Le projet de Grande bibliothèque du Québec : une critique. Mémoire soumis à la Commission parlementaire sur la Culture par Céline ROBITAILLE

 

 

« Les idées, les opinions, les théories scientifiques, les dogmes et les histoires qu’on vous a inculqués pendant quinze ans, allez les chercher dans tous les recoins de votre cerveau, ramassez-les au râteau, faites-en un tas devant vous, puis commencez le triage. Examinez attentivement chacune de ces acquisitions, armez-vous d’une loupe, à la lumière du soleil, et mirez-les toutes une à une. Vous en verrez d’entichissantes et saines, vous en verrez d’ineptes et encombrantes, vous en verrez de pourries. Ne gardez pas celles qui, selon vous, après un pénible effort de pensée, sont conformes à votre jugement  et à votre raison. Rejetez tout ce qui froisse votre bon sens. Admettez loyalement ce qui convient à votre esprit. Condamnez le reste au crible du doute ou au dépotoir de l’absurde. Quand vous doutez, ayez le courage d’en rester à votre doute jusqu’au jour où peut-être, des lueurs nouvelles vous en délivreront. Le doute est d’ailleurs à la base même du savoir, puisqu’il est la condition essentielle de la recherche de la vérité. On ne court jamais après ce qu’on croit posséder avec certitude. On vous a toujours dit : – Ne doutez pas! – Moi, je vous dit : – Doutez! C’est la planche de salut de l’intelligence, c’est la ligne de flotaison de l’être raisonnable. Créez en vous la belle et courageuse inquiétude qui vous épargnera la maladie du sommeil et vous conduira à des trouvailles splendides. »

Jean-Charles Harvey, Les demi-civilisés, Montréal, Typo, 1996,  pp. 107-108

 

Présentation

Mme Céline Robitaille a été l’épouse de feu Georges Cartier, fondateur et premier conservateur en chef, comme on appelait le directeur à l’époque, de la Bibliothèque nationale du Québec. Mme Robitaille l’a secondé tout au long de son œuvre et a été intimement liée à l’histoire de la Bibliothèque. Son témoignage s’appuie sur une expérience de 25 ans dans les bibliothèques de recherche, dont 4 années à la direction des bibliothèques de secteur, des collections spéciales et des centres de documentation à l’université du Québec à Montréal (UQAM), et de dix ans à la Direction générale des bibliothèques de l’Université Laval de Québec.

Le texte (par ailleurs remarquable) que nous vous présentons a été écrit et envoyé à moins de deux semaines d’avis avant le début des audiences de la Commission. Le mémoire ne venant pas d’un invité à la Commission, il n’a pas été présenté. On n’a pas jugé pertinent non plus de faire exception, vu sa qualité et l’expérience professionnelle de son auteur ; en fait, on a invoqué un manque de disponibilité à l’horaire de la Commission.

Ce texte fut par la suite soumis au journal Le Devoir, qui l’a refusé, et a publié peu après une critique similaire, mais provenant d’un autre secteur d’expertise que la bibliothéconomie. Il s’agit du texte d’Yvan Lamonde, fort pertinent également (voir notes de la partie 1 de notre texte sur la Grande Bibliothèque).

Compte tenu, donc, de ce contexte et de l’analyse pénétrante que fait ce mémoire, nous croyons utile et nécessaire de le publier ici, avec l’accord de son auteur.


Lors de la création de la Bibliothèque nationale du Québec (BNQ), en 1967, le dépôt légal était instauré et, dès lors, il a fallu envisager un agrandissement de l’édifice déjà exigu qui logeait, avant l’adoption de la loi 91, la Bibliothèque Saint-Sulpice, qui n’avait aucune mission particulière, et que le gouvernement québécois avait acquise en 1941, après dix années de fermeture. Il fallait déja prévoir l’expansion assez considérable que le développement gratuit allait entraîner dans les décennies à venir. Des solutions à court terme ont été adoptées au fil des ans, mais jamais jusqu’à maintenant, bien que plusieurs gouvernements aient fait de la BNQ une priorité, le problème global des espaces n’a été réglé, et les collections et les services de la BNQ sont toujours dispersés dans plusieurs immeubles.

