Compte rendu : Arnold Pacey, The culture of technology, Cambridge, MIT Press,1983, 210 p. par Pierre Blouin

Repenser la pratique technologique

Arnold Pacey

The Culture of Technology. Cambridge, Mass. : MIT Press, 1983, 210 p.

Voici l’ouvrage d’un ingénieur anglais ayant écrit sur l’histoire des technologies et sur les politiques technologiques et qui s’est intéressé aussi aux applications technologiques dans le Tiers-Monde  nutrition, santé, entretien de pompes sanitaires). L’intérêt de ce livre est double : il nous permet de comprendre la pratique de la technologie et amorçait en son temps une réflexion sur la neutralité de la technologie qui n’a pas fini de faire des petits.

La réflexion de Pacey s’articule autour d’une interprétation pratique et scientifique de la technologie. Il ne remet pas en question la technologie dans ses expressions mythologiques, par exemple. Pour lui, la technologie est un outil qu’il s’agit d’adapter aux besoins réels de l’Homme. L’essentiel de sa conception est centré sur la simplicité de cet outil, en opposition à une virtuosité qui résulte d’un détournement de l’outil innocent et convivial par des groupes précis en vue d’intérêts qui n’ont rien à voir avec l’utilité réelle de la technique.

La page de garde du volume présente la critique du New York Times Book Review, disant du livre qu’il est une « calm and thoughtful study, without a shred of rancor or self-righteousness », faisant allusion aux examens philosophiques plus poussés sur le sujet qui donnent l’impression aux non initiés dans ce domaine de réflexion que la critique des fondements de la technologie est négative en soi, ou bien encore qu’elle donne raison sans raison à celui qui la fait. Or, précisément, ce n’est pas d’une approche philosophique qu’il s’agit dans ce livre, mais bien d’une réflexion sur la culture technologique faite par un praticien—ce qui n’exclut bien entendu aucun élément philosophique, bien au contraire. Pacey s’attarde surtout aux valeurs rattachées à la technologie, et son analyse concerne par conséquent davantage le niveau éthique et moral de l’application technologique. En ce sens, son livre peut être lu comme un début d’approche des prémisses philosophiques de la technologie. Il nous apporte une connaissance complémentaire et essentielle qui échappe parfois aux dissertations les plus aigües, aux Ellul, aux Virilio et aux Sfez, par exemple, lesquelles se préoccupent d’abord de l’aspect conceptuel et phénoménologique de la technologie. Nous allons voir que les deux approches peuvent aussi se rejoindre d’une certaine façon. On pourra voir que finalement, le livre de Pacey, si l’on en pousse les conclusions, pose les jalons d’une philosophie de la technologie, et particulièrement de la TI (technologie de l’information), laquelle était naissante à l’époque de la parution de l’ouvrage.

Pour ce faire, nous allons suivre, chapitre par chapitre, le déroulement de l’analyse.

Pratique et culture de la technologie

Les activités humaines entourant la technologie ne la rendent pas neutre. Au départ, donc, Pacey se démarque de ceux qui considèrent, à la base de la technologie, une mentalité propre, une attitude, une idéologie de base. Mais tout comme eux, cependant, il reconnaît la confusion des sens donnés au mot « technologie ». Il distingue trois aspects fondamentaux de la technologie (tableau, p. 49) :

  • Organisationnel (activités des techniciens, des designers, des décideurs)
  • Technique (compétences, innovations)
  • Culturel (idées, valeurs).

Or, la technologie, dit Pacey, est confondue avec son seul aspect technique. En ce sens, il nous rappelle que la technologie est aussi un discours et une pratique. Les exemples de la motoneige chez les Inuits et de la pompe à eau en Afrique illustrent ses propos, en démontrant les présupposés culturels qui peuvent limiter la créativité des concepteurs. « Part of the aim of this book, précise-t-il, is to strip away some of the attitudes that restrict our view of the technology » (p. 8).

