Compte rendu Marie-France Blanquet, Science de l’information et philosophie. Une communauté d’interrogations, Paris, ADBS Éditions, 1997, 149 p. par Pierre Blouin

Une science de l’information en question(s)

Marie-France Blanquet, Science de l’information et philosophie : une communauté d’interrogations. Paris, ADBS Éditions, 1997

La vérité est plus répandue qu’on ne pense, mais elle est très souvent fardée, et très souvent aussi enveloppée, et même affaiblie, mutilée, corrompue par des additions qui la gâtent ou la rendent moins utile
Leibniz, cité p. 136.

 

Du côté des institutions des sciences de l’information, et de la documentation, on commence aussi à prendre conscience de la nécessité d’approfondir le discours actuel – en fait, qui a toujours été tenu – sur les définitions théoriques de la discipline. C’est avec un grand intérêt qu’on lira donc cet essai d’une des co-auteurs, avec Claire Guinchat et Michel Menou, de la seconde édition du classique Introduction aux sciences et techniques de l’information et de la documentation (Paris, Unesco, 1990). Blanquet est aussi collaboratrice au périodique Documentaliste-Sciences de l’information. Diplômée d’études supérieures de philosophie, docteur en sociologie, titulaire des licences de science de l’éducation et de psychologie, l’auteur met à contribution ses analyses sur l’industrie de l’information et les autoroutes électroniques. Dans cet ouvrage qui porte une marque personnelle, on constate une autre manière d’aborder le champ de l’information, qui se démarque de l’empirisme exagéré (le plus souvent fétichiste) d’une bibliothéconomie anglo-américaine en mal d’efficacité.

L’auteur essaie simplement de montrer les fondements philosophiques d’une « science » de l’information en faisant des rapprochements avec les grands systèmes philosophiques historiques. Elle a même le courage de formuler des interrogations sur des points de doctrine, comme la veille économique. Partant de la prémisse que les sciences trouvent leur racine dans la philosophie et sont, « dans une partie d’elles-mêmes, philosophie » (p. 8), l’auteur pose que la philosophie fournit aux sciences de l’information « ses plus importantes racines et des pistes de réflexion fondamentales » (p. 9). « Le scientifique de l’information ne doit-il pas s’interroger (…) sur le sens à donner à la culture technicienne du monde contemporain ? » (p. 10).

Tout le livre est sous le signe de l’interrogation. Blanquet pose des questions, comme si c’était la première fois qu’elles étaient posées, du moins en pressentant une urgence de les poser. C’est ce qui fait à la fois la force et la faiblesse de son livre : force, parce que les spécialistes de l’information y sont confrontés aux limites de leur science, à l’épistémologie de leur savoir-faire, et aussi faiblesse, car on aurait souhaité ne serait-ce qu’une amorce de réponse, une initiation à la découverte. On comprend que l’auteur parle de l’intérieur de l’institution bibliothéconomique, qu’elle use de prudence et qu’elle met en garde les pairs contre certaines malversations professionnelles. La forme instigatrice de l’ouvrage lui permet de garder une distance, tout en atteignant certaines limites que l’auteur elle-même reconnaît.

Mais les intuitions sont fulgurantes : avec les « gens de l’information », on a l’impression de prendre un train en marche, remarque Blanquet, d’arriver au milieu d’une histoire. « Réfugiés dans les techniques de conservation, de traitement et de diffusion de l’information, les savants de l’information ignorent, font semblant d’ignorer les idéologies qui remplissent leurs savoirs et leur savoir-faire » (p. 14). L’industrie de l’information privilégie des savoirs au détriment d’autres savoirs, la science de l’information n’est pas neutre.

D’autres questions sont soulevées avec une égale pertinence et intelligence : celles de la mémoire (« quelle part de sa mémoire l’homme peut-il matérialiser ? », p. 13), celles des censures, des exclusions de savoirs (« Existe-t-il des savoirs interdits, des savoirs méprisés, des savoirs exclus, et pourquoi ? Dans cette hypothèse, existe-t-il des savoirs autorisés, pourquoi, par qui, mais aussi pour qui ? », p. 10). D’autres questions encore, telles celles des contrôles technocratiques et infocratiques de la connaissance (« N’y a-t-il pas, dans le monde de l’information, de  « nouveaux sophistes » qui, comme leurs ancêtres, abusent de leur savoir pour induire en erreur » ?, p. 11).

