Click here to turn off the network (ou de quelques considérations sur la nature des réseaux d’information) par Pierre Blouin

Prendre la route, c’est une manière de rentrer en croyant sortir. Une route indéfinie pour ne pas bouger. Une façon d’être dedans en croyant être dehors. Quand donc sortez-vous ?

Même immense, tout réseau répète. Aussi nombreuses que soient ses boucles, reste qu’il est bouclé, donc qu’à la fin de tous ses comptes, il se fait écho à lui-même.

Internet est un volumineux dictionnaire, une bibliothèque même. Qui ne voit pas que c’est une maison, comme les ponts et chaussées, construit encore une très grande bibliothèque, comme ces princes hindous bâtirent, au XVIIième siècle, des cadrans solaires gigantesques, parce qu’ils ignoraient qu’on avait inventé la lunette astronomique !

Le philosophe sort, à un moment donné, de la maison-bibliothèque . Lorsque nous disons : un Ange passe, comme les Anciens disaient : Hermès passe, nous entrons dans le silence de la connaissance.

(Michel Serres)


Au fond le virtuel n’est peut-être pas une forme universelle de vie mais une singularité.

Ce qui est fascinant et qui exerce une telle attraction, c’est peut-être moins la recherche d’informations ou la soif de connaissances que le désir de disparition, la possibilité de se dissoudre dans le réseau.

Jean Baudrillard, « Philosophie », Cybersphère 9, 1996

    Table des matières
Présentation

Une des questions essentielles qui a trait à la grande panne électrique que le Québec a connue dans la région métropolitaine de Montréal et en région attenante (Estrie, Montérégie) en janvier 1998 n’a fait l’objet d’aucun commentaire, tant elle s’impose avec une évidence naturelle: celle de la vie en réseau. Il suffit d’une ou deux lignes coupées, d’un dizaine de pylônes tordus par la pesanteur du verglas accumulé, ou parfois d’une simple branche d’arbre tombée coupant une ligne locale dans certaines villes pour tout paralyser. C’est dire que l’énergie centralisée et distribuée est devenue depuis belle lurette le moteur socio-économique essentiel. Quand on s’arrête à y réfléchir, on constate un aspect assez insolite, un peu aberrant même : quelle facilité pour jeter la pagaille sociale dans un ensemble dont la haute technologie semble assurer la cohésion et la fonctionnalité de façon indéfectible. Pourtant, ici, tous les scénarios ont été déjoués… Le réseau est fort et fragile à la fois.

Le réseau d’approvisionnement électrique disparu, une société ancestrale a soudainement repris ses droits. Les règles normales de la vie marchande étaient tombées : le bénévolat et la coopération, la compassion, ont été pour un temps les vertus cardinales absolues. Elles allaient de soi. C’était, pour tous ceux qui l’ont passé, un bienheureux intervalle utopique, qu’on a vécu avec bonheur, un discret bonheur, presque irréel. On était prêt à tout donner, à tout faire, sans compter sa peine ni son temps. Bien entendu, les réfugiés et les sinistrés ruraux ont souffert, mais on a depuis lors remis en perspective les discours des médias et la réalité qu’ils « couvraient » (dans les deux sens du mot). Même chez ceux qui ont été le plus durement touchés, l’entraide et la résurgence d’une priorité de valeurs, impensables en temps ordinaire, ont été les faits marquants. Tous, à la lueur de la bougie, ont retouché à une simplicité de l’existence dont on se demande pourquoi on l’a perdue… Tout ce qui est devenu superflu se taisait, le bruit, les images inutiles, qu’on regarde pour les oublier aussitôt. La seule information recherchée concernait le bien-être de nos voisins, de nos proches, de nos amis, des êtres chers. Et il y a eu aussi le besoin de culture, un besoin boulimique de se faire du guignol, de lire, d’écouter la grande musique. Tout ça, c’était la vie qui revenait, comme une grande source intarrissable, en-dehors de la mise en réseau. Quelque chose comme le village planétaire à l’échelle du village réel… La communication globale dans l’échange humain, corporel, dans un temps réel qui n’est pas celui des réseaux.

Non, la guerre n’a pas eu lieu, l’état de siège a libéré les assiégés, ne serait-ce qu’en leur faisant prendre conscience de la valeur transcendante d’un réseau qui n’est que pure solution technique, créée par l’Histoire et la politique aussi. Le réseau d’approvisionnement rattache les parties à un tout central, et à une autorité qui gère et décide. Il répond au concept de l’énergie produite en masse et à bon marché, en vue d’une utilisation qui maximise les gains de productivité. Ce concept lui-même est d’ailleurs quelque peu ébranlé de nos jours, avec les technologies alternatives (micro-centrales, entre autres) et aussi avec les sources secondaires. Il reste que si on peut concevoir une alternative au réseau de distribution à partir d’une production centrale, c’est dans l’hypothèse d’une consommation nationale et domestique. Le réseau est désormais nécessaire à l’exportation dans le cadre du libre échange continental, et de la dérégulation des marchés d’approvisionnement énergétique. Le marché énergétique à bon marché implique le réseau, du moins la ligne d’acheminement qui connecte des réseaux voisins.

Prenons l’exemple de Trans-Énergie, une division d’Hydro-Québec, le producteur national québécois, qui gère l’allocation de ses lignes de transport électrique. L’énergie est vendue à l’heure, selon un système de transfert par circuits avantageux, qui s’apparentent à de gros « paquets » énergétiques, et qui tient compte de la circulation totale à chaque moment. De l’énergie en temps réel, en quelque sorte. Pour sa consommation intérieure, Hydro achète la nuit, lorsque les prix sont bas, et vend ses surplus le jour, aux USA, à un prix élevé. Ce qui implique de produire en surplus une énergie inutile et de vendre au marché extérieur, qui lui n’a pas à assumer les risques et les désavantages de cette production. Dans ce cadre, le réseau n’assure plus une fonction simple de distribution ; il est en quelque sorte rendu « intelligent ». Le président de l’entreprise d’État, André Caillé, compte ainsi augmenter le nombre de lignes de haute tension selon la demande. Il n’y aurait pas de limites à ce qu’on peut exporter ainsi aux États américains de la Nouvelle-Angleterre, forts consommateurs industriels et domestiques (1).

On peut parler, dans le cas actuel de la production québécoise, d’une logique de réseau qui permet une production flexible. Cependant, cette logique risque elle-même d’être mise à l’épreuve avec la concurrence à venir des petites centrales au gaz naturel qui se multiplient aux États-Unis actuellement, et aussi, ironie du sort, des centrales au charbon (dont les permis de polluer s’échangent à la Bourse). La capacité et le coût des lignes risquent de déjouer les meilleures prédictions d’Hydro-Québec, sans mentionner les risques environnementaux (pollution par le mercure des grands réservoirs hydrauliques créés, répercussions chez les autochtones) et les risques reliés à l’estimation des coûts (quel sera le prix d’un Kwh produit par la centrale de Churchill Falls, au Labrador, qui doit entrer en service en 2008 seulement ‘). Hydro a pris des précautions contre son réseau : elle a acquis la majorité des actions de Gaz Métropolitain, car la génération au gaz de l’électricité est déjà reconnue comme le meilleur moyen de la produire…

Un chercheur français, Michel Godet, précisait il y a vingt ans que, pour répondre aux enjeux technologiques et énergétiques, les deux n’étant pas étrangers l’un à l’autre, l’État favorise d’ambitieux programmes d’investissements de ses entreprises publiques : hydro-électricité au Québec, nucléaire en France et aux États-Unis, mais au prix du drainage d’une masse considérable de capitaux qui ne peuvent être investis ailleurs. D’où accentuation de la raréfaction du capital financier et recours croissant aux emprunts à l’étranger, aux dépens productifs privés, voire aux dépens mêmes des forces de jeu du libre marché (2). Toute politique de production centralisée de l’énergie est un gaspillage institutionnalisé. Son prix à payer est élevé, et le seul remède serait une sobriété sans croissance. (Idem, p. 185). Un autre remède est aussi la pluralité des solutions technologiques, à laquelle on aura recours tôt ou tard : mais auparavant, beaucoup de mal aura été fait. Qu’on en juge par ces lignes écrites en 1980, et qui commencent à matérialiser une situation réelle au Québec : « L’espace est sans doute le domaine de pollution le plus sensible pour l’avenir – la France sera quadrillée et morcelée en petits espaces – la multiplication par trois ou quatre des lignes à haute tension y contribuera pour beaucoup » (Idem, p. 249). Autre solution également : taxer l’utilisation de l’énergie, tout comme on tarifie celle des réseaux électroniques.

