Compte rencu : Claudine Leleux, Travail ou revenu? Pour un revenu inconditionnel. Paris, Collection Humanités, Les éditions du CERF, 1998. 124 p. (ISBN 2-204-05816-5) par Roger Charland

    Salariat et marché du travail

    Claudine Leleux, Travail ou revenu? Pour un revenu inconditionnel. Paris, Collection Humanités, Éditions du CERF, 1998, 124 p. (ISBN 2-204-05816-5)

    Voici un petit livre fort instructif pour ceux qui n’ont pas suivi l’ensemble du débat européen à propos de l’allocation universelle. On entend par allocation universelle une remise monétaire à l’ensemble des citoyens d’un pays, ceci sans aucune modalité visant la sélection et l’accès à cette allocation. Elle remplace ainsi les allocations «typiques» selon la situation de l’usager. Dans un pays comme le Canada, on peut recevoir des allocations provenant de l’État pour plusieurs raisons. En voici quelques unes: allocations d’assurances emplois; les pensions pour personnes âgés; des allocations conjoncturelles (Miouf; tempête de verglas; bourses du Millénaire); des ressources pour le démarrage d’entreprise; l’aide sociale; les allocations familiale et bien d’autres.

    L’allocation universelle jouerait le rôle de regrouper l’ensemble de ces politiques de l’État providence et de proposer un seul montant d’argent qui répondrait à l’ensemble des besoins des citoyens d’un pays. En somme, on est pas loin de la théorie du revenu minimum garanti qui hante les politiques fédérales et provinciales au Canada depuis plusieurs années. Cette idée de l’allocation universelle n’est pas nouvelle. Elle date de très loin; en fait, elle a presque toujours été en ombrage derrière l’idée de l’État providence.

    Claudine Leleux présente donc cette idée en la situant dans un premier temps dans la conjoncture de la crise de l’État social. Crise du modèle libéral classique, mais aussi impasses du modèle social-démocrate sont les bases objectives du retour à un questionnement plus radical de l’allocation universelle. D’ailleurs pour Leleux, l’État social est une forme de compromis que les sociétés démocratiques se sont données pour pallier à la revendication ouvrière, représenté par les mouvements politiques organisés (anarchisme, communisme, autonomisme), et les tendances plus spontanées comme les grèves générales et ensuite aux revendications propres au mouvement syndical. D’un autre côté, l’État social est une forme d’alternative au capitalisme partisan de l’État minimal et non interventionniste. La fin des «socialismes» et les limites pratiques des «capitalismes» ont entraînés la recherche de nouvelles solutions telle l’allocation universelle.

    Encore là, l’unanimité n’est pas parfaite. Leleux divise en trois les orientations des théoriciens de l’allocation universelle. Il y a dans un premier temps les partisans du « revenu inconditionnel »; les seconds parlent plutôt d’un découplage entre revenu et travail et finalement, le troisième groupe propose le «revenu inconditionnel conditionné». Voici les grandes lignes de ces trois courants théoriques.

    Jean-Marc Ferry, Philippe Van Parijs et Yoland Bresson sont les principaux partisans de la théorie du revenu inconditionnel ou du revenu de citoyenneté, sans obligation de travailler. Chacun arrive à une conclusion commune, mais l’argumentation repose sur des positions de départs très différentes. Dans le cas de Ferry, la crise de répartition de l’État social est le point de départ de la recherche d’une alternative à la situation actuelle. Selon Leleux, pour Ferry, l’allocation universelle est un « nouveau paradigme de la répartition ».   Ainsi « l’allocation universelle vise à articuler les concepts et valeurs de l’apposition républicaine « Liberté, Égalité, Fraternité » et à parfaire le projet inachevé de la modernité en rendant réels ou substantiels des droits formels ». (p. 39) Cette allocation serait donc universelle, elle ne serait pas le résultat d’une situation particulière de l’individu (chômage, aide sociale etc.) mais libre de toute obligation. Il parle alors de population qui formerait une nouveau groupe dans la société: le quaternaire, où les personnes seraient libre de tout travail. Car selon Ferry, les exclus du marché du travail ne le sont pas par choix, ils le sont par raison structurelle: le marché du travail ne peu plus les absorber.

