LE PROCESSUS D’INFORMATISATION SOCIALE : UN REGARD SUR LA REPRÉSENTATION DE LA TEMPORALITÉ par Luc Bonneville

LE PROCESSUS D’INFORMATISATION SOCIALE : UN REGARD SUR LA REPRÉSENTATION DE LA TEMPORALITÉ

par Luc Bonneville


1. INTRODUCTION1.1 Bref rappel de l’objet d’étude

1.2 Portée théorique et principales dimensions

1.3 Mise en jeu d’une hypothèse de travail : un point de départ

2. QUELQUES MOTS SUR L’ORIENTATION THÉORIQUE

2.1 La notion de « temps social »

2.2 Phénoménologie sociale de la temporalité

3. ANALYSE ET RÉSULTATS DE LA RECHERCHE

3.1 La représentation de la temporalité dans les sociétés « pré-modernes » : une première ébauche

3.2 L’avènement de la modernité et son paradigme temporel

3.3 L’informatisation sociale ou l’avènement de la société de communication

3.4 Le problème du « moment » à travers l’utilisation des NTIC : du présent au passé

3.5 De la représentation du « changement » comme modalité temporelle

3.6 Le problème de l’attente

4. EN GUISE DE CONCLUSION

4.1 L’informatisation sociale et la question du « temps vécu »

4.2 Vers une reconversion des cadres sociaux de la temporalité

4.3 Retour sur l’argumentation et dépassement

4.4 De la « temporalité objectivée » à la « temporalité subjectivée » : l’ultime fragmentation

Notes

BIBLIOGRAPHIE


1. Introduction

Nous proposons d’aborder à travers cet article l’un des problèmes centraux que pose le processus d’informatisation de la société qui a cours depuis plusieurs années : la représentation de la temporalité. Au cours de nos recherches, nous avons formulé plusieurs questionnements dont les prolongements s’articulent autour d’une certaine démarche de réflexion qui débouche sur une certaine sociologie de la temporalité. Au fil du questionnement et des réflexions qui en découlent, nous avons mis en jeu une hypothèse sur la base de laquelle s’est construit l’ensemble de notre appréhension de la représentation de la temporalité dans le contexte des nouvelles technologies d’information et de communication. C’est précisément ce que nous tenterons de présenter dans les pages qui vont suivre. Pour ce faire, nous tenterons dans un premier moment de discuter de notre objet de recherche en insistant sur sa portée théorique et sur ses principales dimensions pour, en deuxième lieu, mettre en jeu l’orientation théorique que nous avons construite à partir d’une revue de littérature exhaustive. Dans un troisième point, nous présenterons notre analyse en regard des résultats de notre recherche et de notre structure argumentative. Finalement, nous conclurons cet article par une certaine mise en exergue des principaux points de notre réflexion à la lumière d’une perspective critique de ce que nous convenons d’appeler la « société de communication ».

1.1 Bref rappel de l’objet d’étude

De façon générale, nous nous intéressons aux transformations des représentations socio-culturelles de la temporalité sous l’impact du processus d’informatisation sociale. Plus particulièrement, notre objet s’articule autour d’une certaine compréhension des représentations socio-culturelles de la temporalité dans le contexte de l’utilisation à grande échelle(1) des nouvelles technologies d’information et de communication (2) (NTIC).

1.2 Portée théorique et principales dimensions

L’objet sur lequel nous nous penchons débouche sur un certain espace théorique qui délimite certaines conceptions sous-jacentes à ce que nous voulons développer à la lumière de notre appréhension théorique de la problématique du rapport entre les NTIC et la temporalité.

Ainsi, par NTIC, nous entendons l’ensemble des nouveaux(3) moyens technologiques permettant la communication et l’information à distance. À titre d’exemple, mentionnons la radio, la télévision, la téléphonie (domestique ou cellulaire), les bases de données en réseau, le réseau Internet, etc. Tous ces appareils audio-visuels (ou multimédias) permettent la communication et l’information à distance en temps réel ou en temps différé (4).

En ce qui concerne la temporalité dans l’optique de nos réflexions, on peut dire qu’elle consiste, en un sens large, à la manière dont les individus orientent leurs actions dans le temps et dans l’espace au sein d’une culture donnée. Cette orientation met en jeu une conception sociale de la temporalité qui se construit à partir des individus pour devenir autonome et éventuellement s’imposer à eux dans une certaine organisation structurelle des rapports sociaux.

1.3 Mise en jeu d’une hypothèse de travail : un point de départ

Dans la mesure où le processus d’informatisation sociale témoigne d’une généralisation des NTIC dans plusieurs milieux sociaux tels que la famille, l’éducation, le travail, etc., il est tout à fait justifié de s’interroger sur la nature des représentations collectives de la temporalité qui émergent avec l’utilisation (ou la consommation) généralisée de ces moyens technologiques permettant l’information et la communication à distance. Ce processus, que nous qualifions d’informatisation sociale et dont l’ampleur devient de plus en plus perceptible d’une année à l’autre(5), nous amène à nous interroger à savoir si une représentation collective dominante (6) de la temporalité n’est pas en train d’émerger au détriment de la représentation socio-culturelle de la temporalité dominante issue de la modernité. Plus particulièrement, nos recherches nous amènent à interrroger les conditions de possibilité du maintien ou de l’émergence d’une temporalité dominante ou plutôt de sa fragmentation. C’est en fait ce que nous supposons en mettant en jeu la thèse suivante : L’informatisation sociale, qui passe par une utilisation à grande échelle des NTIC, remet totalement en question la représentation socio-culturelle (7) de la temporalité objectivée au sein et depuis l’avènement de la modernité. Nous maintenons fermement, à la lumière de nos réflexions, que la représentation socio-culturelle de la temporalité dans le cadre du processus d’informatisation sociale tend vers une certaine reconfiguration des paramètres temporaux propres à la modernité. C’est en ce sens que nous croyons que le temps, notamment sa représentation, est en profonde mutation(8) .

2. QUELQUES MOTS SUR L’ORIENTATION THÉORIQUE

Les premières étapes du processus de recherche nous ont amené à définir une orientation théorique sur la base de laquelle se construit notre appréhension du problème auquel nous voulons nous attaquer. Ainsi, à la lumière de la construction de notre objet d’étude et de notre revue de littérature, nous avons dégagé deux grands vecteurs qui forment la trame conceptuelle, pour ainsi dire, de toute notre orientation théorique et plus largement de la façon avec laquelle nous abordons le problème des représentations socio-culturelles de la temporalité dans le contexte de l’utilisation des NTIC. Il s’agit d’une part du principe analytique suivant la notion de « temps social » et, d’autre part, de l’approche phénoménologique comme cadre général d’appréhension. De brèves explications en guise de d’explication s’imposent.

2.1 La notion de « temps social »

De manière générale, notre objet de recherche trouve sa pertinence au sein d’une tradition sociologique et anthropologique qui aborde la temporalité en rapport avec son attachement au social. La plupart des travaux dans cette direction(9) considèrent la temporalité comme un construit social dont l’origine se situe dans la constitution même de la société globale. Ces travaux seront raffinés plus tard par quelques penseurs qui analyseront la temporalité en rapport avec les temporalités propres aux groupes sociaux pour ainsi faire ressortir, du point de vue théorique, une certaine sociologie qu’on nomme sociologie de la multiplicité des temps sociaux (10) . Ainsi donc, en fonction de notre objet, on peut dire que la notion de « temps social » désigne en un sens large

« […] la nature et les rapports entre les divers modes d’activités dans le temps considérés selon leurs durées et leurs rythmes propres, de même que les différentes manières de concevoir et de se représenter le temps au sein de nos univers sociaux(11) .»

