Compte rendu : Alain Buisine, L’Ange et la Souris, Paris, Zulma, 1997, 122 p. (ISBN 2-84304-018-3) par Pierre Blouin

De la (nécessaire) mythologie en technologie

Alain Buisine, L’Ange et la Souris. Cadeilhan, Éditions Zulma, 1997, 117 p.

 

Voici un livre amusant, à la fois grave et divertissant pour celui qui ne prend pas trop au sérieux la mythologie des réseaux. Ce bref essai polémique d’Alain Buisine, spécialiste de l’étude des écrits épistolaires, tente de répondre à la question : « Y a-t-il une réelle différence entre les adeptes du New Age et ceux de la High Tech ? », et sa réponse est : non. Mais de l’interrogation à cette réponse, on fait un agréable voyage en compagnie d’un auteur humaniste, spirituel et dont les intérêts touchent à la littérature en général ; il a écrit sur Loti, Verlaine, Alain-Fournier, sur les « ciels de Tiepolo », sur le photographe Eugène Atget. Il ne s’agit pas d’une caricature du NirvaNet, comme on peut en trouver dans les revues ou les articles de journaux, mais de quelque chose de beaucoup plus sérieux.

La prose de Buisine est vraiment la bienvenue parmi la production critique actuelle car elle marie les genres et connecte des idées aussi hétérogènes que l’entomologie, l’informatique ou les anges. Et pourtant ! L’idée courante qui veut que l’information fasse un citoyen posé, rationnel, imbu de méthode et science (l’idéal universitaire tel qu’on le trouve dans les articles du journal officiel Forum de l’Université de Montréal), bref, cette belle idée en prend ici pour son rhume. Débutant sur une citation de William Gibson, l’auteur de Neuromancer, « Le cyberespace (…) une hallucination consensuelle (…) une complexité impensable (…) des amas et des constellations de données. Comme les lumières des villes, dans le lointain », le livre nous fait prendre conscience de la nécessaire mythologie enrobant la technologie et son utilisation. Le monde inédit que nos néo-philosophes « hypesters » (vendeurs philosophiques professionnels) sont en train de mettre en place se révèle dans ce bouquin sous un jour inédit lui aussi, et qu’ils auraient intérêt comme tout le monde à regarder en face, au lieu de se cacher la tête dans le sable. La foi dans la technologie serait plus nécessaire qu’on ne le croit pour en consommer, nous dit-on. Un gourou théoricien du soft management, John Kao, invite les cadres à entrer en contact avec leur intuition et à croire au Père Noël pour qu’il descende dans la cheminée. (1) Brian Ferren, quant à lui, est vice-président exécutif, section « technologie créative » chez Disney Imagineering (avec le chercheur en nanotechnologie Marvin Minsky comme nouveau collègue ). Il voit Internet comme la meilleure technologie jamais inventée pour raconter des histoires, comme Coca-Cola en a toujours raconté. Comment imaginer Buisine face à cette réalité de géants ? Il fait plutôt figure d’humaniste, donc de nostalgique, dépassé par les événements… C’est un mésadapté idéologique, telle une technologie déjà obsolète. Or, c’est pour cette raison qu’il n’en est que plus essentiel.

La « magie de l’Internet » à l’oeuvre

Rappelons-nous que les créateurs d’Arpanet se nommaient eux-mêmes des « wizards ». Pour eux, la réalité n’avait rien d’objectif, elle n’était que le construit individuel manipulable et modélisable du Réel. La réalité d’un réseau est assimilable à la pensée magique et simplifiée de toute simulation (2) Pour ce cercle fermé des premiers concepteurs d’internet, la réalité est vécue sur le mode de l’hallucination. Et aussi de la stratégie militaire, comme dans Simnet, un réseau affecté à la simulation en vue de l’entraînement au combat. Un monde abstrait, sans hommes, tel que le désire le totalitarisme achevé, disait Hannah Arendt. Le rêve des New Agers néo-hippies de Silicon Valley dans son état parfait, c’est celui d’un hospice permanent où tous vivent avec des prothèses, mi-anges, mi-androïdes (3) Dans cet univers sans Dieu, sans transcendance, « L’Internet est une métaphore de Dieu » (p. 97), parce qu’il dématérialise tout : temps, espace, géographie, textualité, voire l’image elle-même qui devient un jouet, un objet ultra-manipulable. Reprenant ainsi les notions d’omniprésence et des attributs du divin déjà soulignés par Virilio, Buisine fait état de la « nostalgie sécuritaire et identitaire » des idéologies néo-conservatrices et racistes actuelles, que renforcent les NTI (p. 13). Lorsqu’on voit en effet le commun accord qui unit les progressistes démocrates de Clinton et Gore aux Républicains « révolutionnaires » de Gingrich sur l’investissement dans le virtuel, il y a de quoi s’interroger. Les NTI, nous dit Buisine au départ, instaurent la fausse communication, l’outil comme solution, le moyen comme fin. Les leurres techno-utopiques « s’allient objectivement aux pires régressions psychoreligieuses » (p. 14). Certains sont tentés de voir dans le phénomène des sectes un discours qui ne parvient pas à s’adapter à la technologie et qui conduit vers un obscurantisme dangereux (entendez : qui empêche de bien apprécier les technologies). Ils n’ont pas du tout tort, mais leur analyse se fait du point de vue dominant de la technologie. Le livre de Buisine nous en donne un autre.

