L’université et ses cinq lièvres Raymond Joly

L’université et ses cinq lièvres

Raymond Joly

Il est déconseillé de courir deux lièvres à la fois. L’université québécoise en poursuit au moins cinq : 1) la formation des étudiants de niveau universitaire, 2) la recherche dite de pointe, 3) la préparation à différentes professions, 4) le dépannage et le recyclage tous azimuts, 5) la commercialisation de la chair de phoque.

L’université de Humboldt

Officiellement, l’esprit qui anime nos universités est toujours celui qui présidait à la création de l’Université de Berlin en 1810. Il s’agit de mener de jeunes citoyens au plus haut degré d’épanouissement intellectuel en les mettant en contact avec des maîtres qui visent deux buts indissociables : 1) transmettre la fleur de la culture et du savoir accumulés par les siècles, 2) faire comprendre que cet héritage est moins un monument que l’état actuel d’un processus toujours en marche. Cela signifie que le professeur doit être lui-même activement engagé dans la recherche.

Dans cette perspective, l’enseignement est l’occasion de synthétiser, d’organiser, de critiquer et de mettre à jour la quintessence du savoir acquis, tandis que la recherche a pour fonction de dynamiser l’enseignement : l’exemple doit faire comprendre à l’étudiant que, si la maîtrise du savoir existant permet seule les avancées, seules les avancées arrachent le savoir à la répétition et à la sclérose.

L’université vise un idéal que les Allemands appelaient la Bildung, c’est-à-dire, indissolublement,  » formation  » et  » culture « . L’épanouissement de la personne et la fécondité de l’activité intellectuelle et professionnelle exigent que le diplômé ait des horizons larges et que, formé solidement dans une discipline, il en connaisse les limites et sache voir plus loin qu’elle.

Pour arriver là, il faut des professeurs passionnés par l’enseignement et des étudiants animés d’un esprit de recherche. Les premiers doivent attacher autant d’importance à leur mission éducatrice qu’à l’accroissement du savoir pour lui-même. Les seconds, s’ils ont bien raison de réclamer une formation qui leur servira pratiquement à quelque chose dans la vie, doivent néanmoins aborder leurs études avec une curiosité plus ambitieuse. On attend d’eux qu’ils convoitent plus que du savoir prédigéré et des recettes immédiatement applicables. On veut que leur désir d’apprendre toujours davantage se nourrisse du besoin de questionner sans relâche le sens et le fondement des discours, des disciplines et des pratiques.

Nous ne pouvons pas nous passer de l’institution que je viens sommairement de décrire. Une société ne saurait vivre des sous-produits de la pensée et du savoir d’ailleurs. Elle sera bien à plaindre si les mieux formés parmi les citoyens qui la composent ne savent que rabâcher ce qui passait pour vrai quand ils étaient sur les bancs de l’école, quitte à retourner bravement de temps à autre à l’école pour un ravalement de façade.

Ce qui est délicat, c’est de trouver la place et le mode de fonctionnement de l’université dans notre société et notre siècle.

Enseignement et recherche

La symbiose heureuse entre l’enseignement et la recherche, à l’époque de l’université de masse, est un idéal plutôt qu’une réalité généralement observable. Ici comme en Allemagne, tout le monde, au fond, est prêt à l’avouer.

Le rapport Bonneau-Corry, il y a vingt-cinq ans, distinguait deux sortes de recherche, l’une tournée plutôt vers la décantation et la transmission des connaissances, l’autre vers la découverte proprement dite. C’était une distinction utile, dont il me semble qu’on parle très peu ces années-ci. Ce qui est frappant en revanche, c’est que la voie qui mène au fric, à la reconnaissance et au prestige, dans ce milieu-là, c’est la concurrence. Il y a de moins en moins de différence entre ce qu’on demande à un universitaire en début de carrière et ce qu’on attend du jeune loup qui veut faire sa marque dans la Silicone Valley ou chez Toyota : il faut qu’il se taille sa part de marché en enfonçant les autres dans une guerre sans répit ni pardon pour les subventions et les publications. Publish or perish, plus que jamais. Le miracle, c’est qu’il y ait malgré tout, dans l’avalanche des publications nées de la peur de se retrouver à la rue, un nombre considérable de travaux qui témoignent par surcroît d’une réelle fécondité intellectuelle.

