Jean Lojikine, La révolution informationnelle. Paris, Presses universitaires de France, collection Sociologie d’aujourd’hui, 1992, 302 p. par Pierre Blouin

Ceux qui pensent et ceux qui vissent (en pensant ?)

Jean Lojkine, La révolution informationnelle, Presses Universitaires de France, coll. Sociologie d’aujourd’hui, 1992, 302 p.

« Tout se noue autour du concept d’outil, lieu stratégique de ce débat. L’usage de ce concept par les propagandistes de l’informatique se veut rassurant. Ne sommes-nous pas habitués aux outils? Ceux-ci ne sont-ils pas, comme Aristote l’avait suggéré, le prolongement des facultés de l’homme, ou même, comme Hegel l’affirme le miroir de l’esprit? Ne connaissons-nous pas l’optique de Jean-Loup Tressard, dans laquelle le vocable d’outil – lorsque cet auteur poétise autour des outils perdus de l’artisanat et de la paysannerie – génère une nostalgie qui rend aimable ce concept? Cependant, les thuriféraires d’Internet font usage du concept d’«outil» dans un sens trompeur. Trompeur, car encore utilisé dans une acceptation qui se situe sur le versant de l’anthropologie humaniste (le long duquel  on peut situer aussi bien Aristote, Hegel et Trassard, mais également Leroi-Gourhan et Bergson évoquant l’Homo Faber), alors que c’est de bien autre chose que d’un «outil» en ce sens-là, traditionnel, que l’on parle lorsqu’il est question de ces «nouvelles technologies de l’information» . Par abus de langage, et désir sophitique de tromper, nous serine que l’ordinateur est un outil, comme le livre, prend-on la peine de préciser – négligeant que loin d’être un outil, le livre désigne une civilisation, une conception de l’homme, une vision du monde. Malgré cet abus de langage, destiné à laisser entendre qu’Internet est à la fois un outil comme les autres, dans le prolongement des autres outils dont l’humanité a su se doter, et l’outil des outils, l’outil idéal, il importe de s’essayer à montrer qu’Internet n’est pas un outil.(…) Les technologies de l’information (dont Internet figure la ligne de crête, l’aboutissement, la plus belle réussite) sont des rejetons de la cybernétique. Celle-ci est une idéologie politique, une philosophie, un projet sur l’homme, une anthropologie, bref tout ce qu’on voudra sauf simplement/seulement une technique. La mystification sémantique des apôtres de ces technologies se propose de laisser supposer que l’informatique se meut dans la même dimension anthropologique que les autres outils – falsification : l’informatique transporte avec elle sa propre anthropologie, laquelle fait rupture avec l’anthropologie humaniste traditionnelle de l’outil. L’Homo Communicant (bien différent de l’Homo Faber si cher à Bergson : l’usage de deux expressions différenciées témoigne que l’informatique et Internet ne sont pas des outils) est pour le mouvement cybernétique un être sans intériorité : un émetteur-récepteur d’informations. L’intériorité est chassée, exclue de la cité fondée sur la nouvelle utopie, car elle serait cause de perte d’information, de «bruit» comme le proclame le sabir cybernéticien. »
Robert Redeker, « Du complexe de Frankenstein au complexe d’Internet. L’ordinateur assisté par enseignant » in Les Temps Modernes, 53e année, mai-juin 1998, no. 599, pp. 145-146

En quelle mesure une technologie peut-elle décloisonner [ les] différents flux d’information et [ les] fonctions organisationnelles ? Quels rapports de pouvoir vont naître de ces bouleversements des fonctions de chacun ? Tel est pour nous l’enjeu des nouvelles technologies de l’information (NTI). p. 119

Cette étude d’un auteur engagé au plan de la recherche urbaine et sociale, portant sur la société de l’information retient notre attention à plus d’un titre : d’abord parce qu’elle date d’avant la vague Internet, donc qu’elle appartient à une époque qui apparaît de plus en plus claire et lucide (parce qu’un peu naïve) en ce qui concerne l’approche critique des NTI ; ensuite parce que l’auteur y décrit l’utopie de la société de l’information sans l’idéalisation à outrance et les fioritures qui s’y sont ajoutées par la suite.