En fait, le réseau technologique a pris la relève du réseau énergétique dans le discours de la compétitivité et de la mondialisation. « Dans la période 1974-1977, les technologies (sauf énergétiques) étaient absentes du débat sur la sortie de crise. À partir de 1978, très précisément, avant le deuxième choc pétrolier, le mirage technologique a chassé le mirage énergétique » (3). Le rapport Nora-Minc de 1978 instaure en France le thème « nouvelle technologie de l’information et société ». Le mot « technologie » ne figure pas dans les volumes de management avant 1982, souligne Godet.

Fonctions du réseau technologique

La perte de toute autonomie locale ou régionale n’est pas nouvelle en ce domaine et appartient à une société industrielle qui a enlevé à ses entités constituantes tout pouvoir autre que celui relevant de son centre administratif. La société fondée sur l’information et ses technologies partage peut-être le même sort que le réseau électrique. Si ce dernier est le symbole et le paradigme de la consommation décentralisée (tout en centralisant la dépendance en énergie première à son avantage), les nouvelles technologies de l’information (ou NTI) nous donnent désormais une autre forme d’énergie qui est devenue un besoin essentiel. Paul Virilio voit en l’information une forme de la révolution énergétique ; l’énergie transforme le monde physique et, après les énergies brutes (vapeur, charbon, pétrole, électricité), on passerait à l’énergie immatérielle, mentale comme source première. Le savoir comme volonté de tout posséder et de tout contrôler, dans un univers virtuel où précisément l’importance du physique a été réduite. Science-fiction ou achèvement des réalisations du temps présent ‘ Le présent est de la science-fiction après tout, de la SF qui ne cesse de s’actualiser. Voyons dans l’information une énergie vectorielle, en somme, qui organise le complexe et donne une forme au chaos, au non-sens. Une énergie mentale non moins importante pour la production et la richesse collective que l’énergie physique. L’information, dès lors, s’impose comme le Sens transcendant d’un ensemble dominé par la quantité et sa gestion.

Évidemment, le réseau hydro-électrique et ses lignes de transport relèvent d’un schéma dépassé, datant de l’ère industrielle de la fin du siècle passé. C’est un réseau ramifié, hiérarchisé, qui part de quelques grandes lignes à haute tension et se subdivise, en passant par des postes de distribution. Le World Wide Web, au contraire, du moins le croit-on généralement, n’a pas de centre, pas de source, ni de destination finale. L’idée du réseau distribué a été formulée pour la première fois par un ingénieur de la Rand Corporation, Paul Baran, en 1964. La Rand Corporation procédait par simulation de scénarios, pour la plupart militaires. L’Arpanet, l’ancêtre du Web, aurait été créé pour déjouer les attaques ennemies (bien que ce ne soient pas là les idées premières de ses concepteurs, mais bien plutôt le calcul à distance) (4). Mais pour en revenir à la théorie officielle du réseau d’interconnections, détruisez un noeud, et il s’en recrée d’autres. Certes, en théorie encore : mais détruisez les moteurs de recherche, et comment peut-on utiliser le réseau ‘ Détruisez certains sites clé, grands détenteurs de liens, ou grands redistributeurs d’information, grands carrefours, comme les regroupements thématiques ou les répertoires, ou encore les méga-sites corporatifs ou d’organisations de services d’information (surtout dans le contexte des canaux de diffusion de la « push technology», des « Netcasters» qui calquent le modèle des « broadcasters» traditionnels au WWW), bref, que se passe-t-il si ces constituantes-là disparaissent ‘ Le Net n’échappe pas aux contraintes de quelque réseau que ce soit, à savoir qu’il est dépendant à la fois d’une décentralisation et d’une centralisation, toutes les deux étant extrêmes. Et c’est probablement pour cette raison qu’on a peine à les voir toutes les deux finalement. Seule la difformité et l’anarchie joyeuse du réseau nous sautent aux yeux. Le principe d’ordre du Web est statistique (les occurrences de la recherche supplantent presque la logique booléenne, comme le montre par exemple le « mini-thésaurus » minute que nous construit Excite pour assister la recherche), il n’en est pas moins présent comme principe d’ordre. La navigation par hypertexte peut à la limite être vue comme un mode d’organisation intuitif, fractal diraient les mathématiciens.

Pierre Lévy voit dans le désordre du réseau, dans le chaos qui fait peur à l’esprit rationaliste traditionnel, un nouveau principe d’ordre fondé sur une organisation différente de l’information. Le renvoi perpétuel des sites entre eux, leur indexation perpétuelle entre eux sur des principes non définis constitue « un très grand nombre de hiérarchies, qui sont en articulation constante les unes avec les autres, sans point de vue de Dieu qui donnerait une hiérarchie qui engloberait toutes les autres » (5). Lévy reprend ici cette notion du point de vue divin dont parlaient les nouveaux romanciers, Alain Robbe-Grillet en tête, à propos du roman classique. C’est une notion de symbolique littéraire et picturale, mais peut-on automatiquement l’appliquer à l’univers des connaissances ‘ L’ensemble des livres existants forment-ils un univers hiérarchisé selon un point de vue divin ‘ C’est bien plutôt une hiérarchie classique de l’organisation conceptuelle qui tombe avec un réseau électronique, et aussi avec elle un savoir conceptuel, fondé sur l’analyse critique, la définition, la philosophie, la métaphysique, l’esthétique, la morale, etc. Cela nous apparaît bien plus lourd de conséquences que la simple désorganisation des faits ou des connaissances.

Théoriquement, donc, le réseau est complètement « distribué ». Or, en pratique, qu’en est-il ‘ Ce qui donne un sens et son plein potentiel au Web actuellement, c’est la force de ses moteurs de recherche qui organisent statistiquement l’accès au réseau. Le Netcaster va raffiner cette organisation statistique en la « customizant» (sic) à l’usager. La forme de navigation qui est offerte reste la meilleure avec la technologie logicielle actuelle. Le moteur est un instrument qui centralise l’accès au réseau plutôt que les sites, comme c’est le cas dans les bases de données classiques où tout est stocké dans la mémoire d’un ordinateur central. Précisons davantage : c’est l’accès au contenu qui est modélisé avec le principe de la recherche par mot clé ou par thème. On peut certes naviguer par hyper-lien d’un site à l’autre, ce qui est bien souvent le moyen le plus efficace, mais en partant obligatoirement d’un site initial, de référence, qui amorce la chaîne des liens en cascade. Comment connaît-on ce site ‘ En tapant un nom au hasard ‘ Par la connaissance de bouche à oreille ‘ Par la lecture des chroniques de journalistes-vendeurs qui mentionnent des sites ‘ Un peu de tout cela à la fois ‘ Dans tous les cas, on a un point de départ, un centre.

Tout comme le réseau électrique, le réseau électronique a aussi une fonction de contrôle : contrôle des charges selon la demande dans le cas du premier, contrôle des flux de la demande d’information et de son acheminement optimal selon la demande instantanée et la bande passante (selon la charge du réseau) dans le cas du second (c’est le rôle du routage). Dans les deux cas, les flux sont ordonnés, supervisés, en fonction d’une efficacité maximale de l’ensemble. Le réseau maillé et « distribué » s’avère apte à gérer une complexité extrême, inconnue du réseau classique, mais il intègre une fonction de gestion essentielle qu’on a justement appelée la gestion des flux (et peut-être la vision philosophique unique de Gilles Deleuze a-t-elle atteint les techniciens eux-mêmes). Avec le Web, cette gestion est auto-régulée, alors que le réseau électrique classique, on a besoin d’un mécanisme extérieur (un opérateur ou un mécanisme de réaction ponctuelle, de délestage automatique, par exemple).