L’individualisme est devenu une plaie et une menace pour les universités, qui ressemblent de plus en plus à une juxtaposition de petites et moyennes entreprises tenues ensemble par des nécessités administratives. L’étonnant est que certains s’en étonnent : c’est logique, et tout est fait pour mener là. Le professeur n’a pas trop de tout son temps et de toutes ses énergies pour surnager lui-même et sauver son équipe.

Pas surprenant non plus que nous ayons des programmes de premier cycle invraisemblablement spécialisés quand on entend partout réclamer à grands cris une formation fondamentale plus ouverte.

Quant aux projets collectifs, sans parler de la Bildung, s’y intéresser relève essentiellement de l’initiative individuelle, et il faut admirer une fois de plus combien de personnes s’y dépensent corps et âme alors qu’on ne leur en demandait pas tant.

L’université et le marché du travail

Traditionnellement, on accède à certaines professions en passant par l’université ; il n’est guère contestable que la médecine, par exemple, nécessite une initiation prolongée à la démarche scientifique. Au fil des temps, la liste des facultés s’est allongée, souvent pour d’excellentes raisons.

En fin de compte, on en est arrivé à considérer qu’aux âmes bien nées, la valeur attendait le nombre des années (de scolarisation). Par ailleurs, il y a dans la population une demande instante et absolument légitime de rattrapage et de perfectionnement à divers niveaux. Or, comme nous n’avons pas autre chose que l’université après le collégial, on a fini par décréter que nul n’était respectable à moins d’avoir au moins un certificat, à défaut d’un baccalauréat ou davantage.

On a donc vu entrer à l’université des sciences étranges, comme celle qui apprend comment persuader les gens qu’il y va de leur bonheur à acheter les produits de la marque X ou Y. On donne des maîtrises en arts visuels et en création romanesque pour couronner des productions qui valent bien des travaux de laboratoire et des études de sémiotique, mais dont la sanction revient au public et non à des professeurs dans leur bureau, au milieu de leurs tiroirs. Les certificats et embryons de certificats prolifèrent, comme si la définition de l’université était :  » établissement chargé du perfectionnement de quiconque a plus de vingt ans « . Tout se passe comme si, à une époque où la moindre ville est remplie de diplômés d’université et où tout le monde parle de décentralisation et d’initiatives locales, personne ne pouvait trouver dans son milieu la boîte d’informaticiens ou le cabinet de comptables qui lui donneraient l’initiation ou le perfectionnement qui lui manquent : il faut courir sous les jupes d’Alma Mater.

Alma Mater est bien forcée d’étendre ses jupes — et d’étendre sa soupe —, puisqu’on ne lui demande pas, au moment de lui verser sa subvention, si elle remplit la mission d’une université, mais combien elle a inscrit de têtes de pipe en septembre.

La chair de phoque

Nous devons au moins une chose à la polémique de M. Garon contre l’Université du Québec à Rimouski, coupable de marcher sur les plates-bandes éventuelles de son Université de Lévis : en reprochant à Rimouski de ne pas s’être lancée à corps perdu dans la commercialisation de la chair de phoque, il nous a fourni une expression digne de passer dans la langue pour pointer une aberration.

Si la fonction de l’université est celle-là, les établissements de haut savoir les plus exemplaires au monde sont General Motors, Coca Cola et la firme qui a lancé les blue jeans. Laissons l’État et les institutions publiques à leur place. Ne demandons pas à l’université de jouer le rôle du commerce et de l’industrie — auxquels elle est déjà censée avoir fourni un personnel parfaitement à la hauteur sous la forme de diplômés débordants de savoir et d’imagination.

Néanmoins, on aurait tort de croire que les universités crachent sur la chair de phoque. Lisez leurs publications internes : pas une semaine ne se passe sans qu’elles annoncent triomphalement des accords avec des éleveurs de champignons ou les fabricants d’un verre plus incassable que les autres. Ces contrats rapportent, et quelques étudiants de maîtrise et de doctorat bénéficient certainement à cette occasion d’un contact précieux avec la recherche appliquée et avec la réalité du monde de la production. Il vaudrait la peine de faire le bilan de ces opérations au point de vue financier (qui paie, en fin de compte : la firme qui va faire des profits, ou l’État ?) et au point de vue de la Bildung.