Ces exemples sont ceux de l’outil technique, conception qui oriente le cours de la pensée de l’auteur. La techno-science, par exemple, est encore considérée comme un « trip » de virtuoses, une affaire de fantasmes d’ingénieurs qui conçoivent des supersoniques ou des monuments somptuaires qui ne répondent plus aux besoins réels des gens. Pacey pointera alors les jeux de pouvoir politique commandant la foi en l’impératif technologique.

Les croyances envers le Progrès

L’idée de Progrès se manipule aisément par les méthodologie et les analyses incomplètes. Ce chapitre se distingue par son analyse remarquable des représentations statistiques du progrès (il en donne des exemples éloquents dans le domaine de la production agricole). Ces représentations courantes et dominantes restreignent la vision des choses à une seule dimension et à une vision linéaire (pp. 14-15), laquelle fait fi, entre autres, des coûts humains et environnementaux. Dans le même ordre d’idées, l’auteur explique que ce n’est pas la machine à vapeur de Watt qui a permis la Révolution industrielle (idée bien reçue s’il en est), mais plutôt l’organisation du travail en usine, qui induit une discipline de l’ouvrier qui elle seule rend pensable l’usage de la machine à vapeur.

Ce sont donc des rapports socio-économiques de pouvoir qui règlent la technique industrielle. Croire le contraire fait l’affaire de ceux qui ne veulent pas mettre au jour les fondements de l’ordre politique des choses, et qui comptent sur l’explication mécaniste des phénomènes et de leur développement pour produire un savoir simple, facile à assimiler et inoffensif dans l’ordre des idées et des consciences.

L’automatisation (des tours à bois ou à métal en usine comme des machines à coudre) effectue un déplacement du jugement de l’opérateur ; ce dernier surveille au lieu d’exercer un savoir-faire musculaire ou manuel ( p. 21). La mécanisation rend la machine informatrice de sa propre activité, alors que c’est l’homme qui informait l’outil auparavant. Ainsi dans notre siècle, la télévision, rendue possible par l’idée de la distraction de masse comme principe, constitue la première forme d’information technologique, dont le propos est de former à la consommation technologique de masse et industrialisée. Elle marque aussi la fin d’une forme d’information à échelle humaine et locale, maîtrisée par l’« utilisateur » qui faisait partie d’une société non axée sur la consommation à grande échelle.

La première révolution industrielle (début 19ème siècle)n’était en aucune façon de nature technologique, soutient Pacey, en accord avec Harry Braverman (p. 23). Elle n’a pas changé la nature de nombreux processus, mais elle a fait disparaître la composante artisanale (« craftsmanship ») du travail pour imposer la gouverne d’un processus managérial qui semble se compléter de nos jours avec l’automation.

Le progrès d’une technique (et non pas de la technologie) évolue en fait fort peu dans le temps. Des techniques anciennes restent valables et efficaces depuis des millénaires, par exemple l’écriture. Témoin éloquent de cette permanence, la roue, qui n’a été qu’adaptée au cours des âges. Ainsi, cette découverte sur une momie du Musée Redpath de l’Université McGill de Montréal : un spécialiste, le Dr. Patrick Horne, de l’hôpital St-Luc, y a relevé une dent soignée pour une carie selon une technique assez proche de celle utilisée aujourd’hui. La momie date de 1 500 ans avant Jésus-Christ.

Une vision linéaire du « progrès » de techniques de base encourage un faux optimisme tout comme un pessimisme désespérant, et cache les ambigüités liées au changement technologique, montre Pacey. Elle confirme une rationalité hégémonique de cette évolution (p. 24). « (…) Conventional beliefs serve a political purpose. When people think that the development of the technology follows a smooth path of advance predetermined by the logic of science and technique, they are more willing to accept the advice of « experts »  and less likely to expect public participation in decisions about technology policy » (p. 26).

