas seulement les facteurs techniques. Comme la mémoire, par exemple, repose aussi sur une activité, l’informatisation de la mémoire amenuise et cette activité et la mémoire elle-même. On revient un peu à ce Platon disait de l’écriture dans Phèdre. Mais, comme le disait Jay David Bolter, l’écriture a imposé de nouveaux standards pour la mémoire. Il n’est bien sûr pas question de tomber ici dans le panneau des comparaisons trans-historiques entre phénomène technique contemporain et développement de l’homme pastoral; si comparaison il y a, elle serait d’ordre symbolique, encore une fois. La transformation de la société au temps de Platon marque le passage de la Mythologie à la Raison. L’oral disparaît du discours, la démocratie a besoin de discours et de lois écrites. Qu’en serait-il aujourd’hui, avec le passage au virtuel et à la dématérialisation, et avec une crise de la Raison classique? Et même, avec la reconnaissance vocale, on va bientôt revenir à l’oral, à une écriture orale.

Pour Toffler, en tout cas, et pour la conception de la classe informationnelle, le savoir a une niche économiste et phénoménologique très précise. La connaissance est ce qui sert à quelque chose. Elle permet la transformation des matières. Elle est un savoir-faire. « New knowledge speeds things up, drives us toward a real-time, instantaneous economy, and substitutes for time » (A. et Heidi Toffler, Creating a New Civilization:  the Politics of the Third Wave. Atlanta, Turner Publishing, 1994, p. 38). En fait, dans ce livre passionnant, préfacé par Newt Gingrich et lu par tous les businessmen et de nombreux politiciens, les auteurs (dont l’épouse de Toffler, qui a été bibliothécaire et productrice à la télévision) exposent leur explication de la désuétude de la civilisation industrielle classique et de l’émergence d’une société de la Troisième Vague, qui est celle du savoir. Le « mind work » propre à cette nouvelle civilisation est du « symbolic processing », et la nouvelle classe du cognitariat « do nothing but move information around, or generate more information. Their work is totally symbolic » (p. 55).

L’attrait du livre est qu’il nous présente une analyse socio-politique sur le mode de la science-fiction. La théorie quasi allégorique de la Deuxième et Troisième Vague laisse croire que la vieille société industrielle est morte, et qu’un monde nouveau et radieux est né avec la virtualisation. La Deuxième Vague était une « smokestack society », qui polluait et détruisait l’environnement. L’affrontement entre libéraux et libertaires américains, entre les tenants d’un capitalisme à l’ancienne et les partisans de sa réforme (qui sont ceux de la classe informationnelle, de la jeune génération) se traduit dans ce livre par une opposition entre les technocrates du savoir de la Citybank, dynamiques, fonceurs, impétueux, et les aristocrates de la Chase Manhattan, nostalgiques, attachés au passé et au prestiges anciens. La classe informationnelle technologique est une nouvelle race d’une société démassifiée.

Dans cette analyse, la place du savoir en tant que pouvoir nouveau en économie est primordiale. « Third Wave machines are intelligent. They have sensors that suck information from the environment, detect changes and adapt the operation of the machine accordingly. They are self-regulating. The technological difference is revolutionnary ». (p. 65). La vision de la société technologique est très juste… lorsque les auteurs parlent du marxisme et du socialisme d’État : « Marx wrote of freedom, but Lenin, on taking power, undertook to engineer knowledge » (idem). Or, Lénine et Staline étaient fascinés par la production industrielle, et le dernier a reçu l’aide de planificateurs américains du travail dans les années 30, pour appliquer les méthodes de Taylor. Mais « nationalized enterprises as a rule are almost uniformly reactionary- the most bureaucratic, the slowest to reorganize, the least willing to adapt to changing consumer needs, the most afraid to provide information to the citizen, the last to adopt advanced technology ». (p.67). Inutile de commenter.

