La « nouvelle économie », abordée a partir d’une analyse de la productivité dans l’économie Luc Bonneville

UN REGARD SOCIOLOGIQUE SUR LA NOTION DE PRODUCTIVITÉ
DANS LE PASSAGE À LA « NOUVELLE ÉCONOMIE »

par Luc Bonneville

INTRODUCTION

Depuis quelques décennies et à plus forte raison depuis la mise en place du processus d’informatisation de la société, les termes ne manquent pas pour qualifier le type d’économie actuellement en cours, dont la spécificité serait pour certains d’instaurer un nouvel ordre qualitativement différent de l’ancien, et pour d’autres de le prolonger sous des formes différentes. Néanmoins, les penseurs qui se penchent sur la question s’entendent pour interpréter la situation socioéconomique actuelle dans le sens d’un changement profond, lequel interpelle autant la science politique, l’histoire, la sociologie que la science économique. En témoignent les multiples querelles entre ces différentes disciplines sur la manière d’aborder le nouveau contexte socioéconomique, c’est-à-dire la « nouvelle économie », et sur l’interprétation des enjeux qui s’y dégagent. À l’instar de la science économique qui a acquis depuis les années soixante-dix et quatre-vingts un niveau de légitimité inégalé depuis l’institutionnalisation des sciences sociales, avec la construction du nouvel ordre néolibéral que marque la pensée d’orientation « économiciste » et libérale, la sociologie tente aujourd’hui d’innover, de par la construction d’une « nouvelle sociologie économique » qui met en branle de nouveaux questionnements et de nouvelles façons d’aborder l’évolution des conditions socioéconomiques actuelles.

Parmi ces nouveaux questionnements, l’un s’avère crucial pour comprendre le type de société qui est en train de se construire depuis quelques décennies. Il s’agit de celui portant sur le concept et la mesure de la productivité dans l’économie.

La problématique de la productivité – et de ses transformations possibles et probables dans le contexte socioéconomique actuel – s’avère importante dans la mesure où très peu de sociologues s’y sont intéressé depuis l’émergence de ce qu’il est convenu d’appeler le processus d’informatisation sociale vers le début des années quatre-vingts. Il s’agit donc d’un objet de recherche qui est crucial dans cette optique, car il est permis de penser que les critères les plus fréquemment utilisés durant l’ensemble du XXe siècle pour mesurer les gains de productivité sont dépassés, et ceci pour un certain nombre de raisons que nous passerons en revue dans ce texte.

Deux principaux seront abordés dans ce texte. Dans un premier temps, nous analyserons les fondements de la nouvelle économie, dite de l’information ou du savoir.

L’APPLICATION DU CONCEPT NÉOCLASSIQUE DE PRODUCTIVITÉ À L’ÉCONOMIE DITE DE L’INFORMATION

Un regard sur les rapports gouvernementaux, les études et rapports de recherche du domaine tant privé que public, les manuels d’économie, nous conduit à constater que la mesure actuelle de la productivité, appliquée à l’information, est toujours celle qui a été construite par les marginalistes(1) qui ont mis en jeu des méthodes mathématiques d’appréhension des phénomènes économiques par l’usage de la formalisation mathématique qui permet d’établir des liens entre les différents facteurs de production de façon à ce que soit maximisé le profit du capitaliste(2).

La mesure de la productivité marginale de chacun des facteurs de production suppose que soient déterminés le prix, ou la valeur, de tous les facteurs de production dans un contexte où ceux-ci sont soumis à un certaine rareté relative(3).

C’est ainsi que la définition de la productivité qu’adoptera la majorité des auteurs néoclassiques met l’accent sur le rapport entre les facteurs de production mis en oeuvre dans le processus de production et le produit obtenu.

Ainsi, pour Pascal Combemale et Arnaud Parrenty, la productivité c’est :

[…] le rapport entre le volume de la production et le volume des moyens mis en oeuvre pour obtenir cette production […](4).

Pour Dominique Alet et Bernard Roux, la productivité c’est

[…] le rapport du volume de la production au volume total des facteurs dépensés dans le cycle de production. (5)

Pour André Vincent elle est

[…] avant tout une constatation. […] La productivité est le rapport entre une production et les facteurs de production qui ont permis de l’obtenir – ou bien entre une production et certains des facteurs qui ont permis de l’obtenir.(6)

Pour Brinkehoff et Dressler, la productivité doit se définir en fonction de la mesure qu’on peut en faire.

