Compte-rendu : Ricardo PETRELLA, Le bien commun. Éloge de la solidarité. Bruxelles, Éditions Labor, collection Quartier libre, 1996 (2e édition), 93 p. (ISBN 2-8040-1110-0) par Roger Charland

Refondation du bien

Ricardo PETRELLA, Le bien commun. Éloge de la solidarité. Bruxelles, Éditions Labor, collection Quartier libre, 1996 (2e édition), 93 p. (ISBN 2-8040-1110-0)

« Quand les hommes ont une fois acquiescé à des opinions fausses, et qu’ ils les ont authentiquement enregistrées dans leurs esprits, il est tout aussi impossible de leur parler intelligiblement que d’ écrire lisiblement sur un papier déjà brouillé d’ écriture ».
Hobbes (1588-1679), cité par A. L. C. Destutt-Tracy (1754-1835), Éléments d’idéologie. tome I, Idéologie.  Paris : Courcier, 1804, p. 2

Dès les premières pages, on reconnaît les idées maîtresse de Petrella : 1. Victoire du marché sur la société et domination d’un discours d’une culture de la conquête : 2. Une culture de la conquête dans laquelle le monde se réduit à un immense marché à conquérir et à gagner. 3. Une culture de l’outil dans laquelle la technologie, son système, compte plus que les individus ou l’Homme. Ces derniers deviennent des ressources humaines, des moyens comme les sont les ressources naturelles, énergétiques et autres. Ces ressources humaines sont des coûts à réduire et des opportunités de profit. Ainsi :

« Les résultats de la prise du pouvoir par les deux cultures sont sous nos yeux; partout on a assisté :

  • À l’affaiblissement des principes fondateurs des sociétés modernes occidentales et occidentalisées que sont la citoyenneté et la solidarité. Le retour massif de la pauvreté représente la négation de l’État moderne. La pauvreté est l’ennemi de la citoyenneté. Il en va de même de l’exclusion sociales;
  • À l’effritement des principes-ciment de ces mêmes sociétés, représentés par la sécurité d’existence et la garantie des droits sur base du respect de la réciprocité entre tous les membres d’une communauté humaine. » (Petrella, 1996, p. 10-11)

Pour Petrella, le constat est clair. Il affirme :

« Nous sommes en train de perdre le sens de « être et faire ensemble », le sens du « bien commun ». La priorité a été donnée aux itinéraires individuels (ma formation), aux stratégies de survie individuelles (mon emploi, mon revenu), aux « biens individuels » (ma voiture, mon personal computer) considérés comme l’expression fondamentale et irremplaçable de la liberté. » (Petrella, 1996, p. 11)

En plus des effets personnels de ces deux cultures, la société mondiale, la globalisation, gagne du terrain, au niveau du discours et des pratiques. Le bien commun a un objet, c’est la richesse commune. Donc :

« L’objet du bien commun est la richesse commune, à savoir l’ensemble des principes, des règles, des institutions et des moyens qui permettent de promouvoir et garantir l’existence de tous les membres d’une communauté humaine. Sur le plan immatériel, l’un des éléments du bien commun est constitué par le triptyque reconnaissance-respect-tolérence dans les relations avec l’autre. Sur le plan matériel, le bien commun se structure autour du droit de l’accès juste pour tous à l’alimentation, au logement, à l’énergie, à l’éducation, à la santé, au transport, à l’information, à la démocratie et à l’expression artistique. » (Petrella, 1996, p. 13)

