Compte rendu : André Pratte, Les oiseaux de malheur, essai sur les médias d’aujourd’hui, Montréal, VLB Éditeur, 2000. 244 pages. Pierre Blouin

L’analyse libérale de la production de l’information

Pierre Blouin

Les oiseaux de malheur, essai sur les médias d’aujourd’hui, par André Pratte. Montréal, VLB Éditeur, 2000. 244 pages.

Voilà un livre qui a été fort célébré à sa sortie et qui a même passé, pour l’auteur de ces lignes, pour un essai critique et lucide, voire transgresseur, sur les mythes de l’information et sa production. L’auteur, ancien journaliste à La Presse et maintenant éditorialiste en chef au même quotidien, s’y penche sur les problèmes et les malaises du journalisme contemporain au Québec, à la lumière de l’éthique professionnelle et de la conscience morale. Il observe de nombreux cas, surtout dans les domaines de la télévision et de la radio, touchant aux « abus » démagogiques ( les Arthur, Lapierre, Proulx, etc. ). Ces tribunaux populaires, dénoncés par toute la profession et le public en général, sont la nouvelle formule générale des médias parlés, où l’animateur discourt sur tout et rien sans rien connaître, sans rien approfondir. Pratte expose d’abord ces exemples, en long et en large, décrivant dans le détail ces trop nombreuses et déplorables « malversations » d’un système d’information censé être foncièrement intègre, libre et ouvert d’esprit, un système supposé être au service de l’intelligence et non pas de celui de l’« infotainment ».

Partant du précepte que « la pensée est, par définition, subversive », qu’elle doit commencer par démonter les « idées reçues », et qu’elle doit ensuite démontrer, (p. 24), l’auteur, citant ici Bourdieu, ne tient tout à fait son pari. La principale idée reçue qu’il ne démonte pas, et qu’il contribue à justifier par son livre, est celle de l’information marchande, et de l’information marchandise. La structure de la production corporative de l’information n’y est pas remise en question, seulement ses excès, ses débordements. Il appartient au seul journaliste, armé de son sens de l’éthique et de sa volonté, de remettre les choses en place. Le titre même de l’essai nous situe dans la perspective qu’il adopte: les journalistes sont des « oiseaux de malheur » par qui tout peut arriver, et qui détiennent à eux seuls la clé du problème des mass médias.

Pourtant, des interrogations parcourent comme en filigrane le texte : et si le problème, c’était la façon globale de produire l’information ? « Le fossé ne cesse de s’élargir entre le journalisme que nous faisons et celui que nous voudrions pratiquer. Nous aimerions enquêter, révéler, renseigner, éduquer, nuancer » ( p. 13 ). Nous ne pouvons plus « ennoblir l’être humain », nous succombons aux désirs des masses pour le sensationnalisme. Mais qui DÉCIDE donc pour les journalistes ? Qui façonne et entretient ce désir de vedettariat et de spectaculaire chez ces « masses » essentiellement visées comme consommatrices de nouvelles et de faits divers, c’est-à-dire tous isolés les uns des autres ?

En ce sens, le livre est une longue ( parfois trop longue ) complainte sur les travers, les incidents, les perversions des animateurs des mass médias ( en fait, la partie la plus visible de l’iceberg et la plus facilement vilipendable ). On fait allusion au système de production comme à un vice, à une nécessité à contourner, dont il faut s’accommoder, mais jamais comme à un mode précis, économique et idéologique, de production majeure du savoir dans la société. Par exemple, « Les responsables de chaînes de télévision, souligne l’auteur, sont conscients de risques de la formule [de l’information continue], et cherchent des moyens de la pallier » ( p. 111 ). CNN aurait fait preuve de prudence en acceptant la lenteur, l’attente, le délai avant d’annoncer une primeur. Mais alors, pourquoi la télévision en direct, les reporters dépêchés sur place à grands coûts et le concept même d’information en continu, instantanée, s’il faut attendre et vérifier le scoop avant de l’annoncer ? Qui est réellement prêt à sacrifier à la logique de compétitivité liée à l’exclusivité ?