Au fond, c’est la toute-puissance de ce mécanisme d’auto-régulation qui fascine dans le Web, et la « classe virtuelle » plus que toute autre. Mécanisme qui assure la cohésion de l’information, de sa circulation, de sa distribution, et celui du corps social en tant qu’usager du réseau (le principe du commerce et du paiement électronique est d’abord une extension des possibilités d’un tel réseau). L’idée de l’intelligence collective formulée par Pierre Lévy est sous-tendue par ce principe d’auto-régulation de l’information, par ce choc constant et ces contacts entre internautes qui créent une progression qualitative dans leur savoir. Cette régulation est plus forte dans sa pensée que celle de projet de société qu’il prétend voir à l’origine d’Internet, et qui aurait été récupéré par le commercialisme ambiant. Un tel projet de société était plutôt celui de la communauté des scientifiques et des chercheurs, puis des universitaires, des concepteurs de systèmes et de logiciels, des ingénieurs. Leur esprit de communauté a été élevé au niveau de celui d’une communauté idéale de société technocratique. C’était un réseau de consultation destiné à des fins de communication spécifique, c’est-à-dire scientifique, là où la connaissance de faits précis, chiffrés et en temps réel est essentielle à un système de calcul et de quantification. L’application de ce concept de réseau à la collectivité sociale relève d’une autre logique, qui prolonge en même temps la logique scientifique rationnelle déjà présente avec le premier Internet. Il s’agit cette fois-ci de canaliser et de distribuer efficacement l’information. Lucien Sfez, un des plus brillants analystes de la communication, y voit une nouvelle religion, un nouveau contrat social mis en place par les promoteurs, qui n’est que la réalisation enfin parfaite du marché (Critique de la communication, Paris, Seuil, 1988). Les relations sociales sont considérées dans une telle notion du réseau comme une pure communication. Le réseau se gonfle à l’échelle socio-politique et devient plus qu’une fin en soi : il devient l’anti-réseau, le contraire même d’un réseau, car il ne fait plus fonctionner librement ses composantes vers une libre détermination et une libre créativité de ses parties. Il enserre de ses mailles l’ensemble, il le capture, à la façon de ces mégapoles qui ont la vocation d’étendre leur banlieue dans les régions périphériques où domine encore un milieu de vie lié à la nature et aux petits ensembles. Le réseau noie tout.

Un réseau de croyants pour la communauté

Le Web a même suivi l’évolution du réseau électrique et de son besoin : au moment où il devient grand public, Internet est poussé, mythifié par la notion de cyberespace. On crée ainsi le besoin nécessaire à sa consommation, et si ce dernier n’est pas encore bien ancré, on pousse davantage et on parle de projet de société fondé par un réseau technologique. Ce qu’on ne dit pas, c’est que le réseau modèle la société alors que c’est la société qui doit modeler le réseau. La technologie façonne le social par l’intermédiaire du réseau d’information, un peu comme est parvenue à le faire la production en série de l’automobile, et la radio commerciale dans les années 30. Ces moyens technologiques ont développé la communication comme paradigme socio-économique, et il est relayé aujourd’hui par celui de l’information, qui n’en est que la continuité.

Une telle opération est fortement mentale, elle implique une profession de foi en la technologie de l’information que tous n’ont pas. Je dois croire au réseau, comme je crois aux bienfaits et en la nécessité naturelle du réseau électrique sans me poser de questions fondamentales sur sa genèse et son développement. Le besoin d’information électronique, par le biais du médium électronique, est doué de valeur simplement pour cette raison (qu’il est électronique, technologique). On l’hypostasie par rapport aux autres besoins du corps et de l’esprit. On a par exemple privilégié, surévalué nos besoins en énergie électrique, car 1) ces besoins sont aussi créés par la société, qui exige toujours plus de consommation et de gaspillage énergétiques, et 2) ils sont monopolisés par une forme unique d’énergie qui aurait pu s’allier à d’autres sources d’approvisionnement, comme le gaz naturel et 3) ces besoins ont été augmentés par le réseau centralisé au lieu d’être pondérés selon la demande et l’usage (par exemple, le développement de l’énergie éolienne selon les régions géographiques, ou de l’énergie solaire avec des accumulateurs dont on sait qu’ils sont réalisables). Dans tous les cas, c’est une volonté de centralisation et de prise en charge qui s’impose comme vertu morale. On est incapable de concevoir autrement, et à la limite, de penser autrement, que par le réseau.

Le réseau comme solution technique et comme mythe

Le projet de société que fonderait le Web et qui va se réaliser est celui de la Network Economy, tel que défini par les grands joueurs de l’économie mondiale et par les théoriciens de Wired (voir les parutions de septembre 1997 et février et mars 1998). Pierre Lévy est vraiment sincère quand il nous exprime son désir d’un monde meilleur fondé sur l’interactivité créatrice mondiale, mais ce souhait ne tient pas devant l’analyse de la réalité actuelle. Depuis la « contre-révolution » de 1996 (6), Internet révèle sa vraie finalité, celle du contrôle de la circulation et de la demande ultra-centralisées, en vue de l’hégémonie des grandes entreprises américaines (depuis 1947 et les accords de Bretton Woods, le processus est en progression), « puissance indispensable à la communauté mondiale », comme a dit Clinton à propos des États-Unis.

Aurait-on eu un Internet idéal dans l’entre-deux, entre son irruption conviviale en 1994 (avec « Mosaïc») et son enterrement par les pourvoyeurs de services en 1996 ‘ Certains le disent, mais en faisant bon marché de son usage véritable durant cette période. Un grand discours publicitaire a été mis en vedette au cours de ces années, surtout chez les travailleurs de l’information grand public (documentalistes, archivistes, gestionnaires), aux dépens de l’aide aux éditeurs ou aux bibliothèques. Une analyse politique est essentielle ici. On se rend compte aujourd’hui que la solution technologique que représente le Web est politiquement rentable, qu’elle est maintenant acceptée par tous comme marque de progrès, et surtout qu’elle coûte moins cher à long terme et est moins complexe que la solution « humaine » (que ce soit celle des « ressources humaines », de la réorganisation réellement rationnelle ou de toute autre solution créatrice). Politiquement rentable non seulement pour les « décideurs », politiciens, technocrates ou fonctionnaires, mais aussi pour les professionnels de l’information dont l’intérêt pour l’idéologie de la communication les relie aux classes technocratiques de l’État. C’est ainsi que la croyance en une société améliorée par l’information conduit à brancher massivement les bibliothèques sans réfléchir aux implications, aux coûts et aux solutions intégratrices. Il faut brancher pour « rattraper le retard pris » : c’est avec de telles inepties qu’on parle de nos jours entre « spécialistes ». Quand le réseau gagne tous les esprits, la partie est gagnée. Le texte de Roger Charland dans ce numéro explore ces problématiques en détail (7).

Le réseau a toujours été une figure de réduction et de mystification très forte, historiquement et dans l’inconscient collectif. Dans le réseau, on devient plus fort, plus conscient, voire plus intelligent. Le mythe de l’« empowerment» repose là-dessus. Cette donnée acquise est partagée sans condition par tous, et on peut se rendre compte combien elle influence tous les discours institutionnels, comme par exemple celui de Gilles Caron dans le Bulletin des bibliothèques de France, (janvier-juin 1998), qui nous prophétise l’identification de l’individu à la capacité concurrentielle de l’entreprise. Le réseau-entreprise produit ainsi un homme nouveau, dont le savoir se confond à un grand bassin de données collectives, mais qui a peine à s’exprimer dans une langue correcte et qui a grand peine à exprimer sa pensée profonde, ses opinions réelles.

Par le réseau, on retourne à l’informel, au magma originel de la matière, à une jeunesse retrouvée. Cependant, avec le nouvel Internet, on va constater les autres aspects du réseautage. Quand les paiements en ligne des droits d’auteurs des documents numérisés vont se faire, chaque usager va sortir de l’anonymat, de l’Utopie bienheureuse, et aura à s’identifier : on va déchanter quand on saura qu’un enregistrement, quelque part, se fait lorsqu’on fait imprimer chez soi ou au bureau un document ou un site personnel. L’Index de l’Église catholique, que les étudiants de sciences de l’information apprennent à mépriser comme les pratiques duplessistes « obscurantistes » des années 50 dans les téléséries québécoises, n’aura été qu’un bref et modeste aperçu de ce qui nous attend. Sous le couvert de la protection des droits d’auteur, on risque de subir une solution technologique qui va encore aller puiser dans les vertus de la mise en réseau. On pourra savoir ce que vous lisez et si vous faites partie de la pensée corporative ou non… À ajouter à la liste des commodités du Net.