Bref, à toute diffusion de l’information, correspond un contrôle de et par l’information. Sans analyser cette problématique (qui est au cœur des réseaux et des nouveaux processus technologiques), d’un point de vue contemporain, avec des penseurs contemporains, Blanquet établit des rapprochements avec les philosophes antiques et modernes, de Platon à Kant. Le tout peut parfois prendre une tournure quelque peu académique, surtout lorsqu’elle réitère les mérites du rapport Unisist de l’Unesco aux côtés des méditations des classiques, mais cet aspect n’est que secondaire, somme toute, au vu du contenu et du dynamisme de l’œuvre. « Retrouver ou trouver les racines philosophiques de la science de l’information n’est donc pas un pur jeu d’idées. Cela peut servir, nous le montrons pour l’hypertexte, à prendre le recul critique nécessaire pour évaluer des outils, des méthodes ou des procédés qui paraissent nouveaux parce qu’ils accompagnent souvent de nouvelles technologies, mais qui en fait reposent sur des doctrines ou des théories qui, elles, ne sont guère originales » (p. 15).

Se démarquant du scientisme, l’auteur fait des documentalistes des défenseurs de la philosophie (p. 16). La science n’est pas la seule à poser les problèmes réels, et « il convient de se défaire d’une certaine image  « fausse » de la philosophie et du philosophe » (p. 17). Dans une observation proche de celles de Virilio (auteur qu’elle cite souvent par ailleurs), Blanquet remarque : « Dans la visite du cyberespace, l’homme perd la certitude du réel (…) Il perd aussi la mesure de l’espace. Or, le temps et l’espace sont deux données incontournables de l’expression humaine » (p. 12). Répondra-t-on à cela, comme on est habitué de l’entendre chez les documentalistes, surtout les plus attachés au « progrès », que Madame est « réfractaire au changement » ? C’est ce que feront malheureusement un bon nombre de « spécialistes » de l’information, tout formés qu’ils ont été à l’école des doctrines et des cadres de pensée managériaux et techniques. Ce qui s’expliquera facilement, du reste, lorsqu’on lit ensuite chez l’auteur des questions aussi impertinentes que celles-ci : « Quel sens et quel pouvoir faut-il accorder à la technique en général ? Quel sens et quel pouvoir donner aux NTI en particulier (…) les NTI ont-elles pour résultat d’amplifier l’Avoir de l’Homme en le vidant de son être ?  » (P. 20). Ou encore cette autre : « En construisant un monde empli de plus en plus de machines, en créant une réalité virtuelle (…), l’homme acquiert-il son autonomie, fait-il l’expérience de sa liberté ? Fait-il, au contraire, l’expérience de son aliénation ? Quel sens donner au progrès ? » (pp. 20-21).

S’inspirant des trois grandes questions posées par Kant comme programme à la philosophie, Blanquet débute par celle-ci : « Que pouvons-nous connaître ? » Elle explore le cadre conceptuel de l’information : la connaissance, qui implique un rapport du sujet à l’objet, est la base de l’information (p. 27). Avec elle, le langage, corps de la pensée, nous permet d’aborder dans le multimédia « l’avenir et le devenir de la pensée à l’ère informatique » (p. 29).

C’est dans l’optique ouverte par Yves Le Coadic que l’auteur engage son dialogue avec le philosophe. « La science de l’information, comme toutes les sciences, est en soi un acte de foi dans le progrès (…) Quels sont ses objectifs à long terme ? Quel est le bout de son chemin ? » (p. 30). Question fascinante s’il en est, et encore plus venant d’une professionnelle de l’information ; c’est bien là le grand paradoxe, que toute science est un acte de foi en la Raison, en la Technique, et finalement en la Science elle-même. On évolue en univers fermé, en « closed world », si bien analysés par Paul Edwards.

Quant à la connaissance philosophique, elle pose la question du point (de vue) final dans la recherche du savoir. « La science arrête la recherche au savoir rationnel explicite […] Le philosophe, au contraire, se consacre aux mystères [irrationnels] mais dans une démarche raisonnée. Il prend en quelque sorte la relève du savant en s’interrogeant sur la signification à donner aux connaissances scientifiques elles-mêmes » (p. 47).

Un des problèmes épistémologiques essentiels de la science de l’information consiste à déterminer seule l’information scientifique et technique, cette IST qui lui a donné naissance en fait en tant que science, si seul ce type d’information vérifiée entre dans son champ d’étude et d’application. Pour le moment, tel est le cas. « Il n’y a donc pas de place pour les connaissances acquises par des processus non scientifiques de la pensée. L’étude de la production des banques de données traduit cet intérêt pour les sciences économiques, exactes et appliquées » (p. 49). On assiste en conséquence à une systématisation des savoirs par la science de l’information. « En tant que science constituante, elle participe à la création ou à l’invention des savoirs dans une mesure qu’il est difficile d’établir et de quantifier » (p. 51).