Société fondée sur le dépassement de la société et de la civilisation marchandes, la société informationnelle de Lojkine est en effet une utopie et le demeure encore. Son étude, pour cette raison, n’est pas dépourvue d’ambiguïtés et de complexités. L’auteur tente de démontrer le contenu réel de la « mutation socio-technique » qui ne serait ni une seconde révolution industrielle, ni une révolution de l’automation. Il soutient que l’information ne se substitue pas à la production, pas plus que l’industrie n’est remplacée par les services comme l’avait prédit Daniel Bell et la cohorte des néo-libéraux des années 70. Il constate plutôt une interpénétration nouvelle entre information et production, et les NTI permettraient de rompre avec les structures hiérarchiques séculaires des rapports sociaux de production qui reposent sur la division. À l’heure où on essaie de trouver la spécificité de l’information comme valeur ajoutée ou comme « capital invisible », immatériel, de l’organisation, il peut être instructif de relire cette étude qui est une des premières, sinon la première, à avoir considéré le problème.

Herbert Simon, l’un des pères de l’intelligence artificielle et théoricien du management américain, précisait la nature de cette division identifiée par Lojkine dans les rapports sociaux : la césure tiendrait aux différents entre ceux qui décident avec créativité (les dirigeants), ceux qui décident fonctionnellement (les cadres opérationnels), et ceux ont charge des processus de base du travail (les opérateurs) (p. 14). On s’aperçoit toutefois assez rapidement que l’auteur parle surtout d’un modèle structuraliste et managérial du social ; il y est question de connectivité, de travail collectif, qui ont besoin de la libre circulation de l’information pour la soustraire à un mode propriétaire qui la ralentit et l’atrophie. On y reconnaît l’embryon de l’intelligence collective. Microsoft contre la communauté virtuelle au savoir connecté et partagé représente cette « ancienne » tendance à ne pas jouer les règles du jeu, à s’approprier pour soi un savoir technologique qui a été crée « collectivement » (par la communauté des programmeurs et des concepteurs), lequel savoir est mis à jour et distribué tout aussi collectivement.

En ce sens, la « valeur » d’une information, dit Lojkine, est d’abord déterminée par l’ampleur de son usage déterminé par l’originalité, et non par le volume de son échange (p. 15). C’est ce qui distingue la valeur informationnelle de la valeur marchande. « Or, dans un monde dominé par le marché capitaliste, le problème actuel, c’est justement l’énorme pauvreté des informations dans leur contenu, par rapport à la quantité énorme d’informations insignifiantes répandues par nos mass médias (p. 16, citant Norbert Wiener, dans Cybernétique et société, 1954).

La valeur informationnelle a partie liée avec le contenu informationnel donc. Von Neumann lui-même observait dès 1955 que l’environnement dans lequel se développe le progrès technologique était devenu « à la fois sous-dimensionné et sous-organisé » (Idem). Il y a donc un blocage, et c’est à ce dernier que l’auteur s’attaque dans son livre. Pour lui, la société informationnelle n’est pas la société de l’information telle qu’on l’entend aujourd’hui : c’est au contraire une société qui dépasse les formes les plus développées et les plus « souples » de l’organisation actuelle de l’information. Il est clair chez lui que la révolution informationnelle est née « dans le giron des formes les plus développées des rapports marchands » (p. 17)., et qu’elle n’a ainsi « qu’un très lointain rapport avec les sociétés non marchandes du « don-contre don » comme la société féodale et artisanale » (idem).

On est saisi par un éclairage significatif lorsqu’on lit que la société informationnelle vise à valoriser les investissements « immatériels » dans les sociétés capitalistes les plus avancées, ces investissements étant liés à la production et à la reproduction des hommes, et sont considérés comme des frais généraux, des coûts (comme ceux des services d’éducation, de santé, de recherche, d’administration et de gestion), alors que « la révolution informationnelle pousse justement non pas à en faire des coûts à réduire, mais des dépenses fixes à valoriser pour être plus efficaces » (p. 17, italiques de l’auteur).

On pourra continuer à lire cette argumentation de la société de l’informationnel au vu de cette ambivalence : société de l’utopie a-capitaliste, ou société du néo-conservatisme qui cherche à rénover ce capitalisme grâce au capital-information des coûts transformés en actifs et des biens publics transformés en investissements productifs efficaces ?

