La Grande Bibliothèque du Québec: entre l’industrie culturelle et l’incertitude bibliothéconomique. par Pierre BLOUIN

Discontent is the first step toward the progress of a man or a nation.
Oscar Wilde

Édifice de la BNQ, Siège social et centre de conservation de la rue Holt, à Montréal. (photo. Alain Laforest)

Source: Bibliothèque nationale du Québec, Le siège social et le centre de conservation de la Bibliothèque nationale du Québec, Montréal, La Bibliothèque, 1997, p. 6.

Présentation

I. La culture et le nouveau projet bibliothéconomique

II. Petite étude de cas : la Bibliothèque Publique de San Francisco

III : La Grande Bibliothèque du Québec : quelques interrogations partagées

IV : Quelques dates et sites WEB pour comprendre l’enjeu et les débats.



Présentation

Il y a près de vingt ans, Jean-Rémi Brault, alors conservateur en chef de la Bibliothèque nationale du Québec, écrivait que le temps était désormais venu pour les bibliothécaires de « s’impliquer concrètement et publiquement dans la solution aux grands problèmes sociaux et politiques du Québec » (1). L’auteur y exprimait entre autres ses craintes de voir des non bibliothécaires prendre la place des bibliothécaires dans les bibliothèques québécoises. Premier soubresault de la société de l’information, ou prophétie ironique d’une tendance actuelle ?

De la volonté de transformer le monde, on n’en demande pas tant après tout aux bibliothécaires, et encore moins au citoyen ordinaire. Toutefois, à l’heure où une nouvelle bibliothèque nationale, d’un type tout à fait original, est sur le point de naître au Québec, on ne peut qu’être étonné par un constat frappant : que les premiers intéressés, soit les membres de la profession, en sont étrangement absents, au milieu d’un discours général plein de promesses qui insiste sur l’idéalisation du projet sans en rendre compte de façon pleinement réaliste. On conviendra que les prises de position des associations professionnelles sont une chose (elles visent d’abord la défense des intérêts professionnels), mais une analyse de fond en est une autre. C’est ce que nous voulons proposer au stade présent de l’entreprise, et ce, à la suite de nombreuses autres. La Commission parlementaire sur la culture mériterait d’être revisitée également, car ses débats ont soulevé des points intéressants qui se sont évanouis une fois l’exercice terminé.

Notre critique sera-t-elle  « négative » ou  « positive » ? Au lecteur d’y répondre, puisque la subjectivité toujours inhérente à cet argument ne devrait pas mériter qu’on s’y arrête en premier lieu. Nous essaierons du moins de faire une critique sincère et documentée.

À l’été 1997, donc, le gouvernement québécois annonçait la construction d’une nouvelle Bibliothèque nationale québécoise, qui sera intégrée à la Bibliothèque municipale de la ville de Montréal. Expérience inédite s’il en est, et qui a fait l’objet de plusieurs questionnements. Le présent texte n’a pas pour but de poursuivre une remise en cause de l’entreprise, qui en est à l’étape des préparatifs de gestion à l’heure présente. Il désire cependant refaire un examen critique des conditions de la réalisation du projet, en mettant en relation des variables nouvelles – celles de l’industrie dans le contexte de la culture mondialisée, ainsi que celles, plus déterminantes et moins connues, de la crise d’identité professionnelle de la bibliothéconomie, qu’on nomme aussi science de l’information. On voudrait démontrer ici que cette crise, qui touche d’ailleurs tous les domaines professionnels à l’époque de la mondialisation et de l’économie des pratiques culturelles, peut nous permettre de situer plus globalement les grands enjeux du débat qui a entouré le projet, et ainsi de mieux saisir son évolution actuelle et future. Une meilleure compréhension des enjeux réels ne peut qu’aider à comprendre un projet d’une telle complexité et peut-être de mieux contribuer à une gestion critique.

Dans un premier temps, nous examinerons les fondements extra-bibliothéconomiques du projet, que l’on a d’ailleurs évoqués, mais pas suffisamment à fond, selon nous; nous convions le lecteur à faire avec nous un détour obligé par la structure culturelle qui, nous l’espérons, l’éclairera davantage et lui permettra ensuite de situer correctement l’objet de notre propos dans son milieu. Notre première partie sera en quelque sorte une exploration des images culturelles et de leur rôle dans le discours culturel. Dans un deuxième temps, une petite étude de cas, celle d’une grande bibliothèque américaine de la Côte Ouest (encore là pas très discutée dans le milieu, sinon pas discutée du tout), illustrera ces analyses. Enfin, la troisième et dernière partie soulignera certains aspects actuels de l’entreprise à la lumière des conclusions qui se dégageront de cette exploration.

Penchons-nous donc sur ce qui pourrait nous instruire sur les fondements d’une méga-entreprise (méga étant entendu dans le contexte québécois, et dans l’esprit du mot) qui nous présente les voies de la bibliothéconomie à l’ère  « post-industrielle », qui sont loin de se résumer au seul « changement technologique ».

I. La culture et le nouveau projet bibliothéconomique

  1. Le discours de la rentabilité
« Il faut que Montréal soit dotée d’une très grande bibliothèque, une Bibliothèque nationale du Québec. Avec tout le soin qu’on met à la culture, à cause de l’importance de la culture dans l’aventure québécoise et le destin québécois, on se donne des instruments physiques qui vont avec notre discours. »

Bernard Landry, vice-premier ministre du Québec et ministre des Finances, Commission des finances publiques du Québec, 10 avril 1998

Partout dans le monde, la culture représente un nouveau champ économique. Les « baby boomers » veulent apprendre, voyagent et lisent. Ils s’informent, nous dit-on. D’autre part, la jeune génération, elle aussi, s’éduque au multimédias et se branche (doit se brancher) pour ainsi « s’ouvrir sur le monde ». Tout cela appelle une activité de contenus. On assiste à un double phénomène dans ce domaine : l’homogénéisation et l’interchangeabilité. Les deux termes sont aussi partie prenante de la définition théorique du concept d’information. La bibliothèque comme équipement culturel n’échappe pas à ce mouvement, pas plus qu’elle n’est déconnectée des politiques de développement de l’inforoute.

Le souci d’efficacité gestionnaire de la culture doit d’abord faire oublier que la culture est une « affaire culturelle ». Un des instruments pour ce faire consiste par exemple à centraliser en un événement, que ce soit le Salon du livre, un festival, une manifestation de masse ayant la cuisine ou la culture comme thème, ou encore qui se greffe à une autre, comme un festival de montgolfières. La concentration-centralisation se fait aussi de façon permanente, sous la forme des complexes muséologiques, des attractions touristiques, des regroupements de salles de cinéma dotées de cafés et d’amusements, etc. Dans le domaine des médias, on constate le même principe à l’œuvre : consortiums de télévision, segmentation du marché pour produire plus efficacement et à grande échelle (Canal Famille, Musique Plus, Météo-Média, RDS). Et surtout, la création culturelle comme telle ne peut vivre sans subvention. Qu’elle vienne de l’État ou de l’entreprise, la manifestation culturelle doit se conformer aux conditions de son aide. Or, cette dernière provient de plus en plus de la grande entreprise, trans-nationale. Celle-ci considère d’abord le contenu de sa commandite en termes d’image et de mythification culturelle (2).

Le développement culturel et une société ouverte forment pourtant un enjeu démocratique. Le nouveau rôle de l’État s’oriente en ce sens davantage vers l’industrie culturelle. « Si on a souligné le caractère polysémique de la culture, il est nécessaire de noter l’ambivalence du terme même de développement culturel. Pour les uns, il implique le développement des industries culturelles, et s’apparenterait au développement économique du secteur culturel. Pour d’autres, il s’apparenterait au développement d’activités plus classiques, des arts, a contrario des activités plus « populaires », ceci impliquant qu’il y ait une culture « supérieure » à d’autres. » (3) « Pour certains, le développement culturel équivaudrait au développement de la culture nationale, de l’identité nationale » (idem). Est-ce que ce sont là trois sens antinomiques de la culture, ou faut-il surtout bien saisir l’articulation suggérée entre développement économique, social et culturel ?