Le 1er janvier 1997, sans que la chose n’ait été trop connue du public, les collections de conservation, les services administratifs et les services techniques de la BNQ, étaient regroupés dans un vieil immeuble du nord-est de Montréal (rue Holt), acheté et rénové par le gouvernement québécois pour une somme de 17 millions de dollars. 13 300 mètres carrés vont y assurer l’expansion des collections pour les 25 prochaines années (cf. Le siège social et le Centre de conservation de la BNQ, page 21). Cette réalisation apportait donc une solution partielle aux problèmes d’espaces, solution toutefois discutable puisqu’elle « consacrait », de façon irréversible, la scission des opérations et des services de la BNQ.

Ce projet étant concrétisé, il fallait trouver une deuxième solution pour loger « ce qui restait » des activités de la bibliothèque, c’est-à-dire les services aux usagers, qui occupent à l’heure actuelle le pavillon Saint-Sulpice de la rue Saint-Denis (4 226 mètres carrés) et l’annexe Aegidius-Fauteux de la rue Esplanade (1712 mètres carrés). Au cours de 1996, au moment même où se terminait l’aménagement du Siège social, un projet de « relocalisation » de la BNQ dans le centre-ville, rendu public, suscitait une intense controverse, et la ministre de la Culture, qui favorisait alors l’agrandissement de l’édifice de la rue Saint-Denis (projet qui avait d’ailleurs déjà été mis de l’avant dès les années ’70 et qui fut parrainé par la suite par au moins deux de ses prédécesseurs), laissa mourir le débat sans prendre aucune décision. Au cours de la polémique entourant le projet avorté, le concept d’une TGB, une Très grande bibliothèque, fit son apparition, inspiré de la construction en France d’un très grand bâtiment devant permettre de résoudre les problèmes de la Bibliothèque nationale de France (BNF). Il convient de préciser, d’entrée de jeu, que la réalisation du complexe français constituait essentiellement un agrandissement de la déjà grande Bibliothèque nationale, et qu’il n’a aucunement le caractère hybride qui est proposé pour la Grande bibliothèque du Québec. En effet, la BNF n’a pas agrandi ses locaux pour y intégrer une bibliothèque de lecture publique, telle la Bibliothèque Georges-Pompidou par exemple, ce qui aurait pu donner une Méga-bibliothèque. Pour qui connaît ces deux institutions, caractérisée chacune par leur aménagement, la disposition de leurs documents, l’organisation de leurs services, toutes spécificités dictées par des missions différentes et complémentaires, l’idée d’une fusion paraît absurde. Au Québec, on ne craint pas l’aberration, et le projet d’intégration de deux institutions à vocations différentes est mis de l’avant sans que cela provoque de remous importants. Toutefois, la « grenouille » québécoise a cessé de vouloir se faire aussi grosse que le « bœuf » français, et on ne parle plus de TGB mais, plus humblement, de GBQ.

Voilà donc exposée sommairement, la trajectoire qu’a suivi le dossier des espaces de la BNQ, et l’aboutissement de ce parcours est inquiétant: il annonce l’évanescence, à plus ou moins brève échéance, de la Bibliothèque nationale du Québec qui, amalgamée avec la BCM, perdra toute visibilité et même son identité, qui disparaît déjà dans ce nom de Grande bibliothèque du Québec. Ce nom n’a d’ailleurs aucun sens, ni pour l’une ni pour l’autre des deux institutions qu’il qualifie. Même si l’on veut lui donner toute la noblesse possible, il ne connotera toujours que la taille d’un immeuble, il réfère essentiellement à des mètres carrés. « Grande » par rapport à quoi au juste? Faute d’avoir une grande bibliothèque nationale et une grande bibliothèque centrale de prêt public, on additionne deux unités, et on s’autorise à qualifier la nouvelle entité de « grande », parce que « deux » est toujours plus grand que « un », ça, au moins, on le sait au Québec. Après la construction de la GBQ et la fusion des activités « visibles » de la BNQ avec celles de la BCM, il restera de la BNQ un Siège social et un Centre de conservation, superbement aménagés dans une zone isolée, sans population, animée par les usines et les garages environnants, aucunement touristique ou achalandée, pas facilement accessible – un professeur de ma connaissance s’est vu récemment refuser une visite guidée pour ses élèves. Il convient peut-être de noter en passant que les collections spéciales (livres rares et anciens, éditions de luxe, reliures d’art, documents cartographiques, estampes, affiches et photographies, partitions musicales, archives privées et manuscrits) sont logées au Siège social et que leur consultation, depuis le transfert rue Holt, n’a pas été des plus intense.