In a nutshell, productivity reflects results as a function of effort. When productivity improves, it means that more results are being gained for a given amount of effort. Il a classical sense, productivity is defined as a ratio such that the output of an effort under investigation is divided by the inputs (labor, energy, and so forth) required to produce the output.(7)

Fourastié, quant à lui, la définit de façon beaucoup plus large puisqu’il tient compte de ce que permet la productivité au niveau économique. Pour lui, la productivité est :

[…] une mesure du progrès technique. Pour le passé, cette mesure permet de rendre compte des phénomènes économiques essentiels de l’histoire économique de notre temps. Pour l’avenir, la notion de productivité est plus importante encore à saisir : elle doit permettre d’orienter l’évolution dans un sens conforme au bien-être matériel et à l’équilibre intellectuel de l’homme.(8)

Les facteurs de production, pour les marginalistes, sont au nombre de deux : le « travail » et le « capital »(9).. C’est à partir de ceux-ci qu’une productivité élevée peut être obtenue.

Il existe deux principaux types de productivité que les néoclassiques mesurent : une « productivité physique » et une « productivité en valeur »(10).

La productivité physique tient compte du rendement d’un facteur de production par rapport à la variation de sa quantité dans le temps, compte tenu de son effet sur la variation quantitative du produit final dans le temps(11). Quant à la productivité en valeur, elle tient compte davantage de la valeur déflatée d’un facteur de production par rapport à la variation de la valeur déflatée du produit final.

De telles mesures de la productivité permettent de déterminer le rendement marginal des facteurs de production dans le temps et dans l’espace, de façon à ce que les entreprises puissent savoir comment ils se comportent sur la base de la concurrence, comme le souligne Anne-Marie Gronier :

La connaissance des variations de productivité permet à l’entreprise de mieux situer ses efforts par rapport à la concurrence nationale ou internationale ou encore par rapport aux performances d’ensemble de l’économie d’un pays(12).

C’est donc à partir de la mesure de la productivité que se construisent les indicateurs de performance des entreprises dans le jeu de la concurrence. De tels indicateurs permettent fondamentalement d’envisager, au niveau microéconomique ou macroéconomique, des comparaisons entre les entreprises voire entre les nations. Ils permettent également de connaître le degré d’utilité, de productivité, que peut contenir l’utilisation ou la consommation de tel ou tel facteur de production. Ce qui est nécessaire à tout exercice de prévision économique.

Or, le problème actuel de la productivité est à comprendre dans le cadre du passage à l’économie dite de l’information. Sans passer en détails les différentes conceptions menant à l’affirmation d’une société de l’information ou du savoir à partir des années 50, mentionnons que c’est à partir de la deuxième moitié du XXe siècle que surgit le problème de la productivité de type néoclassique et marginaliste. Plus complexe que ne semblent l’indiquer les conceptions néoclassiques, le problème de la productivité tient à une série de facteurs qui touchent directement les fondements épistémologiques de la science économique en tant que discours capable de rendre compte de ce même concept de productivité. En analysant la façon dont celle-ci est élaborée, définit et opérationalisée à partir des années cinquante, on constate que des problèmes se posent au niveau de la connaissance économique elle-même. L’origine de tels problèmes réside alors dans la prise en compte d’un nouveau facteur de production représenté par la technologie, ou le progrès technique.

La montée croissante du machinisme au XXe siècle a conduit les entreprises à transformer l’ensemble de leur processus de production. À telle enseigne que la technologie est devenue prépondérante dans tous les rapports économiques à partir de la deuxième moitié du XXe. C’est à partir de ce moment que la science économique s’est vue confrontée au problème de la technologie dans l’économie, en ayant d’énormes difficultés à mesurer son véritable apport dans le processus de production. L’influence des marginalistes a été très grande, car mentionnons que ceux-ci ont eu du mal à l’intégrer dans la fonction de production, de type Cobb-Douglas entre autres, où n’étaient pris en considération que le capital et le travail. En fait, le rôle des technologies a longtemps été oublié des analyses économiques propres aux marginalistes, ce qui pourrait expliquer les difficultés des économistes se penchant sur la productivité à partir des années cinquante. Une grande partie du problème vient du fait que les concepts marginalistes de la productivité sont devenus tellement consistants et à forte prétention objective grâce aux outils de formalisation mathématique, qu’ils ont réussi à s’imprégner au noyau dur de l’épistémologie de la science économique, laquelle s’avère opaque à toute autre interprétation de la réalité capitalistique sur laquelle elle fonde son discours.