La genèse même du terme de développement culturel nous vient de l’influence de la diplomatie française à l’Unesco et du Conseil de l’Europe, nous disent Raboy et ses collègues, en citant André Lange (Raboy et al., p. 49). Les économistes contemporains leur donnent raison : c’est la communauté européenne qui définit actuellement les normes de la « nouvelle économie » de la globalisation, comme les normes ISO entre autres. Les Européens ont eu une influence déterminante quant à la définition de la culture et de sa gestion, surtout dans le cadre du Nouvel Ordre mondial de la communication et de l’information que l’organisation internationale a animé durant les années 70 et 80. Il est intéressant d’observer que le terme d’industrie culturelle avait au début une connotation négative et une charge dénonciatrice, chez Adorno et Horkheimer. Augustin Girard, du Ministère français de la culture, introduisit en 1972 un thème politique absent chez ces philosophes, celui de sauvegarde de l’identité nationale (pp. 84-85). La culture au sens français du terme était donc, à son apparition comme thème public, une défense bien française contre l’impérialisme « culturel » américain, qui commence ses ravages durant la décennie 1960. L’idée trouve alors son origine moins chez les créateurs et les intellectuels que chez les « politiques », qui le prennent aux professionnels et aux industriels du spectacle qui l’ont développée au cours des années 30 à 50.

Durant la période de 1988 à 1997, l’Unesco proclame la « décennie mondiale du développement culturel », premier modèle de nos Journées québécoises de la culture… Le discours culturel défend l’économie libérale dans le domaine des industries culturelles, mais aussi la démocratisation participative, une interaction entre l’éducation, l’action culturelle et le développement communautaire (p. 51). Il fait la promotion d’une disponibilité et d’un accès aux ressources dans un but de participation publique. Or, très tôt, une contradiction se dessine avec la participation des consommateurs au développement et au marché culturels. L’État se désengage, ses politiques sont marquées au sceau de l’ambiguïté (p. 52).

On constate que l’espace public devient symbolique. « Non seulement l’information constitue-t-elle de moins en moins une valeur en soi, mais dans l’espace public marchandisé, elle doit faire concurrence aux vidéo-clips, au sport professionnel, au cinéma, ainsi de suite » (pp. 74-75). L’enjeu devient de maintenir un espace public pluriel sur une base égalitaire. Les télévisions publiques essuient les revers des crises du Vietnam, d’Octobre 1970 au Québec, de Mai 1968 en France. Les expériences de télévision communautaire échouent. L’État se voit obligé de travailler avec et non contre le marché, tout en défendant l’intérêt public, soit de soutenir les réseaux de télévision publique et la diversité des productions. Mais «  un tel programme n’a rien à voir avec les anciennes stratégies étatiques restreignant l’accès au marché pour favoriser les produits d’origine nationale » (p. 112).

L’investissement culturel est en fait comparable à l’investissement financier. Le nom de culturel est ouvert à tous les sens. Dans une économie mondialisée, cet investissement semble acquérir une autre valeur : il humanise une mécanique ultra-complexe et qui devient déshumanisante aux yeux du commun des mortels. L’industrie culturelle s’intègre à l’ensemble globalisé de la nouvelle économie, qui doit recourir à des mises de fonds massives et de plus en plus risquées pour fonctionner. Les projets culturels et autres se font obligatoirement à grande échelle, ils impliquent une logistique matérielle, financière et intellectuelle considérable. Un autre aspect essentiel de leur réussite, c’est la vente de leur concept : le projet, surtout culturel, doit être poussé constamment, par tous les discours possibles. Les nouvelles idéologies culturelles, que ce soit la société de l’information ou les NTI, côtoient celles de l’« amour de la lecture » ou des livres. La plupart de ces idées sont celles des gestionnaires et des producteurs. Elles sont d’abord issues des technocrates et des infocrates. Qu’on prenne l’exemple de la téléphonie cellulaire, qui met l’accent sur l’individu seul, en panne, sur l’enfant à l’école qui a avalé un produit toxique, etc. Un besoin obsessionnel de sécurité est exploité, par des situations d’urgence, avec des causes bien précises, techniques la plupart du temps.

Comme les investissements culturels nécessitent un financement considérable, on se tourne vers l’État pour les stimuler. L’État tend ainsi à se transformer, via diverses voies, en industrie publique, alliée naturellement à l’industrie privée. Le seul fait de se considérer comme une État-industrie signifie non seulement le démantèlement des services publics, voire des institutions publiques (comme l’ont traditionnellement été la Bibliothèque nationale et la grande bibliothèque publique), mais encore et surtout, une perte de l’éthique publique. Les relations entre les secteurs privés et publics, par exemple, illustrent bien cette perte dans le contexte de la mondialisation (4).


1. La loi de la demande en bibliothéconomie

    Une étude de marketing bibliothéconomique démontre toujours que ce que les gens veulent, ce sont d’abord des livres, et ensuite un service humanisé. Le problème, ici comme ailleurs, c’est que les théoriciens ont le dernier mot. Après avoir traité les chiffres obtenus, d’après des questions orientées souvent vers des types de réponses précises, on procède à leur application. Dans le cas de la Grande Bibliothèque, par exemple, cela s’est traduit par l’optimisation de la fréquentation et du rendement des collections. On s’éloigne des préoccupations de départ, celles des lecteurs ou des besoins de lecture (Nous analyserons dans le détail ces paramètres substantiels dans notre troisième partie)..

    Pourquoi la loi de la demande gouvernerait-elle la conception d’une bibliothèque, qui est par essence un service public ? Serait-ce que le service lui-même, bien que demeurant du ressort public, a perdu sa substance publique, c’est-à-dire communautaire ? Ces questions soulèvent évidemment la problématique de la définition et de la mission du bibliothécaire. On a maintenant un peu honte du nom, du moins est-on gêné du nom, parce qu’il propage une image démodée, bien qu’un effet rétro le remette à la mode pour humaniser les NTI : le terme de « spécialiste de l’information » fait un peu sec. Les Français parlent du métier de bibliothécaire, comme si on était revenu à l’artisanat pré-industriel. Or, en attachant leur réflexion à cette question d’image, les bibliothécaires ou spécialistes de l’information ne se mesurent pas aux vraies questions qui les confrontent, et concourent, inconsciemment ou pas, à la commercialisation de leur profession. Il font le jeu de leurs décideurs économiques et politiques, mais sont aussi pris dans le tourbillon de la nouvelle gestion culturelle et de ses fausses séductions. Ce qui s’est un peu passé dans le cas de la Grande Bibliothèque.

    Il est sûr que la mondialisation du discours économique et que sa prégnance dans tous les champs des sciences humaines ont initié cette crise d’identité de la profession et de sa philosophie. Comme le rappelait l’écrivain et éditeur Gilles Pellerin lors du dernier congrès annuel de la Corporation des bibliothécaires professionnels du Québec, en mai 1998, « comme nos dirigeants, comme les professeurs, comme les parents (…) les bibliothécaires ont à mes yeux certaines responsabilités. Vous comme moi travaillons à la transmission du langage (…) comme bibliothécaires j’escompte que vous ne cédiez pas à la rumeur marchande, que vous ne proposiez pas exclusivement ce que vous croyez qu’on vous demandera au comptoir du prêt : qui vous demanderait ce dont il n’a jamais entendu parler ? »

    Or, qu’arrive-t-il dans une bibliothèque qui fonctionne selon les statistiques de fréquentation ? Quels livres ou documents achètera-t-on dans ce but ? Voilà, en quelques mots, trop brièvement esquissé, le conflit entre l’intégrité professionnelle et la nouvelle donne de la mondialisation culturelle : la philosophie de la « société de l’information » et de l’accès, que le bibliothécaire célèbre, qui est aussi celle de projets comme celui de la Grande Bibliothèque, est en voie de miner (discrètement parce que théoriquement) les assises de sa profession, qui sont d’abord d’ordre conceptuel. Nous répétons sans doute ici des choses que nous avons déjà écrites dans cette revue et ailleurs, mais nous croyons nécessaire même de faire cette répétition. (5)

    Le bibliothécaire serait-il démissionnaire sans s’en apercevoir, tout occupé qu’il est à gérer les flux de l’information et à la distribuer économiquement grâce aux réseaux électroniques ? L’affaire de la GBQ ne serait au fond, suivant cette perspective, qu’une manifestation, grand public cette fois-ci, de cette démission malencontreuse, que maints théoriciens de la bibliothéconomie ont déplorée depuis près de vingt ans.