Le débat qui a repris autour de la GB n’est pas un débat d’idées; c’est un débat sur un site, une construction, sur le béton. L’un ou l’autre des sites proposés actuellement, s’il y a effectivement construction d’une GBQ, pourrait très bien convenir. Le Palais du commerce avait d’ailleurs déjà été envisagé pour reloger la BNQ lors des nombreux projets d’agrandissement élaborés au cours des trente dernières années, tous renvoyés aux calendes grecques. Mais, pendant qu’on discute d’emplacements, de mètres carrés, de « contenant » et des millions, qu’on annonce une commission parlementaire (sur invitation) à une semaine d’avis; pendant qu’on « distrait » la population et que des mobilisations s’organisent autour du Palais du commerce en « oubliant » que la BNQ, elle est là, dans la rue d’à côté, qu’elle pourrait être agrandie elle aussi; pendant toutes ces diversions, on a relayé aux oubliettes la problématique de départ, on ne s’étonne pas de la tangente qu’a prise le dossier, on ne « questionne » aucunement la philosophie que sous-tend le projet de GBQ, on ne demande pas où et comment le gouvernement, en période de disette économique, de course au déficit zéro, de coupures dans les services à la population (éducation, santé, services sociaux), a soudain trouvé 75 millions de dollars, pourquoi il a décidé de jouer le bon Samaritain à l’égard de la Ville de Montréal (qu’il éreinte d’autre part), quand dans le passé, même en période d’aisance financière, il n’a jamais trouvé le moyen de supporter convenablement les bibliothèques en général et de loger de façon adéquate sa Bibliothèque nationale. Comme dirait le Bourgeois gentilhomme: « Il y a anguille sous roche, et ils parlent de quelque affaire où ils ne veulent pas que vous soyez ». À moins qu’on veuille encore à tout prix, comme le disait Boulerice, « talonner de près la Bibliothèque de France », à moins qu’on veille ériger un monument, une Bibliothèque du Pouvoir? En tout cas, ce que l’on sait, c’est que les élections au Québec sont plus proches maintenant qu’elles ne l’étaient en 1996, quand on débattait du défunt projet Simpson.

Si 75 millions sont disponibles, personne, à vrai dire, qui se préoccupe du développement de la société québécoise, ne songerait à s’objecter à un investissement dans les bibliothèques. Le gouvernement aurait pu, déjà depuis un bon moment, investir quelque 20 millions pour agrandir la BNQ (c’est ce que prévoyait la SIQ comme coûts, il y a quelques années pour l’agrandissement du pavillon Saint-Sulpice), octroyer un autre 20 millions pour « encourager » la Ville de Montréal (Monsieur le maire aurait pu ainsi réaliser sa promesse électorale d’agrandir la BCM par l’acquisition de l’immeuble d’en face et même de creuser le passage souterrain qu’il avait proposé pour relier les deux sites); il resterait encore 30 et quelques millions, qui pourraient être investis dans les autres bibliothèques du Québec qui en ont grandement besoin, ou contribuer à limiter les coupures les plus blessantes et les protestations qu’elles suscitent. La raison et la politique peuvent-elles faire bon ménage?

Non, les motivations sous-jacentes au projet de GBQ échappent à ma raison. Les partisans de la « mixture » BNQ/BCM défendent l’opération en invoquant les avantages qu’en retirerait la population: la démocratisation de la BNQ et, surtout, l’augmentation spectaculaire de sa fréquentation. C’est le point de vue que défend Monsieur Philippe Sauvageau, PDG de la BNQ, qui répète inlassablement et stratégiquement qu’une bibliothèque nationale doit être une bibliothèque « publique », dans le sens de « populaire », au même titre que les bibliothèques publiques (qu’il serait plus correct et français d’appeler les « bibliothèques de lecture publique » ou des bibliothèques municipales). Que la BNQ soit publique, certes, personne ne peut le contester, mais au même titre que le sont les autres bibliothèques, les magasins, les banques, les hôtels, etc., dans le sens que toute le monde peut y entrer. Mais prétendre qu’elle doive être « populaire » constitue un sophisme. Qu’elle soit bien connue, publicisée, qu’on y organise des expositions, des conférences, des activités culturelles, certes – et c’est ce que la BNQ a toujours fait, cela n’en fait pas une bibliothèque « populaire », parce que la recherche fondamentae n’est pas une activité populaire, et  c’est à cela que sert prioritairement une bibliothèque nationale. Toutes les bibliothèques, quelle que soit leur vocation, ont des points en commun. Demandez à n’importe quel citoyen ce qu’est une bibliothèque, il vous répondra que c’est un lieu où il va lire des livres, en emprunter; il ajoutera parfois qu’il y va pour consulter, étudier, se distraire, ou encore pour y trouver de l’information ou faire des recherches, ce qui peut s’appliquer à toutes les catégories de bibliothèques, y compris la BNQ (sauf l’emprunt). Ce qui est plus difficile à percevoir, et que le citoyen ne sait pas toujours (d’ailleurs il n’a nulle obligation de le savoir pour s’en servir), c’est ce qui différencie et caractérise les différentes catégories de bibliothèques: leurs contenus, leur organisation, leur infrastructure, leur mode de fonctionnement, les exigences techniques de leurs opérations, les spécialisations des divers personnels, etc.