QUELQUES FONDEMENTS DE L’ÉCONOMIE DITE DE L’INFORMATION

Alors que plusieurs économistes constatent plusieurs problèmes au niveau de la conception néoclassique de la productivité à partir des années cinquante, d’autres préconisent, sans proposer de critères concrets d’analyse, la prise en compte de nouveau facteurs de production tout aussi centraux que le progrès technique. Pensons notamment aux analyses de Gary Becker, Friedrich Eduard Machlup et de John Kenneth Galbraith.

Les discours sur la productivité vont toutefois émerger avec la généralisation des TIC à partir des années quatre-vingt-dix, principalement avec la convergence technologique, qui arrive à un moment stratégique pour l’enclenchement de ce que certains verront comme une nouvelle phase longue d’expansion (le 5e kondratiev). Le problème c’est que les réflexions sur la capacité des TIC à accroître la productivité sont toujours issues de l’analyse néoclassique en économie. Plusieurs débats voient alors le jour, devant le constat d’une nouvelle économie fondée sur le savoir et sur l’information.

Les caractéristiques de l’économie de l’information sont nombreuses, comme en témoignent les appréhensions des différentes auteurs qui en ont discuté. La plupart retiennent toutefois le concept d’information pour spécifier la structure de la nouvelle économie. Cependant, ainsi que l’a montré Mayère(13), le concept d’information est beaucoup trop large et n’arrive pas à rendre compte d’une réalité qui doit être absolument défini.

Un tel exercice n’est pas sans difficultés, car l’étude des différentes positions des économistes de l’information relatives à la « nouvelle » économie, des phénomènes qui lui sont propres, révèle des approches différentes qui les conduisent à privilégier tel concept plutôt que tel autre. Comme le souligne Braman, il existe trois principales approches en économie de l’information qui correspondent à autant de processus ayant eu cours dans le cadre de l’économie :

Trois grandes options de conceptualisation de l’économie de l’information sont apparues, représentant différentes étapes de ce changement [dans le cadre de l’économie l’information]. […] Ces trois approches diffèrent par les questions qu’elles posent sur l’économie, par les postulats sur lesquels elles reposent et par les théories mises en oeuvre pour travailler à partir de ces postulats(14).

Selon Braman, la première approche prend en compte les modifications que l’on peut repérer à même la constitution des produits informationnels, ce qui suggère l’appréhension d’une économie de plus en plus fondée sur l’information et sur la progression du secteur de l’information. La deuxième approche, selon Braman, pose la science économique dans les changements qu’elle doit subir à la suite de la marchandisation de l’information et des flux qui étaient auparavant conçus comme externes au marché. Quant à la troisième approche, elle consiste à prendre en compte la dynamique économique pour y cerner les changements ayant cours avec l’importance de l’information sur laquelle se construit l’ »économie de l’information » comme discipline scientifique(15).

Au-delà de telles approches, il est possible à notre avis de dégager certaines composantes de l’économie actuelle. À notre sens, deux principales composantes intimement liées contribuent à définir, dans sa forme phénoménale, ce que représente l’économie actuelle, la « nouvelle économie », que nous nommons pour l’instant faute d’un meilleur terme d’ »information ». Il s’agit du savoir et de l’information. Ces deux caractéristiques permettent d’appréhender ce à quoi nous sommes actuellement confrontés sur le plan sociologique et économique.