Chaque clic de la souris est l’apparition d’un ange, qui disparaît aussitôt, puisque c’est sa nature. « Si les anges et les ordinateurs se répondent, (…) c’est qu’ils entretiennent un même imaginaire de la désincarnation de la communication » (p. 15). le traitement de texte permet de travailler « de plus en plus vite, avec de moins en moins d’erreurs (…) de plus en plus efficace et performant, en somme » (p. 19). Plus commode mais plus productif, c’est le prix à payer. Buisine, écrivain, sent bien le côté médiatique, et même hypermédia, du « word processor » : le texte sur écran est d’abord spectacle. Spectacle de quoi ? Du producteur de texte, du « traitement » de la pensée dans un but de gestion surtout (les attributs du logiciel d’écriture visent d’abord à formatter le texte, par exemple avec des macro-commandes qui insèrent des numéros ou des puces). La diffusion du texte lui devient ainsi consubstantielle (p. 20). Le texte produit ne garde nulle trace du travail qui l’a fait (ratures, corrections, etc.). Il est propre. « Ici, l’achèvement devient originel, court-circuitant le mouvement de la pensée » ( p. 22).

Certes, les petits malins décèleront ici une contradiction flagrante : l’auteur dénonce un outil qui enterre la mémoire, qui rend la communication fantômatique, et il s’en sert précisément pour produire ce texte… De grâce, ne réduisons pas de la sorte une réalité bien plus complexe. Le seul but d’une telle réponse qu’on nous sort chaque jour est de taire tout discours critique par la culpabilité (qu’on crée avec soin) de ceux qui le produisent. À la limite, le discours critique est paranoïaque parce qu’il est simplement autre, différent… Buisine utilise le traitement de texte comme outil, point, et ne s’en fait pas du tout le propagateur. Il essaie de nous faire comprendre que la technologie possède sa propre idéologie, et que cette dernière l’emporte finalement sur le contenu produit. Elle modèle même ce contenu. Curieusement, c’est à peu près ce que disait Pierre Lévy dans son livre « Les technologies de l’intelligence », écrit en 1990, avant l’avènement du cyberespace. L’usage est déjà inscrit dans la technologie, soutenait-il, la technologie n’est pas neutre, sans réaliser la vraie portée de son discours.

Échapper à la pesanteur dans un autre espace

À la cathédrale d’Amiens, on procède à la restauration des sculptures d’anges du XIIIième siècle. Ces anges sont paysans, lourdauds, attachés à la terre. Leur humanité et les couleurs criantes qui les ornaient au Moyen Âge, choquent : on a voulu les blanchir. Tant pis pour les touristes du son et lumière, ces anges doivent être neutres et purs, comme la technologie, hygiéniques comme elle. On a donc préféré à la polychromie médiévale, trop empreinte de paganisme, de communauté populaire, un doux pastel, comme sur un de ces dépliants produits avec fondus et couleurs douces, ou sur un écran Internet.