Quant à la notion de « temps sociaux », au pluriel, qui renvoie à la multiplicité des temps sociaux, on se réfère à Gurvitch qui analyse la temporalité dans son rapport à la dynamique générale de la société(12) . Pour Gurvitch,

« Le temps social est le temps de coodination et de décalage des mouvements des phénomènes sociaux totaux, que ces phénomènes sociaux totaux soient globaux, groupaux ou micro-sociaux et qu’ils s’expriment ou non dans les structures sociales. Les phénomènes sociaux totaux et les structures sociales qui les expriment partiellement sont à la fois les producteurs et les produits du temps social : ils donnent naissance au temps social et se meuvent, s’écoulent en lui(13) . »

Du point de vue de notre objet et de notre hypothèse, la problématique générale de la « multiplicité des temps sociaux » s’avère très fertile au niveau de ses prolongements. En effet, nous le rappelons, les NTIC constituent une variable importante à la construction sociale du temps dans la mesure où elles s’inscrivent dans un processus d’informatisation qui touche les sociétés occidentales et industrielles dans leur entièreté. Nous croyons fermement que l’utilisation à grande échelle des NTIC, en particulier chez les jeunes(14) , apporte un sens nouveau à la temporalité sociale, conventionnelle ou dominante, tant au niveau de l’organisation sociale qu’au niveau des représentations socio-culturelles qui, ces dernières, nous intéressent davantage.

2.2 Phénoménologie sociale de la temporalité

Le deuxième principe de notre orientation théorique sur la base duquel se construit notre réflexion s’élabore à partir d’une perspective phénoménologique. Cette dernière construit sa légitimité autour de la phénoménologie de Husserl qui met en branle un système analytique dont la volonté est de cerner un certain rapport étroit entre l’esprit (perception réelle) et la réalité concrète. Il s’agit donc, du point de vue de notre objet, d’envisager une réflexion sur le rapport entre les perceptions réelles de l’individu plongé dans un univers social où prédominent les NTIC et la représentation dominante de la temporalité. Une référence toute particulière peut être faite au concept de l’éidétique qui consiste, du point de vue husserlien, à faire varier la forme d’un phénomène, en l’occurence la temporalité, pour en extraire l’essence(15) . De par cette orientation toute tracée, nous voulons dégager l’essence de la temporalité à travers les rapports de force, voire dialectiques, qui l’amène à se fragmenter du point de vue global. C’est donc d’une description qu’il s’agit à travers une réflexion pour ainsi dire apriorique sur ce que pourrait être la temporalité dans le contexte de l’utilisation à grande échelle des NTIC.

3. ANALYSE ET RÉSULTATS DE LA RECHERCHE

Nous présentons ici l’analyse et les résultats de notre recherche qui émanent d’une réflexion générale sur le processus d’informatisation sociale qui opère, depuis quelques années, dans la plupart des pays industrialisés. Notre argumentation se construit, d’une part, sur la base de l’élaboration de notre orientation théorique et, d’autre part, à partir d’un corpus théorique exhaustif par lequel nous mettons en jeu un certain nombre de concepts. Pour des fins autant didactiques que méthodologiques, nous divisons notre argumentation en six principaux points. Premièrement, nous discuterons de l’évolution socio-historique de la temporalité depuis les sociétés primitives pour, en deuxième lieu, discuter des impacts généraux de la modernité sur la conception socio-culturelle de la temporalité. Dans un troisième moment, nous discuterons de la question de l’émergence de l’informatisation sociale au sein de ce que certains nomment la « société de communication ». Quatrièmement, nous poserons le problème du « moment » à travers l’utilisation des NTIC. Cinquièmement, nous discuterons de la représentation du « changement » comme modalité temporelle pour, en dernier lieu, réfléchie sur le problème de l’attente. Nous procéderons par la suite, en conclusion, par une mise en évidence de certains de nos propos à la lumière de nos réflexions et de l’argumentation que nous mettons en jeu.

3.1 La représentation de la temporalité dans les sociétés « pré-modernes » : une première ébauche

La mise en évidence de l’évolution « macro-structurelle »(16) des sociétés permet de rendre compte du changement en cours ou du changement potentiel qui caractérise la reproduction sociale. En outre, pour notre propos, il est pertinent d’envisager l’évolution macro-structurelle des sociétés pour en saisir les paramètres globaux de la temporalité sur la base desquels s’organise le temps et l’espace dans les sociétés. De cette façon, nous pourrons envisager la représentation socio-culturelle de la temporalité dans le contexte de la société de communication en rapport avec l’hypothèse que nous avons mis en jeu au point 1.3.

Premièrement, la représentation socio-culturelle de la temporalité dans les sociétés dites primitives s’articule largement autour d’un certain rapport biologique de l’être humain au monde(17). Avant d’être socialement organisé de façon objective, le temps est d’abord vécu(18). L’homme primitif, au-delà de ses rapports à la société ou à la tribu, perçoit le temps à la manière dont il perçoit son propre corps et de la façon dont il fonctionne. Les rythmes respiratoires, cardiaques, disgestifs, etc. constituent les éléments du rapport de l’homme au monde du point de vue d’une temporalité qui serait vécue instinctivement. De même, la cicatrisation des plaies, le rythmes des mouvements du corps, le vieillessement(19) , etc. représentent des formes d’appréhension de la temporalité. Ainsi, on peut dire de façon générale que les ryhtmes biologiques forment en partie la représentation du temps des individus des sociétés primitives dans la mesure où ils coordonnent leur corps et la relation que ce dernier entretient avec la nature. Cette dernière est d’ailleurs en étroit rapport avec le corps à l’intérieur d’une représentation de la temporalité chez l’individu. Ainsi, les cycles solaires, lunaires, etc. déterminent, en quelque sorte, la représentation du temps chez l’individu en lien étroit avec la représentation biologique de son propre corps(20). Le corps sert en fait de pilier aux différents rythmes qui harmonisent l’adaptation de l’être humain à son milieu. Globalement, on peut dire que les rythmes biologiques, étudiés notamment par la chronobiologique et par la chronopsychologie, renvoient à l’étude des caractéristiques typiquement culturelles des hommes primitifs et de leur rapport socio-biologique au monde. Avec l’avènement de la modernité, les rythmes chronognosiques sont supplantés par une temporalité qui s’objective et qui devient de plus en plus coercitive. C’est cette même temporalité qui posera problème dans la société de communication pour des raisons que nous évoquerons en temps opportun.

D’autre part et à un autre niveau, la temporalité religieuse constitue l’autre aspect de la représentation socio-culturelle du temps dans le contexte des sociétés pré-modernes. Le sacré détermine largement comment la société doit organiser son temps à partir d’une figure originelle : le mythe(21). Le mythe constitue un récit imagé dont le caractère symbolique se transmet par l’intermédiaire de celui qui le raconte, une figure autoritaire tel le manitou, le prêtre ou le seigneur, et par lequel le temps est fixé en fonction des prédispositions mythiques auxquelles renvoit la croyance en des forces suprêmes ou surnaturelle. Ces dispositions mythiques déterminent les rites, les fêtes, etc. dans un rapport au temps suivant une certaine échelle eschatologique qui trouve son origine au sein de la « création » et qui débouche sur la regénération de ce moment mythique originel suivant une série de périodes liées les unes aux autres (22). Ces activités religieuses se répètent séquentiellement pour révéler une temporalité religieuse par laquelle l’individu se trouve dans un certain processus cyclique(23) .

En Occident, les religions comme le catholicisme et le christianisme ont longtemps contribué à déterminer une représentation eschatologique du temps fondé sur le récit biblique dans lequel on pose le temps comme une forme téléologique par lequel on fixe le début (création – péché originel) par rapport à une fin (la quête du paradis) qui serait à suivre suivant la foi en Dieu et le respect de commandements. C’est le début d’une représentation d’un temps linéaire qui se prolongera partout en Occident et qui viendra appuyer, de façon paradoxale, la représentation du temps dans le contexte de la modernité. D’ailleurs, le projet des humanistes à la Renaissance s’inscrira autour d’une tentative de conciliation de la foi à une connaissance de la nature (24). Ce mouvement de pensée donnera naissance à un cycle temporel qu’on pourrait nommé palingénésique.

Ainsi donc, le temps pré-moderne possède plusieurs caractéristiques qui lui sont propres et qu’on peut résumer, suivant l’analyse de Sue, en trois constats (25). Premier constat, la temporalité dans les sociétés primitives est subjectivement vécue suivant une « temporalisation » qui ne distingue pas de phases ou de moments objectivement fixés. En d’autres termes, comme dirait Hall et Grossin, le temps est monochrone en ce sens qu’il n’y pas de distinction possible entre par exemple un temps de travail, un temps de loisir, etc. Deuxième constat, selon Sue, la notion linéaire du temps n’existe pas dans les sociétés primitives. Quant au troisième constat, Sue démontre que le temps est toujours en relation intime avec les croyances collectives.