2. Bibliothèques, muséologie et immobilier

Dans la nouvelle économie, le secteur des services joue un rôle capital. Ce secteur exige les technologies de pointe. L’autoroute de l’information québécoise met 30 milliards $ en jeu, et constitue l’infrastructure nécessaire à cette nouvelle économie de service, qui générait déjà 484 000 emplois en 1993 et représentait 6,2 % du PIB en 1992, soit plus que les secteurs de l’agriculture et de ses services, ou encore que ceux de l’exploitation forestière ou minière (6). Dans le réseau électronique comme dans celui de la télévision, la concentration des moyens domine, car c’est la méthode économique de « distribution » des services : « L’idée que le marché constitue le meilleur moyen de servir les besoins culturels d’une société (le public obtient ce qu’il veut) laisse sérieusement à désirer (…) En tant que groupe social, nous pouvons désirer un milieu culturel qui soit un lieu d’enseignement et d’information, un élargissement de notre horizon, mais en tant que consommateurs individuels, il est probable que nous options pour ce que nous connaissons déjà. Le public veut ce qu’il obtient. » (7).

Comme la technologie crée le besoin, une grande bibliothèque peut aussi créer le besoin, entre autres en installant 500 postes de consultation Internet, qui attireront les visiteurs à la fois pour l’Internet et à cause de la simple présence de tant de postes. C’est aussi la logique du grand musée, qui crée le besoin en créant de grandes expositions, qui laissent quelquefois les principes de la muséologie de côté (cf. l’expo Giacometti au Musée des Beaux-Arts de Montréal). Même chose pour la musique classique, « qui peut devenir bornée, prévisible et doucereuse dans le cadre d’un marché libre » (8).

Guy Cogeval, ex-directeur du Musée des monuments français, devenu directeur du Musée des Beaux-Arts de Montréal, confie : « Je n’ai aucun problème avec les commandites. Le rapport entre le commerce et l’art est sain. À l’inverse, un art subventionné à 100 % par l’État m’apparaît anormal » (9). Il réfute les expos « blockbuster », mais rêve tout de même d’une affluence significative, d’expositions non confidentielles. Il désire un « blockbuster » intelligent. Dans le hall de l‘institution jadis très élitiste et anglophone, et qui accueille encore aujourd’hui une bonne partie de cette clientèle, une voiture de marque Oldsmobile est exposée. « Oui, certes, j’aimerais mieux qu’il y ait des tableaux, mais Oldsmobile nous est un partenaire très précieux ». Au Musée d’Art contemporain, un programme est destiné à attirer les organisations qui veulent tenir dans ses salles multimédias, ses halls ou sa salle du conseil des assemblées corporatives ou des happenings médiatiques. Le directeur de ce musée, Marcel Brisebois, qui souhaitait un lieu de débats, de discussion et de contestations à son ouverture en 1992, est aujourd’hui complètement silencieux face aux critiques. La désertion du public et le désengagement de l’État ont aussi fait leur œuvre..

Le nouveau musée ne diffère certainement pas beaucoup de la nouvelle bibliothèque rêvée, et il y aurait de précieux renseignements à en tirer. Ainsi, le succès des musées montréalais s’explique-t-il par « leur effort en promotion et en marketing » (10). Le contenu des expositions à grand déploiement font le contenu des sites Internet de ces institutions, et grâce aux NTI, les frais d’exploitation et d’administration sont réduits. On peut aussi renouveler la clientèle et attirer les plus jeunes. Les NTI permettent aussi une gestion plus fluide des collections, et accroissent la circulation des expositions thématiques. Enfin, la diffusion du patrimoine par le multimédias est aidée par le Fonds de l’autoroute de l’information.

Le projet de grand musée, comme celui de grande bibliothèque, est chargé de symbolisme d’État et de prestige, surtout par son architecture qui a le grand mérite de se voir par le citoyen, qui constitue une preuve tangible de culture dans la cité. On citera un court exemple : le musée Guggeinheim de Bilbao en pays basque espagnol, qui marque la renaissance de la ville et contribue à reconstruire son image de marque, Bilbao étant une ville industrielle en déclin et qui se trouve une vocation de technopole axée sur la technologie de pointe, surtout en communications. Le musée se veut un monument de prestige, conçu comme un ensemble de blocs de verre recouverts de feuilles de titane qui réfléchissent la lumière. L’institution est liée par un partenariat de trente ans avec le musée du même nom, mondialement connu, de New York. Elle fait donc circuler des collections internationales, avec d’autres villes européennes. Pendant ce temps, la culture basque est presque en déclin, sous-subventionnée et ses créateurs se voient marginalisés davantage (« Le Point », Radio-Canada, 3 août 1998).

Dans une autre veine, pas très éloignée de la nouvelle muséologie, les complexes de cinéma sont en voie de devenir des équipements culturels qui forment une nouvelle sensibilité chez les spectateurs-consommateurs. On connaît le complexe de Daniel Langlois, président de Softimage et de la Fondation Daniel Langlois, qui regroupe salles d’exposition, salles de projection de cinéma d’auteur, café électronique, vidéo-club, écrans électroniques, etc, le tout gravitant autour de l’industrie du logiciel montréalais qu’on veut promouvoir en invitant les créateurs à exploiter le médium. Fait intéressant, M. Langlois est membre du Conseil d’administration de la Grande Bibliothèque. Invoquant la non viabilité de ce complexe, presque érigé sur un coup de cœur pour le nouveau cinéma, sur ses « feelings », il avoue : « Je veux lancer un message aux gens d’affaires : C’est super d’investir dans la culture. C’est un geste important à poser. » (11).

Dans un telle perspective, il faut aussi voir que la construction de nouvelles bibliothèques en Amérique du Nord n’est pas uniquement le fruit d’un amour désintéressé de la culture de la part des promoteurs : il en va de la revitalisation des centre-ville, et dans des villes comme Portland, Denver ou Cleveland, les « centres culturels » que sont devenus les stades de baseball (cf. le discours promotionnel du nouveau stade de Montréal) et les mégacentres de divertissement (ancien Forum, ancien magasin Simpson qu’on vouait dans un premier temps à la nouvelle bibliothèque) ont retenu une bonne partie de la population de ces agglomérations dans leur centre-ville. Il y a là un effet de bulldozer qui dépasse les enjeux propres aux équipements eux-mêmes. Les parcs, les musées, les festivals, les centres d’interprétation font partie du grand boom d’architecture culturelle qui est issu de la récession des années 90 et qui a pris le relais de la construction des édifices à bureaux. Les villes y trouvent un sens de fierté civique et une relance de leur économie. Cathy Simon, qui a conçu la bibliothèque de San Francisco avec la firme Pei, Cobb, Freed (laquelle a acquis une spécialité dans la conception de bibliothèques aux États-Unis), mentionnait : « The library is part of this energy, and a really crucial part. » (12).

Une bibliothèque-entreprise de prestige (nationale ou municipale) se met plus facilement à la merci de la politique culturelle du moment, et ne peut que se fragiliser dangereusement. En moins de vingt ans, le budget annuel du ministère des Affaires culturelles (lequel a d’ailleurs aboli durant ce temps sa Direction des bibliothèques) est passé de 19 à 289 millions $, une augmentation de 150 % en dollars constants. Il est ainsi devenu le ministère de la Culture… sans vraiment s’occuper du développement des bibliothèques québécoises. La plus grande part de la politique culturelle tend surtout à profiter aux entrepreneurs culturels et à une « faune de créateurs subventionnés » aux talents médiocres (exemples de la subvention cinématographique ou télévisuelle, voire en arts visuels) (13). Qu’on se rappelle la triste affaire des ordinateurs du groupe franco-québécois Comterm-Matra, en 1985, dans laquelle l’investissement dans 9 000 appareils destinés au réseau scolaire a été perdu.

Il est significatif, d’autre part, que le gouvernement actuel promette une politique des musées, destinée à être annoncée d’ici un an, « compte tenu du rôle majeur que jouent les institutions muséales », dit Mme Beaudoin, ministre actuelle de la Culture. Faisant suite à celle de la lecture, elle a pour but de fixer les balises et les normes d’une structuration d’ensemble de ce qui est maintenant une industrie qui a généré des revenus de 350 millions $ en 1996-1997 et donné de l’emploi à près de 6 000 personnes, bien que les trois quarts des institutions déclarent des revenus annuels de moins de 250 $ (14). La décentralisation est un des thèmes majeurs de cette politique ; on prévoit y élargir le champ des responsabilités municipales, alors que dans le domaine des bibliothèques, on a réduit le financement de la petite bibliothèque municipale, celle des régions.