Dans une première partie, l’auteur fait une critique des approches classiques des mutations technologiques : le fordisme, le taylorisme et le « kan-ban » japonais sont passés au crible, pour faire ressortir la nécessité de prendre en considération les « potentialités contradictoires » des mutations socio-techniques. Il n’y a pas de conséquences à tirer automatiquement d’un progrès linéaire de ces mutations, signale Lojkine. La division entre travail productif et improductif est certes « mise en cause par les débuts de la révolution informationnelle », (p. 45, nous soulignons) mais reste plus vivace que jamais, contrairement aux mythes sur le « post-taylorisme » (idem). « L’objectivation croissante des fonctions intellectuelles dans les TI ne supprime nullement, nous le verrons, leur caractère de forces productives » (p. 44). En fait, ce que font les TI aujourd’hui, c’est d’automatiser les processus intellectuels pour les rendre conformes à l’organisation et à la gestion de ces processus.

La technologie façonne aussi le milieu, qui devient son milieu. En tant que produit socio-historique, elle est un instrument de transformation du monde, matériel et humain. Lojkine voit sous cet angle le concept de potentialité technologique contradictoire, qui serait né avec la législation de fabrique, première concession arrachée au capital en 1867, et qui est l’ombre d’un véritable enseignement polytechnique (p. 56). Marx parlait en effet de travail varié et du développement des aptitudes du travailleur en tant que nécessités de la production capitaliste. Dialectique de la technologie, ou dialectique du capitalisme, pourrait-on se demander ? Peut-être même ces deux polarités seraient-elles en rapport entre elles-mêmes, comme deux révolutions imbriquées l’une dans l’autre et congénitales ? Mais alors, qu’en est-il de la « société post-marchande » ? Est-ce aussi une autre variante de la société post-industrielle ou de la « troisième vague » inspirée de Toffler ?

Lojkine essaie de privilégier la machine-outil de Marx comme véritable moteur de la révolution informationnelle. La machine doit être considérée comme une continuation , comme un prolongement des possibilités humaines ; l’ordinateur « pourrait devenir un « instrument » prolongeant l’intelligence humaine » (p. 19), et non plus un dominateur et un remplaçant. Mais comme il a été démontré depuis que la technologie est à la fois outil et fabricant, cette position même semble tenir du « wishfull thinking », comme disent les Américains (un idéalisme déconnecté, pourrait-on traduire).

Jusqu’à l’analyse de la technologie qui tombe elle aussi dans le non sens, comme de dire que les « conducteurs seraient moins astreints au rythme des machines s’ils étaient plus nombreux et mieux formés » (p. 78), alors que la raison même de la présence des machines est d’avoir le moins de personnel possible et le moins qualifié… A-t-on jusqu’ici vu une entreprise engager davantage de personnel pour qu’il soit moins astreint aux contraintes de la performance ?

Une société non marchande le permettrait-elle ? Mais Lojkine définit cette société en termes de société industrielle hyper-développée. Bref, ses spéculations sur les possibles et impossibles technologiques qui ferment la première partie de l’ouvrage expriment bien ses interrogations parfois utopistes. Il ne trouve pas non plus de réponse du côté de Marx et son usage « communiste » des machines (p. 81). En revisitant l’histoire des métiers Jacquard (machines à tisser à cartes perforées, ancêtres des machines-outils à commandes numériques), il constate une « confédération de petits ateliers spécialisés chacun dans une phase de la production » qui ont vite cédé le pas au modèle anglais de la centralisation en usine (pp. 83-84). Il veut démontrer la faiblesse de la thèse de Piore et Sabel sur l’indéterminisme technologique qui veut que le seul recours à la technologie rende possible l’innovation flexible.

Car il y a un rapport dialectique entre flexibilité et rigidité dans la production capitaliste. Le fait de modifier rapidement les tâches à exécuter permet de répondre aux demandes du marché et à ses hiérarchies productrices. La révolution informationnelle implique une révolution organisationnelle : « l’informatique n’est qu’un instrument – mais aussi le révélateur – pour traiter un certain type d’information, bien plus une information standardisée ou standardisable qu’une information vraiment réflexive, intuitive et créatrice » (p. 102).

Voilà donc reposée la question de la valeur de l’information sous l’angle de son sens social. Les prêtres et l’intelligentsia seront dépossédés de leur mission de créateurs d’identité sociétale, croyait l’auteur, mais c’était avant l’apparition d’une nouvelle classe de prêtres et de sorciers qui ont eux-mêmes donné naissance à une intelligentsia… « L’élite technocratique » (p. 111) que l’auteur est bien prêt à voir dans les médias de masse en serait-elle le prototype, sinon l’ancêtre ?