3.2 L’avènement de la modernité et son paradigme temporel

L’avènement de la modernité est marquée partout par l’essor de l’industrialisation, de la science et de la technique et plus largement par la quête de la raison comme principe organisateur. De façon générale, la modernité en Occident a contribué à forger une conception dominante de la temporalité qui débouche sur une organisation structurelle globale qui, en retour, contribue à façonner les représentations symboliques du temps.

La montée de l’industrialisation amène les sociétés à concevoir largement le temps à la manière dont fonctionnent les grandes structures économiques qui se mettent en place et qui concernent, pour l’essentiel, le marché et la production. À un niveau micro-social, le temps est conçu dans son rapport aux pratiques sociales qui se cristallisent à l’ensemble des activités sociales pour devenir à termes des pratiques récurrentes. Ainsi, le temps de travail devient une sorte de temps dominant(26) au sein duquel se greffe l’ensemble des temps sociaux. Par ailleurs, les populations se mobilisent de plus en plus dans les milieux urbains (les bourgs) où le temps est entièrement déterminé par l’ensemble des activités marchandes. Toute une logique s’instaure à partir du travail et de l’ensemble du système productif. Les activités de l’homme deviennent de plus en plus régulées par des mécanismes qui définissent le temps en fonction d’une durée quantifiée qui caractérise l’industrialisation dans son ensemble(27). Le temps devient de plus en plus abstrait en ce sens qu’il perd sa contingence au profit d’une nécessité qui obéit à une logique productive dont l’horloge, la montre(28) et le chronomètre deviennent des symboles de ce temps répétitif et mécanique(29).

D’autre part, les nombreuses avancées en science contribuent à façonner le système industriel par une mise en rapport des techniques. Le rapport entre le système industriel et les avancées en science devient de plus en plus étroit. La production de masse d’objets techniques et technologiques devient de plus en plus importantes au même moment où les innovations industrielles augmentent de façon exponentielle, comme en témoigne le graphique que Moles (30) prend de Mumford :

Nombre de brevets d’invention au cours du temps

L’avènement de la mathématisation universelle conforme à l’idée de mathesis universalis de Descartes voit ses prolongements pénétrer toutes les formes de la vie sociale. Avec l’essor de l’industrie, tout est quantifié. De la naissance à la mort, l’être humain se trouve plongé dans un univers où règne une certaine logique mathématique par laquelle le temps devient un nombre(31) qui trouve son importante à travers l’idée du « devenir »  et plus largement d’un certain progrès social.

Tous ces phénomènes instaurent de nouveaux cadres temporels à travers lesquels les individus se comportent et se représentent le temps. D’ailleurs, pour désigner ces différents paramètres temporels propres à la modernité, Délisle propose une démarche dialectique pour envisager les temps sociaux au Québec à travers deux pôles : macro-sphérique et micro-sphérique. La macro-sphère représente les grandes structures idéologiques, culturelles, économiques et politiques; tandis que la micro-sphère désigne les micro-structures qui émanent des communautés, activités quotidiennes, etc. Ainsi, pour Délisle, la domination du temps s’exprime à travers un certain rapport dialectique de la macro-sphère et de la micro-sphère au-delà de laquelle la temporalité se constitue (32). C’est ce même projet d’analyse de la temporalité dans le contexte de la modernité qu’on retrouve chez une série de théoriciens, dont Sorokin et Merton. Par exemple, Sorokin développe la notion de « temps socio-culturel » pour spécifier le lien entre la signification accordée à une activité sociale et le cadre temporel dans lequel cette même activité s’insère (33) . Ainsi, suivant Sorokin, les représentations de la temporalité sont intimements liées aux activités sociales propres à une classe sociale, un groupe social, une communauté, etc. (34) Mais que peut-on tirer de ces travaux dans le contexte de l’informatisation sociale où la portée technologique des NTIC débouche sur la mise en place de ce qu’on nomme une « société de communication » ? Comment envisager la temporalité alors que les technologies de communication remettent en cause les cadres temporels propres à la modernité ? Voilà des questions auxquelles nous devons apporter certains éclaircissement.

3.3 L’informatisation sociale ou l’avènement de la société de communication

L’informatisation sociale se caractérise fondamentalement par l’utilisation à grande échelle de technologies qui, pour l’essentiel, transforment les rapports d’information et de communication de la société. Comme le soulignent Lalonde et Parent, « L’informatisation de la société désigne le processus de transformation sociale face à la généralisation du traitement automatisé de l’information(35) ». Nous ajouterons à cette définition que l’informatisation sociale, en rapport avec ce que nous avons développé au point 1.2, concerne l’ensemble des activités qui font intervenir, de façon directe ou indirecte, une ou plusieurs technologies de communication ou d’information. Nous croyons fermement que la généralisation de ces technologies à l’ensemble de la société amène une reconfiguration des paramètres temporels propres à la modernité. À l’aube du deuxième millénaire, on peut dire que les sociétés industrialisées, celles qui ont mis en place la modernité quelques siècles auparavant, se transforment de façon significative grâce à la généralisation des NTIC. La communication et l’information constituent deux pôles centraux qui caractérisent les sociétés industrielles, notamment au Amérique du Nord, tel que représenté sur le graphique suivant(36) :

LE BRANCHEMENT DU QUÉBEC ET DE L’AMÉRIQUE DU NORD*

Lieu géographique Internet Câble Téléphone
Québec** 8,2% 66,3% 98,9%
Canada sans Qc 14,7% 77,5% 98,6%
USA*** 20,0% 63,4% 93,9%

* Tous les chiffres sont pour 1997 à l’exception du câble et du téléphone aux États-Unis (1995).
** Statistique Canada, L’équipement ménager, 1997.
*** Pour Internet: Internet Data Corporation (IDC), « 1997 World Wide Web Survey of Home and Business Users »
Pour la câblodistribution et le téléphone : US Department of Commerce, « Statistical Abstract of the United Stades 1997 ».

L’accès et l’utilisation du réseau Internet mettent directement en jeu les nouvelles formes de communication et d’information dont nous voulons rendre compte dans ce présent travail dans le sens d’une transformation socio-culturelle de la temporalité. Le développement des inforoutes concerne directement les rapports de transformation de la temporalité. Au Québec, les chiffres au sujet de l’accès et de l’utilisation sont assez éloquent : 38% ont déjà utilisé Internet; 33% ont utilisé Internet au cours des six derniers mois; 23% utilisent le réseau au moins une fois par mois et 19% utilisent le réseau au moins une fois par semaine(37). De façon générale, l’évolution du rapport entre les taux d’équipement informatique, de branchement et d’achats effectués en ligne est en pleine croissance, comme en témoigne le graphique suivant(38) :

ÉVOLUTION DU RAPPORT ENTRE LES TAUX D’ÉQUIPEMENT INFORMATIQUE (A), DE BRANCHEMENT (B) ET D’ACHATS EFFECTUÉS EN LIGNE (C), EN % DES MÉNAGES TOTAUX.

Projection effectuée d’après les tendances actuelles

À titre d’exemple, le commerce électronique constitue une des activités qui trouve son origine au sein de l’informatisation sociale et qui, par essence, provoque de nombreux changements dans la conception moderne de la temporalité(39). On peut penser que la généralisation des NTIC, qui passe par la formation des usages sociaux(40), s’élargira à toutes les sphères de la société avec les impacts structurels que cela implique. Déjà, les secteurs de l’éducation, de l’économique, du politique, du travail, etc. entrent de plein fouet dans le processus d’informatisation sociale. Ce processus témoigne d’une transformation majeure de la société à plusieurs niveaux et, fondamentalement, nous le croyons, du point de vue de la temporalité.

