Gilles Châtelet, Vivre comme des porcs. De l’incitation à l’envie et à l’ennui dans les démocraties-marchés. Paris, Exils Éditeur, coll. Essais, 1998, 144 p. (ISBN 2-912969-00-X) par Roger Charland

« Aussi admirons avec quelle rapidité nous nous enfonçons dans la voie du progrès (j’entends par progrès la domination progressive de la matière), et quelle diffusion merveilleuse se fait tous les jours de l’habileté commune, de celle qui peut s’acquérir par la patience. »

Baudelaire, Charles; Curiosités esthétiques ; L’art romantique : et autres oeuvres critiques / Baudelaire ; [textes établis par Henri Lemaître,…] Paris : Bibliopolis, 1998-1999. Reprod. de l’éd. de Paris : Bordas, 1990, Classiques Garnier (Gallica, Bibliothèque nationale de France)

« Dans chaque gare quelques mitrailleuses, dans chaque localité une compagnie, et les idéaux s’effondrent devant les moyens de coercition; dans l’espace de quelques mois on a des idéaux qui se sont subordonnés aux moyens de coercition.
C’est en dernier ressort la mélodie de l’humanité. Supprimer la contrainte voudrait dire se ramollir. Rendre l’homme capable de grandes choses, bien qu’il soit un porc, tel est le problème. »

Musil, Des deutsche Mensch als Symptom, pp. 1359-1360 cité par Jacques Bouveresse, Rationalité et cynisme. Paris, Les Éditions de Minuit, 1984, p.87.

 

Un ami français vient de m’apprendre le suicide de Gilles Châtelet le 11 juin 1999. Pour connaître cet auteur et son oeuvre,  je vous renvoie à l’article du journal Le Monde de Martine Silber, « Disparitions : Gilles Châtelet, L’auteur de « Vivre et penser comme des porcs » à l’adresse Internet suivante :[  http://www.lemonde.fr/article/0,2320,12228,00.html ]R.C. le 25 juillet 1999

Gilles Châtelet, Vivre comme des porcs. De l’incitation à l’envie et à l’ennui dans les démocraties-marchés, Paris, Exils Éditeur, coll. Essais, 1998, 144 p

D’entrée de jeu, Châtelet s’excuse auprès des porcs, « bête singulière » contre lesquels il n’a aucun ressentiment. Ils ne sont pas  l’inclinaison de son livre. Il le dit dès le début de ce dernier, dans l’Avertissement :

« je hais la goinfrerie sucrée et la tartufferie humanitaire de ceux que nos amis anglo-saxons appellent la « formal urban middle class » de l’ère postindustrielle. » » (p.13)

Le propos du livre est une critique et un croquis socio-philosophique des démocraties-marchés contemporaines. Pour Châtelet, la fin de la contestation (mai 68, les mouvements de gauche, l’implication des intellectuels etc.) marque le début d’une période qu’il nomme l’équilibre fictif. Cet équilibre fictif se caractérise par un discours plat sur la bonne vie et sur la réussite individuelle, mais dénote aussi un avenir de l’ennui, de l’esprit d’imitation (la mode ou les modes), une société du fait sur mesure, des vêtements aux idées, un langage unique d’un angélisme pur. On parle du passage d’une société industrielle (travailleuse) à une troisième phase postindustrielle (foireuse). Châtelet dit, quant à lui, « légère, urbaine et nomade ».

Dans ce passage l’homme ordinaire devient une homme moyen de la statistique et du sondage d’opinion. En fait :

« Être passé de la chair à canon à la chair à consensus et à la pâte à informer est certes un « progrès ». … « À ce populisme classique semble désormais se greffer un populisme yuppie – un techno-populisme – qui entend bien afficher sa postmodernité carnassière, prompte à repérer et à digérer le best-of des biens et services de la planète. » (p. 15)

En somme, le techno-populisme, c’est le nouvel engouement de la technique (technique informationnelle) et l’idée de la société du laissez-faire. C’est la fin de la critique. Le monde est bien parce qu’il nous offre des opportunités toutes faites de réussite sociale. Des plats préparés, des succès personnels déjà prévus et agencés, des idées de réussite reposant sur les privilèges d’un monde parsemé de culture bâtarde et d’idées réchauffées, le tout reposant sur le libre marché, d’une seule valeur universelle qui est celle du profit et du développement « démocratique » d’un Nouvel Ordre Mondial de la bêtise.