Pour Raymond St-Pierre de RDI, « ce sont les dangers d’un nouvel outil, c’est pas plus grave que ça » ( p. 112 ). Citant Dominique Wolton, Neil Postman, Alfred Murrow et d’autres dont il accommode les extraits à son analyse restreinte des MANIFESTATIONS de l’information, Pratte fustige les excès du système actuel en exaltant les mythes déjà institués du journaliste héros, genre Bernstein et Woodward, ( en ignorant que ces derniers s’étaient également butés à l’hostilité des grands médias corporatifs ). Pratte chante encore une fois le mythe du journaliste croisé de la liberté. Cadrant bien dans la philosophie des institutions professionnelles, et des écoles de journalisme, ses idées réformatrices, appuyées par les démonstrations traditionnelles fondées sur l’analyse statistique, sur l’approche empirique, font largement appel à la foi du lecteur moyen, qui est elle-même formée par les médias et leur propre forme de discours sur eux-mêmes… La « façon de faire » des démagogues radiophoniques, par exemple, a donné un style, a suscité des attentes dont on semble devoir être désormais prisonniers. La dictature de l’opinion, selon l’auteur, n’aurait aucune racine dans le régime social et idéologique qui régit les médias : elle n’est que le fait de gueulards qui sont comme des corneilles sur des arbres morts ( p. 20 ; la métaphore aviaire qui traverse le livre joue de façon amusante à faire accepter la déviation sur la cible secondaire, humaniste ).

En fait, justement, ce qu’il faudrait dire de l’opinion, c’est qu’elle agit à la façon de l’argent : c’est une idée qui n’a pas d’odeur, pas de substance, qui ne repose sur rien d’autre que la subjectivité ultra malléable de celui qui l’émet. L’opinion circule comme l’argent, elle est une monnaie d’échange pour un savoir à bon marché. C’est bien d’avoir une opinion, mais il est essentiel de la fonder sur la réflexion, ce qui n’est pas le cas de l’opinion de masse. En instaurant une circulation sans arrêt d’opinions, on empêche celle des IDÉES, des analyses, celle des éléments de la pensée qui demandent du temps, un arrêt, un autre mode de production du savoir. En fin de compte, l’opinion est assimilée à du savoir sans importance, à la subjectivité ( qui peut être soit négligeable, soit subversive ), et c’est pourquoi elle doit circuler sans cesse. Peut-être précisément ne constitue-t-elle pas une dictature, mais bien le paratonnerre, la soupape de sûreté de la société fondée sur la profusion de l’information, d’une information factuelle et empirique, rationnelle et commercialisable. Les véritables idées, celles dites « reçues », règnent sans partage, et les foisonnements d’opinions, alimentées aux tribunaux populistes, ne viennent que les confirmer ou les menacer symboliquement.

Les animateurs démagogues ne sont que des instruments. Tout comme les journalistes, ils ne font que ce qu’on leur dit de faire. Ils ne sont pas le problème, mais l’effet du problème. Tous les intervenants de l’information peuvent sûrement être créatifs, mais à l’intérieur de balises nettement définies par des concepts comme celui de l’attention ou de l’intérêt général, ou encore le « human interest » ( cf. Michael Darnell, vice-président de Fox Channel, à propos de l’émission d’affaires publiques Face to Face : « Votre but est d’avoir des conflits, d’attirer des téléspectateurs ! », p. 201 ). La seule cause que l’auteur identifie est la « culture médiatique traditionnelle », qui n’est issue de nulle part, sinon de la pratique journalistique, qui est dans la tête de ceux qui font l’information, ( mais qui au juste ? ), et qu’il s’agit simplement de changer, non pas en touchant aux institutions de l’information, mais en modifiant par l’intérieur la philosophie des employés, journalistes comme secrétaires … Un exemple des balises posées au journalisme classique qui se veut « d’enquête » et que Pratte aurait pu mentionner : la série d’articles de deux journalistes du Cincinatti Enquirer sur les pratiques de Chiquita, dont le journal s’est dissocié, qu’il a même retirés avec ses excuses à Chiquita et un « dédommagement « de 10 millions $ US…