Le « savoir » fait référence, essentiellement, à la connaissance qui constitue, au sens des économistes de l’information tels qu’on peut les nommer à la suite de Becker, Machlup, etc., le produit de l’éducation – c’est-à-dire la formation et l’apprentissage – désormais conçue comme un véritable facteur de production propre à la nouvelle économie. Ce qui fera notamment dire à Denison(16) qu’une grande partie de la croissance économique serait attribuable à l’éducation, laquelle selon lui devrait être prise en compte dans les mesures de la croissance de la productivité. Bien que l’éducation n’ait été prise en compte dans la mesure de la productivité qu’avec Becker et les théoriciens du capital humain(17), nous sommes d’accord avec Drucker sur la montée progressive du travail intellectuel au XXe siècle, tel qu’il le précise en ces termes :

C’est au XXe siècle que le travail intellectuel commença à se répandre – et vite. En un siècle, la population américaine a triplé, passant de soixante-quinze millions en 1900 à deux cent cinquante millions aujourd’hui; mais dans le même temps, le nombre de professeurs de l’enseignement supérieur est passé de 10 000 – la plupart exerçant dans de petits établissements paroissiaux – à 500 000. Toutes les autres catégories de travailleurs du savoir, comptables, médecins, professions para-médicales, analystes de toutes sortes, managers, etc. – se sont multipliées dans une semblable proportion. Et les autres pays suivent la même tendance que les États-Unis(18).

Quoiqu’il ne précise pas d’où il tire de telles données, on peut penser que cette réalité est juste, comme l’ont déjà souligné Bell et Porat, compte tenu de la progression constante du secteur des services qui constitue le principal lieu où les « travailleurs du savoir » exercent leur profession. Comprenons également que le fordisme-keynésisme, durant les Trente-glorieuses, a représenté un important levier pour le développement du travail intellectuel(19), comme le souligne d’ailleurs Lacroix en référence au « paradigme techno-économique » de Freeman :

Or, il s’agit justement du type de travail [« le travail intellectuel-culturel »] qui, sous le fordisme-keynésianisme, a connu une croissance quasi-exponentielle, croissance dans laquelle plusieurs, et particulièrement Daniel Bell, ont vu le fondement d’une nouvelle société, une société postindustrielle et de l’information. Le nouveau paradigme technologique constituerait ainsi un levier de redéfinition, de recomposition, du travail stratégique dans l’ensemble grandissant des secteurs où le traitement de l’information, la production du sens occupent la place centrale (20).

Tel que nous l’avons vu plus haut, la montée des services dans la société a effectivement engendrée l’emploi de travailleurs qualifiés capables de manipuler de l’information et des connaissances dans le cadre de relations sociales encadrant le déroulement de l’activité de service. Le savoir devenait ainsi le centre d’une nouvelle organisation du travail elle-même liée à de nouveaux processus productifs, comme le rappelle Perret :

Le développement des services s’accompagne en effet de changements fondamentaux dans la nature du travail humain. On parle fréquemment à ce propos d’ »économie du savoir » […]. Cette évolution concerne, à des degrés divers, l’ensemble des secteurs, y compris l’industrie : on assiste à une tertiarisation [sic] du travail, comprise dans un sens élargi comme l’intensification des activités symboliques et des interactions sociales impliquées par les processus productifs (21).

Le savoir est effectivement une tendance lourde de la composition de la société dite de l’information que plusieurs nomment la « société du savoir ». Le problème de la conception marginaliste de la productivité se posera de plus en plus du fait que le savoir résulte de processus sociaux entre prestataires et usager, seuls capables d’évaluer le résultat de leur échange.

L’autre caractéristique fondamentale de la nouvelle économie est ce qu’il est convenu d’appeler l’information, laquelle renvoie à l’aspect non-matériel des facteurs de production qui sont intangibles et abstraits. Citons pour exemple toutes les industries culturelles, particulièrement les industries de contenu, qui font l’objet plus largement d’une marchandisation de la culture où celle-ci est une « marchandise informationnelle » qui est, tel que nous l’avons vu, l’un des aspects fondamentaux de la nouvelle économie. Entre autres, la venue du réseau Internet, provoque l’apparition de nouveaux outputs fondés sur de l’information et du savoir mis à disposition, tels que les services d’accès au réseau, les services d’information, les systèmes publics ou privés de messagerie, les publicités, le commerce en ligne, les jeux, les systèmes de vidéoconférence, les informations publiques ou privées; bref toute une séries de nouveaux produits auxquels les consommateurs peuvent avoir accès en réseau.

Les inputs sont également modifiés dans le cadre de l’économie de l’information. Le travail intellectuel propre à la nouvelle économie exige plusieurs tâches requérant un certain savoir-faire acquis d’une formation académique, voire par des séances d’apprentissage en entreprise. La recherche et le développement occupent également une place centrale dans les entreprises, de même que la publicité, le marketing, etc. Autant d’activités, déjà présentes dans le cadre du fordisme-keynésisme, qui nécessitent une mise à disposition d’informations, de savoirs et de connaissances, entre les employés exigeant constamment la maîtrise de technologies de pointe à la base de l’innovation.

