Des nouvelles formes virtuelles du politique (sur une échelle de zéro à dix) par Pierre Blouin

Des nouvelles formes virtuelles du politique
(sur une échelle de zéro à dix)


par Pierre Blouin


0. Puisqu’il va falloir peut-être un jour tout reprendre à zéro. Philosopher ne sera plus jamais synonyme de batifoler. « La tâche du philosophe, d’un homme scrupuleux dans la société moderne, est de s’opposer à l’arrogance des savoirs méthodiques, à la séparation de ses propres scrupules promue en principe de la rationalité » (Vaclacv Belohradsky, cité par Alexandra Laignel-Lavastine, Jan Patocka, L’Esprit de la dissidence, Paris, Michallon, collection Le bien commun, 1998, p. 45.)

1. Il y a des choses que l’on ne peut acheter. «  La difficulté à mettre en œuvre des mouvements collectifs, la dévalorisation de la notion d’« intérêt général », le repli sur soi, l’apologie du corps, de la santé et de l’hédonisme, la crise de confiance dans les vertus du débat politique et social, se conjuguent avec un attrait croissant pour ce qui, dans des techniques comme Internet, nous dispense désormais d’être ensemble tout en ayant l’illusion de communiquer en permanence. Tout se passe comme s’il y avait convergence des tendances les plus désynchronisantes de l’individualisme et des discours les plus utopiques sur la communication sans corps, sans présence, sans engagement et sans frontière, bref virtuelle et purement informationnelle. Cette convergence a un sous-bassement politique : l’alliance objective qui se noue sous nos yeux entre l’idéologie libérale et les tendances libertaires qui agitent en profondeur, de façon moins visible, nos sociétés tout au long du XXième siècle. (…)

« Tout faire depuis chez soi! » Voilà l’idéal de demain, qui, hélas, semble renvoyer à une tendance lourde, déjà acceptée par une partie de l’opinion (…) Les nouvelles pathologies mentales qui se dessinent dès aujourd’hui renvoient elles aussi à cette séparation qui laisse de nombreuses personnes sans ressort social, et sans projet pour leur vie, privées de tout goût pour la lutte, s’enfoncer dans la dépression, épidémie probable du troisième millénaire (…).

L’individualisme, sous sa forme démocratique, a pourtant constitué un progrès historique en libérant les potentialités de l’individu. Mais il était toujours associé à une conscience civique (…).

Si nous n’y prenons pas garde, cette convergence aboutira demain à cette caricature d’individu qui n’a plus que le marché en guise de lien social et que les technologies comme support de la communication. »
(Philippe Breton, « La grande séparation », Regards sur l’événement, No 42, Janvier 1999)

2. « Markets are conversations (…) Without conversation, there’s no mind share. No mind share, no market share ». Christopher Locke, consultant Internet, un des signataires d’un manifeste « révolutionnaire » du digital, rédigé en 95 courtes affirmations, sur le modèle des 95 thèses de Luther… (Wall Street Journal, April 9, 1999, p. B1)
[ http://www.cluetrain.com ]

3. « People don’t pool their money to buy instant lotteries. It’s something they do on their own. (…) In other words, scratch lotteries are big sellers because they cater to loners seeking instant gratification. Sign of the times » (Philippe Preville, « Scratch fever », Mirror, April 22-29, 1999, p. 13).

4. « Tous ces effets des médias, des journaux, des jeux vidéo « gothiques », de Marylin Manson, etc… (pause) Soyons sérieux, est-ce que tout cela a un sens ? »

Question posée par Stéphan Bureau, animateur du Point, Radio-Canada, 21 avril 1999, à un psychologue et une chercheuse invités, qui lui ont donné la réponse qu’il voulait avoir : les médias proposent évidemment des modèles, mais, non, la tuerie de l’école de Littleton est d’abord et avant tout le fait de « cas problèmes » et il appartient aux parents d’éduquer humainement leur progéniture.

Autre réponse pour l’animateur du Point : les médias (actualité et fiction) visent essentiellement à nous insensibiliser à la violence, à la vraie violence, en nous présentant une violence banalisée, rendue inoffensive à force d’être gobée. Une violence interindividuelle, interethnique, d’ordre juridique, « inexplicable », lointaine. Jamais une violence idéologique, économique, politique. Ça ne ferait pas « sérieux ».