Méditation qu’on peut dériver  : c’était déjà le but de la bibliothèque d’Alexandrie : rassembler les savoirs pour leur permettre d’interagir, de se définir, de se développer. Mais Alexandrie a-t-elle aussi exclu des savoirs pour ce faire, des savoirs non officiels, non utiles, non mesurables, non écrivables ? Nous ne le saurons peut-être jamais, mais du moins est-il permis de soulever la question. Pas de science sans information, et sans épuration de l’information. L’organisation des connaissances participe à la constitution des sciences.

Blanquet examine les questions de la classification, de l’encyclopédie et du transfert des savoirs à la lumière de ces constats. Elle incite le documentaliste à revisiter les principes d’Aristote (logique formelle) qui constituent la base logique de toute classification (p. 57). En outre, « l’une des missions méthodologiques essentielles de la science de l’information est de créer les outils nécessaires à la sauvegarde du patrimoine informationnel humain », sa conservation, sa mémorisation (p. 61). Encore là, l’accent sur la diffusion et l’accès occulte cette mission, pourrait-on ajouter. À tout le moins, les critères de retenue de l’information, on le sait, et Blanquet l’analyse bien, ont toujours été contestables, voire ambigus, comme celui de l’utilité par exemple (p. 65). Ajoutons que tout cela n’est rien à côté des effets néfastes des multinationales des moteurs de recherche sur Internet, les critères de pertinence relevant ici d’une conception américaine du pratico-pratique (sports, bourse, auto, etc.) et faisant de plus l’objet de viles négociations avec les clients qui peuvent acheter leur « visibilité »…

Le thésaurus et l’hypertexte, comme les critères ci haut mentionnés, sont eux aussi intégrés à un système mental. L’auteur démontre que le postulat de base de l’hypertexte, que la pensée associative est le processus maître, sinon unique, de notre vie mentale, tel que le formulent les empiristes (p. 67), tel que défini par Vannevar Bush, est à tout le moins questionnable. L’association repose sur une conception atomiste et passiviste de l’esprit ; de plus, elle est imposée par le concepteur du contenu hypertextuel et peut donc servir aussi à orienter, à manipuler (p. 69). Ajoutons, pour notre part, et en complément à ces réflexions, que l’hypertexte constitue de ce fait un puissant instrument de condensation forcée et d’exclusion de savoirs au profit d’autres types de savoirs, comme le souligne d’ailleurs Blanquet. En fait, l’hypertexte s’inscrit dans un système de connaissance technologique et technocratique. Un mot renvoie au site corporatif ou à la dépêche de presse qui l’explique, un nom propre renvoie à une définition encyclopédique (avec toute la réduction, souvent arbitraire et idéologique, qu’on trouve dans les encyclopédies ; dans les chroniques (très populaires auprès des internautes québécois, entre autres), on fait des liens entre productions du milieu de l’information et articles de magazines ou manifestes. En cela, l’hypertexte participe d’un conditionnement informationnel qui vise à extirper l’arrêt sur l’analyse et la profondeur.

L’auteur questionne aussi le « sens à donner aux titanesques additions de textes condensés ou intégraux amassés dans les banques de données mais amputés de tout travail de vérification et de synthèse ? N’y a-t-il pas là une faille méthodologique de la science de l’information ? » (p. 70). Si on adhère à l’idée du tout-automatique en indexation, aussi bien être franc et admettre notre conception très élevée d’une connaissance au tout-à-l’automatique(ce qui est presque le cas dans plusieurs domaines maintenant…).

« Dans le monde industrialisé, la mémoire n’évoque plus la conscience, mais des équipements informatiques » (p. 72). On peut adhérer ou non à l’argument de Platon sur l’écriture, mais retenons plutôt celui de Leibniz, philosophe et mathématicien : « Une conscience qui ne conserverait rien de son passé, qui s’oublierait sans cesse elle-même, périrait et renaîtrait à chaque instant. Comment définir autrement l’inconscience ? » (idem).

