La supercherie fondamentale de la technologie Stephen L. Talbott (suivi de Post-scriptum de Hermès par Pierre Blouin )

La supercherie fondamentale de la technologie

Par Stephen L. Talbott


Ce texte est paru dans le premier numéro du bulletin électronique NETFUTURE, le 14 décembre 1995. Adresse Internet : [ http://www.oreilly.com/people/staff/stevet/netfuture/1995/Dec1495_1.html#2 ]

 

Il est traduit et reproduit ici par HERMÈS : revue critique par Pierre Blouin.

Nous le produisons ici en traduction française. Son auteur, Stephen L. Talbott, est l’auteur de The Future Does Not Compute—Transcending the Machines in Our Midst (O’Reilly & Associates, 1995, 481 p.). La réflexion que nous reproduisons fait partie d’une collection intitulée Daily Meditations for the Computer Entranced (Méditations quotidiennes pour les enivrés de l’ordinateur). Elle est dédiée à ceux qui croient toujours que les critiques de l’état actuel de la technologie ont beau jeu, et que l’évolution de cette dernière va balayer tous ces empêcheurs de tourner en rond.

J’ai récemment entendu un pontife de l’industrie affirmer : « Avec la sophistication croissante de la reconnaissance vocale, nous pouvons nous attendre à ce que l’ordinateur devienne plus convivial ». Est-ce une vérité qui va de soi? Considérons plus attentivement la chose.

L’application la plus remarquable aujourd’hui de la reconnaissance vocale réside peut-être dans le système de réponse téléphonique. L’idée, bien sûr, est que de meilleures « formations » d’écoute vont rendre le logiciel capable de répondre de façon plus flexible à vos besoins et aux miens. Les faiblesses reconnues des systèmes courants de réponse vocale vont disparaître au profit de capacités plus « conviviales ».

En un sens, cela est vrai. Lorsque je téléphonerai pour faire des affaires ou des transactions dans le futur, les options seront plus nombreuses, et je pourrai même les négocier à l’aide de commandes vocales plus complexes qu’un « oui » ou un « non ».

Cependant, on ignore ainsi un fait évident au sujet de ces nouvelles possibilités : leur portée sera étendue. Là où le logiciel précédent vous aiguillait éventuellement vers un opérateur humain, la version « plus conviviale » remplacera l’opérateur par un agent intelligent qui tentera d’établir une conversation brute avec vous. De sorte que les frustrations antérieures seront tout simplement répétées—mais à un niveau beaucoup plus critique. Alors que vous pouviez finalement parler à une personne, en temps réel, vous allez maintenant être connecté à une machine. Et si vous pensiez que la phase du « presse-boutons » (« pitonnage », en québécois) était irritante, attendez de voir lorsque vous devrez communiquer l’essentiel de votre entreprise à un ordinateur doté d’une ouïe erratique, d’un vocabulaire douteux de 400 mots et ayant la compassion d’un monolithe de granite!

L’opportunité technique qu’offre davantage de convivialité est aussi, en d’autres termes, une opportunité de devenir non convivial à un niveau plus décisif. C’est la loi dominante du développement technologique, qui sous-tend pratiquement chaque revendication pour le progrès.

Par exemple, l’ordinateur est censé nous faire sortir de ce désert qu’est la télévision, « parce que désormais tout est interactif ». Mais l’interactivité ne rendra pas désuet le téléroman ou les « sitcoms » à l’américaine. Ce qu’elle fera plutôt, c’est de transformer même ces activités où nous interagissions avec l’un avec l’autre directement. « Direct » va devenir synonyme de « moins direct ». La politique locale, du face-à-face, pour ne citer qu’une conséquence, devra le céder de plus en plus à une politique médiatisée par l’ordinateur.

Vous voyez la tromperie. Les enthousiastes font l’éloge d’une vision de légumes allongés sur leur divan, joyeusement libérés de la passivité par une nouvelle activité. Encore une fois, le développement essentiel ne concerne pas tant la revigorisation d’un désert que la réduction d’un territoire adjacent et riche à une sorte d’état de semi-aridité. Et on entend ensuite dire :« Regardez combien cette contrée nouvelle, semi-aride, est plus verte que le désert! »

« Mais sans doute », vous dites-vous, « toutes nos avancées technologiques représentent un gain cumulatif. Presque tous s’accordent à reconnaître que les services informatiques s’améliorent ».Or, cette confusion du progrès technique avec le bénéfice humain est au cœur du mensonge qui règne sur nos vies.