En deuxième partie, Lojkine aborde l’enjeu de la maîtrise de l’information. Autre question essentielle : « En quelle mesure l’agir communicationnel peut-il permettre l’auto-gouvernement des hommes, le dépassement d’une civilisation et d’une éthique capitalistes fondées sur l’élitisme et le traitement des sujets humains comme des objets ? » (p. 110). Lucide préfiguration des temps actuels, avec une part d’honnêteté supérieure dans l’investigation que bon nombre de nos philosophes promoteurs actuels. Toutefois, la question elle-même témoigne d’un malaise dans sa formulation : l’éthique capitaliste n’est pas fondée d’abord sur l’élitisme ou le traitement des sujets en objets, mais sur des structures économiques et philosophiques précises qui sont plus à des profondeurs plus grandes. Lojkine pose la question en termes davantage moraux et populistes que politiques, par exemple. Cet exemple simple témoigne en fait de l’attitude générale qu’il adopte dans ce livre.

Dans un chapitre intitulé « Machines à informer ou instruments à penser ? », l’auteur fait ensuite ressortir la spécificité des NTI : une technologie de l’intelligence bien plus que de communication ou d’information, mais une technologie qui modèle l’intelligence, puisqu’elle est un substitut d’intelligence (p. 117). La machine permet de comprendre le monde en effet, un monde de l’information, créé presque par et pour elle. D’où la prégnance du modèle behavioriste de Skinner, qui étudie l’homme comme un ensemble de réflexes (stimulus-réponse) et des théories sur l’intelligence artificielle de Herbert A. Simon, qui visent à légitimer cette dernière comme forme achevée d’adaptation à la « complexité » (qui est toujours celle des informations et des décisions au sein de l’organisation complexe, il faut le souligner) (p. 122).

On a aussi droit à des considérations fort intéressantes, dans cette veine, sur les choix historiques qu’on a faits entre l’analogique et le digital dans la conception de l’informatique, le premier laissant place au travailleur qualifié, alors que la commande numérique s’inscrivait dans la logique de « l’usine sans hommes » et de l’élimination a priori de toutes les sources d’incertitudes et d’erreurs et donc d’abord de l’intervention humaine (p. 128). L’ordinateur analogique fut expérimenté dans les années 1946 à 1950, mais fut vite abandonné sous la pression du MIT et de l’ US Air Force. Il était également moins coûteux que la machine numérique.

Reste que « l’informatique adaptable » capable d’apprentissage et d’invention se retrouve aujourd’hui dans les recherches sur les processus en parallèle et les réseaux neuronaux. Les « smart technologies » se fondent aussi sur cette idée. Reprise ou récupération de l’utopie informationnelle formulée par l’auteur ? Seul l’avenir pourra nous le dire. Il reste cependant que les enjeux classiques de pouvoir à la base des organisations actuelles ne sont nullement effacés par les NTI ; ils sont même légitimés et intégrés à la sructure mentale de la « ressource humaine » par une organisation de la pensée calquée sur l’organisation (cf. Simon ou Drucker). Les sujets humains deviennent des acteurs pourvus de rôles (pp. 140-141).

D’autre part, la « marchandisation » de l’information atteint aujourd’hui des sommets, dit Lojkine (p. 169), bien qu’il considère que la spécificité de l’essor de l’informationnel se démarque de la production matérielle et de celle des marchandises (idem). Après avoir analysé les sociétés non marchandes, Lojkine conclut encore une fois sur la nécessité d’un nouveau rapport à la machine qui soit différent de celui qui existe dans les rapports de réciprocité entre individus, lesquels reproduisent trop souvent les clivages de classe.