Toute innovation technologique a une relation au politique : elle reflète des choix, des orientations, des opportunités économiques. Prenons garde aux graphiques, aux statistiques, à la passion des faits précis, nous dit Pacey, car tous risquent de nous aveugler sur les causes et les enjeux réels de l’évolution technologique en restreignant notre vision des choses.

La culture de l’expertise

La technologie intermédiaire (« halfway technology ») est fort séduisante, très populaire mais trop facile, explique Pacey. Elle résout temporairement des problèmes à moitié compris (il donne comme exemple les transplantations d’organes, qui sont l’expression d’une moindre attention accordée à la médecine préventive ou traditionnelle, qui obligent le bénéficiaire à une dépendance à des médications, voire à des interventions techniques ultérieures). Plus prosaïquement, les problématiques liées aux pénuries alimentaires et à l’énergie peuvent être abordées de la même façon par l’expert qui les réduit à des questions techniques. La course aux armements a témoigné de la même façon de considérer les choses par une catégorie d’experts (les ingénieurs et les fonctionnaires) qui onr maintenu de la sorte leur statut et leur succès dans leur branche professionnelle (p. 40).

L’expertise transformée en culture constitue au fond le problème central auquel l’auteur s’attaque dans ce livre (p. 43). Il est commode de réduire les problèmes complexes en les ramenant à des données techniques, qui impressionnent d’autant plus par leur précision et leur exactitude. « Professional tunnel vision has restricted the investigations made by experts ». (p. 48).

Les croyances quant aux ressources

« Famine, like recession, is largely man-made » (p. 57). Pacey met à profit son expérience en sol africain pour nous expliquer comment l’exportation de fertilisants chimiques et de surplus alimentaires aux pays du Tiers-Monde leur nuit plus qu’elle ne leur aide. Les ressources de la terre, de la forêt et de l’eau sont interdépendantes. La production industrielle de viande est une dépense inutile de grains, d’espaces et d’énergie si l’on considère les résultats obtenus. Les ressources ne sont pas inépuisables, mais les dommages causés par la pollution et l’exploitation minière sont, quant à eux, irréversibles, contrairement à ce que croient les technologues avec leurs solutions « contre-technologiques » (p. 62) (1).

L’écologie, bien que déjà attaquée au début des années 80, représentait pour Pacey une analyse fort valable, voire nécessaire, des problèmes écologiques et technologiques. L’auteur cite les cas du Kérala, en Inde, et du Sri Lanka pour prouver que des collectivités déterminées politiquement et culturellement peuvent prendre en mains la direction de leur développement économique pour satisfaire leurs besoins réels (pp. 74-75). On sait ce qui s’est passé par la suite au Sri Lanka : l’« aide » du FMI, suite aux spéculations et aux dévaluations des monnaies asiatiques, a détruit une économie autochtone et provoqué des rébellions sociales particulièrement violentes.

Il en va de la gestion écologique responsable comme d’une question essentielle à la survie même de l’homme comme espèce. Ainsi, au Brésil, où une gestion rationnelle et une formation adéquate, combinées à une maintenance correcte des équipements, feraient économiser près de deux tiers des forêts tropicales pour en arriver à la même production de bois utile à la transformation (2). Encore ici, la notion de maintenance, autre thème capital chez Pacey, s’impose en tant que solution à un développement « durable », efficace et profitable socialement : ce n’est pas tout de construire et d’inventer les objets technologiques, encore faut-il les entretenir et en assurer la « pérennité », du moins une durée de vie maximale. Or, ce volet de l’activité technicienne, comme nous allons le voir, est le moins valorisé dans une société de consommation et d’innovation.