En deuxième partie, intitulée « Que devons-nous faire ? », l’auteur en appelle à une morale de la science de l’information. Que faire de notre savoir ? Question quand même imbriquée avec celle de la diffusion de l’information et de l’organisation de son accès. Le lien entre la science et le pouvoir ne devrait pas échapper au spécialiste de l’information. Ce dernier participe simplement à la technicisation du savoir, par l’orientation technique qu’il donne à sa mission et à ses compétences. D’autre part, les bases de données techniques, médicales ou économiques se portent beaucoup mieux que celles des sciences humaines et sociales (p. 84). « Toute l’industrie de l’information traduit, par sa production, son adhésion au réalisme arbitraire et pragmatique des civilisations industrialisées » (p. 85).

Quelles sont les fins de l’utilité alors ? À qui profite l’utilité en dernière analyse ? La mise en réseau électronique de l’information veut aussi dire sa monopolisation par de grands intérêts financiers et industriels. Avec Internet, les Etats-Unis ont consolidé et affermi leur mainmise sur l’IST, et bientôt sur toute forme d’information. « Les deux tiers environ des banques de données commercialisées en ligne proviennent des Etats-Unis (62 %) contre 32 % pour le reste du monde » (p. 88). Conditionnement au carré, encore là, et d’autant plus influent qu’il modèle des pratiques techno-industrielles comme celles de la Web-TV (inconcevable sans une définition américaine de la télévision) ou celles de la veille technologique informationnelle, dont le pragmatisme peut servir à justifier la philosophie, et les excès.

Quel idéal s’est donc fixé la science de l’information ?, se demande Blanquet. « Sur ces questions, la science de l’information fait souvent l’impasse. Tout se passe comme si elle était elle-même en amont de ces interrogations essentielles. Peu de formations aux fonctions de bibliothécaire ou de documentaliste comprennent expressément un chapitre sur les racines idéologiques, morales, de la science de l’information, c’est-à-dire sur la responsabilité et la liberté. Ce chapitre, si souvent récusé au nom de la priorité accordée à l’acquisition de techniques considérées comme primordiales, n’est certes pas simple à ouvrir » (p. 91). Et pour cause : la science de l’information, comme toute science, ne s’est jamais posé la question de son idéologie morale et intellectuelle. Bien plus, on sait que nombre de bibliothécaires, au début du siècle, au Québec comme aux USA, ont participé à la censure morale (et donc politique) dans leur institution. Au Québec, en particulier, il n’y a pas que le clergé qui a été à l’avant-scène de la censure (la plupart des bibliothécaires étaient des membres du clergé ou des personnes liées aux organismes catholiques).

Bref, aujourd’hui comme hier, une irresponsabilité diffuse et acceptée règne dans la profession. On bonifie la relation de service comme valeur ajoutée sans parler de la responsabilité sociale du bibliothécaire. Paul Otlet, le pionnier de la documentation, avait un idéal humaniste réel, qui est poursuivi en effet par des actions telles que celles du PGI-Unisist (p. 93). À cet idéal, issu des années 70 et du rêve du Nouvel Ordre de l’Information, a succédé un nouveau discours, une autre vision : « c’est celle d’une certaine (pour ne pas dire de toute) veille économique et commerciale qui repose sur l’ « ésotérisme » financier et s’incarne dans des monopoles de fait de l’information scientifique et technique (…) » (idem).

On a rebaptisé depuis cette veille « veille professionnelle », pour lui donner une image respectable et plus experte, surtout plus propre, moins mercantile, le mot de veille pouvant en fait indifféremment être accolé à tout adjectif. Avant de clamer l’avènement d’une cyber-civilisation planétaire, souligne l’auteur, laissons au moins le constat d’une pluralité des cultures, des idéologies, et des mentalités diversifiées. Le documentaliste, pas plus qu’il ne se constitue prisonnier de la technologie, ne doit s’en faire le guerrier (p. 94). L’éthique du bibliothécaire dépasse la simple responsabilité personnelle quant aux informations et aux accès qu’il fournit : elle concerne d’abord et surtout son rapport au savoir et l’engagement commun vis-à-vis la collectivité, et non pas vis-à-vis d’intérêts particuliers. C’est là le vrai sens d’une éthique professionnelle (pp. 95-96).

Que faire avec les NTI ? Sur ce point, l’auteur répète des vérités devenues presque des lieux communs à force de répétition – comme de « comprendre le sens profond des machines ». Citant Fourastié et Emmanuel Mounier, sur les « désillusions du progrès », elle en appelle à un réalisme de la machine qui, somme toute, est loin d’être cliché, en ces temps où on s’efforce de se décoller du mythe obsessionnel de l’information électronique.