La genèse et la circulation des faits scientifiques constituent un exemple majeur du conflit entre normes marchandes et non marchandes, poursuit l’auteur (Chapitre VII, pp. 192-216). Il touche là à l’esprit libertaire d’Internet, celui de ses débuts, lorsqu’il n’était qu’un réseau de collaboration entre universitaires et scientifiques. Or, on constate là encore « un équilibre précaire entre les forces de coopération et de concurrence, de partage et de monopoles des informations » (p. 193, citant M. Cassier), comme en témoigne à l’époque le programme européen de biotechnologie. Après avoir passé en revue moult modèles et théories, l’auteur conclut encore une fois sur une ambiguïté, un paradoxe : « les réseaux des technosciences font émerger à leur tour des relations non marchandes (partage de l’information), qui n’ont rien à voir avec le mythe du « marché » (p. 215). Mais ce partage, en opposition à l’appropriation privative, est-il vraiment non marchand ? Est-ce parce que c’est un partage d’information qu’il est automatiquement non marchand ? Ne serait-ce pas une nouvelle forme du marché, qui repose sur l’information scientifique, sur les savoir-faire technologiques et spécialisés, qui façonnent eux-mêmes une classe infocratique, une « hyperbourgeoisie »  (Denis Duclos). Lojkine donne le feu vert au partage comme garant d’une part d’authenticité et de « vérité » dans l’informationnel. Un des points centraux de son argumentation consiste à distinguer l’horizon à long terme de l’innovation par rapport à celui, à court terme, du profit et de la rentabilité. Ces derniers équivalent pour lui à la référence au marché comme norme mythique. L’innovation, c’est l’informationnel en œuvre, la recherche et le développement, la « valeur d’option d’un investissement (…) la valeur actualisée des opportunités futures que s’ouvrira l’entreprise en investissant » (p. 215, citant M. Dertouzos).

Mais qu’est-ce que cette « valeur d’option » ? N’a-t-elle pas un étrange rapport avec la conception actuelle de valeur ajoutée, qui exprime ce « capital immatériel » qui se mesure dans le temps et qui traduit bien plus la financiarisation des échanges et des flux commerciaux que l’excellence ou la qualité réelle des services ?

Lojkine, en tentant de se dégager de l’emprise du marché et des rapports marchands, revient donc chaque fois, immanquablement, à son point de départ, mais par un autre chemin qui lui fait croire qu’il est ailleurs. Ce n’est pas parce que le « dogme du critère marchand unique » est remis en cause, voire éliminé, que nous obtenons du non marchand. Les indicateurs non marchands sont pour l’auteur la « qualité ou le développement de la formation » (p. 216), alors qu’on voit aujourd’hui que ces indicateurs sont des normes du développement industriel avancé, de la société de l’information basée sur les savoir-faire techniques avancés. Les normes de qualité, telle que l’ISO, servent à insérer l’entreprise dans l’économie ultra-compétitive.

On assiste presque chez Lojkine à un retour sous un masque informationnel, neutre, de l’humanisme affairiste des années 50, celui du management coopératif de Joseph Scanlon, qui lui au moins avait une certaine charge réformiste.

Enfin, en troisième partie, on pose la question de la fin de la division du travail. Lojkine y esquisse la problématique des info-riches et info-pauvres, se démarque des théories de Bell sur la substitution de l’information à la production pour mettre en évidence l’interpénétration, celle des industries et des services entre autres. À cet autre stade, posons une autre question : cette interpénétration est-elle en œuvre dans l’Internet commercial, avec le marketing « one to one » par exemple ? Serait-ce une nouvelle conception du service à l’ère globale ? « Il n’y a pas de croissance des activités de service (informationnelles) sans croissance des activités industrielles », constate aussi Lojkine dans sa critique de Bell (p. 230).

Par la même occasion, l’auteur précise aussi qu’une nouvelle classe de travailleurs de l’information n’a pas remplacé la classe ouvrière, mais que cette dernière, par des processus de rapprochement et de différenciation, va « ressembler » à la première (p. 232). Constat prophétique et lourd de sens, à la lumière de son argumentation précédente. Constat contradictoire, comme Lojkine le voit bien lui-même.

« À long terme se fait jour, avec la révolution informationnelle, une tendance irréversible à ouvrir toutes les activités productives aux fonctions de service et toutes les activités de service aux fonctions productives » (p. 275). Contre cette tendance se battent les forces de la division, du cloisonnement et du monopole élitiste (idem). Le mot « ouvrir » porte pour le moins à réfléchir, dix ans après : « ouvrir » à la concurrence et au marché les entreprises de service public de base, comme le téléphone ou l’électricité, voire l’eau, laquelle aboutit à une dégradation des services et à une inflation de leurs coûts, et surtout à la création de nouveaux services, informationnels ceux-là, et inflationnistes comme les autres par leur gadgétisation, qui conduisent à plus de valeur économique ajoutée pour la grande entreprise et ses actionnaires, à des restructurations et à la nécessité de plus grands investissements « productifs ».