La démocratisation

Un système d’enseignement démocratique, c’est celui dont l’accès n’est pas de facto lié à l’appartenance à des groupes sociaux favorisés, et où tout sujet bien motivé reçoit l’aide dont il a besoin pour atteindre le plus haut degré de développement intellectuel et culturel qu’il désire et dont il est capable. Croire qu’on a atteint cet idéal dès qu’on a multiplié les inscriptions à l’université serait fallacieux. La formation universitaire n’est pas le moyen miraculeux de répondre à toutes les aspirations et à tous les besoins ; l’université se diluera et ratera sa mission si elle essaie de coiffer du même chapeau des réalités complètement hétérogènes.

Notre ministre de l’Éducation avait ses vues particulières lorsqu’il citait les soixante-dix établissements universitaires dans Boston et sa périphérie. Mais est-il scandaleux d’imaginer que nos universités, assurées d’un financement qui leur permettrait d’être pleinement des universités, n’auraient plus à chercher le salut dans le gigantisme et ne seraient plus obligées de courir après la  » clientèle  » étudiante avec leur assortiment de tapis, des grands aux minuscules et des inusables aux vite faits ?

Pourquoi la formation professionnelle et les compléments de formation pratique sur le terrain que réclament légitimement tel groupe ou telle région ne seraient-ils pas assumés par autant de petites structures ad hoc qu’il en faudra ? Est-il vrai que seuls les professeurs chercheurs sont aptes à  » faire comprendre les fondements théoriques des choses « , comme on dit ? La réponse est non, puisqu’on voit communément ces tâches confiées à des chargés de cours, ce qui suggère tout de suite une autre question : pourquoi ces chargés de cours doivent-ils obligatoirement relever d’une université ? Et la réponse est encore plus nette lorsque les enseignements en cause ne visent en fait que la pratique et l’application.

Certains craindront que la fréquentation de ces multiples petits collèges spécialisés ne rétrécisse les horizons des étudiants : la culture n’y aurait pas sa place et on n’y connaîtrait pas la stimulation intellectuelle que procure le séjour dans un grand établissement polyvalent où se cultivent toutes les branches du savoir humain.

Je ne serais pas a priori si pessimiste. On ne digère bien que ce qu’on a mangé avec appétit. Or les humains ne sont pas à un degré égal avides de nourritures intellectuelles. Si on en doute, il n’y a qu’à voir ce qui se passe dans les universités actuelles. Le cloisonnement y règne du haut jusques en bas, et les obstacles qui hérissent toute démarche interdisciplinaire sont notoires. La faim de culture et d’élargissement des horizons y tenaille bien du monde, mais beaucoup d’autres dorment sur leurs deux oreilles sans penser à cela un instant. Cette faim n’a pas de raison de ne pas se manifester aussi bien à Drummondville qu’à Montréal, et qui sait si, vraiment ressentie au lieu d’être prétendument comblée d’avance par l’institution, elle n’inventera pas des moyens authentiques de se satisfaire ?

Pour une faune diversifiée

Mon humble avis est qu’il n’est pas sage de se transformer en éléphant pour courir cinq lièvres à la fois. Si la position des universités actuelles est intenable, c’est peut-être parce que nous avons manqué collectivement d’imagination.

Nous avons confié à une seule et même institution des missions qui ne sont guère conciliables en pratique. Nous faisons comme si les mêmes personnes étaient capables de les accomplir toutes, alors qu’elles exigent des compétences, des tournures d’esprit, des types d’engagement profondément différents.

Nous faisons comme si les universitaires étaient seuls dignes de remplir toutes ces tâches, alors qu’il y a probablement des mines de créativité éducatrice éparses dans la société ambiante.

Nous trouverions peut-être notre profit à l’éclatement, s’il menait à un système plus différencié et plus réaliste, moins obnubilé par des objectifs abstraits de quantité, et qui ciblerait mieux la diversité des aptitudes, des besoins et des aspirations de ceux et celles qu’il veut servir.

Notes :

Ce texte a été publié une première fois dans la revue Universités, 2, 1995. Il s’agit d’une version légèrement modifiée. Nous remercions M. Raymond Joly pour son accord de reproduction.

 

©HERMÈS : revue critique et Raymond Joly
ISSN- 1481-0301
Créée le vendredi 18 août 2000
À jour le mercredi 18 décembre 2002

A propos charro1010

Bibliothécaire des Appalaches
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