Le plus intéressant et le point capital en ce qui nous touche : le savoir est une propriété, au sens de « proprietary », une possession privée. « (…) the most important form of property is now intangible. It is super-symboloc. It is knowledge.(…) And unlike factories and fields, knowledge is, for all intents, inexhaustible » (idem). Les marxistes se sont trompés : ce n’est pas le hardware qui est important, c’est le software. Ils ont négligé la consommation, les services, la force du savoir. « It is knowledge that drives the economy, not the economy that drives knowledge » (p. 70).

Les Tofffler terminent leur livre par un plaidoyer à la liberté d’expression pour la nouvelle classe, « the right of people to voice their ideas, even if heretical » (p. 108).

L’article poursuit en mentionnant : « Other emerging industries, within the new economy, include : information technology employing 150 000; aerospace with 40 000 positions filled; telecommunications has 45 000 working in the field; and biotechnology representing 20 000 workers ».

Bienvenue au Siècle du Savoir, de la Nouvelle Économie et de la Créativité! Bienvenue au 21ième siècle! Voyez comment la mobilité vous rend plus libre et plus productif! Rendez-vous avec les principaux conseillers d’Équipe-Canada! Quel sera votre chiffre d’affaires en l’an 2001? Grâce à l’automatisation des forces de vente, les vendeurs acquièrent une nouvelle mémoire… et gagnent du temps! Venez partager avec nous des recherches qui peuvent vous ouvrir des marchés encore inexploités sur tous les continents!
14ième Salon international du monde des affaires, 23-25 septembre 1998, Montréal

The Citizen’s Chart is about giving more power to the citizen (…) The modern citizen’s prime rights are to have the freedom to make a well-informed choice of high quality commodities and services in public and private sectors, and to be treated in due regards for « their privacy, religious and cultural beliefs » ».
David Evans, « Sexual Citizenship. The Material Construction of Sexualities ». New York et London, Routledge, 1993, p. 5 (d’après le « White Paper » du gouvernement Thatcher).

Autre aspect de la nouvelle économie : le droit du citoyen est de sa responsabilité. C’est le droit de s’informer pour ne pas se faire avoir…

We have the historic opportunity to provide health care security for every American. We are counting on every American to be informed.
Hillary Clinton, American Libraries, Vol. 24, no 11, Dec. 1993 (adresse à un congrès conjoint de bibliothécaires américains et canadiens).

Increasingly, goods and services with information components are more competitive, and the implicit knowledge component dramatically affects quality and price
Banque Mondiale, « Harnessing Information for development », [Http://www.worldbank.org/html/fpd/harnessing/hid2./html#c]

The ideal figure of our culture, the knowledgeable consumer (…) The challenge of today [1959] is to make the consumer raise his level of demand.
Randall Jarrell, op. cit.

    Et le mot de la fin :

The people never act from reason alone but are the dupes of those who have more knowlwdge.
Gouverneur Morris, avocat, homme d’affaires, délégué de Pennsylvanie à la Convention constitutionnelle américaine.

7. De la connaissance-savoir et sa raison

Certes, ces nouvelles technologies sont elles-mêmes le fruit de la raison, de la réflexion. Mais s’agit-il d’une raison éveillée? Au vrai sens du mot éveillé, c’est-à-dire attentive, vigilante, critique, obstinément critique? Ou d’une raison somnolente, endormie, qui, au moment d’inventer, de créer, d’imaginer, déraille et crée, imagine effectivement monstres? Bientôt, on aura la nostalgie de l’ancienne bibliothèque : sortir de chez soi, faire le trajet, enter, saluer, demander un livre, le saisir sans ses mains […] Avec hantise, on voir se concrétiser le scénario cauchemardesque annoncé par la science-fiction : chacun enfermé dans son appartement, isolé de tous et de tout, dans la solitude la plus affreuse, mais branché sur Internet et en communication avec toute la planète. La fin du monde matériel, de l’expérience, du contact concret, charnel… La dissolution des corps.
José Saragamo, op. cit.