3.4 Le problème du « moment » à travers l’utilisation des NTIC : du présent au passé

Fondamentalement, la généralisation des NTIC pose le problème d’une « uniformisation » des représentations sociales de la temporalité dans la mesure où la conception moderne du « moment » se relativise au détriment d’une objectivation dont l’origine remonte à la modernité. Ce problème met directement en jeu la question des représentations du « passé », du « présent » et du « futur » en rapport avec une problématique toute particulière : celle de la « vitesse ». Cette dernière constitue l’un des problèmes majeurs de la société de communication dans la mesure où les innovations technologiques, depuis le début du XXe siècle, cheminent toujours de plus en plus vers une négation de l’espace, tel que le souligne Virilio : « La contraction des distances est devenue une réalité stratégique aux conséquences économiques et politiques incalculables puisqu’elle correspond à la négation de l’espace (41) ». La quête de la vitesse associée au désir de parcourir la plus grande distance dans un temps qui se prête à une mesure de plus en plus court résume de façon caricaturale le problème auquel les sociétés contemporaines sont confrontées. Avec les NTIC, la façon de communiquer des individus s’est véritablement modifiée. Le téléphone a rendu possible, outre la possibilité de pouvoir communiquer à distance, de « sauver » du temps. Le bélinographe et l’ordinateur(42) (particulièrement le modem) permettent tour à tour la communication à distance en temps réel ou différé. Derrière tout ce processus communicationnel se pose, nous insistons, le problème de la vitesse. La vitesse a longtemps été étudié en rapport avec l’espace(43). De plus en plus, le problème de la vitesse débouche sur une mise en rapport du temps. D’origine physique, la vitesse devient un problème social et c’est pourquoi elle contribue à reformuler la représentation socio-culturelle de la temporalité héritée de la modernité où elle se conçoit en rapport avec le temps dominant, celui du travail, par lequel se juxtapose la vitesse de production, de marchandisation et de consommation. La vitesse aujourd’hui prend des proportions innatendues avec les capacités des ordinateurs et avec l’interconection de ces derniers. On peut dire que la vitesse se moque désormais de l’espace en franchissant les frontières du temps objectivées à travers la modernité en fonction des calendriers qui ont permis un contrôle du temps, d’où une perte des repères temporels au sein de la société de communication. À partir du moment où la vitesse se représente à travers une temporalité fragmentée, les individus voient leurs représentations se relativiser en fonction de la vitesse de leur modem personnel. Ici, c’est le concept même de « vitesse » comme unité symbolique qui risque de se fragmenter. Cela pose nécessairement un problème social d’envergure dans la mesure où la vitesse demeure un élément fort important tant du point de vue social, politique qu’économique(44). Comment alors définir la vitesse dans le contexte de la société de communication ? Comment surtout en arriver à une représentation sociale de la vitesse alors que les NTIC la relativisent ? Voilà tout le problème d’une représentation socio-culturelle du « moment » comme unité temporelle.

Le terme « moment » désigne en un sens large les références temporelles par lesquelles l’individu oriente son action. Ainsi, dans un premier point, on pourrait définir le présent comme l’espace médiateur entre le passé (ce qui était ou ce qui a été) et le futur (ce qui sera). C’est précisément autour de la notion de présent que se situe la problématique générale des NTIC dont nous voulons rendre compte en abordant l’objet auquel nous nous attaquons. Quant à la notion de passé, elle désigne à la fois ce qui est révolu et ce qui est conservé en mémoire. Grâce à cette dernière, le passé conserve toujours son aspect actuel dans la conscience. Le passé, comme l’a montré par exemple Husserl(45) , peut toujours réaparaître en fonction du présent. Mais le passé est nécessairement un moment en constante mutation du fait qu’il est toujours reconstruit, réactualisé et réimaginé. Le futur, quant à lui, est ce qui sera dans un « avenir » en « devenir ». Le futur est intimement lié au présent dans la mesure où il est susceptible de devenir présent et de faire, ainsi, du présent immédiat un passé.

C’est précisément autour de la conception de « présent », selon nous, que se situe le problème d’une représentation du « moment » au sein de la société de communication. En effet, le « présent », dans la mesure où il structure le rapport de l’homme au temps, et plus largement au monde, se relativise à travers l’utilisation des NTIC au détriment d’une représentation objective du « moment » comme forme socio-linguistique. Nous croyons que le rapport de l’individu au temps, à travers la société de communication, devient nécessairement conflictuel dans la mesure où les NTIC contribuent en même temps à créer de l’« immédiat » de même qu’un certain rapport au « passé », d’où justement l’origine du problème(46).

À partir du moment où le « passé » prédomine les représentations socio-culturelles de la temporalité, on peut tout de suite affirmer que ces représentations s’opposent aux représentations du « moment » objectivées au sein de la modernité. En effet, à travers la modernité, les représentations du « moment », en plus d’être uniformes à l’ensemble de la société, étaient intimement liées au « présent » dans la mesure où c’est précisément autour de lui que se constituait le rapport de l’individu au social. Cette représentation débouchait sur une conscience prononcée du « futur » comme développement du « moment présent » vers un « devenir » qui était celui de ce que nous pouvons désigner comme étant l’« attente collective(47) ». Du fait de l’« instantanéité » que procurent les NTIC dans le processus d’information et de communication de la société, le « passé » demeure le seul rapport de l’individu à la société dans la mesure où l’individu lui-même se représente le « moment » à travers une « activité technologisante(48) » qui se termine sur la base d’une certaine évacuation de l’espace.

Par exemple, les différentes technologies qui permettent la possibilité d’effectuer des achats à distance amènent l’individu à se représenter le « moment » comme quelque chose d’éphémère dans la mesure où l’achat potentiel que veut réaliser un individu se fait à domicile à l’intérieur d’une durée mesurable très courte dans laquelle les contraintes de l’espace sont inexistantes. Ainsi, dès lors qu’une commande en-ligne est effectuée, l’individu, par intentionnalité comme diraient Husserl et Merleau-Ponty, refoule au « passé » l’achat qu’il vient d’effectuer et passe directement à une autre activité en ayant toujours conscience que la livraison de l’objet qu’il s’est procuré viendra ultérieurement(49) . Il y a donc une évacuation de la représentation du « moment présent », contrairement à ce que certains prétendent par l’« immédiateté », au profit d’une représentation du « passé » qui domine toutes les autres en fonction d’un « devenir ». On voit donc ici l’un des paradoxes de la société de communication : l’essence des NTIC consiste fondamentalement à créer de l’« immédiat » alors que l’individu se trouve plongé dans une représentation du « passé » ou du « déjà(50) ». C’est donc une référence toute particulière à la détérioration de la représentation du « changement », ce dernier étant le propre, tel que nous l’avons vu précédemment, des représentations du « moment » de la modernité à travers la conscience du « présent » vers un « futur » en devenir.

3.5 De la représentation du « changement » comme modalité temporelle

Dans la mesure où les représentations du « moment » se structurent autour du « passé » à travers l’utilisation des NTIC, la représentation du changement, propre à la représentation du « moment » de la modernité, est complètement bouleversée. Le changement implique, dans le cadre de la modernité temporelle, une sucession d’états qui s’effectue à l’intérieur d’une durée déterminée par des impératifs structuraux et qui s’établit sur la base d’une rationnalité mesurable. Par exemple, la communication s’effectue, au sein de la modernité, à travers un rapport représentatif du « présent » vers un devenir qui est le « futur ». À titre d’exemple, pour poster une lettre par courrier conventionnel, il faut se déplacer en sachant où se trouve une boîte postale ou un bureau de poste, ensuite déposer la lettre pour revenir chez-soi et, enfin, attendre que le destinataire reçoive ladite lettre pour encore attendre une réponse de sa part. Et cette acitivité sous-tend plusieurs autres activités telles que l’acquisition d’un papier, d’un crayon, d’une enveloppe et éventuellement d’un timbre. Cette activité sociale, sans doute quotidienne, propre à la modernité, suppose une spatialisation de la temporalité par une représentation d’une durée objective et quantifiable qui opère sur la base d’une représentation du changement comme « sucessions temporelles ». C’est donc ici une représentation qui se structure, tel que nous l’avons montré, autour du « présent » en fonction d’un « futur » en devenir. Au sein des NTIC, ces représentations du changement sont profondément bouleversées par la prédominance de la représentation du « moment passé » que nous avons mis en exergue au point précédent. Le système téléphonique, le système bélinographe ou, encore plus récent, le courrier électronique, rendent caduques les représentations du « moment » propres à la modernité. En effet, l’envoi d’une lettre à travers ces technologies de communication se fait désormais à l’intérieur d’une certaine « immédiateté temporelle ». La représentation de la temporalité qui s’y dégage est une représentation du « passé » par la mise à l’écart rapide de la « durée » propre à l’activité conventionnelle qui consiste à envoyer une lettre(51). Ainsi, l’individu qui envoie par exemple ce que certains nomment un « email » (electronic mail), se représente le « moment » en fonction du « passé » dans la mesure où l’envoi de sa lettre s’est fait sans aucun égard à l’espace conventionnellement défini par la modernité. La représentation du « changement », tel que nous l’entendons, n’est donc plus la même au sein de la modernité et dans le cadre de la société de communication. Et on peut reprendre l’exemple pour toutes les formes de communications à distance.