Nécessités et culture créatrice

L’impératif technologique a ses valeurs et ses significations spécifiques. Le terme est une couverture commode pour en présenter une neutralité fictive. « Technological advance is sometimes pursued for departmental reasons realting to the dynamics of particular professions » (p. 80). Les promoteurs de la technologie veulent souvent se mériter la reconnaissance de leurs pairs (surtout dans le milieu de la recherche, universitaire ou privée) ou gagner un statut plus élevé dans la communauté professionnelle, ce qui serait commun parmi les scientifiques, aux dires de l’auteur.

C’est précisément à cette étape que Pacey va prendre la notion de virtuosité technologique chez John Kenneth Galbraith pour décrire cette tendance à penser la technologie pour elle-même. Ce désir de virtuosité fait oublier la fonction première de la technique, celle d’outil, pour en faire un prétexte à des tours Eiffel, à des Concorde, à des réacteurs nucléaires en série (l’auteur étudie le cas de la Grande-Bretagne), et aujourd’hui à des automobiles plus puissantes et rapides, au fantasme de la mobilité (le cellulaire). Il est amusant de constater qu’on a appelé Virtuose un récent programme (controversé par les « intéressés ») d’équipement d’ordinateurs portatifs pour les étudiants de l’École des Hautes Études Commerciales de Montréal (HEC) ; outre que le fournisseur (IBM) semble davantage en tirer profit que les étudiants eux-mêmes (qui ont une somme de 3 000 $ à débourser pour l’achat de l’appareil), on doit simplement se questionner sur cette notion de virtuosité informationnelle et du prestige qui est ainsi rattaché à l’institution, à l’avantage concurrentiel qu’elle obtient sur le marché de l’éducation (d’autres universités ont déjà entrepris ce type de programme).

Ces valeurs liées à la virtuosité n’ont même pas de valeur économique, dit Pacey (p. 85). L’entreprise technologique est associée à la maîtrise de la nature par l’homme, un désir vieux comme le monde que Descartes a formulé pour notre monde actuel, mais un désir qui est aussi partie prenante du pouvoir dans ses manifestations socio-économiques.

D’où la conséquence suivante : deux ensembles de valeurs se recoupent dans la culture de la technologie, l’un basé sur des buts économiques, matériels et rationnels, l’autre sur la volonté d’aventure, d’exploration des frontières. La course à l’espace en témoigne, et la notion actuelle de cyberespace, qui reprend les notions d’abolition des limites spatiales et géo-sociographiques. Ce deuxième ensemble de valeurs concerne l’irrationnel (p. 89).

On place alors la considération des risques technologiques dans une perspective économique, lorsqu’on ne les oublie pas tout simplement. On a dit de l’industrie du nucléaire qu’elle était moins dangereuse que celle du chimique dans la production de l’énergie. Le calcul des risques à ce niveau est une affaires d’actuaires.

Comme la construction des cathédrales au Moyen Âge, la grande ingénierie ne peut être séparée de ses fonctions religieuses, en plus de servir de symbole de prestige social et professionnel (p. 93). Ce génie est le descendant du complexe militaro-industriel des années 50 et 60, qui dans son irresponsabilité et son arrogance, a édifié un monde de techniciens qui fonctionne en vase clos et ne vise qu’à se transcender lui-même.

Les femmes et les valeurs enrichies

Ce chapitre est un des plus originaux et des plus captivants du livre. L’auteur y montre comment, dans l’Histoire, la femme a excellé au travail artisanal, grâce à ses habiletés socialement utiles. Puisque toute valeur de prouesse et vie héroïque lui était niée, elle s’est tournée vers la famille, les enfants, les vieillards, les malades, les pauvres, tout ce qui était un poids à un fonctionnement rationnel et économique du Pouvoir mâle, et capitaliste. Le jardinage, le travail répétitif (comme le tricot ou la couture), les activités dites de subsistance dans les civilisations africaines, ou asiatiques, tout cela relève aussi de la femme (pp. 100-102). Au plan de la société technicienne, les valeurs des femmes sont celles de l’entretien, de la gestion des équipements, les valeurs d’usage, contrairement à la valeur d’échange, ou de prestige, la valeur économique, qui sont celles de l’homme (Tableau, p. 102). La femme est davantage portée vers la prévention, la prévision et la responsabilité. Elle préférera la bio-économie à la sphère économique dure de l’expert. Le rôle traditionnel de la femme s’apparente à l’activité de service, alors que celui de l’homme en est un d’« activité sérieuse de création de richesse » ( p. 103). Ce qui explique pourquoi le travail de la femme à la maison n’a jamais été comptabilisé dans les PNB… Ce qui ne requiert pas de technologie ne saurait être générateur de richesse matérielle profitable à cette technologie.