3. Le nouveau statut de la bibliothèque publique dans l’économie de l’information

Partons de la deuxième tête de l’hydre : celle de la grande bibliothèque municipale. Il n’y a pas d’économie des bibliothèques sans un raisonnement économique qui « conduit à des comportements stratégiques en leur sein », souligne François Rouet (15). La bibliothèque et la logique marchande étaient deux champs séparés jusqu’à l’avènement du néo-libéralisme, et aujourd’hui, il y a lieu de s’interroger même sur les politiques de développement de la demande. Le discours de la « surqualité » conduit parfois à des contradictions d’objectifs que ce dernier essaie de camoufler. « L’insertion des bibliothèques dans des économie sectorielles comme celles du livre, du document, des bases de données en ligne (…) » et d’Internet « amène à examiner la place des bibliothèques en tant qu’acteur de ces économies » (16).

On est loin du marketing classique, avec ses quatre P, et qui n’était qu’une extension des services offerts par la bibliothèque en accord avec les finalités sociales de cette dernière, et de son caractère non marchand. Comme les réformes des années 80 ont « engendré une détérioration de l’efficacité », on a évolué vers un concept de demande opérationnelle, qui mesure l’« input » et l’« output » de la bibliothèque, et qui définit comme « ratio significatif de l’efficience d’une bibliothèque le rapport entre la taille de la collection et le nombre de communications » (17). Une conception parfaitement informationnelle accompagnerait alors celui de la grande bibliothèque. Il faut que la circulation augmente avec la taille de la collection. On fait des « comparaisons pluridimensionnelles » pour mesurer la productivité du personnel et des services (en fait, on croise les chiffres des budgets, des services, des communications faites, des heures travaillées, etc).

Certains théoriciens du marketing parlent d’un cinquième P, celui de la Politique interne de l’entreprise, de la « culture   » d’entreprise, laquelle tient aussi compte de l’opinion publique. La valeur ajoutée et la recherche de la « qualité » nécessiteraient un tel ajustement du marketing à une systémique globale, laquelle permet, par ailleurs, le « marketing one-to-one » qui se développe par l’interactivité électronique.

La logique de cette gestion conduit presque d’elle-même à des solutions de « rationalisation » comme la sous-traitance de la lecture, laquelle exigerait, selon Jean-Michel Salaün, dans un développement de partenariats, le « paramétrage de standards de production et de service », une sorte de guide de bonne conduite de la sous-traitance (18). Bref, la sous-traitance développe l’usage des indicateurs. Bien que la situation ne s’applique pas à une Bibliothèque d’État, n’est-il pas inquiétant de constater une similarité rigoureuse dans le cours et la tendance de la pensée des concepteurs de la Grande Bibliothèque et de la rentabilisation à outrance de la bibliothèque ? À moins que justement une partie de la situation ne s’applique…

La fusion peut être considérée comme une stratégie de « reingeniering » à très grande échelle, comme cela donne de très bons résultats dans les bibliothèques universitaires, où la fusion se limite à celle des catalogues et  au prêt-circulation des collections (leur mise en commun n’affectant pas l’autonomie de chacune des institutions). En outre, il s’agit d’institutions académiques, de même type, partageant déjà une foule de caractéristiques communes. Ce qui retient l’attention dans le cas de la Grande Bibliothèque, (comme nous allons le voir en troisième partie), c’est que la Bibliothèque de la ville de Montréal semble avoir été intégrée presque de force à un nouvel organisme qui l’incorpore dans un organisme étranger, qui relève davantage de l’ancienne Bibliothèque nationale et donc, de l’État. Jacques Panneton, son bibliothécaire en chef, déclarait qu’en 1993, au moment d’entreprendre les travaux de rénovation de l’édifice de la rue Sherbrooke, « la ville de Montréal ignorait tout du projet de Grande Bibliothèque », tout comme l’ensemble des citoyens d’ailleurs (19). Mais comme il était déjà question d’agrandir et de rénover la nationale, cette dernière avait une longueur d’avance sur sa planification. Triste constat d’une institution qui ne peut pas défendre ses convictions, ses conceptions et sa morale professionnelle, et qui s’intègre elle-même au système économique de la production de la culture, attirée par ce cadeau qui lui est aussi ambigu que matériellement bénéfique.

Donc, à l’heure où les politiques culturelles identitaires servent d’instruments et sont devenues instrumentales (20), une volonté gouvernementale à la qualité, à l’excellence et au service public essaie de dorer l’image pas toujours fonctionnelle de cette uniformisation. On peut considérer la Grande Bibliothèque comme une institution clé de ce processus. Mais on doit aussi se demander si elle ne sera pas prise dans cette stratégie concurrentielle, non seulement avec les autres bibliothèques publiques et nationales, mais surtout celle du marché de l’information  et du marché de la culture. Au moment où entre autres, la société d’État, Radio-Canada, se comporte en télédiffuseur privé, « plusieurs observateurs ont noté la place de plus en plus grande occupée par les représentants des industries culturelles dans l’élaboration des politiques » (21). La politique culturelle sert à la fois l’entreprise privée productrice de services, et à la fois de garde-fou au citoyen désorienté par ce que les spécialistes nomment « l’offre informationnelle » dans un contexte de mondialisation. Là se situe le nouveau rôle de l’État et de ses politiques culturelles : donner une identité au citoyen par son intégration à la consommation culturelle. Que ce soit aux niveaux touristique, éducatif, récréatif, sportif, la culture s’infiltre comme liant à caractère universel, et fonctionnel. C’est ce qui permet, par exemple, à Ubi Soft de clamer qu’elle produit des logiciels de jeux originaux qui s’adaptent aux « cultures locales » ; l’entreprise recrute ses jeunes travailleurs selon leur « compétence culturelle » (au Québec, le savoir-faire pour la conception de sites Internet, entre autres).

Le monde de l’édition peut largement témoigner de cette mutation. Fortement lié à celui des bibliothèques, ce domaine a été témoin depuis longtemps au Québec de la formation d’organisations fortes et centralisatrices. Le livre n’est plus un produit isolé et séparé des autres moyens de communication, rappelle Jacques Michon (22). Ce qui se passe dans l’édition est comparable à la mainmise du marché sur la culture et l’information. Les géants de l’édition ont aussi les moyens de se lancer dans l’édition électronique, soit en ligne ou sur CD-ROM. Déjà en 1989, plusieurs distributeurs contrôlaient des maisons littéraires, de sorte que même « si, en apparence, la littérature est toujours aussi bien servie par ces derniers que par leurs prédécesseurs, on sait que la logique commerciale a remplacé celle des éditeurs culturels » (p. 191). Ces derniers ne recourent généralement pas aux subventions pour survivre. Michon constate surtout une personnalisation de la littérature : simples entrevues dans les journaux (et aujourd’hui dans la presse dite « culturelle »), aucune émission culturelle autre que centrée sur la notion de divertissement culturel à la télévision, domination du best-seller et des biographies, entre autres. « En offrant au public ce que les diffuseurs les plus influents leur proposent, les médias électroniques participent à la marginalisation et à la folklorisation d’une culture nationale déjà minoritaire » (p. 192). « Aujourd’hui, les entreprises nouvelles centrées sur la grande production et le best-seller, comme les Éditions Stanké, Québec-Amérique ou Libre Expression, visent à transformer le livre en événement médiatique et introduisent de nouvelles pratiques dans la profession » (p. 193).

Michon constate donc la disparition progressive des éditeurs indépendants, dédiés à des causes, ou à une esthétique, voire une idéologie. Les événements lui ont-ils donné tort ? Soulignons à tout le moins que les indépendants, comme XYZ ou VLB, sont parfois eux-mêmes obligés de jouer le jeu des grands pour rester dans le peloton. Le processus fustigé par Michon est celui de la chaîne de production, qui commence avec l’entrevue, la séance de signature, etc., et se termine avec le compte-rendu de presse et la traduction… Le distributeur est devenu le banquier de l’éditeur (p. 194).

Des phénomènes plus subtils dénotent transformation commerciale de l’édition : l’uniformisation des produits du livre et de ses contenus, l’oralisation de la langue écrite entre autres, le rapport immédiat à l’actualité (cf. les livres sur le verglas en 1998). «  La transformation des pages couverture depuis 15 ans signale de façon éclatante cette soumission du livre à la culture de l’image » (p. 194). On ne peut que constater une accentuation de ce phénomène aujourd’hui en glanant les vitrines des grandes chaînes de libraires : les couvertures très « design » et toutes conçues avec des logiciels graphiques sont faites pour être vues dans une vitrine…

Il est certain que les entreprises d’édition doivent faire face à une concurrence internationale des marchés et des « produits d’édition ». Ce qui n’est pas sans influer sur les contenus proposés, et sur la formulation des politiques de la lecture. Au Québec, la politique de la lecture adoptée peu après l’annonce du projet de la Grande Bibliothèque a essentiellement pour but de favoriser l’industrie nationale, par un plan d’achat chez les libraires agréés et selon une politique du prix unique.