3.6 Le problème de l’attente

Le problème de « l’attente » constitue l’aspect le plus marquant, à notre avis, des représentations de la temporalité à travers l’utilisation des NTIC du point de vue de notre hypothèse. En cela, le « noyau dur » de notre argumentation se constitue autour des réflexions que nous effectuées sur la question des représentations de « l’attente ». C’est précisément à partir de nos réflexions sur la question de « l’attente » que nous voulons faire ressortir la spécificité des représentations de la temporalité dans le contexte de l’informatisation sociale.

Tout d’abord, pour des fins autant analytiques qu’argumentatives, nos réflexions nous amènent à considérer quatre types « d’attente » qui renvoient tous à des représentations symboliques de la temporalité : l’attente éternelle, l’attente concrète ou formelle, l’attente relative et l’attente éphémère. Ces quatre modes de représentation du temps s’opposent totalement, notamment de par leur essence, aux représentations de « l’attente » propres à la modernité. En cela, elles constituent des arguments significatifs à la justification de notre hypothèse dans le cadre de ce présent travail. Voyons plus en profondeur en quoi elles consistent.

Premièrement, « l’attente éternelle » est celle qui consiste à se représenter la temporalité dans un état statique à l’intérieur duquel le « moment présent » est « toujours ». Ce type d’attente désigne la conscience de l’individu à se représenter le temps en fonction d’une certaine immuabilité par laquelle toutes ses actions sont constituées. Par exemple, on peut évoquer la représentation du temps qu’un individu moderne peut avoir en fonction de ses activités sociales et de son travail. Ces derniers se cristallisent, dans le cadre de la modernité, dans une objectivité universelle qui fait que l’individu, tel que nous l’avons expliqué précédemment, se comporte à l’intérieur d’une représentation du temps qui opère sur la base du « présent » en fonction d’un « futur » en devenir. Il y a ici une certaine représentation de « l’attente » qui en est une d’éternelle dans la mesure où l’individu se représente la « durée » en fonction des critères objectifs de reconnaissance du temps propre à sa culture. Toutefois, à travers l’utilisation des NTIC, l’individu, nous l’avons montré, se représente la temporalité à travers une certaine « immédiateté » qui réfère à une représentation du « passé » en mouvement continuel du fait de son intentionnalité et de sa mémoire. La représentation de « l’attente » dans ce contexte est complètement abolie au profit d’une durée qui est désormais vécue par l’individu suivant la logique dynamique de l’insertion de son action à travers les impératifs sociaux. On peut expliquer cette dernière représentation par l’exemple d’un individu qui exécute un achat en ligne. À partir du moment où l’achat est effectué, l’individu peut, par intentionnalité, se représenter son action comme étant déjà du « moment passé ». La période de livraison de l’objet acheté est trop éloignée, à notre avis, pour que l’individu perpétue sa représentation de « l’attente ». Et c’est également le cas pour une communication à distance. L’individu qui envoie par exemple un « email » au lieu d’un colis par courrier conventionnel se représente le temps à l’intérieur du « moment passé ». Cette représentation de la temporalité liée à « l’immédiateté » suppose donc une évacuation de « l’attente éternelle ». Inévitablement, on peut dire que l’usage des NTIC modifie le rapport à « l’attente éternelle » d’un individu dans la mesure où, contrairement à « l’attente éternelle » propre à la modernité, l’attente n’existe plus ou est en perpétuel mouvement.

Deuxièmement, « l’attente concrète ou formelle » est celle par laquelle un individu se représente le temps en fonction d’un changement d’état préalablement, ou a priori, envisagé. Dans le sens de la notion de « durée » définit par Bergson, à laquelle nous avons déjà apporté de brèves explications, nous pouvons donner en exemple le sonnement d’un appareil téléphonique pour celui qui loge l’appel en vue d’une communication à distance. La représentation du temps, pour cet exemple, se structure autour d’une « attente concrète » qui débute depuis le signalement des numéros jusqu’à la réponse de l’interlocuteur. Dans ce cas, « l’attente » ne dépend nullement d’une certaine objectivité temporelle, caractéristique de la modernité, mais plutôt de l’intensité du temps telle que vécue par l’individu.

Troisièmement, en ce qui concerne « l’attente relative », elle désigne à nos yeux les représentations de la temporalité qui concernent toutes les perceptions de l’individu à l’égard d’un changement qui surviendra au bout d’un certain moment précis mais dont « l’instant » échappe à l’individu. Cela implique nécessairement une relativitité du temps qui s’échappe, en quelque sorte, de l’objectivité temporelle propre à la modernité. Dans la mesure où l’individu ne connaît par l’instant exact où son action débouchera, l’attente demeure relative et non plus objective. Par exemple, l’individu ne sait pas quand la commande qu’il a exécutée via les technologies du commerce électronique sera prise en charge. Il ne sait pas non plus quand son interlocuteur répondra au téléphone. Pas plus qu’il ne sait quand un message sur une boîte vocale (mieux connue sous le nom de « répondeur automatique ») lui sera retourné. Ce type d’attente, tel que nous le concevons, pose le problème du courrier électronique ou des boîtes vocales dans la mesure où ces techniques de communication mettent en jeu une représentation de la temporalité qui se juxtapose aux représentations de la temporalité quotidiennes.

Finalement, on peut dire de « l’attente éphémère » qu’elle désigne la représentation de la temporalité qui implique un rapport intentionnel de l’individu à son action. L’intentionnalité du temps dans le contexte de la modernité ne peut exister, contrairement à ce que Husserl et Merleau-Ponty pouvaient affirmer, dans la mesure où les cadres temporels sont fixés par les grandes structures par une certaine logique temporelle. Ce n’est qu’à travers l’utilisation des NTIC qu’un individu peut se représenter le temps suivant l’intensité avec laquelle il le vit quotidiennement. Et l’intentionnalité de l’individu à l’égard du temps ne se rend possible que par une certaine « attente éphémère ». On peut évoquer à titre d’exemple la navigation sur Internet, les systèmes vocaux téléphoniques, etc.

4. EN GUISE DE CONCLUSION

L’argumentation que nous venons de développer en faveur de notre hypothèse nous amène, en conclusion, à réfléchir sur ce qu’elle implique du point de vue sémantique. Une réflexion complémentaire est ici nécessaire dans la mesure où nous voulons faire ressortir la cohérence de notre argumentation dans le cadre de l’objet auquel nous nous attaquons depuis plusieurs mois.

4.1 L’informatisation sociale et la question du « temps vécu »

Nous avons démontré, en première partie de notre analyse, que la modernité temporelle se caractérise fondamentalement à l’intérieur de grandes structures sociales par lesquelles s’harmonisent des temps sociaux qui répondent aux exigences, d’une part, de l’industrialisation et, d’autre part, des nombreuses avancées en science. Dans ce contexte, nous avons dit que la temporalité se manifeste à travers les grands principes d’organisation sociale qui structurent la société dans son ensemble et qui assurent, par le fait même, une certaine régulation des pratiques. La temporalité s’insère alors dans des cadres qui prennent une forme objective par laquelle les individus sont soumis. A plus petite échelle, comme l’ont montré plusieurs sociologues, la temporalité s’organise autour des différentes classes sociales et activités sociales en fonction, par exemple, de l’âge, du genre, de l’occupation, etc.