On ne trouvera donc rien sur la presse alternative et indépendante dans le livre, rien non plus sur la concentration de la propriété de la presse, sinon une brève allusion, la seule de tout le livre, en page 82, sur le traitement du film Eyes Wide Shut, de Warner Brothers, qui appartient à Time Warner et son magazine Time. On a l’impression finalement que l’auteur lui-même nous entraîne dans le potinage, avec une respectabilité professionnelle, tant il veut illustrer ses propos sans les relier à une considération des fondements de base d’un système qu’il se contente de traiter comme d’un phénomène naturel. Pour lui, l’information nombrilisée, locale et localisée à l’individu n’est pas le fait d’une idéologie qui modèle le médium de masse, qui est un véhicule commercial et corporatif dans ses origines et dans ses raisons d’être ; ce traitement de l’information fondé sur l’émotivité déconnectée de la compréhension intellectuelle est, en dernière instance, due à l’exploitation de l’appétit du public… « Nous radotons, écrit l’auteur. Moulés par une culture qui nous dicte ce qu’est une nouvelle et comment on doit la couvrir [mais pourquoi ne pas fouiller cette « culture » et sa fabrication ?], prisonniers de nos vieilles habitudes et de nos vieux réflexes, nous répétons toujours les mêmes choses (…) après un certain nombre d’années, plusieurs d’entre nous deviennent cyniques et blasés [bienvenue aux nouveaux diplômés de la profession !] ( p. 184 ). Quel constant éloquent de celui qui admet aussi que la plupart des journalistes ne flattent que les préjugés des gens ! Cynisme calculé, lucide, ou bien résignation totale devant la « réalité » ? À nous de le deviner.

En fait, l’auteur fait passer pour phénomène culturel ce qui est une convergence d’impératifs économiques et politiques : le journal qui est lui-même une entreprise privée ne peut explorer différemment la réalité sous toutes ses composantes. On n’a qu’à considérer la télévision publique en relation avec la télévision privée : à mandats différents, contenus et traitements différents, et surtout , LIBERTÉS différentes. Il est vrai que Radio-Canada est porté à la commercialisation comme toutes les chaînes publiques du monde par les temps durs qui courent, mais il jouit intrinsèquement d’une forme de liberté de la presse que tous les pouvoirs lui reconnaissent bien. Non seulement le journal commercial appartient à l’entreprise corporative et épouse ses bases idéologiques, mais la plupart de ses acteurs de premier plan et décideurs ont des liens intimes avec des entreprises de relations publiques ou de conseil en communication. Par exemple, un éditorialiste devient directeur des relations publiques du cabinet-conseil X, ou bien M. Z, du cabinet W, devient éditorialiste… Ou bien encore, le journaliste A devient conseiller politique, cas très fréquent, surtout lorsqu’on connaît les relations plus qu’incestueuses et fraternelles entre reporters politiques et politiciens ( ils voyagent ensemble, etc. ). Il n’est pas besoin de mentionner de cas concrets, La Presse et la presse québécoise en regorgent assez.

Dans le système actuel, quel journaliste va pouvoir se permettre de « passer quelques jours à la bibliothèque – oui, oui, à la bibliothèque ! – ou quelques heures sur Internet pour s’informer de ce qui se passe ailleurs dans le monde ? » (p. 218 ). Pratte admet-il que les journalistes ne font même pas cet acte élémentaire de s’informer eux-mêmes ? ( Rappelons ici cette remarque sarcastique parue dans le non moins sarcastique Couac!, Vo. 4 , no 8, Mai 2001: « Le Sommet des Amériques a forcé des tas de journalistes à essayer de comprendre ce qu’est la mondialisation de l’économie. Jusque là, le métier pouvait facilement s’exercer sans ça ». ).

Les médias qui peuvent se permettre un recul critique significatif sont aujourd’hui, plus que jamais, les médias alternatifs ( à ne pas confondre avec médias marginaux, bien qu’ils soient condamnés à une marginalité commerciale ). Ces médias n’ont pas de « copie » à vendre ni de critères publicitaires à satisfaire.