Le bonheur du riche en information, mais du pauvre d’esprit (et surtout en esprit).

Impressionnés, intimidés par le discours moderniste et techniciste, la plupart des citoyens capitulent. Ils acceptent de s’adapter au nouveau monde qu’on nous annonce comme inévitable (…) Comme si l’exploitation avait disparu et que la manipulation des esprits avait été bannie. Comme si le monde était gouverné par des niais, et comme si la communication était soudain devenue une affaire d’anges.
Idem.

À partir d’une certaine vitesse de conformisme et de renoncement, les dommages politico-neurologiques sont irrémédiables.L’étudiant peut alors aller jusqu’à accepter de balayer le bureau de son employeur avec son diplôme de docteur en hypermédia ou sa licence en sociologie.
Christophe d’Hallivillée, op. cit.

8. De la sécurité informationnelle

La prévision météorologique, toujours et de plus en plus, est le symbole parfait de la société informationnelle : on se fie à une prédiction informationnelle et informatique comme référence à la réalité, comme réalité même. «  Il est possible qu’il y ait une réédition du verglas de 1998, mais très improbable » . Reformulation de l’incertitude commune, populaire, sous forme scientifique. Avec le dérèglement climatique mondial, la météo accède à un statut de sécurisation publique. 50 % de chance de pluie ou de pluie verglaçante, ou encore de neige. Amas de données en flux dans un modèle mathématique en temps réel.

L’information est la réduction à du mesurable, du quantifiable, selon la théorie maîtresse de Shannon et Weaver. Elle évolue dans un univers technique, parle son langage et crée du technique. Mais la technique crée aussi dans son sillage, comme sa traînée, de l’insécurité. Toujours cette vieille peur de la complexité. Peur technique et peur économique.

Le capital est partout, la peur l’accompagne comme son ombre. La peur est le cœur de la, subjectivité salariée, à l’ère du capitalisme mondial intégré.
Christophe d’Hallivillée, op. cit.

« Le changement vous fait-il peur? », demandait-on à Joël de Rosnay. « Bien sûr que non, répond-il. Il aurait fallu avoir peur du téléphone, de l’automobile, du réfrigérateur, etc. Ce n’est pas maintenant qu’on va se mettre à avoir peur ».

Pourtant, l’information se gonfle, elle prend des démesures monstrueuses. Elle s’enfle comme un cancer. Elle se propage dans les réseaux comme une contagion, bientôt elle se retournera contre l’Homme avec la cyberguerre.

L’information vient à la rescousse du consommateur de services. Les transports aériens deviennent de plus en plus insécures avec la dérèglementation et l’organisation du contrôle aérien : un réseau global de régie par satellite réglera le problème. Trop d’accidents automobiles : une auto intelligente aidera le conducteur la nuit (les études de GM prouvent que la majorité des accidents arrivent la nuit « en trop grande proportion »). On pourra ainsi faire du 160 km/h en toute sécurité. « In one sense, at least, the marriage between computers and cars makes perfect sense. Car makers, like computer firms, will stop at nothing in the search for sexy technologies to build into their products » (15) Navigation, cellulaire et cinéma, tous par satellite, seront ainsi intégrés à la « cabine vitrée motorisée » (Illich).

Image moins « science-fiction » du cynisme bureaucratique technicien : les enquêtes sur les dysfonctionnements, telle celle sur l’affaire du sang contaminé au Canada (enquête Crever). 17 millions $ au bas mot, uniquement pour obtenir de l’information sur les rouages de la bureaucratie. Gagner du temps pour indemniser le moins possible de victimes de l’hépatite C. Qui a eu le temps de lire les 1 200 pages de ce rapport ?

9. De l’information comme déterminisme

Une nouvelle industrie est née, la biotechnologie. Ce qu’on sait moins, c’est que c’est aussi une industrie de l’information, l’information génétique, l’information du vivant. Ou le vivant réduit à l’information.