« Pour la Contre-Réforme libérale, il n’y a désormais plus de doute: le XXIe siècle verra le triomphe complet de l’individu. Sans le vouloir, bien sûr, elle nous mène au cœur du futur combat politico-philosophique : tout faire pour que l’homme ordinaire, ce singulier qui n’est jamais produit ni terminé, ne soit plus confondu avec l’Homo-éco-communicans des démocraties-marchés. » (p. 19)

Stratégie à combattre, contre laquelle les intellectuels devraient prendre position dès à présent en refusant un destin qui nous dirige vers un état de bétail cognitif (p. 19). Voilà l’enjeu de ce livre, prendre position contre un « discours magique ».

Le Chaos comme imposture

Le chaos, c’est notre diable moderne. Il aimerait « se donner comme le Prince charmant qui éveille les virtualités ». (p. 33) Suivant dès le départ Bergson, Châtelet propose que l’expérience de pensée correspond à l’émergence progressive du chaotisant:

« Nous commençons par penser l’univers physique tel que nous le connaissaons, avec des effets et des causes bien proportionnée les uns aux autres; puis, par une série de décrets arbitraires, nous augmentons, nous diminuons, supprimons, de manière à obtenir ce que nous appelons le désordre. » (Bergson, 1966, p. 224 à 239)

On assisterait à la dissolution d’un ordre mécaniste dont le résultat est le chaos. Ce chaos est un spectacle inquiétant. Selon Bergson, il faut recourir à une volonté supérieure permettant de remettre de l’ordre dans ce chaos. Mais le doute reste entre deux positions qui résultent de cet état de fait. Soit que l’on se réfugie rapidement dans une tentative de refaire une unité, ou bien on tente de s’acclimater à ces éclats que crée le chaos de la réalité. En fait, soit que l’on tente de conserver l’unité du chaos et de recoller les morceaux, ou bien on travaille à s’identifier à des parcelles de ce chaos, à faire avec. L’ordre surgirait du Hasard et se laisserait enfin cueillir au moindre frais (p. 37). Mais ce qui est derrière cela, c’est un modèle supposément spontané de la nature. Le « Grand Chaudron » dans lequel s’alimentent des séries incommensurables d’idées tordues concernant les liens entre la science ou la nature et son chaos, et une société qui ne peut qu’être vue comme ce même modèle du chaos. Ainsi:

« La réponse s’impose: il faut que la société des hommes bannisse tout « volontarisme » et tout « interventionnisme » pour ne pas troubler l’auto-organisation du Chaos des appétits économiques qui saura trier ceux qui mangent de ceux qui sont mangés » (p. 38)

Mais Châtelet de poursuivre:

« Comment de pas s’incliner devant cet Élu de l’invisible? Comment refuser de voir que la chimie et la biologie modernes, pétries de cybernétique, nous donnent enfin la clef d’une gestion scientifique et indolore de la souveraineté politique? Le socio-économiste vonHayek remarque que le pouvoir émanant d’un particulier expressément repérable – d’un « tyran » -, devient très vite haïssable, et certainement beaucoup plus insupportable que les pressions exercées par une entité anonyme et non localisé – une opinion publique ou un marché -, entité que l’on serait tenté de qualifier de ventriloque. C’est pourquoi le Chaos des opinions, des offres et des demandes économiques particulières force le respect – comme toutes les entités ventriloques aux vois sans visage qui parlent avec leurs viscères »» (p. 38-39)

Enfin, dans ce chapitre, Châtelet nous dit que l’importation d’un modèle de la science, de la théorie du chaos, est une métaphore de seconde main. On importe d’un modèle mathématique une vision du monde en oubliant les structures propres des pensées légitimant le choix des variables et des paramètres qui caractérisent sa construction.