La femme, continue Pacey, travaille avec la nature plutôt que d’essayer de la conquérir (p. 104). Elle sait utiliser une information de base pour ses tâches et fait progresser ainsi l’ensemble de la société. L’auteur donne en exemple la mère, l’éducatrice en soins de santé, l’infirmière et l’enseignante. Il en oublie une, fort importante également : la bibliothécaire, à la fois curatrice du patrimoine documentaire, éducatrice, conservatrice de l’héritage intellectuel, parfois même leader respectée dans sa communauté. La culture n’a de toute façon jamais été une affaire d’hommes, pas davantage aujourd’hui qu’hier.

La femme peut apporter la dimension du développement éthique personnel dans le domaine de la science et de la technologie (p. 112). Pacey illustre ces propos par des exemples tirés de l’Inde et de l’Asie.

Conflits de valeurs et institutions

L’auteur montre ici qu’une dialectique inspirée de la vision de Thomas Jefferson devrait nous guider dans la vision de la technologie moderne. Jefferson, l’un des pères de la Constitution américaine, homme de culture dont la bibliothèque personnelle a été le noyau de la Bibliothèque du Congrès, n’a jamais eu une image fixe de la société : il a constamment redéfini son idéal pour l’ajuster à la réalité (p. 123).

Pacey cite un technologue de renom qui disait préférer l’analyse au débat, marquant ainsi un des points faibles de la pensée uniquement technologique : elle s’enferme dans la vision détaillée et microscopique de la réalité, et refuse la vision globale et parfois contradictoire que donne le débat d’idées, une vision responsabilisante.

En 1963, Edward Teller, le père de la bombe atomique, plus tard devenu conseiller de Ronald Reagan et concepteur de la « Guerre des Étoiles », s’oppose au traité d’interdiction des tests nucléaires. On n’arrête pas l’exploration technologique, soutient-il, c’est un non sens. Pour lui, ce serait comme de stopper soudainement la course à l’espace qui tient alors les peuples en haleine… La principale raison est qu’il était le père de l’attirail nucléaire. D’autres scientifiques s’y opposeront également parce qu’un tel traité aurait signifié la fin de leurs projets personnels de recherche. L’expert ne tolère pas l’ambigüité, car c’est son pouvoir qui en dépend (p. 126-127).

Galbraith avait bien raison de considérer la virtuosité technologique comme un but subsidiaire de l’industrie, dit Pacey. Elle s’entoure d’un secret insondable qui défie les Parlements. Seul l’avis des parties intéressées est sollicité (p. 131). Cette ambigüité démocratique a été institutionnalisée, notamment par la techno-science ce qui risque de mener à une utilisation du savoir à tendance totalisatrice.

Le dialogue innovateur

Une technologie appropriée aux besoins réels de la société, voilà ce que toute bureaucratie a tendance à rejeter, car elle est incapable de penser la flexibilité des solutions. Par exemple, prévoir une interaction avec la demande d’énergie des consommateurs en termes d’équipement ( pp. 139-141). L’énergie éolienne, adaptée aux besoins à petite échelle, et à coût moindre, a été une des grandes opportunités commerciales ratées en Grande-Bretagne (p. 141). Il est significatif de constater un regain d’intérêt actuellement pour ce type de production énergétique au Québec et dans le monde, la dérégulation des marchés y étant pour quelque chose, ainsi qu’une nouvelle configuration des schémas d’exportation et de co-production.