L’informationnel a pris ces dernières années le relais de la croissance économique en tant que moteur et en tant que mythe. Ou du moins il le prend graduellement et sûrement. Le rapport non marchand à l’état pur était un rêve des années 60 et 70, mais il est désormais l’apanage de cette philosophie du tout à l’information. Comme si cette dernière était une manne angélique tombée d’un ciel non marchand. En fait, l’état premier, pur, du rapport non marchand est le rapport familial, caritatif et domestique, comme le précise Lojkine. Tous types de rapports soigneusement cachés dans les statistiques nationales et économiques parce qu’ils feraient baisser les PNB réels. Le bénévolat en fait aussi partie. Ce qui caractérise ces rapports, c’est également qu’ils échappent à la logique non seulement marchande, mais aussi technique (au sens d’Ellul, au sens d’attitude mentale et idéologique). Ce sont des rapports intimistes, à petite échelle, qui impliquent un engagement, parfois des convictions, un dévouement, une conception élevée de l’Autre. Le simple partage d’idées dans la sphère informationnelle y mènera-t-elle ? L’auteur semble le croire à l’époque de l’écriture de son livre. Le partage a tout de même une limite qu’il exprime bien lorsqu’il parle de la crise d’identité professionnelle de nombreux travailleurs et ouvriers des secteurs du savoir, à commencer par les informaticiens qui ont vécu la mutation, dans les années 80, de la bureautique comme une « dépossession », un « vol de leur savoir », et une « perte d’identité », une déqualification de leur travail qui a été réduit à celui d’ouvrier spécialisé (OS) en informatique (p. 279, citant Lucas).

L’une des causes de la réussite des économies japonaise et allemande, insiste Lojkine à plusieurs reprises dans son livre, est cette forme de coopération des nouveaux savoirs technologiques et des anciens savoir-faire. Ces deux modèles économiques sont aujourd’hui devenus les modèles à imiter, par l’Occident en entier, bien que le modèle allemand de cogestion se solde par un bilan négatif (p. 291).

On sait que l’autogestion peut aussi vouloir dire pouvoir pyramidal décentralisé, tout comme informationnel peut vouloir dire productivité « soft » et humanisée… Lojkine n’échappe pas clairement à toutes ces contradictions, il les explore honnêtement et parfois s’y perd. Il se cramponne à la potentialité technologique dans la confondre avec l’utopie. Il ne manque à son travail, au fond, qu’une solide vision de la technique, appelons-la philosophique si on veut, ou du moins une approche qui lui permette de s’élever au-dessus de la mêlée et des théories, et de mettre à profit son scepticisme pour voir plus clair, pour pouvoir mieux qualifier les constats qu’il fait.

« Changer les règles du jeu » : tel est le mot de la fin (p. 297). C’est aussi notre impératif en cette fin de siècle. C’est le paradigme de ce livre, mais qui demeure comme incertain face à lui-même. On reste avec une sensation douce-amère au sortir de ce livre. L’information ne saurait certes égaler une valeur ou une richesse en soi, pas plus qu’elle n’est un « bien » immatériel, sinon dans une perspective mercantile. Elle n’a qu’une valeur d’usage, elle est un outil. Sa valeur d’échange existe bien sûr, mais à condition de l’intégrer dans un circuit économique, et de la traiter comme telle, c’est-à-dire en calculant ses coûts, en la quantifiant dans les calculs coûts-bénéfices et en étudiant sa « mécanique » économique et utilitaire, comme par exemple dans la gestion du temps de l’individu ou son rôle dans la dynamique des services de l’économie digitale, virtuelle. Tout cela est bien différent d’une célébration de l’information comme capital ou comme bien d’un nouvrau genre. L’information n’est pas une fin en elle-même, comme l’est devenu le capital. Souhaitons-nous d’ailleurs qu’elle le soit ?

À l’image du grand syndicalisme qui a laissé la défense des intérêts matériels (individuels ou collectifs) prendre le dessus sur celle du projet collectif d’une société solidaire et équitable, qui a effacé le rapport dialectique entre les deux tendances, par sa bureaucratisation et sa coopération avec les pouvoirs, ne pourrait-on pas voir dans l’informationnel, après sa phase utopiste et libertaire, une nouvelle figure de gestion du social ? Elle ne remet pas en question la logique productiviste, mais ne réussit jamais à cacher tout à fait son jeu et est prise dans des contradictions parfois insolubles.

Lojkine semble faire confiance à une forme de croissance économique classique qui serait informationnelle. Il cherche un arrimage entre les deux termes. Il ne questionne pas la notion même de croissance. L’homo informaticus succédera-t-il à l’homo oeconomicus, qui n’était lui aussi qu’une fiction au début de la science économique ?

Pierre Blouin

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