Comment le savoir dépend du pouvoir qu’on en tire: petits rituels de la pensée Pierre Blouin

Comment le savoir dépend du pouvoir qu’on en tire:
petits rituels de la pensée

Pierre Blouin

« The Greeks talked about the virtues
of  wonder as leading to philosophy.
I think that is innate to humans, probably,
but I think it’s easily channeled or deflected
into lesser forms than philosophy »

Mark Kingwell, philosophe social canadien,
The McGill Daily
, October 25, 2000

S’interroger, explorer, s’émerveiller, innover: quoi de plus humain en effet.  Ce sont là toutes de grandes vertus encouragées par tout système politique ou institutionnel. Changer, certes, parfaire le changement sous toutes ses formes, voilà un grand mot d’ordre qu’on devrait tous suivre, et qu’on ne cesse de nous inciter à suivre.

Par exemple, ce que nous dit un Hubert Reeves devrait nous inciter à changer, jusqu’à nos habitudes et nos croyances les plus profondes: « En cent ans, l’espèce la plus « intelligente » de la planète a fait plus de dommages que le météorite qui est tombé sur la terre il y a 65 millions d’années!(…) En cent ans, nous avons utilisé 50 % du pétrole disponible, brûlé 50 % des forêts, pêché plus vite que le poisson est capable de se reproduire… (…) Je ne suis pas inquiet pour la planète et les insectes, ils s’adaptent bien à la pollution, mais à mon avis, il ne reste une centaine d’années à l’humanité » (Conférence sur la surconsommation et l’environnement, Montréal, 17 octobre 2000).

Cela ne mérite-t-il pas la une de tout journal ? Qu’est-ce qui peut bien faire qu’au contraire, on se prémuniera devant une telle affirmation en la qualifiant d’excessive, de pessimiste, de négative, d’alarmiste ? Comment expliquer que telle autre, comme la suivante, ne l’est pas du tout ?

Dans son livre La grande parade (Plon, 2000), Jean-François Revel nous invite à redécouvrir le sens premier du libéralisme, ou de l’esprit libéral, mais pas en termes de progrès ou de solidarité. La problématique est abordée en termes uniquement économiques. La pensée économique s’y reconfirme d’elle-même. Ce sont les libéraux qui ont instauré la protection économique et sociale des travailleurs (qu’ils ont eux-mêmes créés), ouvrant la voie au syndicalisme (c’est la machine à vapeur qui permet à l’eau de bouillir, et d’actionner librement un piston, et même de réguler son travail par l’intermédiaire d’un mécanisme automatique à inertie, afin qu’elle ne de dérègle pas).

Également, le libéralisme a besoin d’influencer l’opinion publique pour moduler les politiques gouvernementales, donc solidarité et libéralisme ne sont pas incompatibles. Les règles de gouvernement sont les règles économiques, et bien sûr d’une économie de marché optimisée.

Ajoutons donc, sur ce même sujet, que le libéralisme existe de puis 200 ans et qu’on a encore besoin de le justifier, en s’interrogeant sur ses vertus… Certes, dans libéralisme, il y a liberté, et les deux mots ont une racine commune, définissable par l’Histoire, celle du début d’un siècle lui aussi plein de promesses. L’Histoire, c’est aussi celle de la pensée et de ses déviances.

Au début des années 60, John Kennedy croyait que les décisions qu’il allait prendre dans les dix prochains mois de son mandat suivant son discours devant les Nations Unies allait déterminer le sort de l’humanité pour les 10 000 prochaines années. Kennedy avait une idée juste, bien que confuse, de l’impact technologique, du nucléaire notamment. Après ce discours, ce fut son annonce d’une reprise des tests nucléaires en haute atmosphère pour répondre aux Soviétiques. Ce furent des décisions de gestion, et non de choix politique réel, comme plusieurs l’avaient remarqué à l’époque. Un Seymour Melman se permet alors de parler d’une « course à la paix », réalisable selon lui en canalisant la puissance industrielle des États-Unis sur la priorité sociale, tant en politique intérieure qu’extérieure (supporter l’infrastructure des pays en développement), en observant prophétiquement que le bloc soviétique n’a pas les capacités de production nécessaires pour suivre.