Je travaille pour un éditeur de livres, O’Reilly & Associates. Il est maintenant possible pour nous d’échanger nos gens du service informatique pour un service de prise de commandes automatique. J’espère que nous ne le ferons pas. Le plus gros du succès de l’entreprise découle du contact exceptionnellement étroit avec ses lecteurs. Un lien de confiance mutuelle et de respect s’est développé, lequel influence la qualité de nos livres.

Bien entendu, si nous décidons de faire le sault, chacun va sans doute s’adapter. Un autre vestige de signification personnelle disparaîtra du monde du commerce sans même qu’un soupir soit poussé. Les analystes de l’industrie vont remarquer l’efficacité croissante, la main-d’œuvre réduite. Peu d’entre eux vont noter que la signature humaine sur les produits de la maison aura encore poursuivi sa descente dans les profondeurs…

Ne blâmez pas l’ordinateur. Si vous et moi sommes satisfaits de produits et services qui ne portent aucune marque morale, artistique, significative, déterminante, apposée par un autre être humain, alors l’ordinateur est l’instrument de livraison parfait. Nous pouvons continuer de changer nos habitudes et nos attentes jusqu’à ce que même ces logiciels d’opération téléphonique commencent à sembler progressistes.

Toutefois, gardez bien en tête que ce « progrès » ne reflète pas tant la convivialité et l’humanité croissantes de la machine que votre volonté et la mienne de devenir plus semblables à une machine.

Il y a une alternative, cependant, et qui ne nous demande pas de sacrifier l’efficacité. Quiconque suggère d’abandonner l’efficacité pour l’amour des valeurs humaines a manqué le point critique. L’efficacité n’est jamais en conflit avec la valeur.

La question est plutôt de savoir si nous pouvons redécouvrir un sens du geste humain, artistique, de la signification profonde de chaque rencontre personnelle, pour le partage commun sans lequel un avenir de société ne peut être façonné.

Si nous apprenons à nous soucier de ces choses, nous paierons volontiers et avec joie pour elles dans chaque produit et service – non pas parce que nous aurons abandonné l’efficacité, mais parce que nous rechercherons désormais des fins qui ne peuvent pas être simplement forcées mécaniquement. Nous ne blâmerons plus nos machines. Mais nous ne manquerons plus de reconnaître les conséquences anti-humaines d’un progrès conçu en termes purement techniques. Les machines vont alors trouver leur juste place dans nos vies précisément parce que nous serons capables de nous porter attention l’un envers l’autre, d’abord et avant tout.

Stephen L. Talbott



Post-scriptum de Hermès

Ma grand-mère, lorsqu’elle n’était qu’une adolescente, a un jour entendu un grondement sourd dans le lointain de ses collines de Bellechasse, à Saint-Philémon, dans les contreforts des Appalaches. Au fur et à mesure que le bruit augmentait, elle a vu cette chose, impensable, mais dont on avait entendu parler dans la communauté : une voiture sans chevaux. Elle et tous ses parents ont ressenti cette irruption comme une sorte de violence, violence du vacarme, certes, mais violence faite au paysage, au calme, à la lenteur (à la vitesse inhérente des lieux). Avec son moteur toussotant, son grincement d’acier, la chose soulevait un nuage de poussière. Ce ne pouvait qu’être que le Diable en personne. Le Diable en chair et en os, c’était le cas de le dire.

On était dans les années 1910 ou 1920, les routes étaient faites de gravier. Ce n’étaient pas des routes, d’ailleurs, c’étaient des chemins, comme on dit de nos jours chemin forestier ou chemin de traverse. Le pays était isolé – même de nos jours, il est relativement épargné par le tourisme de masse. C’est resté un des coins les plus sauvages et les plus beaux du Québec. Dans ce pays de vallons et de rivières tumultueuses, les habitants ont défriché les champs parsemés de pierres et ont bâti maison.

Lorsqu’on me racontait cette histoire, enfant, je riais devant tant de naïveté et d’obscurantisme; aujourd’hui, je suis plutôt porté à méditer cette anecdote, dans toutes ses dimensions, et surtout la symbolique. Cette peur de ce qui n’est pas l’Homme, devant ses créations, devant le machinique se retrouve dans ce qui troublait avec un vacarme d’enfer l’ordre naturel des choses et imposait un nouvel ordre, artificiel, des choses. L’automobile était à la fois un bienfait et une malédiction pour cette société comme pour la nôtre. Ce qu’Henry Ford voyait dans ces années 1910 comme un moyen d’aller prendre l’air à la campagne et un décongestionnant pour les villes encombrées (et un antidote à l’odeur pestilentielle des chevaux) s’est avéré devenir l’exact contraire de ce rêve.