Le réseau et la communauté morale

Le sociologue et historien des idées Robert Nisbet, dans un livre remarquable datant du début des années cinquante (remarquable en grande partie parce qu’on ne peut plus écrire de cette manière aujourd’hui), intitulé The Quest for Community (8), donnait déjà une vision politique du réseau, celle de l’efficacité administrative et surtout, celle de la valeur ajoutée, comme on dit en langage technique, insufflée au réseau. La communauté traditionnelle, explique-t-il, celle de la pré-industrialisation, se distingue par son auto-suffisance, que le pouvoir centralisateur a atomisée et détruite. La recherche d’une communauté où l’autorité n’est pas le Pouvoir est la tragédie moderne de l’Homme, soutient-il. Les allégeances de l’individu (notion centrale de son livre) vont au plus proche de son entourage, comme on l’a bien vu lors de la panne de 1998, lorsque les autorités gouvernementales ont dû compenser la perte ou l’absence de moyens des élus municipaux et régionaux. À cet égard, la réussite des CLSC (Centres locaux de services communautaires) est le meilleur exemple d’une organisation décentralisée et « à l’écoute des besoins de sa clientèle », pour reprendre un langage que nous abhorrons, qui a su faire face à la situation avec toute la préparation nécessaire.

Le réseau centralisé acquiert une valeur morale en soi, c’est là le drame que voyait Nisbet. L’organisation militaire a imprégné le civil dans l’après-guerre au point de remplacer la classe ouvrière, à échelle locale, directe, comme déterminant des relations associatives. La bureaucratie militaire devenait investie des attributs de la communauté morale. Le sens de l’identification, de l’apparenance et de la sécurité lui sont dévolues. De Bodin à Hobbes, l’ancien sens de la loyauté s’affaiblit, puis disparaît en tant que valeur transcendante. La relation devient suspecte, le contrat la remplace. Les guildes et la famille, centrales au Moyen Âge, sont dissoutes par le pouvoir royal, dépourvues de leur autorité dans ce qu’on nommerait aujourd’hui l’autogestion de la production (bien qu’il n’y ait pas de production à proprement parler au Moyen Âge, mais seulement des besoins à pourvoir).

Pour Nisbet, l’Histoire est le déclin de la communauté. Ou plutôt, progrès et déclin à la fois : croyances morales, statut social et racines culturelles sont devenues des formes de nostalgie dont on entreprend sans cesse la revitalisation. L’émancipation de l’individu doit donc se mesurer aussi au vu de la perte des structures anciennes d’où il s’est émancipé, et qui étaient aussi des structures de sens. L’État moderne, celui des années 50, aujourd’hui assez affaibli, dominé par ces autres États que sont les grandes entreprises, devient une communauté lui-même, et une communauté absolue, qui n’en tolère pas d’autres. L’État repose sur la force, alors que les groupes sociaux reposent sur la responsabilité mutuelle. La force nécessite une ramification vers le Pouvoir central, fédérateur de gré ou de force ; le rassemblement en réseau a constitué une forme première de tout gouvernement étatique moderne.

Nisbet explique comment Hobbes, le théoricien de l’État moderne, est fasciné par l’arrangement géométrique des relations sociales. Pour lui, l’individu est une entité abstraite liée par un contrat neutre, formel et écrit, avec les autres individus et l’État. L’identification entre toute forme de culture et d’association fonde sa pensée sur l’État et la société. On peut donc trouver chez lui une idée du réseau en tant que système opérationnel de relations et de fonctions. Le réseau désolidarise les affinités anciennes et « naturelles » pour organiser une macro-économie sociale. L’important est de noter la valeur que Hobbes confère à ce réseau : il est le tout de la société. Tout se passe en lui ou rien ne se passe; c’est là la tragédie moderne, dit Nisbet (p. 132).

Hobbes ne décrit toutefois pas l’État totalitaire. Il ne veut pas l’anéantissement de l’individu, mais sa libération des jougs imposés par les anciennes dépendances. Seul un environnement impersonnel fondé sur le juridique peut le permettre. C’est là le fondement du libéralisme et de la démocratie dite libérale qui se réalisera avec la Révolution française de 1789. Une telle notion d’environnement devrait nous faire réfléchir sur nos réseaux actuels ; ne préfigure-t-elle pas le fondement de notre soif et de notre besoin d’interconnection ‘ Les transactions et le commerce sur le Web nous permettent d’entrevoir cette formidable uniformisation qui comble les besoins les plus intimes, en même temps qu’on se débarrasse du papier (le rêve de la « paperless society» de F. W. Lancaster), des intermédiaires et des institutions « lourdes » pour réaliser un des fantasmes originels du libéralisme : la libre circulation absolue, sans frontières et sans temporalité.

Comme chez Jean-Jacques Rousseau, c’est l’identification de cette puissance avec la liberté qui donne sa force et son sens à l’État et au réseau ainsi créé. Une seconde identification va de pair avec la première : celle de la vie morale de l’État, vie exclusive de la moralité dans l’État. Ce qui conduit, estime Nisbet, à un pouvoir illimité de l’État, pour avoir plus de pouvoir et plus de moralité. L’exagération et le dépassement paranoïaque sont inscrits dans la genèse de cet État, qu’il suffit de remplacer aujourd’hui par la mondialisation économique (la pensée corporative, « unique ») et ses rationnalisations pour mieux saisir. Nisbet entend par État le Pouvoir central et asservissant de son époque (le Welfare State), qui prend en charge le citoyen. Malgré eux, Hobbes et Rousseau posent les fondements du totalitarisme ; la liberté de Rousseau est la liberté omnisciente de l’État. « Freedom for Rousseau is the synchronisation of all social existence to the will of the State, the replacement of cultural diversity by a mechanical equalitarianism» (pp. 145-146). En somme, l’État devient la Religion nouvelle, post-chrétienne si l’on peut dire. Il fait le citoyen-homme, il a besoin de la religion pour exister.

N’est-il pas frappant de constater les ressemblances philosophiques de ces définitions avec celles du projet de société virtuelle ‘ Comme Rousseau et les Lumières, l’État virtuel et réseauté veut remplacer les diversités culturelles, les particularismes, il a besoin de la religion mythologique donnée par la foi dans le cyberespace et les bienfaits du virtuel pour s’attirer l’allégeance des composantes du réseau, lesquelles il faut bien, langage oblige, appeler par leur nom, même s’il ne répond pas à une codification technique : les hommes, ou êtres humains.

Rousseau pense que le fondement pacifiste et humaniste du christianisme est de la mièvrerie. À ses yeux, le christianisme est trop humain pour un amateur de système comme lui. L’exploitation des clercs doit être remplacée par celle des fonctionnaires et des militaires, plus neutre : « Créez des citoyens et vous avez ce dont vous avez besoin » (p. 149, traduction personnelle ). Vers quoi tend ultimement le cyberespace, sinon qu’à la création du citoyen nouveau, du cyber-citoyen comme on le lit souvent ‘

Les mots « égalité, liberté, omniscience » sont en outre des paramètres premiers du discours sur les réseaux de communication. Cacheraient-ils eux aussi un envers comme chez Rousseau ‘ La liberté est le pouvoir, et le pouvoir est la liberté : voilà la doctrine la plus puissante et la plus révolutionnaire de toute l’Histoire, affirme Nisbet (p. 151). La terminologie libertaire cache l’État absolu. Rousseau présente un amalgame entre religion et politique qui fait toute la force de sa pensée, et ce, d’autant plus que cet amalgame prend la forme de l’attachement au sol, du patriotisme. Or, le patriotisme, ajoutons-le, est aussi une tâche de formation et d’éducation. C’est ce que la « classe virtuelle » des infocrates et intellectuels dédiés au virtuel s’évertue à accomplir, en prenant conscience de son pouvoir nouveau dans la Network Economy et de son idéologie spécifique.