Dans le contexte de la société de communication et de l’utilisation généralisée des NTIC, nous avons construit une argumentation cohérente qui montrait justement que les représentations de la temporalité dans le cadre du processus d’informatisation sociale pose le problème d’un « retour au sujet individuel » à partir duquel les représentations se produisent suivant son expérience quotidienne. On peut donc dire , d’une part, que l’utilisation des NTIC efface toute possibilité d’objectivation temporelle et, d’autre part, qu’il y a une fragmentation de la signification du « moment » comme forme représentative. Ainsi, il découle de notre argumentation une référence toute particulière à la notion de « temps vécu » ou « temps représenté ». Le « temps vécu » renvoie, nous l’avons brièvement évoqué, à ce que Bergson entendait dans le sens d’une temporalité qui ne se mesure plus sur la base d’une objectivité quantifiable, propre à la modernité, mais plutôt sur la base d’une intensité de la durée qui est désormais vécu suivant une expérience quotidienne. En d’autres termes, on pourrait dire que toute temporalité, dans le contexte de la société de communication, trouve son origine au sein des technologies de communication et d’information.

4.2 Vers une reconversion des cadres sociaux de la temporalité

Il semble clair à notre avis que les représentations de la temporalité dans le cadre de l’utilisation des NTIC se démarquent totalement des représentations de la temporalité propres à la modernité. Et ceci s’explique par la tendance générale au déplacement du foyer de production du temps. Car ce n’est plus l’industrialisation, le travail, l’institutionnalisation, etc., qui produit le temps. Mais c’est bien plutôt les NTIC dans le mesure où elles produisent de l’«immédiateté conflictuelle» qui, cette dernière, nous l’avons montré, nécessite une reconfiguration totale des représentations de la temporalité issues de la modernité.

4.3 Retour sur l’argumentation et dépassement

Après avoir clairement identifié notre objet en fonction de ses différentes dimensions et après avoir mis en jeu notre hypothèse, nous avons discuté des concepts que nous voulions mettre en relief à l’intérieur de notre argumentation. Cette prélude argumentative nous a par la suite permis, après avoir évoquer la temporalité dans les sociétés pré-modernes, la temporalité au sein de la modernité et l’avènement de la société de communication, de construire notre argumentation au moyen de trois structures fondamentales : le problème du moment, la représentation du changement et le problème de l’attente.

Premièrement, nous avons dit du problème du « moment » qu’il s’articulait autour d’une distinction entre le temps propre à la modernité, celui du « moment présent » en fonction d’un « futur »en devenir, et de la temporalité telle que vécue par l’individu à travers l’utilisation des NTIC. Nous avons montré que les représentations de la temporalité chez les utilisateurs de NTIC étaient fondées, contrairement à la modernité, sur le « moment passé » en perpétuel mouvement.

Deuxièmement, nous avons discuté de la représentation du changement en distinguant, encore une fois, son articulation au sein de la modernité et dans le cadre de l’utilisation des NTIC. Nous avons fait ressortir le fait que la représentation du changement dans le cadre de l’informatisation sociale était un changement qui était subjectivement vécu par l’individu et qui trouvait son origine au sein d’une certaine attente.

Finalement, nous avons amené comme dernier élément d’argumentation la question de l’« attente ». Nous avons dit de cette dernière qu’elle formait le noyau dur de toute notre argumentation dans la mesure où c’est précisément par elle qu’on peut faire une distinction nette en les représentations de la temporalité au sein de la modernité et les représentations de la temporalité dans le cadre de l’utilisation des NTIC. Nous avons distingué quatre types d’« attentes » : l’« attente éternelle », l’« attente concrète ou formelle », l’« attente relative » et l’« attente éphémère ». Nous avons souligné en distinguant ces « attentes » qu’elles sont intimement liées à des représentations de la temporalité et qu’elles témoignent d’une problématique de la temporalité propre aux NTIC.

4.4 De la « temporalité objectivée » à la « temporalité subjectivée » : l’ultime fragmentation

Finalement, il découle de la présentation de cet article une argumentation cohérente par laquelle nous avons fait ressortir la spécificité des représentations de la temporalité dans le cadre de l’utilisation des NTIC en concurrence avec une certaine « modernité temporelle objective ». Nous croyons avoir montré que l’utilisation des NTIC modifie complètement le rapport de l’individu au temps dans la mesure où la temporalité est désormais davantage de l’ordre du vécu subjectif que de l’ordre d’une objectivité « immanente » propre à la modernité. Les principaux éléments qui se rattachent à notre argumentation ont fait ressortir le fait que les NTIC sont désormais à la base de la représentation de la temporalité et que c’est précisément par elles que se construit toute les représentations subjectives du temps, d’où notre affirmation que les NTIC effacent toute possibilité d’une objectivation du temps qui soit supérieure aux consciences individuelles.


Notes:

(1) L’utilisation à grande échelle des NTIC s’exprime à travers le processus d’informatisation sociale qui a cours depuis plusieurs années dans l’ensemble des sociétés industrialisées. Ce phénomène s’inscrit largement dans ce que certains nomment à dessein la société de l’information, la société de communication, etc. Nous aurons l’occasion d’y revenir. (Retour à la page)

(2) Pour ne pas alourdir le texte, nous utiliserons au fil des propos qui vont suivre l’acronyme « NTIC » pour désigner les « nouvelles technologies de l’information et de communciation ». (Retour à la page)

(3) Le qualificatif « nouveau » veut désigner ici toutes les caractéristiques technologiques qui se joignent aux technologies de l’information et de communication dans leur forme marchande. Cette dernière revêt un caractère central dans l’appréhension du phénomène depuis quelques décennies avec la généralisation des appareils audio-visuels et de toutes les technologies qui sous-tendent l’évolution de la portée tehnologique de ces appareils pour le grand public. On pense ici aux satellites de communication, aux réseaux câblés, etc. (Retour à la page)

(4) Nous montrerons plus loin en quoi l’utilisation généralisée de ces nouvelles technologies remettent totalement en question la représentation sociale générale de la temporalité objectivée depuis l’avènement de la modernité. (Retour à la page)

(5) Nous le verrons un peu plus en profondeur au point 3.3 où il sera question de la « société de communication ». (Retour à la page)

(6) Nous entendons par « temps dominant » la temporalité globale qui, depuis les représentations de l’homme, s’objective socialement pour se cristalliser autour des cadres structuro-normatifs de la société. En fait, pour Sue, le « temps dominant » sous-tend six principaux critères de reconnaissance et d’évaluation de la temporalité : le « temps social quantitatif », le « temps social et valeurs dominantes », « temps social et catégorisation du social », « temps social et mode de production dominant » et « temps social et représentation sociale ». Tous ces critères contribuent, selon Sue, à reconnaître ce qu’on désigne par « temps dominant » dans une culture donnée. Voir, à ce sujet, de Roger Sue, Temps et ordre social, Paris, PUF, 1994. (Retour à la page)

(7) Le terme de « représentations socio-culturelles » convient davantage à la justification de notre hypothèse dans la mesure où il implique un double rapport à la temporalité qui s’exprime, premièrement, à travers l’organisation sociale dans son ensemble et, deuxièmement, à travers l’expérience individuelle du temps. C’est pourquoi nous préférons utiliser le terme « représentations socio-culturelles » plutôt que « représentations socio-symboliques », « représentations sociales », « construction symbolique », etc. Nous aurons l’occasion de voir concrètement de quoi il est question lorsque nous développerons notre argumentation. (Retour à la page)

(8) L’informatisation sociale soulève d’énormes questionnements quant à son rapport sur le « développement » ou le « devenir » social. Certains voient en l’informatisation sociale le passage d’un certain modèle de développement à un autre, d’autres considèrent l’informatisation sociale comme une phase de développement qui en complète une autre, etc. Pour notre propos, tel que le suggère la formulation de notre objet, nous nous contentons d’affirmer que l’informatisation sociale change radicalement les représentations socio-culturelles de la temporalité propres à la modernité. Nous ne prétendons donc pas, telles les prétentions de certains essayistes, de déterminer à savoir si la société dans son ensemble est en crise du fait de l’informatisation sociale. Nous nous contentons seulement d’examiner, comme le suggère notre hypothèse, en quoi l’informatisation sociale modifie le rapport de l’individu à la temporalité. Pour une vue plus globale du phénomène, au-delà de la portée théorique de notre objet et de la mise en exergue de notre hypothèse, voir l’article de Serge Proulx, « L’informatisation : mutation technique, changement de société ? », Sociologie et Sociétés, Montréal, PUM, 1984. (Retour à la page)