    Quant à Van Parijs, c’est plutôt du côté philosophique qu’il oriente sa position, en adoptant une éthique de l’équité. Van Parijs ne propose pas un montant très important pour cette allocation. Sa position repose sur l’idée suivante: c’est que la collectivité a une dette envers les individus,  il s’agit donc d’une logique des droits-créances, ceci à l’encontre des droits et libertés défendus par Ferry.

    Yoland Bresson parle plutôt d’un revenu d’existence. « Le revenu d’existence auxquels pense Yoland Bresson est le fruit d’un héritage collectif, d’une productivité globale et historique ». (p. 53) L’individu recevrait alors une récompense historique pour l’ensemble des travaux exécutés. En plus de tout cela, Bresson considère que les individus ne doivent pas craindre quelque forme de précarisation que ce soit. La société devrait pallier à toute forme d’exclusion, car elle doit à l’individu le fait même de se définir comme société.

    La seconde orientation que nous résume Leleux est celle du « découplage travail-revenu » propre à Pierre Rosanvallon et à André Gorz. L’opposition de Rosanvallon à l’allocation universelle de Ferry et autres, c’est que le montant alloué est trop faible. Ce revenu est en deçà du revenu minimum professionnel que reçoit le travailleur sur le marché.  Est-il juste de mettre une section de la population d’un pays donnée, dans une situation de pauvreté structurelle? Rosanvallon et Gorz parlent plutôt d’un revenu de réinsertion sociale. Il est important de noter ici, en suivant ces  auteurs, que ce n’est pas par l’exclusion du marché du travail que les individus peuvent accéder à une « vie de citoyen » véritable. Il faut tout faire pour que les exclus reprennent vie dans la société par un travail, donc une réinsertion de l’exclu dans le monde social, par la socialisation. On est ici dans un scénario classique de la social-démocratie traditionnelle. C’est par le travail que l’individu se socialise, donc si l’individu ne travaille pas, il s’exclut, il perd contact avec le monde. Il est intéressant de noter ici que ces théories sont les plus fragiles. Car il faut bien remarquer que les sociétés du monde développé sont de plus en plus des sociétés non productrices d’emplois nouveaux. Ainsi les positions de Rosanvallon et de Gorz demeurent des pétitions de principes difficiles à appliquer de manière concrète. On ne satisfait pas les demandes des exclus en leur donnant du travail, il faut que l’intégration sociale soit réelle et à tout les niveaux de la structure sociale.

    Enfin, le dernier groupe propose une vision fusionnelle des deux premières. Alain Caillé estime, selon Leleux, que nos sociétés n’ont «plus vraiment le choix» et que la seule voie qui s’ouvre à elles est d’« effectuer dans l’ordre politique une mutation symbolique, morale et spirituelle de même ampleur que celle qui a été accomplie en leur temps par les grandes religions universalistes ». (p. 87) Il faut un revenu minimum garanti et universel qui s’accompagnerait d’un repositionnement des individus dans la société. Ce repositionnement vise plus une intégration positive à la société reposant tout autant, sinon plus, sur une intégration sociale qu’économique. C’est pour cela que la simple défense d’une allocation universelle ne serait pas vraiment suffisante… Il faut une intégration complète à la société tant au niveau réel que symbolique.

    Il s’agit d’un livre important pour ceux qui veulent s’initier au débat actuel sur cette question. C’est par la lecture des auteurs discutés que le spécialiste pourra constater la richesse de ce débat, mais aussi ses limites.

    Roger Charland

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Bibliothécaire des Appalaches
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