Finalement, l’auteur professe son credo en une réforme à la pièce: « Le contexte social, économique et culturel empêche de rêver à une révolution du journalisme. Mais nous pouvons, nous devons croire en la possibilité d’une réforme (…) au niveau de chaque entreprise (…) Ce changement doit commencer en chacun de nous, par une remise en question profonde de nos valeurs et de nos façons de faire (…) » ( p. 227 ). Il donne en exemple le Christian Science Monitor, un journal effectivement différent suivant les occasions, qui relève d’une Église et louangé de Prix Pulitzer. Cependant, les exemples de traitement de l’information qu’on y trouve se réduisent à la logique des grands médias, à l’image de cette publicité que le journal a fait paraître dans certains magazines en 1999, censée présenter son souci d’exactitude, d’équilibre, de mise en contexte, de recherche des causes : un graphique et un texte d’une parution du journal montrent une baisse du nombre d’attentats terroristes depuis 20 ans, contrairement à ce qu’on ferait croire aux Américains. Voilà qui peut les rassurer ( n’est-ce pas le rôle de l’information objective ? ). Pour la compréhension du terrorisme, on repassera.

Une lettre de Claude Ryan a beaucoup marqué l’auteur. L’ancien éditorialiste du Devoir lui écrivait en réponse à une question : comment concilier qualité et vaste auditoire ? Ryan lui répond ( c’est sûrement la pièce la plus substantielle et intéressante du livre, pp . 210-213 ) : « L’action de la quasi-totalité des médias s’exerce aujourd’hui et doit s’exercer dans un contexte de libre entreprise » ( p. 210 ). En dehors de ce modèle, il n’en existe qu’un seul autre, socialiste, et dans lequel l’État exerce une influence trop grande. Donc, il suffit de faire confiance au marché et d’en corriger les abus, par une intervention étatique dosée, ou par les agents de l’entreprise de presse. Le plus intéressant est cette conclusion sur une troisième approche qui préconise un type de publication qui se démarquerait du modèle général « sans toutefois s’inscrire en dehors des règles fondamentales qui caractérisent notre régime » ( p. 213 ). Il cite en exemple les organes religieux, syndicaux, de partis politiques, ou à vocation culturelle, ou encore le Public Broadcasting System ( PBS ) aux États-Unis qui se maintient ( Dieu merci, et c’est tant mieux comme cela ) « grâce à l’appui relativement modeste des pouvoirs publics » et à des campagnes de financement « auprès des auditeurs de chaque station ».

Telle est la conception que partage l’auteur quant à la différence dans ce merveilleux ( mais parfois déprimant ) univers mass-médiatique, une affaire d’ajustements. Heureusement, tout comme Ryan, il mise aussi sur l’intelligence des acteurs du système ­ mais quelle place est réservée à cette intelligence dans un système d’exploitation non-intelligent ? Affaire de compromis, encore et toujours, qui fonctionne avec des instants de bonheur, voire de gloire momentanée ( il y a toujours des outsiders qui peuvent être intégrés sans encombre, comme Naomi Klein au Globe and Mail ). Mais le compromis est toujours présent. Il faut avoir la permission, l’imprimatur du plus fort, de celui qui détient les commandes de l’information, et qui a toujours le dernier mot.

Pierre Blouin

À consulter sur le fonctionnement réel des médias :

« The US Media : A Critical Component of the Conspiracy Against Democratic Rights », par David Walsh. Une série de 4 articles sur le World Socialist Web Site. Où on verra qu’il ne s’agit pas tout à fait d’une notion psychotique de la conspiration… Aux États-Unis actuellement, nous dit l’auteur, « The intellectual pollution represented by nine-tenths of US television, newspaper and radio journalism is a significant social phenomenon. »

Dates des parutions : 5 décembre, 7 décembre, 16 et 19 décembre 2000.

www.wsws.org/articles/2000/dec2000/med-d05_prn.shtml

/med2-d07
/med3-d16
/med4-d19

Le site Fairness and Accuracy in the Media analyse régulièrement les contenus des grands médias et en démontre les conceptions et contradictions, principalement en rapport avec les manœuvres du pouvoir américain dans la manipulation de l’opinion publique. Fascinant !

www.fair.org


 

 


 

© Tous droits réservés, Roger Charland
À jour le 4 avril 2001
Hermès : revue critique

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Bibliothécaire des Appalaches
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