De l’arithmétique ou du chaos à l’empirisme mercantile

Châtelet, mathématicien, affirme que les chiffres sont devenus de références et des certitudes pour les simples d’esprit et les impatients. « Comme nous l’avions déjà remarqué, le chaos prétend délivrer un individu, ou une structure, à partir d’une bouillie démocratique de possibles, alors que l’imposture du chiffre, plus primitive, s’impose avec toute la crudité du comique troupier. » (p. 52) En fait c’est à la construction d’un nouvel individualisme dont il est question, mais d’un individualisme de masse, symtôme de l’homme moyen. Ce qui frappe alors, c’est la prétention de ce développement de l’homme moyen, qui est de garatir l’évolution du marché, mais aussi de la démocratie. La majorité des hommes moyens représente le réseau des échanges marchands et symboliques et la représentation d’un monde démocratique. Le crétinisme prend la place de l’interrogation des Lumières. On n’agit plus par la raison mais par le nombre, et ce nombre est l’équivalent général. Position que Baudrillard nomme la culture du plus petit dénominateur commun.

Ainsi, un coup l’individu ramené à son équivalent général, le discours de l’équilibre du monde dans sa division au plus simple de Hobbes et Pareto prend un envol grandiose. Dans le système, dans le réseau, dit-on actuellement :

« Une science, la théorie générale des réseaux et systèmes – la cybernétique -, allait offrir ses services, permettre à d’audacieux « ingénieurs sociaux » de reculer les frontières de l’individualisme méthodologique, de concevoir des scénarios dont, voici peu, aucun homme moyen n’aurait osé rêver : transformer la thermocratie en neurocratie et parvenir à la fabrication de comportements garantissant une étanchéité totale à l’intelligence politique.» (p. 66)

Oeuvre de Norbert Wiener, cette méthode comportementale d’étude (1940) devait scientifisisée les phénomènes de la nature, les phénomènes psychologiques et sociaux. Car Weiner l’a très bien défendu, l’information est un concept de première importance. Suivant en cela Shannon, mais en allant beaucoup plus loin que lui sur la question du contrôle social, il écrira dans son livre Cybernétique et société : « En fait, (…) ce n’est plus l’étude de tous les messages possibles émis et reçus que nous pouvons envoyer ou recevoir, mais la théorie de messages bien plus spécifiques émis et reçus; et cela implique l’évaluation de la somme d’informations qu’ils nous fournissent, somme qui cesse d’être infinie. » (Weiner, 1971, p. 52-53) Et il va plus loin, beaucoup plus loin, lorsqu’il continu en écrivant : « Les messages sont eux-mêmes une forme de « modèle » et d’organisation (…) De même que l’entropie est une mesure de désorganisation, l’information fournie par une série de messages est une mesure d’organisation.» (Idem. p. 53) Cette vision du message, saisie comme modèle (pattern), est au centre de la conceptualisation de la société dite de l’information. Le consentement, le contrôle du consentement, cré un nouveau monstre, celui de la communication. Pas la communication dans le sens du partage dans la discussion tel que des auteurs comme Habermas en discutent, mais la communication comme la tentative d’organiser les réactions humaines et l’action sociale comme quelques choses de prévisibles. L’exemple que fourni Châtelet se présente comme deux modèles que sont  Bécassine Turbo-Diesel et Gédéon Cyber-Plus.  Chacun de ces deux personnages sont typiques de la nouvelle classe des cybers. Si Bécassine et Gédéon en sont les acteurs momentannés, ce sont des acteurs dont le rôle est bien commun. Société de la marchandise, société du spectacle qui, comme réseau, se réalise dans une dépendance grandissante de l’infini. Le vide des relations prends la place de l’interaction sociale.

Roger Charland


Henri Bergson (1966); L’évolution créatrice. Paris, Presses Universitaires de France.

Norbert Wiener (1971); Cybernétique et société. Paris, Union Générale d’Éditions, 509 p.

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