(…) mankind’s finalities cease to exist at the point where they come to be registered in a genetic capital and solely in the biological perspective of the exploitation of the genome.
Jean Baudrillard, «  The End of the Millenium or the Countdown », Theory, Culture and Society. Vol. 15, no 1, Febr. 1998, pp. 1-9.

On nous parle de maladie génétique, nous disent deux chercheurs en la matière, déterminée par l’information de l’ADN qu’on peut manipuler à souhait, selon le but « désiré », qui est bien sûr de guérir la « maladie génétique ».). La tautologie est plus sérieuse qu’il peut paraître : toute maladie est « génétique », mais il s’agit désormais de cacher les facteurs extérieurs qui la déterminent et la causent. (16) L’alcoolisme, l’obésité, le manque d’exercice ont des racines sociales et économiques. L’information génétique devient alors un instrument idéologique au service de l’industrie pharmaceutique et médicale. Le moyen de ce détournement est la notion même de connaissance développée par Drucker, Toffler et consorts : la réalité est réduite à de la technicité, à des codes objectifs, formulables, informatifs. Dans ce cas-ci, génétiques; dans d’autres, informationnels, économiques, probabilistes, ou statistiques. Ou bien carrément corporatifs, comme dans le discours bibliothéconomique dominant. La connaissance technique nous sauve.

En fait, tous les savoirs se tiennent, et encore plus ceux de la société fortement technicisée. « Le complexe génético-industriel s’efforce de transformer des questions politiques en des questions techno-scientifiques, de façon à les déplacer vers des instances qu’il peut contrôler ». (Idem).

En s’isolant de la société, au nom de l’objectivité et de leur technique, victimes de leur conception étriquée de la causalité et de leur a-historicité, les biologistes constituent une proie naïve pour les investisseurs.
Idem

Le spécialiste qui ne veut être que spécialiste est « partenaire » des intérêts financiers et industriels. Il court un risque qu’il perpétue lui-même par son inconscience. C’est sûrement le drame à venir d’une connaissance enfermée sur elle-même, comme un monde clos. (Peut-on même encore parler de drame dans un tel univers totalement aseptisé et indifférent? Parlons plutôt de phase de modernisation et de réajustement structurel, d’une période de transition).

Ensuite, on cherche à rendre le citoyen sécure face aux brevets que veulent imposer les trans-nationales sur les codes génétiques. « Voulons-nous laisser confisquer la part biologique de notre humanité par quelques multinationales, en leur conférant un privilège – légal, biologique, contractuel – sur le vivant? » (Idem).? (17)

10. De la nano-information

La définition que donnait B. F. Skinner de l’information nous introduit peut-être au prochain millénaire et à l’intégration complète. Skinner voyait la théorie de l’information en relation avec le comportement. L’information serait une copie du Réel, copie intériorisée du Réel. Le monde extérieur est traduit, encodé, « stored within the body (…) As a form of knowledge, information can be treated more effectively in a behavioral repertoire ». (18). Ce qui nous conduit directement à la nano-technologie et à la question des réseaux neuronaux.

Le « savoir dans la peau », ou le prototype de l’homme informationnel qui maîtrise son environnement technico-informationnel, dont le premier type actuel serait peut-être le contrôleur aérien. « Large technical systems make that yopu don’t really have any time to think, you just go (…) Your cognitive abilities are lagging behind the reality of the interaction. But you can’t stop and day no ». (19)

Ce professeur de Reading, en Angleterre, qui s’est fait greffer une puce électronique au bras pendant 10 jours, pourrait bien faire figure de précurseur du citoyen de l’an 2 000. Comme l’eugénisme ou le clonage, il reste à supprimer la répulsion qu’elles inspirent, travail déjà entrepris. Ce qui conduit au fantasme de Kenneth Starr : ne rien pouvoir dissimuler, tout savoir. Tout appartient à tout le monde, les zones les plus secrètes de l’individu, les sentiments les plus profonds, les pulsions les plus intimes.