Les anges reviennent, nous dit l’auteur, mais ce sont ceux de la peinture baroque et classique. Ce sont de doux angelots. Ainsi la candeur et le charlatanisme du Nouvel Âge prolifèrent avec une série de guides, de coffrets et de livres. Par exemple, un film récent, La Cité des Anges, avec Nicolas Cage et Meg Ryan, marie la ville des anges (Los Angeles) à une version remake d’un film de Wim Wenders, opération typique de reprise culturelle propre à l’idéologie du redoublement virtuel. On traduit dans la culture universelle hollywoodienne les autres cultures de la Terre, et cette transcription est toujours sur le mode « lyrique, romantique », angélique. « Un ange musclé revient sur terre parce qu’il est amoureux d’une blonde bibliothécaire. Remake peroxydé et affadi des Ailes du désir de Wenders » (Voir, 30 avril-7 mai 1998). Comme toute production bien faite, le film a son site Internet (http://www.city-of-angels.com). Dans Titanic, tous les critiques ont souligné le caractère angélique du héros masculin, Jack, qui sauve le personnage féminin en disparaissant dans la catastrophe…

L’ange nous délivre de notre solitude existentielle, à la façon des anges de l’informatique qui « ne sont plus ceux de la fin du XIXième siècle, encore anthropomorphes, ceux du symbolisme »(p. 34), mais ceux des flux informatiques et éthérés. « En ce sens, l’ange n’est que la souris du pauvre (…) la souris [n’étant] tout au plus que l’ange du riche. New Age versus Multimédia » (p. 35).

La communication rédemptrice

« Michel Serres, dans La légende des anges, va célébrer la messagerie généralisée, la médiatisation globale » (idem), en l’enrobant d’un vernis intellectuel, ce vernis qui manque aux ateliers énergétiques des chakras, au comment les harmoniser, à la « guérison spirituelle angélique », à l’élimination des mémoires karmiques, à tout travail d’exorcisation accessible (moyennant paiement) aux gens seuls, esseulés, nous tous dans le monde actuel. « Nous travaillons à la manière des anges », dit Serres (p. 36). « En dernière instance, la communication est elle-même cathartique (…) Tout le livre [de Serres] qui angélise notre modernité, ne cesse d’être plongé dans une euphorie quelque peu béate et niaise sans jamais se demander si la transmission généralisée produisant une entropique indifférenciation n’efface pas, n’annule pas les messages en tant que tels » (p. 37).

Les révolutionnaires de 1789 ont lié la communication au progrès de l’organisation communautaire, sans doute dans la meilleure volonté que leur époque leur inspirait. Mais aujourd’hui la communication rédemptrice est une idéologie qui mythifie, qui tient d’un « discours néo-chrétien de la solidarité » (p. 38). La vélocité des communications ne réduit pas les distances sociales (p. 39). La communication comme fin en soi constitue un antidote bon marché aux ravages économiques et politiques du néo-libéralisme actuel. À Parthenay, « première ville numérisée de France, située en Poitou, le maire socialiste (après avoir lu Pierre Lévy ?) a décidé de faire de ses citoyens des « acteurs créatifs de la ville », en « associant les compétences » (p. 40), à tout le moins pour développer quelques contrats ou emplois de service. Même les communistes français croient aux « échanges non-marchands » du cyberespace ! (p. 42).

Un monde de fourmis

Un sénateur RPR exprime bien la vertu première du cyberespace : « (…) un facteur de cohésion très important pour les populations » (idem). « Une grande société cybernétique auto-régulée, comme les abeilles dans la ruche ou les fourmis dans la fourmilière » (p. 43) représente alors le fantasme final. Bien que toujours dénié par Lévy dans son projet d’intelligence collective, il est difficile de ne pas y voir l’aboutissement logique d’une société inter-connectée à l’extrême. Plusieurs pages sont consacrées au livre de Bernard Werber, La révolution des fourmis, dans lequel on compare l’univers du WWW à celui des fourmis, et trouve dans cette dernière une sorte de modèle anarcho-libertaire qui célèbre la réussite de la collectivité en laissant « chacun libre d’entreprendre ce qui lui passe par la tête » (p. 45). Une telle vision marie diverses idéologies, dont l’écologie, la non-violence, la nostalgie hippie et la gauchisme sentimentaliste. Des structures légères, connectées, démontables, recomposables : « capitalisme et cybernétique harmonieusement complémentaires » (idem). Quant à Joël de Rosnay, poursuit Buisine dans sa revue d’auteurs, il nous parle franchement de « l’intelligence collective des fourmis [qui] résulte de l’interaction de myriades d’individus répondant à des règles simples » (p. 48). C’est le prototype du réseau neuronal, dont le WWW constitue la genèse. L’homme symbiotique de la nanotechnologie disposera d’une relation directe entre son cerveau et ce qu’on appelle aujourd’hui un ordinateur (p. 50). « Par définition, le réseau ne tolèrera aucune extériorité » (idem).