Françoise Benhamou remarque que « les bibliothèques ne peuvent mettre de l’avant des critères liés aux profits » (op. cit., pp. 153-154), d’où contradiction d’objectifs entre conservation et communication dans le cas de la bibliothèque spécialisée. Elle cite le cas de la BNF, dont le mode de fonctionnement se rapproche de celui du musée (de par sa vocation de conservation patrimoniale). La GBQ devra faire face, quant à elle, à deux types de bibliothèques qui peuvent être contradictoires sur ce plan de l’acquisition en vue de la consultation optimale.

Enfin, pour établir des « stratégies de surqualité », la bibliothèque doit établir un système complexe de tarification, comme ce n’est pas exclu dans le rapport Richard, par exemple. Il est possible de dire : l’entrée est gratuite, mais vous devez payer pour les services. Ou le contraire : vous payez pour entrer, mais tous les services à l’intérieur sont absolument gratuits (c’est le discours adopté par la BNF). Se dirige-t-on vers une discrimination des prix comme mode de gestion, ou vers une gestion marchande de certains services (consultation de CD-ROMs, impressions laser) ? Autre question : quel degré de précision établir pour le catalogage ?

À Montréal, une grande librairie déjà située au métro Berri-Uqam (site de la Grande Bibliothèque) a annoncé qu’elle allait s’agrandir suite à un investissement de 1,5 millions $. La librairie veut profiter des retombées de la Grande Bibliothèque autant que de la mode de l’expansion dans le secteur depuis quelques années. Lorsqu’on pense qu’effectivement les trois quarts de la collection de la future bibliothèque ne seront pas empruntables, il est permis de croire au bien-fondé du projet…

4. Le nouveau statut de la culture dans la bibliothèque multimédias

Voici un exemple très intéressant du débat théorique autour de la « bibliothèque du futur », et des implications qu’elle aura sur les grandes bibliothèques dans le contexte marchand. Il nous est apporté par Patrick Bazin, directeur de la Bibliothèque publique de Lyon, deuxième en importance après la BNF (23). Bazin conteste la vision de James Billington, directeur de la Library of Congress, à l’effet que l’ère du multimédias renforcera la culture du livre. Il reconnaît la perte de position centrale occupée par l’objet livre, et parle de « métalecture », qui serait la nouvelle dimension générée par la lecture du multimédias, « polymorphe, transversale, et dynamique ». Son analyse est très formaliste, bien qu’il se réclame d’une approche politico-culturelle (p. 166). Ses références sont Lévy et Authier, Élizabeth Eiseinstein, François Dagognet, George P. Landow, des auteurs qui se caractérisent par leur approche formaliste et instrumentale, centrée autour de l’« iconicité » et de la « métatextualité ». Pour Bazin, donc, armé de ces auteurs, la bibliothèque doit promouvoir de nouvelles « stratégies de lecture » fondées sur une « métalecture » qui devient une « nouvelle force de la culture » déterminante (p. 154). Il précise :

To be sure, the contents themselves are changing and interacting. What was once encyclopaedism becomes interdisciplinary. Like the new San Francisco Library project, our library must acquire sufficient flexibility (…) After all, the library economy that was traditionnally an art of classification has to become an art of passage. (p. 157).

L’art du passage est celui de l’organisation des connaissances « autour d’étangs aquatiques enchanteurs » dont les contours fluctuent selon les usages et les points de vue… Bazin, en citant le projet CARE de la BNF (CARE pour Computer Assisted Reading Environment), se demande en dernière instance : Comment humaniser la numérisation de l’information en bibliothèque, en n’en diminuant pas les enjeux cognitifs, politiques et culturels ? Dans un débat purement formel, le discours de Bazin nous apparaît témoigner d’une fausse complexité, destinée à masquer les vrais problèmes soulevés par la numérisation à outrance dont il se fait d’emblée l’avocat, ce qui ressemble étrangement au cas de San Francisco. Cependant, cet exemple nous montre surtout une déconnexion des gestionnaires d’avec une réalité, qui est celle de la grande bibliothèque à caractère marchand. Témoin encore, cette conclusion sur l’éternel rôle de « médiatrice » de la bibliothèque, où les citoyens sont appelés à « réinventer ensemble » l’« espace public du savoir », dans un « contexte de relativisme et de virtualité » (p. 166). Un espace où l’on s’efforce de encore et toujours de réduire le fossé entre ceux qui « maîtrisent les raffinements de la métalecture » et les « autres ». On renouvelle la classique opposition « info-rich » et « info-poor », alphabètes et analphabètes. L’auteur fait semblant de croire à une coexistence du livre et des médias digitaux, mais adopte une approche basée exclusivement sur ces derniers.

Comment expliquer autrement que par l’indéfinition de la mission bibliothéconomique un concept un peu fourre-tout et composite comme celui de la Grande Bibliothèque ? Concept hybride qui apparaît normal dans une telle indéfinition. C’est ainsi que dans sa chronique, où, pour la première fois, en février 1996, Lise Bissonnette parlait de l’idée de Grande Bibliothèque, l’éditorialiste qualifiait le concept de « projet intelligent qui répondrait à toutes les urgences de l’heure : le mariage culture-éducation, la formation continue, l’accès à la société de l’information, et le retour à la qualité de vie au centre-ville… » (24).

5. Quelle culture pour quelle bibliothèque ?

L’idéologie de la bibliothèque numérique nous présente cette notion toujours floue de la culture, qui s’apparente à un ensemble divers de pratiques culturelles. C’est véritablement la notion gestionnaire qui domine, comme dans la « culture qualité ». La « culture » désigne une sorte de substrat omniprésent, une programmation qui, par exemple en bibliothèque, « vise à améliorer les performances internes à tous les niveaux d’un réflexe qualité » (25). Dans un contexte marchand, la culture devient un prétexte. On voit poindre un paradoxe : dans ce souci de la professionnalisation de la relation de service, où le public est l’arbitre de fond, la toile de fond devrait-on dire, à une mise en scène technique, l’usager (devenu désormais l’utilisateur, voire le visiteur) devient un impondérable dans la mécanique des services immatériels et instantanés. Le mot culture, porteur d’un héritage historique et intellectuel, est utilisé comme embellissement de la modélisation technique des activités.

L’ASTED, qui représente les travailleurs québécois des techniques de la documentation, ne voit que des avantages à fusionner deux institutions dans une Grande Bibliothèque, et entre autres celui-ci : « originalité d’un lieu unique pour la promotion de la lecture » (26). Les deux bibliothèques actuelles font déjà convenablement la promotion de la lecture en remplissant leurs fonctions, celles de colliger, organiser et diffuser les connaissances et l’information ; de quel nouveau type de promotion s’agit-il ? Ce qui accroche au vu de cette argumentation, c’est le concept d’une culture « enfin accessible » en un guichet unique. Tout comme l’ASTED et la Chambre de Commerce du Montréal Métropolitain, M. Philippe Sauvageau, directeur de la BNQ, évoquait l’idée de « synergie entre les deux institutions », qui « entraînera une « rentabilité accrue » (entre guillemets dans le texte) des investissements » dont la population sera la première à bénéficier (27). Il défendait « l’optimisation des investissements technologiques » et « l’augmentation de l’impact des ressources des deux institutions » (à la condition d’admettre que l’impact serait un but recherché en soi par la bibliothèque).

Bien sûr, l’accès est une des missions de la bibliothèque, mais ce n’est pas la seule. L’accent mis sur ce seul aspect a produit un discours de l’accès qui est la promotion de l’accès en ligne. Il ne faudrait pas oublier trop vite que c’est l’accès électronique qui a le premier introduit des coûts à la bibliothèque, qui a le premier systématisé des coûts d’accès à la connaissance. Par ce discours de l’accès, il se passe une sorte de transformation de l’éthique de service : celle-ci, par ailleurs commune à toutes les professions, va être en bibliothéconomie intégrée à la relation avec l’usager en tant que facilitatrice de l’accès. C’est en ce sens qu’un technicien peut remplacer un bibliothécaire pour « guider » l’usager, surtout si ce dernier n’est conduit que par des besoins ponctuels ou des besoins d’information (par rapport à ceux de connaissance).

Il y aurait bien entendu beaucoup à élaborer dans cette veine, mais contentons-nous ici de noter que même une telle tendance est déjà amorcée, et qu’on doit la mettre dans le contexte que nous analysons ici.