Les échanges culturels favorisent une innovation interactive. La technologie, loin d’être universelle et culturellement neutre, s’adapte à chaque milieu. On a trop tendance à discréditer les techniques du Tiers-Monde, par exemple, au profit d’une homogénéisation sophistiquée étrangère aux besoins et aux contextes, ainsi qu’aux usages (p. 147). La médecine chinoise mesurera ses résultats en termes de santé générale de la population plutôt qu’en progrès des traitements spécialisés et des techniques de pointe (p. 149).

Le nouveau professionnel devra être à l’écoute des gens ordinaires et collaborer avec eux. Qui perd et qui gagne? Il est certain que les vues de l’expert ne sont pas celles de l’usager quant aux questions liées au développement des technologies (tableau, p. 155). Un processus impliquant le dialogue signifie aussi un partage de la décision. La « démocratie électronique », ça pourrait être aussi cela (3).

Une révolution culturelle

L’opinion de l’expert comporte un mélange de faits techniques et de jugements de valeur. C’est pourquoi elle a besoin d’être équilibrée par la consultation démocratique et l’information.

Les professionnels de la technologie doivent être plus conscients des implications socio-économiques de leur travail, et délaisser leurs illusions tenaces sur la neutralité de la rationnalité technologique (p. 166). Dans le jargon des philosophes, dit Pacey, cela signifie l’adoption d’un nouveau paradigme, d’un nouveau pattern pour organiser nos idées (p. 169). Cessons de produire un gaspillage organisé (énergie, consommation alimentaire et autre, « croissance de la richesse »), et examinons les vrais besoins des gens, dit Pacey. Peut-être certaines catégories de « travailleurs de la connaissance » profiteraient-ils avantageusement d’un séjour chez les agriculteurs en compagnie des étudiants d’ailleurs, comme au temps de Mao et de sa Révolution culturelle? (p. 170).

En guise de conclusion, soulignons les prémonitions révélatrices qui émergent de ce livre, surtout celles qui ont trait aux valeurs de virtuosité rattachées à la technologie dominante de l’époque, et qui ont pris avec le temps les proportions d’un amour quasi-physique de la technique chez nos architectes de l’information. Pacey sent clairement le lien inévitable entre technologie et mythologie, mais comme l’éminence technologique est encore fortement lourde et industrielle à l’époque de l’écriture de son livre, l’auteur ne voit pas de lien de nécessité entre les deux, lequel lien sera développé par les NTI en tant que « high tech » et qu’« intelligence » en réseau, mimant quasiment celui du cerveau… Les NTI modèlent la vie quotidienne, elles insèrent la sophistication technologique au cœur de notre vie. Elles sont la technologie du savoir, elles nous montrent comment appréhender le monde de l’information qui est un univers façonné pour et par elles. Elles ne peuvent pas échapper de ce fait à un rôle de matrice mythique de ce monde.

Pacey, dans ce livre, croit à une technologie à visage humain, une technologie responsable, et il n’a pas tort. Dans une certaine mesure, il faut que la technologie en arrive à ce résultat, mais nous croyons pour notre part que les développements actuels et futurs de la technologie ne font qu’infirmer une telle constatation. Depuis deux siècles, la technique, puis la technologie, n’ont fait qu’accroître la productivité et la richesse économique. Elles ont enlevé l’homme du centre des processus vitaux reliés à sa survie, et c’est ce que le début du XXIème siècle nous apprend : la survie des espèces, humaine et animales, ainsi que de leur milieu, sont effectivement menacées. Ce n’est pas une menace d’écologistes en mal de publicité : le progrès technologique a atteint la possibilité de contaminer le globe et ses ressources, air, eau et terre. L’inconscience fondamentale à la source de l’évolution technologique est parvenue à la conscience d’elle-même en cette fin de siècle, qui marque la fin d’une certaine société industrielle.