Telles sont les principales caractéristiques de l’économie de l’information, qui constituent également les fondements de la société de l’information prise plus globalement. À la lumière de ce que nous venons de dire, on peut postuler que l’économie de l’information est, de façon générale, une économie dominée par des facteurs abstraits, construits socialement, dont la valeur dépend de l’évaluation que seuls les acteurs en cause peuvent effectuer dans un contexte donné. Comme nous l’avons souligné plus haut en référence aux services, une telle évaluation ne peut se faire qu’en fonction de critères subjectifs, c’est-à-dire en fonction du jugement des acteurs impliqués dans la relation de service.

UNE NOUVELLE LOGIQUE PRODUCTIVE À ÉVALUER

À la lumière de ce que nous venons de dire, on peut postuler que l’économie de l’information est, de façon générale, une économie dominée par des éléments abstraits, qualitatifs, dont la valeur peut dépendre de l’évaluation que peuvent en tirer certains acteurs dans le contexte actuel. Une telle évaluation ne peut se faire qu’en fonction de critères subjectifs, puisqu’elle renvoie non pas à l’augmentation quantitative d’un input ou d’un output dans un temps donné, mais au jugement que les acteurs portent compte tenu des conditions de possibilité qu’ils voient dans l’ensemble du processus de production.

Le problème fondamental qui se pose à la conception marginaliste de la productivité se situe au niveau de la quantification du savoir et de l’information. Nous pensons que leur prise en compte dans la mise en productivité ne peut se faire qu’au terme d’une évaluation que nous pouvons définir dans le sens où Jacot y fait référence :

Évaluer, c’est assigner une valeur bonne ou mauvaise, meilleure ou pire, à une chose ou à un événement. Ce n’est donc pas simplement mesurer la valeur en quelque sorte intrinsèque des objets; c’est établir un ordre de préférences, autrement dit, certains rapports des sujets aux objets (22). »

Ainsi, l’évaluation de la productivité suggère que soit pris en compte le jugement qui peut être tiré des acteurs impliqués dans le processus de production, car la qualité en tant que telle est davantage recherchée que la quantité en constituant l’objectif central de l’ »entreprise informationnelle », qui ne fonde plus ses objectifs sur des augmentations de la production pour satisfaire la recherche de productivité comme sous le fordisme-keynésisme. L’évaluation constitue un jugement basé à travers le temps, et non dans le temps comme pour la mesure marginale de la productivité qui se fondait, rappelons-le, sur le principe causal de mise en rapport d’inputs et d’outputs. Gadrey abonde dans le même sens que Jacot en affirmant que les activités de services, où le savoir et l’information sont nécessaires, doivent impérativement être évalués et non pas quantifiés pour tenir compte d’un concept de productivité devenu caduque selon lui. C’est pourquoi il suggère que l’analyse des inputs et des outputs ne se réalise que par une convention a priori de critères d’évaluation de la productivité, tel qu’il le souligne en ces mots :

Dans ces conditions, l’analyse des performances économiques « réelles » (productivité, efficacité, croissance) de très nombreuses activités de service ne peut échapper à une étape préalable de mise au point de conventions d’évaluation, c’est-à-dire de règles portant sur ce que les uns et les autres conviennent de retenir comme critère d’efficience, dès lors qu’aucun ne s’impose techniquement. Le « produit » de ces services apparaît clairement comme une construction sociale mettant en jeu des points de vue d’acteurs différents (23).

On ne s’étonnera donc pas des problèmes que pose actuellement la mesure de la productivité dans les secteurs de l’économie dite de l’information. Le paradoxe de productivité initialement soulevé par Solow constitue une piste de réflexion intéressante sur un concept et une mesure de la productivité à notre avis dénués de sens.