La lecture angélique

Enfin, au chapitre de l’impact des réseaux sur la lecture, Buisine constate que les adultes de la classe cultivée et médiatique d’aujourd’hui sont les plus incultes de l’histoire. (p. 52). Ils sont l’apothéose de la dictature de la curiosité superficielle, d’une « esthétique de la surprise (…) qui masque mal une sous-culture de l’ennui » (p. 54). Puis, après un mot sur les drogués de l’Internet, ces tribus de News Groups et de chatters qui pensent tous pareillement, qui font de la « communication angélique » avec des « émoticons », l’auteur nous entretient du caractère mortuaire de l’objectivation de la techno-science qui s’oppose à la richesse d’une pensée symbolique et profonde, nuancée.

Quant à la paradoxale socialité du WWW, elle ressemble à « un fantasme paranoïaque d’une totale transparence du monde » et de son contrôle (p. 71), par une une instance gestionnaire, que ce soit le FBI, le gouvernement ou le système de grande entreprise. Dans le nouveau savoir au service de cette société, « la géographie [et] l’histoire apparaîtront bientôt comme un savoir totalement obsolète et inutile » (p. 73). Pierre Lévy et les philosophes du digital exhortent d’ailleurs à penser en termes autres que ceux reliés à un contexte géographique. Si tout devient quantifié, l’altérité est perdue (p. 74). L’Entropie pâteuse est celle du temps réel qui efface la mémoire.

L’équivalence des savoirs

Buisine termine en commentant quelques oeuvres littéraires à succès, dont un roman à saveur ésotérique de Paulo Coelho, L’Alchimiste, récit initiatique où tout est animiste, tout a lieu comme dans un grand hypertexte, dans un univers mou et interactif. L’autre ouvrage à succès est Le Pendule de Foucault, d’Umberto Eco, auteur déjà renommé pour ses performances encyclopédiques (Le Nom de la Rose). Son roman joue habilement du thème « ésotérisme versus informatique », mais de manière ambigüe (p. 87). Salman Rushdie trouvait le livre « obèse » (idem). « Cette attitude ne s’appelle plus curiosité intellectuelle, mais synchrétisme », soulignait Rushdie (p. 92). Un autre critique a comparé le roman à un jeu vidéo (p. 94). Eco a écrit là un livre « qui sent vraiment son ordinateur », remarque Buisine ; il a greffé à l’infini du texte dans le texte, c’est un chef-d’œuvre de copier-coller.

Un autre titre à mentionner : Les dialogues avec l’ange, de Gitta Malasz, publiés en 1976, préfacés par Yehudi Menuhin, et republiés en 1990. « Dans le New Age, tout, absolument tout (savoirs positifs, scientifiques, sciences humaines, traditions religieuses) entre en correspondance, en connexion » (p. 107). On assiste à une équivalence générale des savoirs qui tend vers la quantification de ces savoirs en compétences et en habiletés propres à réussir sa vie ou à exceller dans celle de l’organisation (cf. Drucker). La société du savoir, c’est aussi cela. La mise en réseau des savoirs et des connaissances (confondus ensemble), ainsi que des croyances, est devenue la condition même de notre existence. Leur gestion implique l’interactivité. Alain Buisine nous expose bien modestement ce qu’est la culture de masse actuelle, avec la technologie comme paradigme et comme environnement qui façonne cette culture. La culture comme grand cirque multi-médias, où tout est culturellement réalisable (Titanic est un grand film d’amour). En même temps, il nous demande vers quelle direction va l’économie marchande de la représentation dans le contexte du virtuel, et ce qui peut encore la contrer. En ce sens, il esquisse une réponse parmi d’autres : l’art, évocateur de « l’absence, qui n’a strictement rien à voir avec le virtuel « et qui est » un vecteur beaucoup plus puissant que le visible » (p. 113). « En vérité, il devient de plus en plus essentiel de produire de l’intransmissible (…) ou si vous voulez, de l’incarné, le contraire même de l’immatérialité angélique » (p. 114, c’est moi qui souligne).

Pierre Blouin


NOTES:

(1) Robert Dutrisac « Pensée magique et management soft », Le Devoir, 4 avril 1998

(2) Fred Hapwood, « Simnet : William Gibson Didn’t Invent Cyberspace, Air Force Captain Jack Thorpe Did », Wired, Vol. 5, no 4, April 1997).  [ http://www.wired.com/wired/5.04/marinedoom/ff_simnet.html ]

(3) Michael et Deena Weinstein, « Net Game-An American Dialogue », [ http://www.ctheory.com ]

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Bibliothécaire des Appalaches
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