(…) In 2013, the Net can be entered directly using your own brain, neural plugs and complex interface programs that turn computer data into perceptual events.
David Birch et Peter Buck, View from the Edge : The Cyberpunk Handbook, R. Talsorian games Ltd, 1988.

Remplacer l’événement conscient par un événement perceptuel.

11. Du point aveugle de l’information

Events which are more or less ephemeral because they no longer have any resolution except in the media (in the sense in which we speak of the resolution of an image); they have no political resolution.[…] Sarajevo is a fine example of this unreal history, in which all the participants have impotent walk-on parts. It is no longer an event, but the symbol of an impotence specific to history […] In the past, the virtual had actuality as its end, its destination. Today, it is the function of the virtual to proscribe the actual reality.In the absence of real history, virtual history is here, and provides the sanction, in the guise of information, for the definitive absence of history.
Baudrillard, op. cit.

C’est absurde, répondit Pierre Lévy. Chacun sait bien qu’il est dans le virtuel et que ce n’est pas le réel. On sent très bien la différence.

Et Baudrillard de continuer :

The sphere of information is like a space where, after emptying events of their meaning, an artificial gravity is created for them, after deep-freezing them politically and historically, they are re-staged transpolitically, in real – that is to say, perfectly virtual – time.

Lévy est celui qui a raison : le virtuel est une nouvelle philosophie, une nouvelle relation au monde. Surtout au Réel, ce qui est plus important, car le virtuel relève de la métaphysique.

Baudrillard poursuit : nous sommes en pleine pataphysique, en plein absurde. Les choses ont dépassé leurs limites. Nous sommes dans un état de paroxysme et de parodie tout à la fois. C’est le stade ironique de la Technologie et de l’Histoire que nous sommes en train de traverser.

Le « crime parfait » (selon le titre d’un de ses récents essais) : l’extermination par la technologie et la virtualité, de toute réalité, et même du jeu ironique de la Technologie.

Ce que précise Philippe Breton : « (…) si la représentation est toujours décalée par rapport au réel et que tout d’un coup les deux ne font plus qu’un, alors on redevient des bêtes ». (Breton, op. cit.).

On s’amuse à crédit, on paiera au siècle suivant. L’évolution du cinéma, par exemple, a suivi le même chemin, de divertissement de foire au Septième Art, à l’entreprise industrielle. À tel point que les vrais films sont aujourd’hui ceux faits comme un jouet, avec peu de moyens, avec l’humilité de l’artisan, sans exhibition technique. Idem pour l’auto, pour l’avion, pour Internet.

Nous sommes en effet la première société où l’épidémie est considérée comme un bienfait. Où le sens devient non-sens, et vice-versa : le hamburger McDo en Russie comme signe catalyseur du changement, au Mexique, comme modernisation du Tiers-Monde. La stratégie caméléon de McDo adapte l’entreprise à la couleur culturelle locale, elle colonise l’espace et le temps à la façon de l’entreprise virtuelle. Elle forme un « citoyen familial » et global, un autre type de citoyen in-formé.

Laudering activity is the prime acticity in this fin de siècle (…) the laundering of a dirty history, of dirty money, of corrupt consciousness, of the polluted planet—the clansing of memory being indissolubly linked to the –hygienic—cleansing of the environment or the –racial and ethnic—cleansing of the populations.
Baudrillard, op. cit., p. 1

Mais vous ne comprenez rien à rien, retontit une voix venue du lointain : « Comme la plupart des journaux, nous avons cédé à la tentation du « shovel-ware » en pelletant notre contenu ; nous devons trouver des moyens plus radicaux de rendre nos contenus à la fois plus vivants, plus pertinents, plus immédiats et plus attrayants pour un public en mal de sensations fortes » (Pierre Bergeron, éditeur du journal Le Droit d’Ottawa, Lettre du bibliothécaire québécois 12, Juin-Juillet 1998). Le besoin du public, créé, manipulé, est souverain, dit-il.