En tant qu’outil, la technique est certainement aussi banale et inoffensive que toute autre technique, celle de la charrette ou celle de la boussole ; mais son essor en technologie pose le problème de son épistémologie (comment elle devient médiatrice de la connaissance et de l’esprit humains) et à partir de là, on doit douter de son « unique » caractère d’outil, en le remettant en question, en le relativisant. C’est ce qu’on empêche de faire quand on ne parle que du caractère de commodité lié à l’outil technologique. On peut dire d’une certaine façon que la technologie empiète sur la technique en l’obnubilant dans sa « culture » à elle, elle nous fait perdre le caractère pratique de la technique en tant qu’outil. Ce que Pacey voyait dans la virtuosité des constructeurs de cathédrales ou de Concorde, ou de centrales atomiques, c’était une empathie exagérée et presque enfantine pour une magie de la technologie qu’on voir aujourd’hui à l’œuvre dans toute réalisation ou application courante des NTI. La virtuosité, autrefois l’apanage des grands et des originaux, est aujourd’hui intégrée à nos objets quotidiens, elle nous séduit par son design, par sa convivialité.

Là réside, par exemple, la différence entre une micro-informatique fonctionnant au DOS (celle des années 80) et celle des systèmes WYSIWYG de Windows (« What You See Is What You Get »). L’utilisateur du système DOS devait jouer au programmeur pour faire fonctionner une machine individuelle qui s’apparentait encore au gros ordinateur, qui étaient opérés avec un écran affichant des instructions codées. Les premiers micro des années 70 étaient destinés à la programmation maison de jeux. La machine des années 90 s’adresse enfin à l’utilisateur « laïque » , qui peut apprendre son maniement par intuition.

Enfin, ce que Pacey dit de la cathédrale en tant que symbole du Pouvoir est certes vrai, sauf qu’elle représente aussi la foi populaire du Moyen Âge dans l’irréel et le merveilleux. L’esprit du temps est dominé par le sentiment religieux et de transcendance de la réalité. La Technologie serait donc à la fois l’expression du Pouvoir et l’expression d’un dépassement propre à l’être humain. Plus exactement, la Technologie exploite ce sentiment de dépassement en l’instrumentalisant. Pacey sent clairement cette caractéristique lorsqu’il traite des super-fusées de la course à l’espace. Cette absorption de la substance humaine par la Technologie fait dire aujourd’hui que le réseau et le livre électroniques représentent l’achèvement de la puissance de la connaissance humaine : confusion religieuse du moyen et de la connaissance elle-même.

 


Notes

1. C’est ainsi qu’on défend au Québec la production hydroélectrique d’électricité, en dissimulant les chiffres reliés aux risques, tout comme Pacey explique qu’on le fait en Grande-Bretagne pour le nucléaire. Une forme de pollution de l’eau par les grands réservoirs existe, et le harnachement des rivières, en voie d’être systématisé, détruit un équilibre naturel, anihile des parcs. D’autre part, le Canada est le premier producteur d’uranium mondial ; par son agence nommée Export Development Corporation, fournit la moitié d’un prêt de 140 $ millions pour la construction d’une centrale atomique en Roumanie qui sera le maillon, en Europe de l’est, d’une stratégie d’exportation de la technologie canadienne Candu qui s’ajoute à ceux de la Corée du Sud, de la Chine, de l’Indonésie, de la Russie… Lorsqu’on connaît les fermetures de centrales aux Etats-Unis (Connecticut Yankee, Milestones) et les risques sans cesse croissants de ces installations, risques environnementaux et militaires, on peut s’interroger. De plus, le Canada supporte la candidature de la Roumanie comme membre de l’Otan, ce que nombre d’analystes reconnaissent comme étant relié à son désir de décrocher d’autres contrats dans le nucléaire (Jeff Weber, « Liberals Selling Environmental Degradation », McGill Daily, August 31, 1998, p. 13 et 17, d’après un court article du Globe and Mail, 6 août 1998, p. A8). (Retour au texte)