Le tour de force, ici, est de rattacher deux idées contradictoires : celle de la centralisation et celle de la liberté. La médiation de la vertu permet de l’accomplir dans la pensée de Rousseau, ce qui fait dire à Nisbet que l’idée même de communauté politique relève d’un système idéologique (« idea system», p. 155). Cette communauté trouvera sa pleine réalisation dans notre siècle, avec le totalitarisme dans sa forme la plus puissante (et pas seulement le totalitarisme de gauche). À la suite de Platon, l’État parvient à sa pleine vertu morale et est source de toute vertu morale, donc de toute individualité (p. 154). C’est véritablement cette opération de réticulation de la vie et de l’organisation sociale qui réalise l’atomisation des groupes sociaux et des associations culturelles. En retour, cet ensemble atomisé, mis en réseau, a besoin de l’État pour sa sécurité et sa protection. Une société déterminée par l’économie marchande ne fait qu’accélérer et solidifier le processus : lorsqu’elle ne l’est pas, comme dans les pays du Tiers-Monde, on la provoque, on la crée. C’est le but avoué du Fonds monétaire international et de la Banque Mondiale (9), qui formulent à cet égard des politiques technologiques très claires et que les infocrates reprennent à leur compte, sans en déformer la moindre virgule.

Ainsi, l’égalité est celle d’une « équivalence mécanique de talents et de fonctions » (p. 156). La fraternité unit des communautés politiques et non plus locales, basées sur des intérêts communs ou des croyances (idem). Aliénation des anciennes structures d’association au profit de nouvelles structures, qui rendent l’État efficace en le libérant des coutumes basées sur la féodalité : voilà le processus premier et fondateur de la société moderne, conclut Nisbet. Comment ne pas y voir pour notre part la mise en réseau globale et universelle, unanimiste, telle que portée par la révolution virtuelle ‘

La connotation religieuse était déjà présente dans la spiritualisation de la relation au politique, qui se « technicise » en acquérant en même temps une aura magique. Il s’agit évidemment d’une fausse spiritualisation, d’un pastiche de spriritualisation. La technicisation introduit la magie. Paradoxal ‘ Oui et non, dans la mesure où la technique érigée en technologie (en discours) évacue toute relation authentique à l’Autre et à l’autorité. Comme si sa rationnalité trop accablante était insupportable pour l’homme, qui a besoin d’un mécanisme compensateur plus irrationnel, qu’il va chercher dans ce qui lui reste d’imaginaire dévoyé. L’État politique jouait déjà ce rôle au temps de Rousseau, avec son imaginaire patriotique et ses conquêtes. Plus tard, la révolution industrielle et scientifique prendra le relais.

Réforme du calendrier, bannissement des associations culturelles, littéraires et éducatives, ainsi que des ordres religieux, désignation d’un contrat civil de mariage, limitation de l’autorité paternelle : toutes les conséquences d’un corps social devenu simple connexion de ses membres se résument dans la société de masse du XXième siècle. Le Comité de Salut Public proclame : « You must entirely refashion a people whom you wish to make free, destroy its prejudices (…), purify its desires» (p. 162). Tout un design avant la lettre, qui préfigure ce grand design technico-scientifique caractéristique de la pensée du virtuel.

Réseau, liberté et pouvoir

Le réseau asservit et rend libre à la fois. Nous y sommes libres, mais à ses conditions. Le pouvoir de masse qu’il rend possible est une « liberté de masse », et encore ce pouvoir est-il tout théorique, si ce n’est une simple croyance, toujours entretenue par les médias. Cette liberté de masse est la doctrine politique la plus révolutionnaire du monde moderne, affirme Nisbet (p. 169). L’analyse des structures symboliques qu’il fait nous fournit une vision hautement unificatrice de notions absolument centrales : société de masse, société de l’information, publicité, éthique, conscience morale et politique, déterminisme technique, sans oublier la communauté et le pouvoir. Toutes ces mises en correspondances aboutissent, à travers l’historique des théories de la société libérale et démocratique moderne, à un éclairage central et fondamental dont on ne peut se passer pour comprendre réellement le processus de virtualisation socio-économique et culturel (technologique) que l’on vit depuis le début des années 90.

Car toujours et partout, il y a du pouvoir. C’est lorsque ce dernier semble disparaître ou se neutraliser qu’il devient le plus fort. Dans L’État moderne (lisons aussi, comme dans tout ce qui précède, dans la logique corporative moderne), c’est « la promesse qui semble reposer dans le pouvoir politique quant au Salut de l’Homme » (p. 175) qui est significative, et non pas tellement le Pouvoir lui-même. Le Pouvoir ne survit que par sa mythologie, il ne serait rien sans cette promesse d’eschatologie proprement religieuse. Méditons donc un peu sur cette vérité de tous les temps : le Pouvoir se construit sur ce qu’il détruit et sur ce qu’il hait. Essentiellement cynique, il édifie la démocratie sur la religion. Et le virtuel ‘ Il détruit le passé pour nous faire régresser dans une technique devenue environnement (la meilleure définition de la Technologie), il abolit le temps et l’espace pour nous détacher de l’existentiel et de l’existence (pour que nous existions par lui, le clonage réalisera ce volet), et enfin, il détruit le Réel parce qu’il en est rendu à le haïr. Le Réel est de trop dans son projet, comme l’Homme est de trop dans le totalitarisme (Hannah Arendt). N’est-ce pas Staline qui était fasciné par l’électrification des campagnes et de leurs paysans, lesquels furent littéralement exterminés par la famine qu’il créa en Ukraine ‘ Sa fascination ne tenait-elle pas à une connexion à un réseau qui les mettait au pas du progrès industriel et technique, et qui permettait au dictateur de mieux les voir et les surveiller ‘

Délires que ces réflexions ‘ Voyez plus en détail les délires rose bonbon des promoteurs et vous serez convaincus de leur finalité, du fantasme fondamental qu’ils ne cessent de réitérer. Toujours remplacer une partie de ce qu’on peut faire sans la technologie, et toujours ajouter une prothèse à un Homme libre… Le but : transformer le monde habitable en HLM (« hôpital de la longue maladie », disait Jean-Luc Godard dans son film Alphaville en 1962). Celui ou celle qui ne s’inquiète pas face à de telles questions est acquis(e) au discours technologique, sa conscience est formée avec succès, ce qui est le cas de la majorité d’entre nous… Nisbet cite Jeremy Bentham, le père du « panopticon », ce procédé de surveillance des prisonniers, et explique que le philosophe concevait l’exercice du contrôle collectif comme la seule condition de la prise en compte de l’individu en tant qu’individu (p. 176). Le pouvoir politique est pour lui le réseau des réseaux, celui qui supervise tous les autres pouvoirs et qui crée une « scène d’impersonnalité rationnelle » exigée par le besoin de libération individuelle.

On dispose en fait chez Nisbet d’une dialectique incroyablement complexe et raffinée pour analyser le phénomène de réseautage technologique contemporain. La liberté, certes, mais la liberté forcée de Rousseau et de Bentham, contemporaine de l’apparition de la police, du pénitencier, de l’usine, et de la société corporative qui s’allie l’État. Le concept de réseau engloberait-il tous les autres, ceux de management, de planification, d’organisation, de rationalisation, de standardisation, et jusqu’à la notion de communauté et de besoin ‘ Tous ces concepts nous ramèneraient-ils en dernier ressort au grand concept transcendant qui semble l’emporter ‘ Ce dernier rend de plus en plus toute alternative impensable, que ce soit la coexistence d’autorités diverses, autonomes, ou encore l’équilibre de ces autorités en contrepartie à une trop grande centralisation de pouvoir. Ces autorités peuvent certes exister, mais à l’intérieur du réseau technologique, ce qui leur donne une forme politique et idéologique déterminée, acceptable, qui les réduit à des opinions, des pouvoirs d’achat, des pouvoirs d’informer, des diffuseurs de « savoir » toujours utilitaire.