Le mémoire présenté par l’ASTED à la Commission d’Études parlementaire sur le projet nous semble témoigner de cette ambiguïté de la profession face à sa mission. L’organisme reconnaît la portée symbolique « plus qu’emblématique pour notre collectivité » de la Bibliothèque d’État (appelons ainsi ce volet de la Grande Bibliothèque), mais déplore le caractère imprécis du concept dans le rapport final. « Cela nous pose, en tant que professionnels du milieu documentaire, de sérieuses questions et interpelle notre sens commun » (ASTED, op. cit.). Elle souhaite que la population puisse se prononcer sur la question (sous forme de Commission parlementaire, ce qui n’inclut pas la population au sens large). Elle émet des interrogations sur la valeur du projet quant aux services à la clientèle, au développement des collections et aux retombées réelles sur le réseau des bibliothèques québécoises (surtout quand le gouvernement vient de recouper ses budgets de 17 % en 1998). À l’instar des autres ordres professionnels ou techniques et organisations du milieu, l’ASTED accepte d’entrée de jeu le concept de base de la GBQ (sous le prétexte de la nécessité d’une nouvelle bibliothèque de grand prestige) sans en interroger le bien-fondé et la nécessité ; elle propose, consciente des problèmes de l’intégration des deux bibliothèques sous un même toit, une « bonification du mandat de la BNQ » et une amélioration des moyens de la Bibliothèque municipale. Elle souhaite fortement des rectificatifs à une situation de départ qu’elle admet implicitement être boîteuse, insuffisante et mitoyenne. Elle se sent obligée d’apporter de manière « constructive », après-coup, un reproche amical sous forme de conseil d’ami, mais qui n’est pas relié à une description réaliste du projet lui-même. Elle éprouve un inconfort qui lui fait se poser de « sérieuses questions ».

Pourtant, l’Association avait réclamé peu avant le début des audiences de la Commission de la culture une consultation publique pour que la population puisse se prononcer (résolution de l’Assemblée générale du 31 octobre 1997).

Le discours de l’État, en la personne de la ministre de la Culture Louise Beaudoin, s’accorde bien lui aussi avec les conceptions courantes de la culture et de l’information, (28) ce qui rend le projet si difficile à critiquer même par les bibliothécaires. Ce discours nous dit que la culture non numérisée est une culture marginalisée, que l’analphabétisme résulte d’un manque d’accès et non pas de programmes déficients, voire inexistants à l’école. En l’absence de définition claire de la culture, le consensus se fait. Il existe un danger que livre soit en voie de servir d’alibi promotionnel et du côté de la culture, qu’elle joue le rôle de bonne conscience face à une perte de l’éthique. En fait, comme le remarquait Michel Lessard du Conseil des monuments et sites du Québec et bien connu pour sa défense des causes touchant le patrimoine, le mot de patrimoine, qui implique culture et mémoire collective, est expurgé des structures mêmes de ministère de la Culture et des Communications. Le patrimoine est ramené à la langue et à la culture nationale, ce qui le handicape, surtout dans la protection des causes environnementales (29). Dans ces dernières, des intérêts économiques sont souvent prépondérants, et on ne veut pas que le patrimoine y devienne un empêcheur de tourner en rond. La culture, certes, mais une culture décorative, inoffensive, promotionnelle (30).

En fait, dans une large proportion, avec une industrie culturelle, la culture est devenue affaire d’opinion culturelle, ce qui est totalement étranger à l’art de vivre qu’elle était avant son passage dans l’univers marchand. Cet art de vivre se perd justement avec la vie économique. Le phénomène des hebdos culturels le montre bien, eux qui inspirent d’ailleurs les grands journaux et les chaînes de télévision comme Télé-Québec, qui recrutent ces journalistes du milieu « alternatif » pour leur programmation culturelle. C’est ainsi que Sophie « fait du « bungie »  en direct tous les soirs à Télé-Québec » (dixit la brochure des programmes) et que Richard Martineau « lit en mangeant, écoute la radio en conduisant et s’intéresse à tout, et surtout au milieu urbain » (idem). « Son esprit a la dégaine facile. Il tire sur tout ce qui sort des sentiers battus ». Non seulement la culture doit être urbaine (la vraie culture, avancée, non folklorique), mais elle est frénétique, toujours sur le qui-vive, aux aguets… comme ceux qui la font. Pas de place pour l’arrêt, le calme, le temps, la durée nécessaires à la lecture et la réflexion authentiques. Pas de place pour un silence nécessaire. L’écrivain Louis Hamelin remarquait : « À l’heure de la mise en marché, on s’encombre de moins en moins du texte comme tel (…) Il m’arrive moi aussi de parler de livres que je n’ai pas lus. J’en ai entendu parler. On glose sur un livre qui existe, mais dont l’existence même est encombrante, puisqu’elle exige du temps, de la lecture et donc du silence, et que nous sommes pressés de parler, de montrer les dessous de notre culture aux voyeurs de la masse. Il y a de plus en plus de livres d’actualité, il y a de moins en moins une actualité du livre » (« La connerie littéraire », Ici, 2/9 avril 1998, p. 6).

Le phénomène se répercute très fortement sur Internet également, parce que le médium y est particulièrement bien adapté. La culture peut ainsi se confondre à la chronique, au « fait de société », au sport, à la musique classique, au cinéma commercial, etc. Le discours sur les médias lui-même devient culture, comme on le voit dans les bulletins québécois sur Internet et les journaux culturels, ainsi que dans la grande presse en général.

6. La philanthropie et la bibliothèque

Une part de plus en plus considérable des bénéfices de l’industrie culturelle transite maintenant par les donations des fondations ou des entreprises. Ces apports semblent être devenus nécessaires à la survie des organisations culturelles. Les capitaux des dons, déductibles d’impôt, permettent une recirculation profitable à l’entreprise qui fait ainsi la promotion de son image de marque et procède à des tests de marché à des coûts modiques.

De plus, l’invasion du domaine culturel représente pour elle un investissement d’ordre aussi « culturel », à savoir, la formation des profils et des habitudes de consommateur, comme un porte-parole de Pepsi l’a très bien souligné par son contrat d’approvisionnement exclusif à l’Université de Montréal. Le marché culturel, ici comme dans le cas des bibliothèques publiques, est composé de jeunes entre 18 et 25 ans. Il s’agit en plus d’un public éduqué, de la classe moyenne ou en voie de l’être.

Les milieux universitaires et bibliothéconomiques saluent les fondations comme des solutions salvatrices à leur problème de financement. À court terme, effectivement, ces solutions peuvent leur permettre un meilleur service et des ressources supplémentaires. À long terme, on ne tient pas compte de l’achat de nouveau matériel, de son entretien, de la formation du personnel et des usagers, etc. On s’embarque surtout dans un « joint-venture » non déclaré, avec des intérêts financiers à long terme, la plupart du temps énormes, lesquels ont sûrement leur mot à dire sur la vision de la bibliothèque et sur son offre de service.

Un seul exemple : celui de la W. K. Kellogg Foundation, créée par Kellogg en 1930, pour « revitaliser la tradition commencée par Andrew Carnegie », et qui se donne comme mission de « promouvoir, développer et utiliser des accès électroniques à l’information comme moyen d’assurer le droit du public à une société de l’information libre et ouverte » (31). La fondation a investi 15 millions $ dans un programme intitulé « Human Resources for Information System Management », qui fait de la formation technique dans les universités et les écoles de sciences de l’information. Cette plate-forme comprend d’autres partenaires, dont la Brenton Foundation, le Center for Strategic Communications Inc., etc. La fondation a fourni 4,5 millions $ à la University of Michigan School of Information and Library Studies, de concert avec la Mellon Foundation et la National Science Foundation. Enfin, elle a contribué pour un montant de 500 000 $ pour l’Office of Information Technology Policy de l’ALA.

L’ancienne Drexel University, maintenant le College of Information Science and Technology, utilise le fonds Kellogg pour « répondre à un principe central de l’Université » : « meeting the needs of today’s students/consumers ».(Voir American Libraries, Vol. 28, no 3, Août 1997, p. 35).