La recherche de longue haleine dans les universités fait appel à des collections encyclopédiques, à des contenus « sédentaires »; le support à l’enseignement et à l’étude exige le roulement et la mobilité de documents choisis en fonction des programmes d’enseignement; la fourniture de services de lecture publique, d’information et de loisirs culturels nécessite des collections « vivantes », récentes dont on élague les documents désuets; les bibliothèques spécialisées recueillent le maximum de documents dans un domaine restreint et limitent parfois le prêt, etc. Ce qui caractérise la Bibliothèque nationale est encore plus difficile à cerner. Elle a, comme toutes les bibliothèques nationales, un mandat patrimonial et supporte essentiellement la recherche relative au patrimoine qu’elle conserve. Elle est offerte à tout citoyen du monde qui s’intéresse au patrimoine québécois. La BNQ joue un rôle tout à fait exclusif et unique, dans ce sens qu’elle ne choisit pas les documents qui forment ses collections, elle les reçoit gratuitement pour la plupart; elle ne se spécialise dans aucune discipline, elle n’est pas encyclopédique, elle ne porte aucun jugement de valeur sur ce qu’elle accumule, elle n’élague pas les documents périmés et, comme il a été dit souvent, elle ne consent aucun prêt, sauf à des institutions qui s’engagent à respecter la règle de la consultation sur place. En d’autres termes, elle recueille sans distinction, conserve, entretient et diffuse le patrimoine littéraire et scientifique du Québec, produit sous quelque support que ce soit, pour les générations actuelles et futures, celles du Québec d’abord, mais aussi pour celles des autres pays. Il est clair qu’elle doit soutenir toute les autres catégories de bibliothèques et collaborer avec elles, particulièrement les bibliothèques universitaires qui, d’ailleurs, en font un grand usage. La plus large coopération possible avec le réseau des bibliothèques nationales de la planète est aussi de son ressort. La BNQ, en vertu de la loi par laquelle elle a été créée, doit établir la bibliographie nationale du Québec, la publier, la diffuser et elle doit en outre assumer plusieurs autres fonctions moins connues, plus techniques, telle la création « d’outils » collectifs de travail et de recherche. Que connaît-on des bibliothèques du Québec à l’étranger? Sa Bibliothèque nationale!