Soulevé au cours des années quatre-vingts et quatre-vingt-dix, le paradoxe de productivité, que Denison qualifiait plutôt de « mystère de la productivité » (24), illustre bien ce que Pebereau affirmait au sujet de la difficulté des économistes à mesurer la productivité. À l’origine, on pensait que les technologies de l’information n’apportaient pas les gains de productivité espérés suite à un investissement. Comme le souligne Rallet (25), les études sur le paradoxe de productivité révèlent globalement trois explications relatives à la difficulté de réfléchir en terme de productivité : des explications de nature mathématique liées à la mesure de la productivité, des explications de nature économique liées au détour de production et des explications de nature sociologique à comprendre dans le cadre du processus d’informatisation sociale.

Premièrement, tel que le montre Rallet, le paradoxe de la productivité serait en fait le reflet d’un problème de mesure qui résulterait de la difficulté de mettre en rapport des variables difficiles à cerner. Souvenons-nous que la mesure néoclassique de la productivité supposait la mise en rapport entre les facteurs de production (les inputs) et le produit final (l’output). Cette mise en rapport s’effectuait sur des marchandises matérielles comptabilisées par rapport à leur valeur. Or, dans le cadre de l’économie de l’information, il devient problématique de distinguer ce qui d’un côté constitue des inputs et de l’autre des outputs, conformément à la fonction de production néoclassique par laquelle les économistes considèrent les facteurs d’un point de vue essentiellement quantitatif. Car les inputs et les outputs propres à l’économie de l’information, tel que nous disions plus haut, relèvent davantage de processus sociaux complexes à partir desquels ils se construisent. De là la difficulté de mesurer la productivité des inputs et des outputs propres à l’économie de l’information (26).

Deuxièmement, le paradoxe de la productivité peut avoir pour origine, ainsi que le souligne Rallet à la lumière des travaux s’y étant déjà intéressés (27), le fameux détour de production selon lequel les gains de productivité ne se manifesteraient qu’à long terme à la suite de l’intégration progressive de l’informatique dans les pratiques organisationnelles du travail (28). Conçu comme tel, le paradoxe de la productivité s’expliquerait par la lenteur que prennent les technologies à s’imposer, à se généraliser, dans les différentes pratiques. Ce qui au bout du compte ne rendrerait productive l’informatique que lorsque les travailleurs la maîtriserons selon les attentes du capitaliste.

Troisièmement, Rallet explique que la paradoxe de la productivité peut relever de facteurs sociologiques sur lesquels Attewell (29) s’est penché. Pour Attewell, ainsi que le souligne Rallet, l’informatisation peut être la source d’ »effets pervers » engendrés par une reconfiguration des processus de communication de l’information, par la valorisation de la qualité d’une information au détriment de sa quantité qui demeure la seule logique « productive » des entreprises et par l’incapacité des entreprises à encadrer les usages et pratiques des employés en fonction des objectifs de rentabilité de l’informatisation.

Bref, de telles raisons montrent pour Rallet que le paradoxe de la productivité soulevé chez plusieurs économistes et sociologues peut s’expliquer de plusieurs façons, selon le point de vue privilégié.

Pour notre part, nous pensons que les changements dans les conditions de mise en productivité doivent être compris par rapport à l’évolution des conditions socioéconomiques grâce auxquelles le concept et la mesure de la productivité, construit par les marginalistes, deviennent inadéquats.

CONCLUSION

Il est donc permis de penser que l’économie actuelle, celle que nous avons tenté de cerner au cours des points précédents, se fonde sur une logique qualitativement différente de celle qui caractérisait le fordisme-keynésisme. En conséquence, toute mesure de la productivité établie dans les cadres du raisonnement néoclassique et marginal ne peut qu’être erronée, car la forme productive à laquelle les sociétés les plus industrialisées sont actuellement confrontées relève d’une réalité autre que celle sur laquelle les économistes néoclassiques et plus contemporains, à partir de Solow, se sont penchés.

Cela est donc problématique pour les économistes qui continuent à réfléchir sur l’économie de l’information sans redéfinir les postulats qui sous-tendent le concept de productivité qu’ils envisagent. Comme le souligne par exemple Georges Pebereau

La science économique vit sans doute aujourd’hui aussi sur des concepts démodés de la notion de production, d’abord ceux qui ont été élaborés par les fondateurs, à la fin du XVIIIe siècle, à l’aube de la révolution industrielle, ensuite ceux qui ont été forgés au moment de la Grande Dépression il y a plus de quarante ans. Mais, alors que les transformations de la société et de l’industrie n’ont jamais été plus nombreuses que pendant la Grande Croissance de l’après deuxième guerre mondiale, des concepts nouveaux ne sont pas clairement apparus pour remplacer la vieille abstraction de l’acte productif vu comme transformation énergétique de la matière par le couple homme-machine (30).