Le capitalisme et la technique des réseaux

À la lecture de Nisbet, on peut plus nettement voir chez les prophètes de la cyber-société des manipulateurs de l’idéal démocratique et juridique, comme l’ont été Rousseau et les révolutionnaires. Ils continuent eux aussi à enclaver l’autorité politique dans un dispositif technique, à assimiler cette autorité à la personnalité humaine, à la projection du Moi (p. 264). La grande découverte du XIXième siècle aura été celle de l’exploitation du pouvoir de l’État dans et par la volonté populaire de masse par leur participation à ce pouvoir. Le XXième siècle n’aura-t-il pas approfondi cette découverte en la systématisant et en l’affinant dans ses modalités toujours plus nombreuses et discrètes ‘ Toute technologie est logique, et toute logique est discrète (au Québec, une entreprise multi-médias importante se nomme « Discreet Logic»…). Nisbet attribue le « cauchemar symbolique dans lequel se trouve plongé le libéralisme actuel » à la centralisation totale de l’autorité et des fonctions sociales, qui tient de cette logique propre à l’homo oeconomicus, et non pas d’abord à la technologie comme cause première (p. 221). Il est clair pour lui que la technologie suit une logique de centralisation communautariste.

The genius of totalitarian leadership lies in its profound awareness that human personality cannot tolerate moral isolation. It lies further in its knowledge that absolute and relentless power will be acceptable only when it comes to seem the only available form of community and membership (p. 204).

Une communauté « totale » prend forme par et dans la mise en réseau globale :

What gives identity to the totalitarian State is not the absolutism of one man or of a clique or a class ; rather, it is the absolute extension of the structure of the administrative State into the social and psychological realm previously occupied by a plurality of associations (p. 205)

The rulers of the total community devise their own symbolism to replace the symbolism that has been destroyed in the creation of the masses (p. 206).

Michael Weinstein, de CTheory (10 ) reprend la pensée de Nisbet quand il voit dans le néo-libéralisme actuel un communautarisme capitaliste :

Neo-liberalism is dead, wich means at long last that liberalism is dead. Neo-liberalism already was not liberal – it was communautarianism in camouflage (…) Neo-liberalism was also the technotopia of the « information highway» hype, trade war with China over CDs ; New Age revitalism, prayer meetings in the New Class (Dead Power Elite), Renaissance Weekends. It slowly morphed itself into the double of its competitor : technotopian conservative corporatism. It represented the virtual class, but so does its now victorious opposition. It represented arts, public corporations, « non-profits». The opposition does not.

Weinstein voit la première manifestation de ce communautarisme corporatif avec le projet de « Star Wars» de l’administration Reagan. Ce corporatisme conservateur et technotopique favorise des « organisations complexes de capitaux corporatifs et de leurs alliés aux dépens de vastes secteurs de l’appareil d’État et d’intérêts non-capitalistes » (idem). Il a donc besoin du réseau technologique de la virtualité, et surtout de l’arme de l’information sous toutes ses formes, y inclus philosophique. Donnons un exemple : la technologie des communications mobiles. À Téléglobe Canada, on estime que la part du trafic étranger dans les échanges téléphoniques passera de 22 % en 1996 (3 % en 1992) à 50 ou 60 % en 2000. La communication téléphonique, de service qu’elle est actuellement, devient produit parmi d’autres. Si bien que le président de l’ex-corporation d’État, Charles Sirois, entrevoit l’attribution de notre numéro de téléphone à la naissance… On parle bien sûr de contenu à mettre dans les tuyaux, mais à voir ce qui constitue le contenu actuel, on ne peut que constater qu’il est façonné par le « miracle » technologique. En fait, le téléphone sera l’ordinateur avec la mise au point de l’interface vocale. L’ « ordinateur » devient un terme périmé, et ne sera plus différent de l’appareil-réseau

Autre exemple de la communication réifiée et marketisée, les centres d’appels où l’on recueille l’information des producteurs pour la redistribuer au consommateur :

Les centres d’appels évoluent parce que nous sommes tous devenus des consommateurs avisés et mieux informés. Ces centres sont donc devenus des centres de communication et de traitement. Voici donc une nouvelle définition : être relié à l’information via la meilleure ressource (11).

Avec Arthur Kroker, Weinstein parle du capitalisme à l’ère du virtuel en tant que circulation de commodités recombinantes, dans un texte de CTheory sur lequel nous reviendrons dans une prochaine parution (12) :

Pan-capitalism is endlessly recombinant. Left to itself, it works to realize itself as a mutating relational database. The flesh as labor and purchaser suffers injurious neglect in the transformation of product into process, the recombinant commodity [wich] is not even a sign value. It is a packet or « body» of information transmitted (…) in networks of instantaneous exchange and substitution : telematic capitalism.

We’re used to television as a wasteland, but the Net promises COMMUNITY, according to the hypesters, an absolutely free and unhibited community – since it’s all symbolic – for its anarcho-hippie-libertarian hardcore (13)

La séduction de l’information dans le réseau

L’organisation « totale » procède rationnellement par la création de nouvelles fonctions, de nouveaux statuts et d’allégeances nouvelles (Nisbet, p. 208). La liberté individuelle n’y est qu’individuelle, elle n’a pas de pouvoir réel. Elle est toujours sujet à être guidée et contrôlée. « As a philosophy of means, individualism is now not merely theoretically inadequate : it has become tragically irrelevant, even intolerable» (p. 245). L’individu détaché et indépendant de toute association n’est rien, il n’est que manipulable. On lui donne la liberté collective pour mieux cacher le vrai pouvoir qui le régit. « Power becomes, in this view, marvelously neutralized and immaterialized» (p. 257). Le « merveilleux » de l’immatérialisation : une définition sommaire de l’image virtuelle s’y esquisse. Dans l’immatériel, la liberté d’expression importe peu :

(…) if the primary social contexts of belief and opinion are properly organized and managed. What is central is the creation of a network of functions and loyalties reaching down into the most intimate recesses of human life where ideas and beliefs will germinate and develop (idem).

Aménager la symbolique sociale et collective, voilà la tâche essentielle aux yeux de l’analyste du symbolique qu’est Nisbet. Il est certain que, dans cette perspective, la technologie de l’information trouve un rôle inespéré. En effet, elle se situe à la jonction du réel, du physique et du psychique. Elle marie le symbolique et le réel. Elle travaille avec l’écriture, les données, l’information, la connaissance, et en ce sens, elle a beaucoup plus de pouvoir de séduction (un des pouvoirs du symbolique) que n’importe quelle autre technologie qui l’a précédée.

Mais ce qu’on devrait retenir surtout de la citation précédente, c’est le « réseau de fonctions et de loyautés ». « New professional, scientific and artistic groups are created- even new associations for the varied hobbies of a people» (p. 209). Aujourd’hui, Pierre Lévy nous parle de la capacité de s’associer sur la base des intérêts et des talents pour créer une nouvelle dynamique sociale grâce au réseau technologique…

As the totalitarian psychologist well knows, within these new formal associations based upon clear function and meaning, there will inevitably arise over a period of time the vastly more important network of new informal relationships, new interpersonal allegiances and affections (…) (p. 209).

À un processus de dépersonnalisation sociale, succède un processus de repersonnalisation politique. L’invention de techniques psycho-sociales, télévision, cinéma, médias de communication et de gestion du savoir, poursuit l’intériorisation des idées, des idéologies, de comportements et de mythologies tout en émancipant objectivement l’individu. Il n’y a pas de complot imaginaire auquel on renvoie les critiques des technologies et de leurs supporteurs. Il n’y a qu’une logique et un processus interne, consubstantiel à toute évolution socio-technique, et plus pertinemment encore, à la technologie comme environnement.

Chaque nouveau groupement humain ainsi créé n’est qu’une extension sociale et psychologique de l’administration centrale de l’État (idem). Nisbet donne ainsi une définition parfaite de notre communauté virtuelle moderne:

Each is the instrument, ultimately, of the central government, the psychological setting that alone makes possible the massive remaking of the human consciousness. All such groups, with their profound properties of status, are the means of implementing whatever image- race, proletariat, or mankind- surmounts the structure of the absolute, monolithic, political community (idem).