La majorité des Québécois ont à leur disposition une gamme de bibliothèques variées pour répondre à la quasi-totalité de leurs besoins de lecture, d’information, de recherche, de culture, de loisirs, et ce sont celles-là qu’ils connaissent: les écoliers, les bibliothèques scolaires, les collégiens, celles des cégeps, les universitaires, les bibliothèques des universités – générales et spécialisées, les malades, les bibliothèques d’hôpitaux, les prisonniers, celles des pénitenciers, les hommes d’affaires, les centres de documentation de leur compagnie, les artistes, ceux des musées, etc., et chaque individu, à titre de citoyen du Québec a, en plus, accès à la bibliothèque de la ville où il réside et à la BNQ s’il en a besoin. Ce qui caractérise plus particulièrement encore la BNQ, au-delà des remarques qui précèdent, c’est que si l’on peut dire à son sujet, sans porter de jugement sur quiconque, qu’un citoyen n’en n’a pas forcément besoin, ou qu’il n’en n’a pas toujours besoin, ou qu’il en a besoin à un moment particulier de sa vie, de ses études ou de sa carrière, ou selon ses curiosités cycliques personnelles, on peut par ailleurs affirmer que tous les Québécois, et souvent les habitants d’autres pays, profitent de la Bibliothèque nationale par les retombées des recherches qui y sont effectuées: livres publiés, romans historiques, biographies de personnalités québécoises, dictionnaires, ouvrages sur le costume, le mobilier, l’architecture du Québec, ou autres thèmes (documents qu’ils peuvent acheter dans une librairie, ou emprunter dans leur bibliothèque « naturelle »); ils en profitent par les émissions radiodiffusées, les séries télévisées pour lesquelles d’abondantes recherches sont effectuées à la BNQ; par les expositions dans les musées, les Maisons de la culture, les centres de loisir à qui la BNQ prête des documents uniques, etc. (Je suis personnellement, et je le dis sans humiliation ni scrupule, une Québécoise qui, en ce moment de sa vie, n’a pas un besoin direct de la BNQ, la bibliothèque de mon quartier répondant très efficacement à mes besoins de lecture, d’information et de loisir. Je profite quand même des ressources de la BNQ, parce que j’ai regardé, entre autres, la série télévisée « Des crimes et des hommes » et les dix émissions télévisées sur l’histoire du jardinage au Québec, pour lesquelles une bonne partie des recherches ont été faite à la BNQ).

Un exemple sommaire illustrera concrètement le fondement de mes propos sur la spécificité d’une bibliothèque municipale et celle d’une bibliothèque nationale: celui des livres pour la jeunesse. Les bibliothèques de lecture publique achètent des livres qui sont destinés aux enfants. Ces livres sont prêtés jusqu’à usure, exploités par « l’heure du conte » et toutes sortes d’activités d’animation. Le personnel affecté aux sections « jeunesse » guide les enfants les conseille, organise des discussions, des expositions, etc. La BNQ de son côté a développé, à partir du dépôt légal, une telle collection d’ouvrages pour la jeunesse; elle reçoit gratuitement deux copies des livres publiés par les auteurs québécois. Un exemplaire est déposé dans le fonds de conservation du patrimoine, et le second est mis à la disposition de qui veut bien le « consulter sur place », de façon générale les étudiants, les chercheurs, les historiens, les sociologues, etc. qui effectuent des travaux littéraires, historiques, socioculturels ou autres. Ce qui n’exclut pas que Monsieur ou Madame X qui voudrait se faire une idée sur la littérature de jeunesse puisse les consulter et que la BNQ puisse organiser une exposition sur les livres pour enfants. Il en va de même pour tout ce que possède la BNQ. Qu’y a-t-il d’élitiste ou de gênant, d’antidémocratique ou de non « public » là-dedans, comme on s’est plu à le répéter fallacieusement, puisque tout citoyen du monde intéressé par la littérature de jeunesse produite au Québec peut, s’il vient à la BNQ, ou s’il en fait la demande par l’intermédiaire d’une autre bibliothèque, y avoir accès? Cet exemple sommaire démontre bien que l’exploitation du livre pour enfants dans une bibliothèque « publique » ou scolaire, l’environnement dans lequel le document est utilisé, n’ont rien à voir avec l’usage qui en est fait à la BNQ. Et je pose la question: Qu’est-ce que la « mixtion » de deux bibliothèques à vocation complémentaire et exploitées de façon si différente et spécifique dans la quotidienneté, apporterait de plus pour chacune des institutions et chacun des usagers? Comment peut-on prétendre que la « délégation » par entente ou contrat d’une partie importante de la mission et des responsabilités de la BNQ à une autre institution qui a ses propres objectifs, qui en a déjà plein les bras et qui a bien d’autres sortes de chats à fouetter, pourra être plus efficace et rentable? On a vraiment du talent au Québec pour les élucubrations, pour ne pas faire comme ailleurs et pour défaire, à tous les dix ou trente ans, ce qui a été fait précédemment!