De longues luttes des mouvements sociaux ont légué à la société actuelle un équipement de politiques, des droits et de devoirs que l’on identifient habituellement à l’État social. Petrella préfère ici le terme de l’État du Welfare qui selon lui respecte mieux la dynamique propre de cette réalité. La justice sociale qui était au début du capitalisme un concept sans fondement pratique, s’est par la suite structuré en suivant les grands mouvements de revendication du mouvement ouvrier et des citoyens. Une étape importante de ces luttes ont été la protection des ouvriers et des citoyens face à l’exclusion. Les luttes pour que le principe de responsabilité soit établi comme critère dans le cadre des accidents du travail par exemple. Ce principe deviendra universel, il sera au centre des lois sociales, comme, par exemple : les lois qui protègent les ouvriers blessés lors de la réalisation de leur travail, les travailleurs qui se trouvent sans emplois, les citoyens qui sont privés de travail et toutes situations qui sont habituellement caractérisés par le terme d’exclusion. Tout comme l’État libéral deviendra de plus en plus démocratique grâce aux luttes des partis ouvriers, la protection des citoyens deviendra une question sociale; on parle alors de sécurité sociale. On oublie souvent que l’histoire sociale est depuis quelques siècles une histoire des relations salariales. L’État qui dans un premier temps se structurait sur les principes de la liberté (du libéralisme) deviendra un État de plus en plus démocratique. En ce sens, le droit de vote universel est un élément de la reconnaissance de la citoyenneté, mais pas le seul élément. La protection ou l’assistance publique compose la solidarité sans laquelle l’État ne saurait être démocratique.

De ces luttes, il ne reste aujourd’hui qu’une histoire handicapée de ses principaux acteurs. Si le socialisme réellement existant n’était qu’un pâle reflet des idées sociales reposant sur l’émancipation et la solidarité, la société moderne n’a pas résolu les causes qui entraînèrent les révoltes et les révolutions. L’État de Welfare est donc une situation qui résulte des mouvements sociaux, ceci quoi qu’en disent les théoriciens des nouveaux mouvements sociaux tels les Touraine, Gorz et autres.

Le résultat de ces luttes est temporel et éphémère, il n’est pas éternel. Les critiques de l’État de Welfare viennent de toutes parts, des théoriciens qui critiquent ses insuffisances aux conservateurs de tout acabit qui considèrent que l’État, c’est déjà trop d’État. D’un côté, les critiques du manque de fonctionnalité de l’État, et de l’autre, une critique du rôle même de l’État de Welfare quant aux finalités morales et sociales de protection. En fait, on critique l’État car : 1. Au niveau idéologique et moral, il ne répond plus à la réalité et au besoin des citoyens. Nous serions maintenant dans une société du flux, et dans cette société les institutions ne peuvent être que des institutions de passage. Les « gourous du business et de la gestion, […] les économistes » pensent dans l’esprit du temps. Dans ce mouvement même le rôle économique de l’État est remis en cause, son rôle d’outil subventionnaire de l’entreprise privé (le bien-être social des compagnies); sa capacité à réduire les taxes et les impôts des compagnies ne sont pas remis en cause. Mais ce sont les mesures sociales, donc la sécurité sociale, qui sont remises en cause. L’État doit abandonner son rôle de régulation de système, elle doit laisser la libre entreprise et les flux circuler librement. 2. Cet État de Welfare est inefficace. Elle n’a pas réglé le problème de la pauvreté, elle est en crise financière et de plus, reconnaît elle-même avoir des problèmes de gestion et d’obésité. 3. Le problème de l’État du Welfare est quadruple. Il est politique, économique, social et culturel.

C’est la mondialisation qui est responsable de ce phénomène. Petrella écrit :

« …l’espace économique national, l’économie nationale, le marché national, ne sont plus le point de départ et d’arrivée de stratégies pertinentes pour les acteurs économiques, notamment privés (ceux qui, pour l’instant, « mènent la danse » et fixent les priorités de l’ordre du jour mondial). Cette pertinence stratégique déterminante appartient désormais à l’espace économique mondial, aux marchés financiers mondiaux. » (Petrella, 1996, p. 39)

Apparaît alors une double crise de l’État du Welfare. A) la mondialisation de l’économie impose aux États nationaux leurs vision du monde ; et B) le démantèlement de l’État du Welfare dans les pays développés dans lesquels une politique néo-conservatrice s’est instaurée (Grande-Bretagne, États-Unis, Canada).