L’image qu’on veut implanter en cette fin de siècle, ou en ce début de nouveau siècle, c’est bien entendu celle d’un Homme nouveau, redessiné, qui n’a plus rien à voir avec l’Histoire ou la géographie anciennes. Celle d’un consommateur averti, intelligent, autonome. Un Homme nouveau simplement parce qu’il est en réseau avec de l’information et des données, qu’il est interactif et que seules ces conditions suffisent à croire. Un Homme nouveau, non pas parce qu’il s’est réapproprié son intelligence des choses et des faits à-travers l’Histoire, par une intelligence équilibrée et active qui part du sens commun… Non : un Homme nouveau qui s’apparente par la forme à l’Homme nouveau des fascistes allemands des années 30, un homme jeune, athlétique de l’esprit et performant. L’Homme des films documentaires de Leni Riefensthal sur les Olympiques de Berlin.

Too often in our intellectual defenses of freedom, in our sermons and manifestoes for democracy, we have fixed attention only on the more obvious historical threats to popular freedom : kings, military dictators, popes, and financial titans. We have tended to miss the subtler, but infinitely more potent threats bound up with diminution of authorities and allegiances in the smaller areas of association and with the centralization and standardization of power that takes place in the name of, and on behalf of, the people (p. 258).

Même un « prophète» comme Howard Rheingold est capable de distinguer la communauté et le réseau : « People in communities have a stake in each other’s destiny, and care about one another». La communication par courrier électronique est propre à l’ordinateur, elle est créée par lui : si on l’utilise pour pousser plus à fond l’aliénation déjà créée dans les communications électroniques, alors nos difficultés n’en seront que plus grandes. Mais même dans le cas contraire, se demande Rheingold, sera-ce pire ou mieux dans un monde où le seul écran est celui de la télévision (et lire : du multimédia, de la cybertélévision) ‘ (14) Ce n’est pas un hasard si 1994 et l’ouverture au marché du WWW marquent un tournant dans les discours et la symbolique sociales contemporaines ; à partir de ce moment, la pensée critique traditionnelle confirme son lent déclin, et le discours économique prend le dessus, s’infiltre partout et la technologie de l’information occupe une place centrale, qu’elle n’avait pas occupée auparavant aussi largement. Elle devient un paradigme absolu.

Trois étapes de la croissance technologique vers l’abstraction de la réalité:Le gratte-ciel (négation du sol), la machine volante (négation de l’espace), et le dérèglement du milieu physique du vivant qui accompagne le développement des réseaux productifs virtuels (négation du Réel).

 

Photographie Pierre Blouin

L’anti-réseau ou la techno-science

En ce sens, on pourrait imaginer un contre-réseau, un anti-réseau qui serait simplement l’acte de cultiver les singularités. Ce qui rend chaque événement, chaque être, chaque fait uniques, et que tout système a tendance à éluder. La science, disait Gilles Deleuze, ne se caractérise pas d’abord par l’établissement de lois universelles, mais par l’étude des singularités et des cas particuliers. En fait, chaque cas peut potentiellement remettre en question une ou plusieurs lois dites universelles. L’esprit scientifique s’exerce effectivement dans ces cas précis où un événement nous surprend, nous assaille. La logique du réseautage n’aurait-elle pas aussi pour fonction de normaliser les effets de surprise, non planifiés ‘ Elle serait alors « illogique », le fruit d’une pensée non-scientifique : si tout en vient à se passer sur le réseau, tout est prévisible. C’est un peu l’équivalence donnée par le temps réel universel, qui est un temps de réseau, qui appartient au réseau et à l’internaute. C’est un temps de production continue comme de divertissement continu. Un temps de l’hallucination instituée.

Le réseau rend libre, certes, mais en lui abandonnant notre autonomie. Il nous donne sa liberté à lui, une liberté de service, une liberté sexy, glamour. La technologie en réseau nous lie à elle en nous servant, dans un pacte non déclaré, non consenti, non formulé. C’est un peu pourquoi on retrouve peu de langage sur le réseau, c’est la mort de la pensée langagière qui s’y profile, au profit d’une appréhension spatiale et active, nerveuse, des choses.

La pensée non-scientifique du réseau s’explique tout de même bien lorsqu’on considère son ultra-rationnalité : le désir de rationnel a pris le dessus sur celui de réalité. La fonction du réseau le fait proliférer de manière exponentielle (ce qui fait les délices de la classe infocratique, qui contemple la loi de Moore), mais ce faisant, elle perd tout sens pratique de la fonction pour devenir une fonction en soi. La fonction de la fonction, en quelque sorte. Sa rationalité détache le réseau de la réalité physique, et, en fait, il n’a plus affaire à la recherche scientifique qui l’a fait naître. Il appartient au complexe de la techno-science, qui ne réfère plus du tout au concept de curiosité désintéressée et de culture. Il fixe son « ordre du jour », comme on dit. L’ultra-rationnalité peut être une pensée magique et ésotérique, elle peut même se muer en obsession.

On a en fait affaire ici à toutes les caractéristiques de la techno-science, cette technique simple devenue science, et cette Science qui a perdu sa raison. La techno-science émerge avec les réseaux d’échange de données, et avec les bases de données, lesquelles furent la forme primitive du réseau interactif. La société de l’information met en place au cours des années 50 le principe de la recherche par mot clé, véritable révolution dans le domaine de la documentation. Or, cette mise au point est le fruit de l’informatisation, elle aurait été impensable sans elle. Les premiers thésaurus ont été créés dans l’armée et dans l’entreprise de haute technologie (DuPont et son « Chemical Thesaurus», à la fin des années 50), avec le médium informatique. La course à l’espace des années 60 précipite les réseaux de télévision et de transmission internationaux par satellite. Les micro-ordinateurs et les CD-ROMS des années 80 permettent ensuite l’interconnexion des bases de données isolées. Puis, l’extension de ces réseaux de spécialistes à un réseau grand public s’avère maintenant être l’instrument essentiel d’une économie mondiale exigeant la circulation maximale grâce à la décentralisation maximale. Processus achevé de l’abstraction propre à l’Occident : les structures de réalité qui restent prennent l’apparence de leur squelette, qui ressemble à s’y méprendre à un réseau…

De l’ampleur d’un accident de laboratoire:« La quantité de gaz carbonique présente dans l’atmosphère a augmenté de 30 % depuis le début de la révolution industrielle et est maintenant plus élevée qu’au cours des 160 000 dernières années (…) nous avons fait disparaître 20 % des forêts de la terre [lesquelles absorbent le CO2 émis par les activités industrielles et les transports ] ». (Dr. James Bruce, Programme canadien des changements à l’échelle du globe, in Sur la montagne, Bulletin d’information du Centre de la montagne, no. 14, Printemps-Été 1998).

 

« (…) l’étendue de la tempête est considérable. On estime généralement que le verglas est un phénomène localisé (…) Or, la tempête de janvier 1998 a laissé de 2 à 10 centimètres de glace sur une bande de 1 500 kilomètres qui s’étend des Grands Lacs aux Maritimes. Le territoire affecté a les dimensions de l’Italie, et comprend des parties de l’Ontario, du Québec, de New York, du Vermont, du New Hampshire, du Nouveau-Brunswick et de la Nouvelle-Écosse. La région ayant reçu des précipitations de 8 centimètres et plus s’étend de Kingston, Ontario, jusqu’à Drummondville, Québec, c’est-à-dire un corridor de 400 kilomètres de longueur. » Tom Berryman, Idem.

« (…) assurer la sécurité du public et aider les arbres à passer au travers de cet important traumatisme ». Denis Marcil, ingénieur forestier, Ville de Montréal (idem).