We think with ideas, not data. Ideas must be there to contain data.Ultimately ideas generate data by defining problems, raising issues (…) thinking in the highest sense of the word has little to do with information, and still less to do with expensive information-processing machinery. It has everything to do with knowing how to deal with ideas. And that requires plain old-fashioned literacy—the ability to read, write, listen and speak with critical awareness.In the natural order of things, it is ideas—wether in the form of judgements, evaluations, interpretations, theories, beauties of form and structure—that take precedence over facts and figures
Theodore Roszack, « Virtual Duck and Endangered Nightingale », PNLA Quarterly, Vol. 59, no 1, Fall 1994, pp. 11-14.

Après avoir présenté une savante spéculation sur la modulation de l’acquisition du savoir, un chercheur en information concluait, il y a longtemps, que le contrôle de la modulation de l’information est un cadeau prométhéen, qui peut s’avérer plus dangereux que le feu. Un tel contrôle provoque certes des avancées cognitives remarquables, mais il a déjà effacé l’affectif comme force primordiale chez l’humain, et une telle asymétrie peut être fatale. (20). « Therefore, development of a pure science of information is, by itself, not enough. Ultimate survival litterally depends on world education of human users. » (p. 370).

To uncritically place our trust in the growth of new forms of informational media can only worsen the tendency towards nonthinking passiveness that currently marks much of North american life.
Chris Adams, Goldfarb Consultants, [ http://www.crim.ca/inet96/papers/e3/e3_1.htm ]

Questions pour la bibliothéconomie :

(…) it is possible to conceptualise rich investigations into the rôle played by information historically (…) Indeed, should such a sub-discipline come to be recognized, then the history of libraries would surely be subsumed within, and therefore eclipsed by, a new history of information. (…) Those who hype the information society for strategic advantage – wether economic or professional – generally turn a blind eye to history, and in particular to the history of information.
Alistair Black, « Information and Modernity : The History of Information and the Eclipse of Library History », Library History, Vol. 14, May 1998, p. 40.

La simulation, le virtuel, sont l’extase de l’information. « Truer than true ». Plus réel que le réel, plus présent que le présent. (Baudrillard encore, op. cit.). On a déjà commencé à raisonner ainsi chez nos nouveaux apôtres de la bonne nouvelle. Qui sont nos nouveaux prêtres. Comme ce Michael Hart, avec son projet d’encyclopédie Gutenberg, sorte de fantasme borgésien en dimension réelle, « qui carbure au sucre… même avec sa pizza (ouache!) » (Lettre du bibliothécaire québécois, 12, Juin-Juillet 1998). Évidemment, puisque le sucre est la troisième drogue douce, après l’électronique et l’automobile (placez les deux dans l’ordre préféré).

Après tout, le dogmatisme chrétien est né lorsque les Apôtres se sont arrêtés de marcher parmi les leurs et qu’ils se sont mis en tête de partir répandre leurs idées dans le monde méditerranéen avec des moyens de transports. Lorsqu’ils ont renoncé à l’interactivité. Lorsqu’ils ont entrepris la première guerre de l’information, la première course de l’espace-information.

What we forget is that the arms race between the powers of information proliferation and powers of information management is an endlessly escalating one. The logical finesse with wich we manage information is the same logical finesse that generates yet more information and outflanks the tools of management. Software agents are quite as capable of mindlessly flinging off information as of mindlessly collecting it.
Steve Talbott, « The Illusion of Online Efficiency », NETFUTURE 20, June 4, 1996
[ http://www.oreilly.com/people/staff/stevet/netfuture/1996/Jun0496_20.html#2 ]

Finalement, les mots disent le contraire de ce qu’ils veulent dire. On dit « évidemment », et rien n’est évident.
Jean-Luc Godard, Pierrot le fou, film, 1965