Petrella propose de nouvelles tables de la loi économique. Les six commandements sont les suivants :

1. Mondialisation : Il faut s’adapter à la globalisation actuelle des capitaux, des marchés, des entreprises. 4. Déréglementation : Donne le pouvoir au marché. Pour un État greffier.
2. Innovation technologique : Tu dois innover sans cesse pour réduire les coûts. 5. Privatisation : Élimine toute forme de propriété publique et de services publics. Laisse l’entreprise privée gouverner la société.
3. Libéralisation : Ouverture totale de tous les marchés. Que le monde devienne un seul marché. 6. Compétitivité : Sois le plus fort si tu veux survivre dans la compétition mondiale.

Le tout fonctionne dans l’huile de la nouvelle société de l’information. C’est ce qui fait du point Innovation technologique le centre stratégique des discours savants sur la mondialisation. C’est par exemple le leitmotiv de l’OCDE depuis plusieurs années. Ainsi le monde ne perd pas son sens, mais devient un monde de « sans »: sans-logis, sans-travail, etc. Le retour à l’individualisme est aussi central dans la politique économique des néo-conservateurs. Idéologie relevée, s’il en est. Ressources humaines, itinéraire individuel, mobilité du personnel, esprit d’initiative, force de caractère, autonomie dans le travail, discipline, désœuvrement font parti de l’arsenal des discours. Comme le disait Marcuse dans L’homme unidimensionnel :

« La rationalité technique et scientifique et l’exploitation de l’homme sont liés l’une à l’autre dans des formes nouvelles de contrôle social. Peut-on se consoler en supposant que cette conséquence peu scientifique et provoquée par une application de la science, spécifiquement sociale? Je pense que le sens général dans lequel elle a été appliquée était déjà préfiguré dans la science pure, au moment où elle n’avait aucun but pratique. » (Marcuse, 1968, p. 169)

Petrella propose en conclusion des nœuds à délier. Le premier nœud est celui de la rhétorique. Il exprime que « La véritable bataille d’aujourd’hui est idéologique » (Petrella, 1996, p. 79). Il faut donc lutter et délégitimer la rhétorique de la mondialisation et ses effets nombreux dans la pensée dominante. Ensuite, Petrella indique que c’est l’ordre du jour qu’il faut revoir. Il faut dès lors lutter pour la modifier et mettre à l’ordre du jour des revendications précises qui viseraient le bien être de l’ensemble de la population. Le troisième nœud est celui des finances. Petrella revient ici sur des politiques précises de prélèvement de taxes aux transactions financières dans le but de mettre sur pied un fonds mondial de la citoyenneté. Il faudrait aussi éliminer les paradis fiscaux et mettre fin au secret bancaire. Puis le quatrième nœud concerne le silence sur l’implantation de la science et de la technologie dans la société. L’implantation de la technologie devrait faire l’objet de débats publics au cours desquels ont s’interrogerait sur l’apport économique, mais surtout sur les coûts réels de l’implantation de tel ou de tel technologies.

Le cinquième nœud est celui de la culture. Il faut revoir le rapport entre la culture et les civilisations. Le danger d’un conflit mondial entre les pays chrétiens de l’Ouest contre ceux musulmans de l’Est doit être tué dans l’œuf. Petrella écrit :

« Il est urgent de s’indigner et d’agir contre une telle mystification de l’histoire et de la réalité.» (Petrella, 1996, p. 82)

Opposer le « Grand Satan » que serait la société islamique à la civilisation de l’Occident ne mènera que vers une confrontation qui a tout d’une guerre des religions. Contre tout ceci, Petrella appelle à une solidarité plus fine, mais en même temps plus combattive.

Roger Charland

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Bibliothécaire des Appalaches
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