Jorge Luis Borgès et la bibliothèque de Babel Pierre Blouin

Jorge Luis Borgès et la bibliothèque de Babel

Pierre Blouin

Ce texte a paru dans le journal étudiant de l’École de bibliothéconomie et des sciences de l’information de l’Université de Montréal en 1987.

L’été dernier décédait un des grands de la littérature mondiale du vingtième siècle, Jorge Luis Borgès. Il dirigea la Bibliothèque Nationale d’Argentine à Buenos Aires dans les années 50. Ceci après le départ de Peron qui l’avait « promu » à l’inspection des volailles et des lapins sur les marchés publics à cause de ses activités politiques. Plus tard, il devint professeur de littérature anglaise et parcourut l’Argentine et l’Uruguay pour donner des conférences.

Fruit d’un bibliothécaire et bibliophile, toute son œuvre romanesque se présente comme un univers construit à partir de références et de citations, d’interprétations d’ouvrages, le tout étant réel ou fictif. Pour Borgès, un récit est une broderie autour de pensées empruntées et de renseignements puisés aux archives et dans les encyclopédies ( réelles ou imaginaires ). Il reconstitue l’information et nous entraîne chaque fois dans un labyrinthe de données, de faits et d’idées comme lui seul sait en inventer ( Labyrinthes et Fictions sont ses deux derniers principaux recueils de récits ). Au fond, il procède comme l’historien officiel ou comme un théoricien, disons en communication ou en bibliothéconomie, qui ne saurait écrire deux phrases sans citer la moindre référence, sans ressortir la moindre idée ou instruction qu’on ne trouverait pas ailleurs ; eux prétendent être « originaux ».

Aucun écrivain n’est « original » en soi, dans l’absolu, nous dit Borgès ; n’importe quel texte est une réécriture de ce qui est déjà écrit (ou un « abstract » dans le jargon du documentaliste…). Chacun écrit le même texte, comme des moines qui copient le texte premier. Après vingt siècles, le christianisme en est encore à interpréter la Bible et à en fouiller le « sens ».

La bibliothèque est, pour Borgès, la conséquence du fait que l’univers est conçu pour être écrit et interprété. La cause première, Dieu, serait une fable, ou bien une lettre de l’alphabet. Il rejoint alors la pensée juive, où Dieu se définit en quatre lettres et où la création se fait avec l’alphabet. Fasciné aussi par la Kabbale, il est surtout connu pour sa formule qui dit que « la métaphysique n’est qu’une branche de la littérature fantastique » ( dans sa nouvelle Tlon Uffar Orbis Tertius ).

On sait bien que la bibliothèque, dans son acceptation de centre de documentation ou d’archives, est essentielle à plusieurs fins : que serait l’Histoire sans elle ? Ou encore, que serait notre connaissance de l’Antiquité sans l’organisation de la bibliothèque d’Alexandrie, sans la conservation des restes de cette bibliothèque dans les monastères du Moyen Âge ? Borgès ajoute ceci : le monde entier est dans la bibliothèque, et la bibliothèque est aussi claire et translucide que troublante et mystérieuse. Il y a un mystère de la bibliothèque qui est aussi celui de la réalité elle-même. « La bibliothèque existe « ab aeternae », écrit-il dans La bibliothèque de Babel. Parmi les mystères fondamentaux de l’humanité, il y a celui de la bibliothèque et du temps. La bibliothèque nous permet de regarder le temps et de le maîtriser ; elle est un instrument intemporel. C’est pourquoi Borgès, en métaphysicien, est fasciné par cette faculté merveilleuse et diabolique de la bibliothèque. Umberto Eco ne présente-t-il pas la bibliothèque de son monastère comme un labyrinthe inextricable fait pour s’y perdre et en être prisonnier ? La prétention du bibliothécaire, c’est d’inventer une classification parfaite, donc à jamais impossible…

Ce qui est à proprement parler stupéfiant chez Borgès, c’est la justesse de ses fictions, leur côté réel et analytique très rigoureux. Le livre, comme chacun le sait ou le pressent, a toujours été un objet de l’élite, à caractère divin (dans le christianisme, l’hindouisme ou l’islam par exemple ). On l’a interdit, brûlé ou au contraire adoré. La bibliothèque de Babel est totale, mais comme toute bibliothèque, elle a une propriété sacrée, celle de justifier le monde : « l’univers avait brusquement conquis les dimensions illimitées de l’espérance » ( La bibliothèque de Babel ).

C’est un fait que la bibliothèque impose un ordre du monde par sa classification. Elle cherche peut-être depuis des siècles à le faire, depuis que l’alphabet existe en fait, parce qu’aussitôt qu’une chose est nommée, elle est aussi classifiée. Comme disait Jacques Lacan, « c’est le monde des mots qui crée le monde des choses » ( Écrits ). Il faut beaucoup de temps pour se convaincre de cette réalité, mais les petits récits d’un grand esprit comme Borgès aident à prendre conscience du rôle de l’écrit dans le cours des choses et nous font voir que la distance n’est pas si grande entre l’Homme et le livre, c’est-à-dire entre la parole prononcée et la parole écrite. Si la bibliothèque est secrète et incorruptible aux yeux de Borgès, c’est peut-être que toute la part de mystère des hommes, êtres à la fois animaux et spirituels, s’y trouve enfermée, comme sans un désert de méditation. D’où aussi son « inutilité ».



© Tous droits réservés, Pierre Blouin
À jour le 4 avril 2001
Hermès : revue critique

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Bibliothécaire des Appalaches
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