« The most violent element in society is ignorance », selon Emma Goldman. Pas l’ignorance du Savoir et de ce qu’il faut savoir comme tout le monde, mais l’ignorance simple du pourquoi des choses.

5. Littleton, Colorado. « Anytown, USA », et « on pourrait ajouter : n’importe quand ». Ville « en plein cœur du rêve américain », ville type du Savoir et de sa nouvelle économie. Revenu moyen de ses habitants : 66 000 $ CAN (44 000 $ US), la moitié possédant une éducation supérieure. « La vigueur économique de la ville, notamment dans le secteur des technologies de pointe, a fait oublier la campagne environnante ». Bastion républicain, la ville abrite l’usine de missiles et de satellites de télécommunications Lockheed-Martin (10 000 travailleurs).

« Dans Littleton, d’où l’on voit les cimes enneigées des Rocheuses, on retrouve quelques-unes de ces communautés privées au sein desquelles des familles américaines se retranchent pour se protéger contre les maux de la société » (La Presse, 22 avril 1999, p. C1).

6. « C’est très dur, a ajouté Marti Stocker, 52 ans [enseignant à l’école de Littleton]. On ne sait pas si le look gothique est seulement une expression théâtrale ou le signe de quelque chose de plus troublant » (idem).

« Les jeunes d’aujourd’hui sont les tireurs, les chasseurs et les compétiteurs enthousiastes de demain (…) » (National Rifle Association, dirigée par Charlton Heston. [ http://www.nar.org ]

Seulement 2 % des écoles américaines sont équipées de détecteurs de métal, dit l’Association. « Mon objectif, c’est que chaque école se dote d’un plan d’urgence et que la question des tireurs fous en fasse partie » (Robert Ascah, coordonnateur des mesures d’urgence à la Commission scolaire de Montréal (La Presse, 22 avril 1999, p. A1).

7. « I believe that the better educated people are, the less intuition they have. And people without much education have tons of intuition. People who work on assembly lines and warehouses can tell, within minutes, if they’re being manipulated. They know when their MBA-educated boss is full of shit » (J.-Robert Ouimet, président de Ouimet-Cordon Bleu, magnat industriel, dont le nom et celui de son épouse a été donné à la bibliothèque de l’École des Hautes Études Commerciales de Montréal, suite à un don. Hour, April 22-29, 1999, p. 8).

8. « Enormous attention is devoted today to economic growth. Professors and politicians are immersed in economic theory and economic policy (…) It is only since the war, in fact, that people have begun consciously and systematically to concern themselves with methods of achieving a high growth rate » (Staffan B. Linder, The Harried Leisure Class, Columbia University Press, 1970, p. 131).

« Talk of a consumption maximum is contemptuously referred to as « idealism » or « utopianism » – concepts which have nowadays acquired pejorative overtones as being impractical » (idem, p. 124).

« In the words of John Stuart Mill, « the best state for the human nature is that in which, while no one is poor, no one desires to be richer, nor has any reasons for fear or being thrust back, by the efforts of others to push themselves forward » » (idem, p. 122).

9. « (…) we contemplate the riches that this extraordinary technology could bring to the global community (…) Will the functioning of markets and of democratic institutions themselves be improved, leading to greater and greater equality of opportunity ? (…) Business will develop new markets, new products and new trading relationships (…) but industry must seek with goverments to establish a stable framework for transactions that will inspire confidence (…) We see a need to secure broader access to the Internet, to establish trust for consumers through appropiate redress mechanisms and verifiable identities (…) (Donald J. Johnston, secrétaire-général de l’OCDE, « Dismantling the Barriers to Global Electronic Commerce », Turku, Finlande, 19-21 novembre 1997)
[ http://www.oecd.org/dsti/sti/ec/act/johnston,html ]

« The accelerating pace of technological innovation in communications is breathtaking. Nothing of the sort has ever been seen before. Public policy must acccomodate that reality if its full potential for improving the quality of life on this planet in a sustainable way is to be realized as quickly as possible » (idem).

10. « Why should we accept the notion of an expanding economy as a method of salvation, when actually what we need is a balanced economy which will put the needs of life before the claims of profit, prestige and power ? » Lewis Mumford.

Pierre Blouin

 

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Bibliothécaire des Appalaches
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