Or, on peut se demander qu’est la malédiction de ma grand-mère devenue. Où s’est-elle cachée? Ce qu’on percevait chez ces gens du terroir (et non pas du territoire, lequel sera créé avec les routes) comme une imposition venue de l’extérieur, mais porteuse du Progrès (heureusement), qu’en est-il devenu en cette fin de siècle et en ce début d’un autre? Nous sommes devant le cul-de-sac du réchauffement planétaire, la contamination sous toutes ses formes, la destruction des campagnes et des villes par les autoroutes et les services qui les accompagnent. Le milieu stérile et de plus en plus invivable de nos grandes villes nous empêche de marcher, de prendre le temps, de rencontrer les gens, et témoigne chaque jour de cette malédiction toujours présente du « Diable »…

Qu’est-ce que le Diable, au juste? C’est une figure de l’inhumain, du Mal, de la volonté de puissance. C’est une des figures du Pouvoir. C’est ce que ma grand-mère, fille de cultivateur, et sa parenté avaient bien perçu (bien qu’ils n’étaient pas diplômés de l’Université de la société du Savoir comme nous). Bien sûr, ils ne s’en sont pas aperçus sur le coup. Ça a pris un certain temps avant que leurs fils et leurs petits-fils le réalisent pleinement. Le Pouvoir, eux, ils ne connaissaient pas tellement : dans une communauté autarcique, où on produit notre nourriture, nos outils, nos moyens de transport, il n’y a que le magasin général et le bureau de poste qui sont les signes d’un gouvernement central, assez lointain. Quand c’était le temps, on descendait à Lévis et on traversait au marché de la basse-ville de Québec pour vendre les produits de la ferme. On en profitait aussi pour jaser avec les clients.

Ces habitants des campagnes, qu’on veut bien prendre pour des naïfs, comme dans ces pubs des Caisses Desjardins, pour des peu évolués, de quel droit le fait-on? Et nous à côté d’eux, avec tout notre patafla de gadgets indispensables, on aurait l’air de quoi? De quel droit nos critères industriels et rationalistes modernes devraient-ils servir de normes universelles? Il y a bien une vérité profonde dans les réactions de ma grand-mère, qu’il faut savoir acceuillir et creuser.

On m’accusera bien entendu d’être « nostalgique ». Mais c’est parce qu’on n’aura pas lu ces lignes, parce qu’on est incapable de lire de toute façon. Lire, c’est comprendre en filigrane, à-travers les lignes qu’on lit. Mais si on ne lit que du technique, que du convenu d’avance entre soi et l’auteur, c’est difficile, sinon impossible, de lire authentiquement.

Ah oui, je voulais juste vous dire une autre petite chose : la télévision, dont nous parle Talbott, cette télévision que les promoteurs du virtuel rejettent comme un bouc émissaire de leurs fantasmes, savez-vous d’où elle vient, cette télévision? Elle a été inventée par un jeune émigré russe aux Etats-Unis, David Sarnoff, qui était opérateur chez Marconi et qui avait, dit-on, des conceptions « hérétiques » de la diffusion par radio. Il crée NBC, avec General Electric et Westinghouse, le premier réseau national de radio et d’entertainment. Il fait tout ce qu’il peut pour éliminer la culture alternative des opérateurs indépendants et amateurs. (À la même époque, les monopoles automobiles achetaient les transporteurs en commun des villes pour les vendre et les liquider). Avec l’aide des réglementations gouvernementales et de bons avocats, il y est parvenu.

L’invention technique de la télévision lui échappa cependant, mais il avait le Pouvoir de la télévision entre les mains, et c’est ce qui importe. Il est le père du « commercial broadcasting ». Aujourd’hui, plus personne ne nie que la télévision « nous rapproche » et fait partie intégrante de notre culture et de notre mémoire collective.

Bref, l’histoire de la télévision, c’est celle d’Internet.

Celle de toute « révolution » : de l’hérésie à l’orthodoxie douce et à visage humain.

Sarnoff est aussi ce radiographe solitaire qui a relayé au reste du monde le signal de détresse du Titanic.

Pierre Blouin

A propos charro1010

Bibliothécaire des Appalaches
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