(9) Essentiellement, la notion de « temps social » s’est élaborée dans le sillage des travaux de l’École Durkheimienne depuis les écrits de Mauss, Hubert, Halbwachs, etc. publiés dans L’Année sociologique. (Retour à la page)

(10) D’ailleurs, dans le cadre de l’orientation théorique que élaborons, on peut faire le lien entre l’idée de multiplicité des temps sociaux et l’approche de Mead. C’est notamment à dessein qu’il est ici pertinent de le mentionner puisque nous y faisons référence dans le cadre de l’analyse de notre objet. Pour Mead, la temporalité doit se situer nécessairement autour de la notion de « présent » qui constitue le lieu de réalité où se construit les différentes relations sociales. Pour Mead, c’est ce que nous retiendrons, le « présent » est le seul moment par lequel se construit toutes les représentations du temps quelqu’elles soient (avenir – passé). Le présent, pour Mead, est toujours en mouvement. C’est autour du moment présent que se structurent tous les phénomènes sociaux. Le futur et le passé n’ont de sens, pour Mead, que par rapport au présent. Ce dernier est en continuelle transformation par rapport à ce qui était présent autrefois et ce qui le deviendra. Au niveau sociétal, le temps dominant, ou « temps-Soi » (double rapport intériorité / extériorité des représentations du temps), émerge des significations collectives propres à une culture donnée. Il sous-tend une certaine dynamique de l’individu au « temps-Je » (rapport perceptif du temps tel qu’il est perçu) et au « temps-Moi » (rapport singulier temporel à l’autrui temporel). Cette dynamique, explicitée dans The philosophy of Present, trouve son origine au sein des rapports entre l’individu (« Moi ») et l’Autrui (« Autrui généralisé »). Pour Mead, le processus de construction de la temporalité, qui opère sur la base de la communication humaine, est le foyer en même temps que le produit de la dynamique sociale de la temporalité. Cette dernière met en jeu plusieurs représentations de la temporalité qui se fondent ultimement à l’intérieur d’un espace relativement objectif du temps comme « temps dominant » issu du « temps-Soi ». Voir, de Mead, Mind, Self, Society, C. Morris ed, Chicago, University of Chicago Press, 1963; et The Philosophy of the Present, La Salle, Ill, Open Court Publishing, 1959. (Retour à la page)

(11) Gilles Pronovost et Daniel Mercure, Temps et société, Québec, Institut Québécois de Recherche sur la Culture, 1989, p. 10. (Retour à la page)

(12) Il peut paraître surprenant, à certains égards, d’envisager la notion de « temps sociaux » chez Gurvitch quand on sait qu’il s’éloignait théoriquement de la tradition philosophique, ou phénoménologique, qui s’intéressait au temps dans son rapport à la conscience de l’individu. Mais nous rejetons cette attitude de Gurvitch à l’égard des philosophes du temps pour ne garder que son cadre général d’analyse du point de vue de notre orientation théorique. D’ailleurs, nous pensons que ce cadre peut avantageusement nous apporter quelques pistes de réflexions au sujet de l’argumentation que nous mettons en branle. (Retour à la page)

(13) Georges Gurvitch, La multiplicité des temps sociaux, Cours de la Sorbonne, Paris, CDU, 1961., cité dans Marc-André Délisle, Le temps des québécois : recherche portant sur les temps sociaux au Québec, Trois-Rivières, UQTR, 1977., p. 3.  (Retour à la page)

(14) Soit dit en passant, le développement de la notion de temps chez les jeunes, comme l’a montré Piaget dans une étude sur la construction du temps, se constitue autour d’une série de stades qui pour l’essentiel marquent le passage d’un temps intuitif spatialisé en fonction des représentations de la simultanéité et de la durée à un temps rationnel objectivé. On peut donc s’interroger sur la constitution du « temps social dominant » à partir de l’utilisation des NTIC chez les jeunes. Sur la construction du temps chez les jeunes, voir de Piajet, Le développement de la notion de temps chez l’enfant, Paris, PUF, 1946. Il y a également un lien à faire entre la notion de « temps social », l’utilisation des NTIC par les jeunes et la culture populaire ou cybernétique comme le souligne Eglash dans « Cybernetics and American youth subculture », Cultural Studies, Routledge, 12 (3), 1998, p. 382-409. (Retour à la page)

(15) C’est ici l’un des aspects importants de la méthode phénoménologique de Merleau-Ponty, méthode qui consiste à dégager l’essence de la temporalité par un principe imaginatif par lequel ressortent toutes les formes d’un phénomène. Voir, à ce sujet, de Maurice Merleau-Ponty, La phénoménologie de la perception, Paris, Gallimard, 1945, p. 469-495. (Retour à la page)

(16) L’appréhension de l’évolution « macro-structurelle » des sociétés consiste, d’un point de vue théorique, à appréhender les sociétés dans une perspective historique où l’on peut envisager le changement social, c’est-à-dire ce qui fait qu’une société se transforme, à travers les grands paramètres qui la gouvernent et qui la font être ce qu’elle est. (Retour à la page)

(17) L’un des aspects du projet de Cassirer consiste en fait, dans cette optique, à mettre en évidence les formes de la culture humaine pour saisir à terme ce qui caractérise fondamentalement le temps et l’espace d’une culture à l’autre. Pour Cassirer, il existe des « couches supérieures » et des « couches inférieures » d’appréhension du temps. Au plus bas de cette échelle ordonnée, nous retrouvons pour Cassirer l’« espace et le temps organiques ». Voir, à ce sujet, de Ernst Cassirer, Essai sur l’homme, Paris, Éditions de Minuit, 1975, p. 67 -84. (Retour à la page)

(18) Le temps est d’abord vécu par la conscience comme le dirait Bergson. En effet, avant d’être représenté objectivement suivant l’organisation générale de la société, le temps chez l’individu est vécu suivant suivant une certaine intensité psychologique qui forme ce que Bergson nomme la « durée ». Quoique fort intéressant du point de vue philosophique, nous pensons qu’il vaut mieux laisser cette problématique au profit d’un point de vue plus sociologique conformément à la portée théorique de notre objet et de l’hypothèse de travail que nous mettons en jeu. Néanmoins, pour une analyse plus étroite, on pourra se référer à l’ouvrage de Henri Bergson, Essai sur les données immédiates de la conscience, Paris, PUF, 1948. (Retour à la page)

(19)Plusieurs études en gérontologie contemporaine ont effectivement mis de l’avant certaines représentations de la temporalité qui sont directement en lien avec le vieillissement du corps d’un point de vue physiologique. À cet effet, certaines gens mettent en jeu la règle selon laquelle la durée vécue du temps varie en raison inverse de l’âge. Plus on est jeune, moins le temps passe vite et, inversement, plus on est vieux plus le temps passe vite. (Retour à la page)

(20) Attali montre de façon éloquente, et nous aurons l’occasion d’y revenir, comment l’avènement des techniques de mesure du temps constitueront le prolongement logique des représentations de la temporalité en fonction du corps et de la nature chez les sociétés pré-modernes. À ce propos, on pourra consulter de Jacques Attali, Histoire du temps, Paris, Fayard, 1982. (Retour à la page)

(21) À ce propos, on peut consulter l’ouvrage de Claude Lévi-Strauss, Anthropologie structurale, Paris, Plon, 1969, et Mircea Eliade, Le mythe de l’éternel retour : archétypes et répétition, Paris, Gallimard, 1961. (Retour à la page)

(22) Les activités liées à la « fête » s’inscrivent d’ailleurs dans cette volonté d’opposer un temps sacré vécu quotidiennement à un temps profane qui marque le passage d’une nouvelle phase régénérationnelle de la création. Voir, à ce sujet, de Roger Caillois, « La Fête ». (Retour à la page)

(23) De fait, Eliade explique le rapport nécessaire de la représentation du temps à la création divine en mettant en exergue l’étymologie latine du mot « temps » (tempus) qui signifie « temple » (templum) dans sa désignation de « lieu sacré ». À l’inverse, le terme « profane » (pro-fanus) désigne tout ce qui extérieur au temple, donc « hors-temps ». (Retour à la page)