Blanquet cite Pierre Lévy, lequel recommande qu’il « faut imaginer » que nous abordons une nouvelle Renaissance après avoir parlé des imprimeurs de cette époque qui étaient à la fois lettrés, humanistes, intellectuels, techniciens (comme nos capitaines d’industrie et nos programmeurs-potineurs de la présente Renaissance…??) (p. 110). Elle continue : « Ceux qui parlent des techniques aujourd’hui en terme de dépendance oublient de considérer la profonde aliénation, à cet égard, de l’humain à la technologie de l’écriture (…) » (p. 111). Et la voilà tombée elle aussi dans cette fausse équation technologie=écriture. L’écriture, rappelons-le brièvement, est une technique, ce qui n’est du tout pareil à la technologie électronique. Et une technique du symbolique en plus, ce qui n’est pas du tout le cas de la technologie de l’information, qui, elle, joue avec la perception globale et avec un pouvoir inédit de mise en condition.

Une telle contradiction dans l’argumentation de l’auteur s’expliquerait par le manque de base théorique du livre, qu’elle a elle-même voulu par ailleurs. La force du livre, répétons-le, consiste dans les interrogations qu’il lance, bien plus que dans la solidité des tentatives de réponse qu’il comporte. L’argumentation est de type humaniste classique (le livre pourrait avoir été écrit dans les années 50 ou 60) ; mais ceci n’enlève absolument rien à sa pertinence, bien au contraire. Ce qui le distingue justement d’une reprise humaniste plate, c’est son intelligence.

Un autre exemple pour illustrer ceci : l’auteur nous parle de la conquête de l’espace-temps grâce aux NTI, laquelle engage nos sociétés dans une nouvelle ère du système technico-industriel. « Gagner du temps apparaît toujours comme un plus, une valeur ajoutée au service offert. Le facteur temps devient stratégique dans la recherche de la compétitivité (…) la maîtrise du temps devient l’indispensable condition du fonctionnement social » (p. 115). L’espace et le temps mesurés, loin d’être neutres, sont les conditions de l’échange, ils forment un réseau de normalisation planétaire (p. 117). L’auteur questionne le discours utopiste de Lévy en ce sens.

Enfin, à la question « Que pouvons-nous espérer ? », Blanquet invite à se pencher dur les enseignements de la métaphysique en tant que « science achevée ». « S’instruire, c’est nécessairement s’éclairer. Si la science a supprimé l’ignorance, elle supprime aussi et surtout l’esprit d’ignorance (…) » (p. 123). L’auteur retient l’exclusion comme une interrogation philosophique plus importante que les autres en science de l’information. Citant Ignacio Ramonet, du Monde Diplomatique, elle précise le sens qu’elle donne à ce mot d’exclusion, soit d’empêcher l’accès à quelque chose (l’information, évidemment). Elle reprend encore ici le discours passe-partout de sa profession, sur l’alphabétisation et l’information comme « conditions de développement des personnes, des entreprises, des nations, du monde » (p. 128). Elle voit toutefois que l’exclusion procède aussi d’une volonté : « Comprendre l’exclusion entraîne dès lors à très vite croiser la route de l’avoir, de l’argent, et donc celle du financier » (p. 129). Citant Philippe Breton, elle conclut que la possession de l’outil non seulement ne suffit pas, mais peut devenir, de plus, source d’exclusion »  (p. 130). « La machine détourne-t-elle l’homme de certaines branches du savoir ou du savoir-faire intellectuels ? » (p. 131). « En s’excluant sans cesse un critère pragmatique et utilitaire du savoir, l’homme ne s’auto-exclut-il pas de savoirs plus abstraits, mais tout aussi fondamentaux pour son épanouissement ? » (p. 132).

« D’autres machines, discrètes, souriantes et subtiles, ont fermement repris en charge le conditionnement des esprits : médias, publicité, sondages, marketing, communications [et aujourd’hui Internet] … Comment résister à leur endoctrinement permanent ? » (p. 135). « Quel savoir pour les auroroutes du savoir ? » (idem). « (…) on est en droit de se demander si les autoroutes de l’information nous conduisent à la globalisation, c’est-à-dire à l’exclusion de hors le modèle unique et imposé à la planète » (p. 136).

Voilà de bien belles interrogations pour conclure cette enquête sur le sens du savoir et de cette notion indéfinie d’information, qui ne sont pas des poncifs, mais des incitations à creuser, à chercher, à aller au fond des choses, avec les discours qu’il nous faut. Espérons que l’invitation de l’auteur saura être saisie.

 

Pierre Blouin

 

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Bibliothécaire des Appalaches
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