Enfin, dernier leitmotiv tendancieux invoqué pour soutenir le projet de GB: l’augmentation spectaculaire de la clientèle de la BNQ si elle est confondue dans la BCM. N’avait-on pas rapporté dans les journaux, l’an dernier, que la BNQ relogée au centre-ville attirerait annuellement à elle seule 250 000 personnes? Il est tout à fait exact que la fréquentation de la BNQ est « limitée » par la vocation qui lui est dévolue et la nature des collections qu’elle détient. Les clientèles sont pour ainsi dire captives, elles ne s’additionnent pas, elles se renouvellent. Pour les doubler, les tripler, il faudrait doubler ou tripler les universités, les collèges, les écrivains, les réalisateurs d’émissions radiophoniques ou télévisuelles, les historiens, les généalogistes, les éditeurs, etc. Cependant, si le « succès » des bibliothèques en général se mesure en partie par le nombre de ses usagers, ce succès dans une bibliothèque nationale, dans quelque pays qu’elle soit, se mesure de façon plus complexe. Sans étaler d’abondantes statistiques, je reprendrai l’exemple des livres pour la jeunesse. Le même conte prêté à 50 enfants dans la bibliothèque municipale donnera une statistique de 50 lecteurs. Si 50 contes différents sont consultés par un chercheur à la BNQ, on comptabilisera un lecteur.

C’est ainsi que depuis sa création en 1967 (on visait alors l’objectif ambitieux de quelque 50 000 usagers), la BNQ accueille, bon an mal an, de 35 000 à 39 000 lecteurs. En 1967, année de l’Expo: 39 483 personnes sont entrées à la BNQ; en 1968, année sans doute plus conforme à une réalité moins touristique, ce sont 36 850 personnes qui y ont pénétré (cf. Bulletin de la Bibliothèque nationale, col. 2, nos 2 et 3, juillet/octobre 1968, page 10). En 1995-1996, la fréquentation a été de 35 776 et, pour l’année précédente, de 36 376 lecteurs (cf. Rapport annuel 1995-1996 de la Bibliothèque nationale du Québec, page 55). Ce qui est trompeur dans ces chiffres, c’est qu’ils ne font pas état du fait que, au cours des trente ans d’existence de la BNQ, sa clientèle, numériquement à peu près identique, a consulté cinq fois plus de documents, que les recherches ont été onze fois et demi plus nombreuses, que les emprunts extérieurs ont été huit fois et demi plus considérables, etc. C’est cela qu’il faut mettre en lumière si l’on veut honnêtement mesurer le degré de « succès » de la BNQ, sa productivité, les efforts de marketing qui ont été faits, sa démocratisation, sa « popularité ». Les statistiques de la BNQ, dans la future Grande bibliothèque, seront vraisemblablement plus impressionnantes, parce qu’agglutinées à celles d’une bibliothèque centrale de prêt public, mais quelle signification auront-elles? Pourra-t-on seulement savoir l’usage réel qui sera fait des ressources qui constituent le patrimoine québécois?

Et je n’ai pas parlé des trois « monuments » à recycler, ce qui n’est pas si simple quand on a déjà plusieurs immeubles sur les bras et quand les bâtiments ont été planifiés pour abriter des bibliothèques. Et je n’ai pas parlé du coût de conversion du système de classement des livres de la BNQ vers le système de la BCM qui est recommandé dans le rapport Richard (page 55) et qui n’a pas été évalué (quelques millions de plus pour une opération complètement improductive). Et je n’ai pas parlé de l’incertitude par rapport au financement futur de la GBQ, de l’engagement des « propriétaires » à supporter dans l’avenir le développement de l’institution bicéphale (la Ville de Montréal, qui sous-alimente ses bibliothèques, croit déjà, semble-t-il, que la GBQ lui fera faire des économies substantielles).

Enfin, le projet de construction d’une grande « coquille », coûteux financièrement, obscur dans ses fondements et hasardeux au point de vue organisationnel et budgétaire, qui va entraîner la dépersonnalisation d’une institution à caractère unique, connue comme telle dans le monde entier, ressemble à une défaite, un naufrage. L’hybridation de la BNQ et de la BCM, l’assimilation de leur mission respective, le regroupement de collections composites et le détournement des responsabilités que comporte le projet de GBQ me remet en mémoire cette maxime qu’Alfred de Vigny énonçait dans son Chant d’ouvriers, dont on semble aujourd’hui avoir oublié la sagesse: « La vie est un vaste atelier, où chacun faisant son métier, tout le monde est utile ».

Céline Robitaille
Conseil CRC Consultant
Ex-directrice des bibliothèques de l’université Laval

Le 5 novembre 1997

 

A propos charro1010

Bibliothécaire des Appalaches
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