(24) L’analyse que fait Saint Augustin s’inscrit d’ailleurs dans ce projet : celui d’élaborer une théorie de la temporalité qui soit ordonnée suivant la représentation du temps biblique. Saint Augustin suppose une explication qui soit fondée sur le rapport de l’individu à l’instant présent. Pour lui, le temps doit se comprendre à travers l’être qui construit toujours le temps autour du « présent » ou de l’« instant », ce qui amène Saint Augustin à affirmer que le temps n’est que le rapport de l’homme à ce qu’il nomme le « présent-passé », le « présent-actuel » et le « présent-avenir ». Tout ce rapport s’inscrit dans un schéma linéaire qui trouve son oringine au sein d’une échelle eschatologique. Voir, à ce sujet, de Saint Augustin, Les Confessions, XI, XIV. (Retour à la page)

(25)Roger Sue, Temps et ordre social, Paris, PUF, 1994, p. 33-36. (Retour à la page)

(26) Nous entendons par « temps dominant » la temporalité qui, depuis les représentations de l’homme, s’objective socialement pour se cristalliser autour des cadres structuro-normatifs de la société. En fait, pour Sue, le « temps dominant » sous-tend cinq principaux critères de reconnaissance et d’évaluation de la temporalité : le « temps social quantitatif », le « temps social et valeurs dominantes », « temps social et catégorisation sociale », « temps social et mode de production dominant » et «temps social et représentation sociale ». Tous ces critères contribuent, selon Sue, à reconnaître ce qu’on désigne par « temps dominant » dans une culture donnée. Cf Roger Sue, op. cit. p. 126-140. (Retour à la page)

(27) À ce propos, Marx affirmera dans Misère de la philosophie, « Le temps est tout, l’homme n’est plus rien; il est tout au plus la carcasse du temps », cité dans Roger Sue, op. cit., p. 74. (Retour à la page)

(28) Notons d’ailleurs que Jean-Jacques Rousseau, plusieurs décennies avant l’industrialisation de masse, soit en 1749, refusa de porter une montre comme opposition à un symbole de la société moderne. (Retour à la page)

(29) Cf Jacques Attali, op. cit. et Benjamin Coriat, L’atelier et le chronomètre. Essai sur le taylorisme, le fordisme et la production de masse, Paris, Bourgois, 1979. (Retour à la page)

(30) Abraham Moles, Sociodynamique de la culture, Paris, La Haye, Mouton, 1967, p. 313. (Retour à la page)

(31) Bergson s’élève en fait contre cette tendance à l’idée objective d’un temps qui serait quantifiable. Il montre que l’intensité du temps n’est pas réductible à une grandeur parce que le temps n’est pas une étendue mais plutôt un schéma qui est vécu par la conscience. Pour Bergson, le temps est plutôt de nature qualitative en ce sens qu’il est vécu. De même, pour lui, la technique en général amène les individus à privilégier l’espace au détriment de la durée, de sorte qu’on en arrive à une certaine aliénation de la vie du fait de la privation du temps. Voir, à ce propos, de Henri Bergson, Les deux sources de la morale et de la religion, Paris, PUF, 1982. (Retour à la page)

(32) Voir, de Marc-André Délisle, Le temps des québécois : recherche portant sur les temps sociaux au Québec, Trois-Rivières, UQTR, 1977. (Retour à la page)

(33) On retrouve notamment ces études au sein de ce qu’il est convenu d’appeler les études de « budget-temps ». (Retour à la page)

(34) Pitirim Sorokin, Sociocultural Causality, Space, Time : A Study of referential Principles of Sociology and Social Science, New York, Russel and Russel, 1964. (Retour à la page)

(35) Francine Lalonde et Richard Parent, « Les enjeux sociaux de l’informatisation », Sociologie et Sociétés, Montréal, PUM, 1984, p. 59-69, p. 59. (Retour à la page)

(36) MIQ 98, Perspectives sur le commerce électronique et les politiques publiques, ScienceTech Communications Inc., Octobre 1998, p. 1. (Retour à la page)

(37) Différentes mesures de l’utilisation d’Internet au Québec par la population âgée de 16 ans et plus. BSQ, RISQ et CEFRIO, Internet : Accès et utilisation au Québec, hiver 1998. Population sondée : 16 ans et plus. Échantillon aléatoire. (Retour à la page)

(38) Jean-Guy Lacroix, Serge Villandré et Luc Bonneville, Le commerce électronique : un portrait de la situation et des tendances lourdes de l’évolution possible et probable des comportements des consommateurs grands-publics, GRICIS et CEFRIO, Juin 1998, p. 7. (Retour à la page)

(39) Nous aurons l’occasion d’y revenir lorsque nous discuterons du problème de l’attente. (Retour à la page)

(40) Nous pouvons entendre par « formation des usages sociaux » les transformations sociales qui opèrent sur la base de la cristallisation de nouvelles pratiques qui trouvent leur origine au sein d’applications technologiques de masse. (Retour à la page)

(41) Paul Virilio, Vitesse et politique : essai de dromologie, Paris, Galilée, 1977, p. 131. (Retour à la page)

(42) Le terme anglophone « computer » vient en fait du terme « comput » (computare en latin) qui représente le calcul du « computiste » servant à dresser le calendrier ecclésiastique. On voit donc l’affiliation étymologique du computer avec le temps. (Retour à la page)

(43) Toute la physique classique depuis la physique aristotélicienne pose en fait le problème de la vitesse en rapport avec son corollaire : le « mouvement ». Ce dernier est définit en rapport avec l’espace et le temps. (Retour à la page)

(44) La société de communication pourrait être appréhendée comme une société en guerre contre le temps dans la mesure où ce dernier constitue le principal vecteur par lequel s’organise l’ensemble des rapports sociaux. À l’extrême, on peut dire que les NTIC, et plus particulièrement les ordinateurs, sont à l’origine de ce problème social qui remet en question les cadres temporels propres à la modernité. (Retour à la page)

(45) Husserl définit la temporalité en fonction du concept philosophique d’« intentionnalité ». L’intentionnalité, qui est en fait une relation active de l’esprit à un objet donné, pose le rapport de l’individu au temps à travers ce qu’il nomme les « protensions » et les « rétentions ». La protension, qui suppose la rétention, consiste en l’action de projeter en « avant » sur une ligne temporelle une connaissance présente ou passée. Quant à la rétention, qui implique directement la mémoire, elle désigne le sens accordé à une chose qui est disparue ou reléguée au passé. Ainsi, la temporalité, pour Husserl, consiste en un réseau d’intentionnalités qui suppose, premièrement, la mise en évidence des maintenant dans la constitution du temps présent et, deuxièmement, la translation des maintenant et de son sens conformément aux différentes protentions et rétentions du sujet. Donc, pour Husserl, la temporalité fait toujours partie d’une dynamique dont le centre est la relation active (intentionnalité) de l’être face aux objets du monde extérieur au sujet. (Retour à la page)

(46) Toute cette problématique sera reprise par les questions de l’attente et de l’immédiateté auxquelles nous reviendrons. (Retour à la page)

(47) L’« attente collective » désigne tous les rapports sociaux, qu’ils soient de nature politique, économique ou culturel, qui se se structurent autour des cadres temporels globaux fixés par les grandes structures. Dès lors que la portée technologique des NTIC rend la question de l’« attente collective » objectivée depuis la modernité caduque et anachronique, nous pouvons affirmer que les représentations de la temporalité, notamment celles de l’« attente », liées à l’utilisation généralisée des NTIC, entrent en contradiction avec celles de la modernité. Nous aurons l’occasion d’y revenir plus en profondeur dans les pages suivantes. (Retour à la page)

(48) C’est-à-dire toute activité dont le médium est une technologie de communication qui confronte directement l’individu à son expérience sensible quotidienne. (Retour à la page)

(49) Nous entrons directement ici dans la problématique de l’« attente » sur laquelle nous reviendrons. (Retour à la page)

(50) Le « déjà » constitue en fait l’un des modalités de la représentation du « passé » dans la mesure où il désigne la conscience d’un individu dont l’action s’est fait sans délai conformément au modèle cognitif d’action qui s’exprime à travers, premièrement, une volonté (V), deuxièmement une action (A) et troisièmement un résultat (R). (Retour à la page)

(51) C’est ici toute la problématique de la « vitesse » qui entre en jeu tel que nous l’avons déjà expliqué au point 3.4. (Retour à la page)


 

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