2. Source : http://www.worldwatch.org/alerts/pr980402.html (Retour au texte)

3. La Grande-Bretagne propose des solutions originales et « avancées », techniquement et socialement, au problème du trafic routier et urbain. Ce n’est certes pas une coïncidence si la patrie de Pacey est à l’avant-garde dans le domaine, avec des villes comme Vancouver et Toronto. Un contexte de pensée critique semble y jouer énormément en faveur de solutions qui n’ont pas peur de remettre des dogmes en question.  »(…) en 1995, en Angleterre, le Standing Advisory Committee on Trunk Road Assessment (SACTRA), un comité parlementaire mixte, a fait une étude qui allait poser bien solidement les fondations d’un nouveau modèle de développement urbain. Son rapport a été reconnu par le ministère des Transports anglais, qui a en conséquence remis en question plusieurs de ses projets autoroutiers. L’idée centrale du rapport est celle de l’induction du trafic (…) ». C’est l’offre de circulation qui crée la demande : toute nouvelle voie générera du trafic supplémentaire. « Jonathan Bray, coordonnateur des routes pour le Toronto Metropolitan Transport Research Unit, explique que le phénomène d’induction [de trafic supplémentaire] devrait forcer les ingénieurs civils à réduire de 50 % les prévisions de décongestion attendue lors de l’ouverture de nouveaux tronçons routiers urbains. En somme, la moitié des économies de temps prévues sera perdue dès l’ouverture de la route (…) La plupart des projets routiers urbains seraient donc une pure perte d’argent ! La solution réside donc dans la gestion de la demande, dont l’efficacité est beaucoup plus grande ».(Christian Huot, « SACTRA, ou l’évidence enfin reconnue : la construction autoroutière remise en question », Place Publique, 29 octobre 1998, p. 7). La ville de Toronto a organisé en juillet 1998 une conférence sur les bénéfices économiques des transports écologiques, dont la bicyclette et la marche (serait-ce le « retour au cheval et à la charrette » dont nous accusent avec dérision les technologistes… ?). Réduction des espaces de stationnement, péages, augmentation du financement du transport public et de ses infrastructures, programmes d’appui au commerce de produits locaux, sont autant de solutions proposées dans le cadre d’une consultation publique pour le plan d’action économique de la ville. À Vancouver, on impose une taxe régionale de 4,5 cents sur le litre d’essence, et on songe à l’augmenter. Demi-mesure, certes, puisque la ville se résout à reconnaître la suprématie du transport automobile, tout en voulant décourager ce type de transport en ville. À Montréal, pendant ce temps, on peaufine l’image d’une ville « chaleureuse et respirant la joie de vivre européenne » en refusant toute mesure de réduction de la circulation automobile (par exemple, en réservant un mail piétonnier central comme toutes les grandes villes nord-américaines) et en coupant 45 millions $ dans le budget du transport en commun depuis 5 ans. Selon Transport 2000, un organisme de « veille » sur les transports, la circulation sur les ponts qui relient l’île à sa banlieue a augmenté 25 fois plus vite que la population, et depuis 20 ans, le transport automobile a augmenté de 90 %. Les maires de banlieue veulent amputer la société de transport de ses pouvoirs politiques, et en faire un gros organisme de services, semblable à la police ou à la gestion de l’eau…(C. Huot, « Quel avenir pour le transport en commun ? », idem).

Bref, l’image d’une ville humaine et attachante ne sert que pour le tourisme, les festivals et l’industrie cinématographique (américaine surtout) qui vient y chercher le pittoresque ancien de ses décors. (Retour au texte)

 

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