Photogaphie Pierre Blouin

Vers un processus de déréalisation ‘

Réseau, c’est aussi filet, le « net », les rets, ce qui nous retient, nous empêche de bouger, nous emprisonne. Ou peut-être seulement un filet à papillons… Écrivez Internet sur votre traitement de texte, et faites une recherche de synonymes : vous obtiendrez la sagesse de la machine, qui ne connaît pas ce terme et qui vous défile une liste alphabétique qui ressemble à l’écriture automatique des poètes surréalistes des années 20. La sagesse de l’ordinateur peut parfois, mon Dieu, bien surpasser celle de certains humains… Qu’on en juge sur pièces : Internet, internat, internement, interpeller, interposer, interpoler, interrogatoire, interrompu…

Une seule signification nous est cependant connue à l’heure actuelle, celle d’une coquille protectrice et nécessaire, assimilable au filet de sécurité sociale du Welfare State. Lorsqu’elle tombe en panne, on assiste à un accident de réseau. Accident nouveau genre, qu’on n’avait jamais connu auparavant, sauf dans le cas des accidents aériens dus à une erreur d’aiguillage ou aux déraillements de trains pour la même raison. Paul Virilio a essayé de trouver l’accident du réseau. Peut-être est-ce simplement un long accident, quelque chose de vraiment imperceptible. L’accident de la déréalisation, qui se comparerait le mieux au réchauffement climatique planétaire : une secousse périodique, une épidémie de cyclones, de sécheresses, un El Nino, un verglas (exceptionnel, mais qu’on dit s’inscrire dans le cycle normal des verglas, bien que nos aînés et quelques spécialistes et le commun des mortels nous disent n’avoir jamais rien vu de semblable), des hivers qui n’existent plus… Le tout noyé dans l’entropie de l’information, dans un « information glut » sans nom, sans odeur, comme celle de la cigarette qui imprègne tout comme un mal nécessaire. Tout noyé dans le fait, dans l’événement, bref, dans le réel (technologisé). Ou bien l’accident de l’absurdité : celle de toute organisation fondée sur un réseau abstrait. Qui, en plus, est ultra-centralisé et ultra-technologisé. Un accident un peu semblable à celui qui perd sa carte de crédit ou de guichet automatique, et qui se rend soudain compte de l’existence de la technologie, de son emprise sur sa personne, et qui se met à s’inquiéter de son avoir. qui se met à s’interroger… Il se dit : « Je dépends entièrement de mécanismes qui me sont étrangers et que je ne connais pas du tout, et que je ne cherche pas à connaître ». Il cherche alors à connaître la technique, comment le système fonctionne, puisque ce dernier lui nie soudain le bonheur. Il est comme l’enfant qui pleure après s’être fait mal.

Ainsi que le souligne très justement Catherine Bertho-Lavenir, « Les démocraties des deux derniers siècles ont façonné leurs réseaux pour qu’ils servent leur dessein de démocratie politique, d’unité nationale et de maintien des liens symboliques par la poste, entre autres (…) Rompre avec cette tradition, et ne décider du devenir des réseaux qu’en fonction de calculs économiques, c’est une rupture radicale avec deux siècles de culture politique. » (15) « Les États-Nations du XIXième siècle savaient ce qu’ils voulaient faire de leurs réseaux et comment. Avons-nous, aujourd’hui, le lieu politique de la discussion pour concevoir le cadre d’usage des nouveaux réseaux ‘ Rien n’est mois sûr ». (Idem).

À toute technologie correspond une anti-technologie : le missile anti-missile, le satellite anti-satellite, la dissuasion nucléaire (dans ce cas, un plus grand nombre de bombes que l’adversaire) Plus prosaïquement, nous avons le répondeur téléphonique qui permet de filtrer ses appels, de se désengager de la communication obligatoire. L’encryptage est une forme de technologie anti-réseau, qui retourne paradoxalement à la naissance de l’ordinateur (la machine de Turing). Si nous possédons des outils extraordinaires, nous ne sommes pas toujours libres de les utiliser ou non. Ces outils règlent le tout de la société : ce ne sont pas des outils à proprement parler. Le réseau n’est pas le livre, le réseau est la « société de la connaissance ». Nous avons toujours disposé d’une distance critique face à ces instruments que sont le livre, la photographie, le film, le disque, etc. Dans tous ces médias, le design souverain de l’esprit, presque comme un but en soi, est absent. Toutes ces techniques étaient trop « lourdes », trop physiques pour permettre une intrusion dans la fascination mentale sophistiquée.

Toute technologie se méfie d’elle-même et de ses pouvoirs. Tout réseau se méfierait-il de lui-même ‘ Quel est le « mauvais usage » du réseau technologique ‘ Le virus informatique ‘ La bombe atomique est-elle un mauvais usage des réacteurs atomiques ‘ Une erreur de programmation, un « 404 not found » sont-ils un mauvais fonctionnement en soi ‘ Ne sont-ils pas inscrits dans la nature de la technologie du réseau ‘

Le WWW comme anti-technologie par excellence, fondée sur un scénario de catastratrophe ontologique : l’extermination de l’Homme de la planète, ce qui n’est pas peu dire. Le Réel détruit est substitué par le Virtuel. En fait, le réseau global s’oppose à toute forme de technologie antérieure, en instituant le contrôle de l’information et des savoirs. L’Information est déjà devenue la nouvelle arme.

Qu’en sera-t-il au juste du réseau d’information universel, de cette fédération symbiotique des réseaux électroniques et du contrôle numérique ‘ C’est ce qui se profile pour le siècle qui s’achève, et celui qui débute, un raccordement total des machines à écrire et à penser avec celles qui servent déjà à parler. Cellulaire (le grand fantasme du moment), Web TV, Network computer, tablettes à écrire numériques, montres et puces intégrées au corps humain, merveilles de la nano-bio-technologie (circuits « électroniques » dans un globule du sang)… Oui, bien sûr, tout cela donne le vertige, et à certains plus qu’à d’autres. Fusion des utilitaires. La matérialité du livre, porteuse de désordre, improductive, inefficace, doit s’effacer au profit de l’accès immatériel et universel, au profit de la dématérialisation en elle-même, de l’image devenue réalité. Après tout, la pensée n’est-elle pas elle-même un réseau neuronal dont on déchiffrera bien les codes un jour.

Pierre Blouin

NOTES

(1) Est-ce aussi un hasard si le noyau de la production « dure » informatique aux USA, et dans le monde, est concentré dans ces États de la Nouvelle-Angleterre ‘

(2) Michel Godet, Demain les crises. Paris, Hachette, 1980, p. 81.

(3) Michel Godet, L’avenir autrement, Paris, Armand Colin, 1991, p. 45.

(4) Barry M. Leiner; Vinton G. Cerf; David D. Clark; Robert E. Kahn; Leonard Kleinrock; Daniel C. Lynch; Jon Postel; Larry G. Roberts; Stephen Wolff;    A Brief History of the Internet. Internet Society, 20 février 1998.

(5) Pierre Lévy et Alain Finkielkraut, « L’impasse et l’échappée », in Cahiers de Médiologie, no. 2, oct. 1996.

(6) Chris Adams, « The 1996 Internet counterrevolution : Power, Information and the Mass Media » in Conférence Inet ’96, Montréal, 25-28 mai 1996.

(7) Il n’est bien sûr pas question de reprendre ici les doléances des bibliothécaires que l’entrée de l’informatique dérange. À l’Université de Montréal, un préposé à l’information de la bibliothèque a répondu à un journaliste du Quartier libre que dans Internet, il n’y avait rien d’universitaire. Ceci est un débat strictement inter-professionnel, qui ne nous intéresse pas ici. Ce n’est pas une position critique intelligente que d’exprimer son inconfort personnel. Nous essayons de provoquer une réflexion sur Internet à partir de notions et de points de vue idéologiques et politiques.

(8) Robert A. Nisbett; The Quest for Community : A Study in the Ethics of Order and Freedom. New York, 1953 (1969, 1990).

(9) Eduardo Talero and Philip Gaudette; Banque Mondiale; Harnessing Information for Development : A Proposal for a World Bank Group Strategy. World Bank, March 1996.

(10) WEINSTEIN, Michael A.; « The Triumph of Abuse Value », CTheory, 3 May 1995.

(11) « Les centres d’appels et les nouvelles tendances », L’Économique, nov. 1997, p. 45.

(12) Arthur KROKER; Michael A. WEINSTEIN; « The Political Economy if Virtual Reality : Pan-Capitalism », CTheory, 15 March 1994.

(13) Michael A. WEINSTEIN; Deena WEINSTEIN;« Net Game – An American Dialogue », Ctheory, 11 July 1996.

(14) Curtis Lang; « WELL Done! Howard Rheingold Talks About Community and Electric Minds », Talk Back, Issue 3,   (s.d.).

(15) Catherine Bertho-Lavenir; « Le facteur national : la politique des réseaux postaux », in Cahiers de Médiologie, no. 3, mai 1997.

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