Bill Gates est devenu un « library philanthropist » dans les pages de American Libraries. Le conseil d’administration de la GBQ compte lui aussi, comme on l’a mentionné précédemment, un de ces nouveaux mécènes, dont l’entreprise de multimédias était il y a peu la possession de Microsoft. La grande entreprise voit clairement là l’occasion de se substituer graduellement à l’autorité publique, dans un secteur qui relevait de sa juridiction, et de le transformer en marché, qui ne peut être que profitable. L’intérêt pour la virtualisation de la bibliothèque doit être aussi considéré comme partie prenante de l’investissement culturel, et une partie importante, sinon fondamentale. Aux USA, le National Information Infrastructure Advisory Council (NIIAC), présidé par Ed McKraker, p.d.-g. de Silicon Graphics, presse les écoles et les bibliothèques de se brancher, en leur fournissant un ensemble de démarrage. « The NIIAC believes that appropriate access to the data superhighway can be handled without government intervention or restrictions » (32). Le contenu pourra être laissé à l’entreprise technologique, via des « mécanismes de filtrage, de vérification ou de cotation » (Idem). « To ensure that information technology and services may evolve in a timely, productive and competitive fashion, maximum freedom of choice by individuals and organisations selecting the technology, content and services is critical » (Idem). Ne nous leurrons pas sur cette liberté de choix : elle est encadrée dans une finalité de rentabilité avouée.

La Gates Library Foundation a déjà « donné » 400 millions $ aux bibliothèques américaines américaines et canadiennes, surtout celles des communautés à faibles revenus, dont 200 millions $ pour des ordinateurs et des logiciels. Patricia Martin, ancienne conseillère à l’ALA, aujourd’hui à la tête d’une entreprise, considère que le projet Libraries Online de cet organisme a fait des bibliothèques participantes des « major medis marketplaces » (Voir American Libraries, Août 1997, p. 15).

Dernier exemple, et non le moindre : Georges Soros, qui dirige 29 fondations de par le monde, financier accusé par le premier ministre Mahatir de Malaisie d’avoir spéculé sur la monnaie de son pays, et d’en avoir provoqué l’effondrement. Soros est un grand ami de l’ALA : lors du Freedom of Information Day en 1997, il reçoit le prix James Madison de la Coalition sur l’information fondée en 1986 par l’ALA.

7. La lecture et l’éducation des lecteurs

Comme on l’a vu dans le cas de l’ASTED, la promotion de la lecture a besoin d’être définie. La Corporation des bibliothécaires professionnels du Québec, dans son mémoire « Une Grande Bibliothèque pour le Québec » présenté à la Commission d’étude parlementaire (33), précise que « le goût de lire commence à l’école » et propose à la GBQ d’accepter « une responsabilité de stimuler le réseau des bibliothèques scolaires », soulevant par là la possibilité d’un concept similaire à celui des pôles associés adopté par la BNF et ses partenaires municipaux et universitaires, concept qui ne semble pas avoir été envisagé au Québec (34).

Or, à la base du problème de la lecture, il y a l’éducation, et comme le disait judicieusement Xavier Harmel, des Diffusions Dimédia, « le problème fondamental du livre est le manque de lectorat. C’est le rôle de l’éducation – et il d’agit d’une tâche assez dantesque – de raviver chez les jeunes le plaisir de la lecture ». (Mario Roy, op. cit.). Bien entendu, on ne niera pas que la bibliothèque ait un rôle à jouer dans cette promotion, mais la lecture s’apprend et se développe ailleurs qu’à la bibliothèque. Croire que le ratio « livre par habitant » ou les chiffres de fréquentation soient porteurs d’un sens qualitatif en soi est sans doute une belle illusion.

Rina Olivieri, fondatrice de la librairie Olivieri, bien connue des milieux universitaires de Montréal, remarque que « Qualité en même temps que rentabilité, c’est un mythe du néo-libéralisme! Je ne vois pas de quelle façon, dans le livre, la qualité serait rentable ». (M. Roy. op. cit.). Aveu de l’obligation pour les libraires de vendre autre chose à côté de la qualité ? Voyons-y donc pour notre part un avertissement fort à-propos de l’incompatibilité de la qualité et du rentable dans le domaine de la lecture. Si on vise au premier chef la rentabilité d’une bibliothèque presque pensée sur le mode d’une entreprise, on ne peut qu’aboutir à l’aggravation du conflit entre qualité et rendement économique, ce qui peut par exemple se répercuter sur l’acquisition et la gestion des collections.

Autre figure de discours en bibliothéconomie : la lutte contre l’analphabétisme. Elle camoufle pourtant certains pans de la réalité socio-politique et économique. Ainsi que le remarque Mehran Ebrahimi, chargé de cours en management aux HEC et vice-président de la Fédération québécoise pour l’alphabétisation, « nous appuyons l’idée, au sein du Groupe Humanisme et gestion, que l’analphabétisme découle directement de l’absence de projet social ».(35) C’est l’éducation et la formation qui forment la conscience. Au Québec, 1 % de la masse salariale des entreprises est consacré à la formation, et le chef libéral Jean Charest souhaite le faire disparaître s’il est élu.

Déjà, on peut constater que le livre « scolaire » est laissé à l’abandon au profit du livre de loisir, ainsi que le remarquait il y a dix ans Mme Lise Bissonnette, actuelle directrice de la Grande Bibliothèque (36). Elle énonçait dans son texte l’idée de l’auto-instruction gratuite que donne la BNQ versus les coûts de la formation pour adultes, cet « enseignement en morceaux dûment subventionné ». Sa dénonciation de la bureaucratisation de l’enseignement (et surtout de sa fonctionnalisation) devrait, pour notre part, servir de modèle à celle de la bureaucratisation de la bibliothèque elle-même – un phénomène encore peu connu à l’époque, et qui a beaucoup à voir avec une industrialisation culturelle galopante et avec la perte de pouvoir des bibliothécaires sur l’échiquier socio-culturel qui accompagne la première tendance.

Il est symbolique que le comité Richard se composait de deux bibliothécaires et d’un entrepreneur des multimédias et de l’information (M. Clément Richard ayant été président du canal Météo-Médias et consultant en communications et relations publiques, entre autres à SNC-Lavalin, une multinationale québécoise de l’ingénierie et de l’expertise-conseil dans le domaine. M. Richard a aussi été ministre des Affaires Culturelles dans le premier gouvernement souverainiste du Québec, présidé par René Lévesque). « Depuis le début des années 1980, soulignent le SFPQ et et le SPGQ, [syndicats représentant les fonctionnaires de l’État québécois], nous assistons à une reconfiguration de l’État où des pans entiers de l’activité gouvernementale sont littéralement arrachés de la fonction publique à proprement parler » (37). Que ce soient les sociétés Innovatech, la recherche et le développement dans le secteur des forêts et de l’agro-environnement, ou encore le projet de loi 143, qui suggère de remplacer la Société de développement industriel par Investissement-Québec, ou bien encore les promesses du leader libéral Jean Charest d’abolir la Société générale de financement et d’ouvrir les portes au secteur privé en santé et ailleurs, la tendance néo-libérale se précise dans la gestion publique au Québec. Elle est déjà amorcée même avec un gouvernement nationaliste. Le « déracinement » de la Bibliothèque nationale pourrait-il être considéré dans une telle perspective ? Est-ce le début d’une possibilité de partenariat ouvert de la bibliothèque publique et nationale avec le secteur privé, comme le soulève le mémoire des syndicats des professionnels du gouvernement québécois à la Commission d’étude de novembre 1997 : « Il nous apparaît ironique que ce soit un gouvernement du Parti Québécois qui mette en danger une institution nationale qui souligne précisément le caractère distinct du Québec par rapport aux autres provinces et qui a, depuis sa création, assumé pour le Québec, malgré ses faibles moyens, les fonctions de la Bibliothèque nationale du Canada remplit dans le reste du Canada (…) La Bibliothèque nationale du Québec ne sera-t-elle plus qu’un fournisseur captif de services pour la Grande Bibliothèque du Québec, en compétition avec le secteur privé ? (…) Nous sommes convaincus que les bibliothèques de quartier sont beaucoup plus aptes à être un « outil d’intégration sociale »  (p. 46 du rapport Richard) que ne le sera jamais une très grande bibliothèque (…) » (38).

Les syndiqués des bibliothèques rappellent aussi que le ministère de la Culture et des Communications a la responsabilité d’un développement de réseau de bibliothèques publiques au Québec, tel que demandé dans le rapport de la Commission Sauvageau en 1987, et non pas la Grande Bibliothèque, à laquelle on veut confier une « fonction de planification, d’expertise et de recherche, à mettre au service des bibliothèques publiques » (p. 77 du rapport).