Une réflexion éclairée, de type sociohistorique, pourra certes relever les défis que pose l’application des critères néoclassiques de productivité à l’économie actuellement en cours.

Notes :

[1] Notons au passage que la notion de productivité se construit dans le cadre du concept de l’équilibre général.  Les économistes néoclassiques proposent un modèle d’explication de la réalité selon lequel l’économie est stable du fait notamment que les capitalistes et les consommateurs rejoignent leur optimum.  On imagine une économie – une économie de biens matériels rares – caractérisée par une concurrence pure et parfaite selon les termes de Walras.  Nous faisons ici référence au concept d’équilibre général de Walras dans lequel la maximisation des utilités des consommateurs et des producteurs est atteinte.  (Éléments d’économie politique pure : théorie de la richesse sociale, Paris, Librairie générale de droit et de jurisprudence, 1952 -édition originale en 1874-). (Retour au texte)

[2] Une telle façon de procéder contribuera à faire de l’économie, au sens où l’entend William Stanley Jevons (The Theory of Political Economy, Harmondsworth, Penguin Books, 1970 – édition originale en 1871-), une véritable science exacte capable de vérifier formellement les hypothèses qu’elle mettra en jeu.  C’est pourquoi le concept de productivité, avec le raisonnement à la marge, deviendra un concept conçu comme “éternellement” vrai.  L’erreur des marginalistes à notre avis ne réside point dans cette prétention, mais bien plutôt dans le fait de ne pas avoir tenu épistémologiquement compte dans la construction de l’objet de l’économie de l’évolution des conditions socioéconomiques qui finissent par invalider le concept de productivité marginale alors conçu.  C’est d’ailleurs ce que nous voulons montrer, en insistant fondamentalement sur l’évolution des conditions de mise en productivité plutôt que sur l’épistémologie même des mathématiques qui sont utilisées pour mesurer une productivité à la marge.  Néanmoins, pour un regard sur ce type d’épistémologie “mathématico-économique” posé à partir d’un questionnement sur la sémantique économique, on pourra consulter Christian Schmidt, La sémantique économique en question : recherche sur les fondements de l’économie théorique, Paris, Calmann-Lévy, 1985. (Retour au texte)

[3] Léon Walras, ouvrage cité.  (Retour au texte)

[4] Pascal Combemale et Arnaud Parrenty, La productivité : analyse de la rentabilité, de l’efficacité et de la productivité, Paris, F. Nathan, 1993, p. 5.  (Retour au texte)

[5] Dominique Alet et Bernard Roux, La productivité autrement, Paris, L’Harmattan, 1994, p. 1. (Retour au texte)

[6] André L.A. Vincent, La mesure de la productivité, Paris, Dunod, 1968. (Retour au texte)

[7] Robert O. Brinkerhoff et Dennis E. Dressler, Productivity measurement : a guide for managers and evaluators, Newbury Park (Calif.), Sage, 1990, p. 16. (Retour au texte)

[8] Jean Fourastié, La productivité, Paris, Presses universitaires de France, 1968, p. 11. (Retour au texte)

[9] Les néoclassiques ont construit une fonction de production, dite fonction Cobb-Douglas, qui permet de tracer une courbe de la productivité des facteurs “travail” et “capital”.  Il s’agit en fait d’un rapport de cause à effet où la variation de la production totale est expliquée en fonction de la variation unitaire de la quantité d’un seul facteur.  Cette fonction de production s’exprime mathématiquement comme suit :  Y = A Ka + Lb, où “Y” représente l’output final tel qu’il se retrouve sur le marché, “K” le capital en tant que facteur de production, “L” le travail et “A”, “a” et “b” des constantes.  (Retour au texte)

[10] Plusieurs manuels de gestion et d’analyse économique présentent effectivement la productivité comme productivité physique et comme productivité en valeur.  C’est le cas, entre autres, de Anne-Marie Gronier (La productivité : progrès social ou source de chômage ?, Paris, Hatier, 1987). (Retour au texte)