Ce beau programme était possible même en continuant par malheur la course aux armements… « The peace race can be started by the US solely on its own decision », écrivait Melman (The Peace Race, Ballantine, 1961). C’était peu après l’époque où Douglas MacArthur proposait de jeter 30 à 40 bombes atomiques sur la Chine pour sceller la frontière avec la Corée par une ceinture de radiations…

Nous sommes comme au temps des Athéniens confrontés à Socrate, disait encore Kingwell: nous sommes incapables d’éliminer la question qu’il soulevait, nous pouvons bien tenter de la trafiquer, de la travestir, en termes individualistes, émotionnels ou autres, mais elle est toujours là. « You know, any society consists of a host of avoidance rituals that people engage in in order to keep themselves from thinking too deeply or too uncomfortably about many of the most important aspects of human life and that’s no less true now that it was 2 500 years ago ».

Ceci, non pas pour quelque raison humaniste ou moraliste, de ce faux humanisme propre aux conservateurs. Le seul motif de notre immobilisme intellectuel est le rapport au Pouvoir qui y est inscrit. En relief ou en creux, c’est-à-dire positivement, parce que notre intérêt y est directement impliqué, ou négativement, parce que notre mental est colonisé par cette pensée qui domine dans tous les discours officiels des médias de masse, et qui est la pensée de Monsieur Tout-le-Monde. Non pas que M. Tout-le-Monde n’a pas le sens critique (on serait surpris de savoir la proportion des populations qui ne pensent pas comme leurs mentors…): mais vu son manque de moyens d’expression et de formation, le commun des mortels se laisse influencer plus facilement par des discours qui rassurent, qui sont proches des Pouvoirs, généralement le discours des experts.  Le discours économiste est un de ceux-là. Cela n’a rien à voir avec l’intelligence individuelle, mais tout à voir avec cette autre intelligence « sociale » façonnée à coups de pubs ou d’idées qu’on n’a qu’à répéter pour qu’elles deviennent dogmes inconscients.

Au fond, nous ne pensons pas parce que cela arrange ceux qui pensent comme nous… Forme ultime de la colonisation mentale, l’esprit du prophète heureux est celui du croyant, qu’il soit religieux ou séculier. Comme le remarquait un scientifique canadien engagé, la croyance centrale aujourd’hui dans le pouvoir de la technologie et de ses experts « bureaucratise et centralise le pouvoir pour les plus puissants. Elle renforce dès lors des structures psychologiques, politiques et économiques manipulatrices, élitistes et agressives » (Fred Knelman, Nuclear Energy, The Unforgiving Technology, Edmonton, Hurtig Publishers, 1976, p. 74). « If anything is more dangerous than technological pessimism, it’s technological optimism » (p. 88), cet optimisme vide fait de mythologies et de méthodologies mystiques, démontre Knelman.

La pensée de ces élites technologiques et bureaucratiques est communale, remarquait Knelman: elle a développé une polémique rationalisée, ce qui lui inspirait l’expression de « conspiracy of the like-minded » (un beau prélude à notre pensée unique de la globalisation). Une autre expression désigne un tel phénomène: pensée de secte, sectaire, qui se passe désormais d’argumentaire pour ne jurer que par sa foi.

Pourquoi critiquerait-on dans ses fondements la Technologie et sa sœur, la mondialisation des productions, alors qu’ils sont notre présent et notre avenir ? Absurde.



©HERMÈS : revue critique, Pierre Blouin
ISSN- 1481-0301
À jour le lundi 13 août 2001

A propos charro1010

Bibliothécaire des Appalaches
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