Nous y voyons pour notre part le signe évident de la présence et de l’affermissement du système de l’industrie culturelle dans ce débat et dans le devenir de la bibliothèque en général. Ce n’est que par une compréhension des enjeux industriels de la culture que nous réussirons à articuler un discours bibliothéconomique critique qui permettra de comprendre le fond du problème.




Notes

(1) J.-R. Brault, « Spécialistes de la documentation et de l’information de tous les pays, unissez-vous ! ». Argus, Vol 9, no 4, Juil.-Août 1980, pp. 129-132. (Retour au texte)

(2) Qu’on considère l’exposition rétrospective sur « Borduas et l’épopée automatiste », tenue au Musée d’art contemporain et dénoncée par les signataires mêmes du Refus Global, et très durement par Pierre Gauvreau, qui se sont sentis insultés par la non consultation sur les oeuvres à exposer ou sur celui du commanditaire, une compagnie de tabac. Cas isolé, ou au contraire significatif de la nouvelle gestion muséale ? (Retour au texte)

(3) Marc Raboy, Florian Sauvageau, Ivan Bernier, Dave Atkinson, Développement culturel et mondialisation de l’économie : un enjeu démocratique. Québec ; Institut québécois de recherche sur la culture, 1994. (Retour au texte)

(4) Un exemple parmi cent autres pour éclairer cette contamination du politique : les subventions à l’industrie du multimédias en pleine expansion, qui font écho à celles forcées par le gouvernement canadien à l’aérospatiale. Une entreprise comme Cognicase reçoit 30 millions $ en subventions et son président avoue que de toute façon les emplois vont être créés. Les fonds publics accélèrent le processus. L’approbation forcée des médicaments non complètement testés s’ajoute aussi à ce manège de la haute technologie, qui est porteuse d’emploi et rentable au plan politique. (Retour au texte)

(5) À l’annonce de la fusion des bibliothèques, M. Jacques Panneton, alors bibliothécaire en chef de la Bibliothèque municipale de la métropole, soulignait simplement que l’intérêt supérieur des Montréalais primait avant tout. (Retour au texte)

(6) Les incidences économiques de l’autoroute de l’information : une vue d’ensemble. Comité consultatif sur l’autoroute de l’information, 1995. (Retour au texte)

(7) Justin Lewis, « Culture, État et marché libre », Les politiques culturelles à l’épreuve : la culture entre l’État et le marché. Florian Sauvageau, dir. Québec : IGRC. PUL, 1996, p. 177. (Retour au texte)

(8) Idem, p. 182. (Retour au texte)

(9) N. Petrowski. « Le libre penseur du Musée ». La Presse, 28 sept. 1998, p. A1. (Retour au texte)

(10) Georgette Blanchard, « Les musées se dépoussièrent… ». L’Économique, Nov. 1997, pp.56-60. (Retour au texte)

(11) Luc Perreault. « Daniel Langlois veut ses cinémas et les aura ». La Presse. 27 nov. 1997, p. D7. (Retour au texte)

(12) Daniel Sneider, « San Francisco Library Marks Trend Toward Urban Revival », The Christian Science Monitor, April 3, 1996, p. 1 (Retour au texte)

(13) Pierre Lemieux, « Réflexions libres sur la culture », Les politiques culturelles à l’épreuve…, op. cit., p. 154. (Retour au texte)

(14) Stéphane Baillargeon. « Québec promet une politique des musées ». Le Devoir, 19/20 sept. 1997, p. A27. (Retour au texte)

(15) Bulletin des Bibliothèques de France, T. 43, no 2, 1998, pp. 87-89. (Retour au texte)

(16) Idem. (Retour au texte)

(17) Françoise Benhamou, « Questions posées par l’économie publique aux bibliothèques ». Économie et bibliothèques. Jean-Michel Salaün dir. Paris : Éditions du Cercle de la Librairie, 1997, pp. 151-152. Le schéma de mesure « input-output » est aussi celui retenu par José-Marie Griffiths et Donald King, « Mesure de la valeur des services d’information », pp. 159-175. (Retour au texte)

(18) J.-M. Salaün, « Le débat britannique », Économie et bibliothèques, op. cit. L’auteur cite une étude faite par KPMG et CPI pour le compte du Department of National Heritage, l’équivalent du ministère de la Culture en Grande-Bretagne… (Retour au texte)

(19) Voir, 17-23 juillet 1997, p. 5. (Retour au texte)

(20) Vincent Lemieux, « Des politiques culturelles comme les autres ? », Les politiques culturelles à l’épreuve…, op. cit.(Retour au texte)

(21) Idem, p. 196. (Retour au texte)

(22) J. Michon, « L’édition littéraire au Québec : entre l’aide publique et les nouvelles logiques marchandes ». Théorie, méthodologie et recherche en bibliologie. (8ème Colloque international en bibliologie, 25-27 sept. 1989). Robert Estivals, dir. Paris : Bibliothèque nationale, 1989. (Retour au texte)

(23) P. Bazin, « Toward Metareading », in The Future of the Book. Geoffrey Nunberg, ed. Berkeley : University of California Press, 1996, pp. 155-168. (Retour au texte)

(24) Rima Elkouri. « La démocratisation culturelle doit primer, dit Lise Bissonnette ». La Presse, 7 août 1998, p. B4  (Retour au texte)

(25) Magali Rosolo. « L’Institut de l’information scientifique et technique à l’ère de la qualité », Bulletin des Bibliothèques de France, T. 143, no 1, 1998, p. 39. (Retour au texte)

(26) ASTED. « Lettre de l’ASTED présentée M. Clément Richard ». 24 septembre1997 (Retour au texte)

(27) « Un lieu unique d’accès à la culture et à l’information », La Presse, 20 juin 1997, p. B3. (Retour au texte)

(28) « Un projet d’intégration prometteur », Le Devoir, 19 novembre 1997. (Retour au texte)

(29) Louis-Gilles Francoeur, « Rivières et chutes, ça fait aussi partie du patrimoine ». Le Devoir, 15/16 février 1997, p. A5. (Retour au texte)

(30) Témoignages d’artisans culturels : « La Journée Mondiale du Livre (23 avril 1997) est un geste symbolique, qui est en somme une opération de bonne conscience », disait Paul Bélanger, des Éditions du Noroît. « Il n’y a pas de politique du livre. L’État coupe les budgets destinés aux bibliothèques, mais il organise des événements ! » (Marie-Madeleine Raoult, Éditions de la Pleine Lune). Mario Roy, « Des livres et des écrivains », La Presse, 20 avril 1997, p. B1. Remarquons que la politique du livre actuelle peut avoir des effets comparables aux coupures de budgets, dans les bibliothèques scolaires surtout. (Retour au texte)

(31) Peggy Barker. « Look Out and Look Up – Libraries Are Not Alone ». American Libraries, Vol. 27, no 4, April 1996, p. 67. (Retour au texte)

(32) Voir American Libraries, Vol. 27, no 3, Febr. 1996, p. 8. (Retour au texte)

(33) Erreur! Signet non défini., 19 nov. 1997. (Retour au texte)

(34) Le mémoire fait toutefois de la gestion du projet une affaire de marketing, afin de « gagner à l’avance la population et créer une attente chez elle ». La fréquentation n’en sera qu’augmentée, précise-t-on. Il est possible de croire que la lecture sera une partie importante de ce marketing, ou de son contenu promotionnel. (Retour au texte)

(35) Stéphane Batigne. « HEC, ABC : même combat ? » Ici, 10/17 sept. 1998, p.8. (Retour au texte)

(36) Lise Bissonnette. « La BN ferme à cinq heures ». L’Actualité, Août 1988, p. 88. (Retour au texte)

(37) L’Aut’ Journal, Juillet-Août 1998, no 171, p. 3 (Retour au texte)

(38) Mémoire du Syndicat des professionnelles et professionnels du Gouvernement du Québec (SPGQ) et du Syndicat de la Fonction publique du Québec (SFPQ) présenté à la Commission de la Culture sur le projet de Grande Bibliothèque du Québec. 12 novembre 1997. (Retour au texte)

Voir aussi deux textes essentiels:

André Maltais. « Grande Bibliothèque : Le PQ enfonce son pays dans l’appauvrisement culturel ». L’Aut’journal, no 165, 15 déc. 1997-1 février 1998, p. 6 et 15. L’auteur est bibliothécaire à l’École Polytechnique de Montréal.

Yvan Lamonde. « La Grande Bibliothèque : un concept qui ne résiste pas à l’analyse ». Le Devoir, 10 novembre 1997, p. A9. L’auteur est historien du livre à l’Université McGill.

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Bibliothécaire des Appalaches
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