[11] Une telle productivité physique réfère nécessairement à des objets matériels homogènes se prêtant au dénombrement et à la quantification. (Retour au texte)

[12] Anne-Marie Gronier, ouvrage cité. (Retour au texte)

[13] Anne Mayère, Pour une économie de l’information, Paris, Éditions du CNRS, 1990. (Retour au texte)

[14] Sandra Braman, “L’économie de l’information : une évolution des approches”, Anne Mayère (sous la direction), La société informationnelle : enjeux sociaux et approches économiques, Paris; Montréal, L’Harmattan, 1997, p. 88. (Retour au texte)

[15] Ibid., p. 88-89. (Retour au texte)

[16] Edward Fulton Denison, The Sources of Economic Growth in the United States and the Alternatives Before Us, New York, Committee for Economic Development, 1962. (Retour au texte)

[17] Pour une vue complète de la théorie du capital humain et de ses applications mathématiques, voir Michelle Riboud, Accumulation du capital humain, Paris, Économica, 1978. (Retour au texte)

[18] Peter Drucker, Les nouvelles réalités : de l’État-providence à la société du savoir, Paris, InterÉditions, 1989, p. 202. (Retour au texte)

[19] Il s’agit d’un travail intellectuel qui est également culturel, puisqu’il s’enracine dans des manières d’agir et de faire qui sont propres à une culture donnée laquelle lui donne toute sa qualité.  Voir sur cette, entre autres, Jacques Nusbaumer, Les services : nouvelle donne de l’économie, Paris, Economica, 1984, p. 35 et suivantes. (Retour au texte)

[20] Jean-Guy Lacroix, “Sociologie et transition millénariste : entre l’irraison totalitaire du capitalisme et la possibilité-nécessité de la conscientivité”, Les cahiers de recherche sociologique, no. 30, 1998, p. 120-121. (Retour au texte)

[21] Bernard Perret, “L’industrialisation des services”, Gérard Blanc (sous la direction), Le travail au XXIe siècle : mutations de l’économie et de la société à l’ère des autoroutes de l’information, Paris, Dunod, 1995, p. 37-38. (Retour au texte)

[22] Jacques-Henri Jacot, “Vers une évaluation économique des systèmes de production”, Pierre Doray et Céline Saint-Pierre (sous la direction), Technologies et entreprises : regards évaluatifs, Montréal, CREST, UQAM, 1993, p. 110. (Retour au texte)

[23] Jean Gadrey, L’économie des services, Paris, Éditions La Découverte, 1992, p. 76. (Retour au texte)

[24] Edward Fulton Denison, Estimates of productivity change by industry : an evaluation and an alternative, Washington, D.C., Brookings Institution, 1989. (Retour au texte)

[25] Alain Rallet, “L’efficacité des technologies de l’information et de la communication à l’étape des réseaux”, Marie-Christine Monnoyer-Longé (sous la direction), L’entreprise et l’outil informationnel, Paris; Montréal, L’Harmattan, 1997, p. 85-106. (Retour au texte)

[26] Ibid., p. 90-91. (Retour au texte)

[27] Paul David, “Computer and dynamo in OCDE”, in Technology and Productivity : The Challenge for Economic Policy, 1991; Eric Brynjolfsson et Loren Hitt, New evidence on the returns to information systems, MIT Sloan School, October 1993; D.D. Wilson, “IT investment and its productivity effects : an organisational sociologist’s perspective on directions for future research”, paper presented at the international workshop on The productivity impacts of information technology investment, Charleston (South Carolina), November 11-13, 1993, cités dans Alain Rallet, Ibid. (Retour au texte)

[28] Alain Rallet, Ibid., p. 91-94. (Retour au texte)

[29] Paul Attewell, “Why productivity remains a key measure of IT impact”, paper presented at the international workshop on The Productivity Impacts of Information Technology Investment, Charleston (South Carolina), November 11-13, 1993, cité dans Ibid. (Retour au texte)

[30] Georges Pebereau, “Impact de l’informatique sur la compétitivité des entreprises industrielles”, Actes du colloque international Informatique et changement économique, Informatique et changement économique, Paris, La Documentation française, 1980, p. 45. (Retour au texte)



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©HERMÈS : revue critique et Luc Bonneville
ISSN- 1481-0301
Créée le vendredi 18 août 2001
À jour le mercredi 18 décembre 2002


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