Notes :

(1) D. Bell, préface à The Future of General Adult Books and Reading in America, Peter S. Jennison, Robert Sheridan, eds, ALA Editions, 1970). (Retour à la page)

(2) « Managing the Knowledge Worker », Wall Street Journal, Nov. 7, 1975  (Retour à la page)

(3) Cyberocracy, Cyberspace and Cyberology : Political Effects of the Information Revolution. Santa Monica, CA : RAND Corporation, 1991).   (Retour à la page)

(4) Saul Padover, The Living US Constitution, New American Library, Mentor Book, 1953  (Retour à la page)

(5) Il y a plus de vingt ans, l’auteur de ces lignes a soumis à un professeur de cinéma de l’Université Laval un travail de fin de session qui démontrait la non pertinence de la communication à une étude théorique du langage cinématographique, telle qu’il était fait dans son cours. On dit qu’une image vaut mille mots, mais c’est faux : une image n’est pas équivalente à mille mots. Elle représente, elle symbolise. C’est la dimension métaphorique du langage qui est ignorée par l’information. L’application parfaite de la Communication, c’est le cinéma hollywoodien qui la fait.  (Retour à la page)

(6) Rafael Capurro, « What is Information Science for? A Philosophical Reflection », Conceptions of Library Science, p. 90.  (Retour à la page)

(7) A.J. Repo, « The Value of Information : Approaches in Economics, Accounting and Management Science », Journal of American Society for Information Science, Vol. 40, no 2, 1989, pp. 68-85.  (Retour à la page)

(8) G. Nunberg, « Farewell to the Information Age », The Future of the Book. G. Nunberg et P. Violi, eds. Berkeley : University of California Press, 1996, pp. 103-138  (Retour à la page)

(9) Carla Hesse, « Books in Time », in Geoffrey Nunberg, op. cit., p. 27  (Retour à la page)

(10) David Cook, « Growing Old with Negroponte », CTheory
[ http://www.ctheory.com/e30-growing_old.html ]  (Retour à la page)

(11) Marcus Breen, « Information Does Not Equal Knowledge :Theorizing the Political Economy of Virtual Reality », Journal of Computer Mediated Communication, Vol. 3, no 3, Dec. 1997
[ http://www.ascusc.org/jcjm/vol3/issue3/breen.html ])  (Retour à la page)

(12) G. Gusdorf, « Les sciences humaines et l’Occident », vidéo, HEC, 1990   (Retour à la page)

(13) M. Senay, « La société de l’information dans un monde à deux vitesses : les solutions de la bibliothèque publique », Cursus, Vol. 2, no 2, Printemps 1997  (Retour à la page)

(14) [ http://www.district-parthenay.fr/sommmaire/villnum/histo/intro.htm ]  (Retour à la page)

(15) The Economist, Nov. 28, 1998, p. 85  (Retour à la page)

(16) Jean-Pierre Berlan et Richard Lewontin, « Racket sur le vivant : la menace du complexe génético-industriel », Le Monde Diplomatique, Déc. 1998, pp. 22-23  (Retour à la page)

(17) Il ne faut pas oublier que ces entreprises forment des clientèles primordiales pour la veille économique, à Montréal notamment.  (Retour à la page)

(18) B. F. Skinner, About Behaviorism. New York, Alfred Knopf, 1974, p. 143  (Retour à la page)

(19) Andrew Leonard, « Trapped in the Net : Little Crashes Lead to Big Crashes », SalonMagazine, Août 1997, d’après Gene Rochlin, « Trapped in the Net », [ http://www.salonmagazine.com/aug97/21st/trapped970821.html ]  (Retour à la page)

(20) Laurence Heilpin, « Foundations of Information Science Reexamined », Annual Review of Information Science and Technique, Vol. 24, 1989, pp. 343-371   (Retour à la page)

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Bibliothécaire des Appalaches
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