Compte rendu : Yves Lavertu, Jean-Charles Harvey, Le combattant. Montréal, Boréal, 2000 Alain Lacombe

Un intellectuel libéral dans un Québec conservateur

LAVERTU, Yves. Jean-Charles Harvey, le combattant, Montréal, Boréal, 2000, 462 p., ill.

 

Dans Jean-Charles Harvey, le combattant, Yves Lavertu trace le portrait d’un « homme d’âge mûr en colère » (p. 394-395). Il y est question du dur combat mené entre 1937 et 1942 par le directeur-fondateur de l’hebdomadaire Le Jour contre un bon nombre d’intellectuels canadiens-français séduits par les idéaux de la droite.

L’auteur a choisi de diviser en deux parties le récit de la colère de son héros attaché aux valeurs libérales. La première partie (chapitres I à V) couvre les années d’avant-guerre où le journaliste dénonce la montée du péril fasciste. Harvey s’efforce alors de mettre en lumière les dangers liés à la prise du pouvoir par les régimes totalitaires en Europe et met en garde tous ceux qui, parmi ses compatriotes, seraient tentés de donner leur appui à Mussolini, Hitler ou Franco. Antifasciste de la première heure, il ferraille avec Paul Bouchard de La Nation tandis que les coups de griffes se multiplient entre lui et Georges Pelletier du Devoir.

La seconde partie du récit (chapitres VI à XVI) s’ouvre sur le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale et se clôt avec la fin de l’année 1942. Aux yeux du directeur du Jour, il s’agit d’une période cruciale de l’histoire de la civilisation occidentale : il faut gagner la guerre contre les forces des ténèbres qui menacent la liberté des individus et des nations. Pour ce faire, il exige notamment qu’on enferme les fascistes canadiens et en tout premier lieu leur chef, Adrien Arcand ; qu’on censure les opposants à l’effort de guerre et que le gouvernement fédéral explique mieux aux citoyens les enjeux de la conjoncture internationale. Lors de la crise de la conscription, Harvey reste fidèle à ses convictions et s’affiche en faveur de rendre obligatoire le service outre-mer. Selon lui, l’urgence de la situation exige un effort de guerre total de tous les Canadiens. Opposant farouche au maréchal Pétain et partisan du général de Gaulle, l’intellectuel s’engage aussi dans l’action en tissant des liens personnels avec les Français exilés qui luttent pour le relèvement de leur pays. Il joue même un petit rôle lors de la prise de Saint-Pierre-et-Miquelon. En novembre 1942, le journaliste de combat applaudit la décision du gouvernement canadien de rompre ses relations avec le gouvernement de Vichy. À ce moment, sur la scène internationale, le vent tourne pour de bon en faveur des Alliés et, comme le soutient l’auteur, « Jean-Charles Harvey a livré son combat. » (p. 385)

Yves Lavertu raconte donc un chapitre agité de la longue vie de Jean-Charles Harvey (1891-1967) dont la justesse de vues s’est avérée dans la suite de l’histoire. L’étude de plus de 400 pages rappelle quelques faits qui ajoutent à la figure d’intellectuel anticonformiste en touchant l’homme : mondain, amateur du beau sexe, auteur d’un roman condamné par le cardinal Villeneuve, anticlérical, séparé, vivant par la suite en concubinage, ses enfants seront instruits dans des écoles anglaises du Québec et de l’Ontario. Tout cela a valu au fier combattant, gracieuseté de ses adversaires, auxquels d’ailleurs il répondait coup pour coup, une image tenace d’anti-Canadien français. Quant à Lavertu, il observe, à la suite des critiques des rédacteurs de l’hebdomadaire communiste Clarté, le fléchissement de l’ardeur du Jour dans la défense des droits des ouvriers. Cette baisse d’intérêt obéit aux exigences d’un soutien financier assuré peu après la fondation du journal par de riches industriels anglo-canadiens.

Écrit dans un style juste et alerte, le lecteur trouvera toutefois une utilisation fautive des expressions « par le biais » (p. 48, 139, 233, 345) et « à toutes fins utiles » (p. 129). Les coquilles, peu nombreuses dans la première partie du livre, s’additionnent dans la seconde partie (p. 169, 308, 332, 349, 366). L’épilogue reste sans aucun doute le passage le plus faible de ce récit captivant et bien documenté d’une tranche de vie d’un personnage fascinant. On sera certainement surpris de lire les deux ou trois dernières pages (voir « La mauvaise conscience », p. 399-401) dont le propos souffre d’un manque de nuance et paraît exagéré. Comment croire, en effet, au concept de totalitarisme soft ? N’est-ce pas difficile de penser que l’intelligentsia québécoise d’aujourd’hui a (toujours) peur d’Harvey ? Que vient faire à la toute fin de ce livre pourtant serein la référence à Esther Delisle et à son essai délirant ?

 

Alain Lacombe

 

A propos charro1010

Bibliothécaire des Appalaches
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