Le rapport Benton sur les bibliothèques publiques : quand la « nouveauté » rencontre la « tradition » par Pierre Blouin

Le rapport Benton sur les bibliothèques publiques : quand la « nouveauté » rencontre la « tradition »

par Pierre Blouin


William F. Birdsall, « A « New Deal » for Libraries in the Digital Age ? » in Library Trends, Vol 46, no 1, Summer 1997, pp. 52-67

Susan Nall Bales, « Technology and Tradition : The Future’s in the Balance » in American Libraries, Vol 29, no 6, June-July 1998, pp. 82-86.

En 1996 paraissait une étude de l’influente Benton Foundation (1), subventionnée par la non moins puissante Kellogg Foundation, et initiée par l’American Library Association (ALA), ayant pour titre Buildings, Books and Bytes: Libraries and Communities in the Digital Age. William Birdsall, de l’Université Dalhousie en Nouvelle-Écosse, est bien connu pour ses analyses de ce qu’il nomme lui-même l’idéologie des technologies de l’information (TI), et c’est précisément ce en quoi son commentaire du rapport nous intéresse ici. À la suite de Michael Gorman dans ce même numéro de Library Trends, il souligne les vicissitudes de l’approche technologique dans la problématique des bibliothèques publiques.

Un déterminisme technologique infuse ce document, dit Birdsall. La technologie et l’innovation technologique y sont vus comme le défi principal à relever pour la bibliothèque. Or, l’idéal des TI ne se soucie pas de la communauté, malgré l’emploi que fait la rhétorique de la fondation de ce mot, mais de l’information comme commodité. En fait, cette idéologie est celle des « library leaders » anonymes dont les observations parsèment le rapport. Elle consiste, note Birdsall, en un mélange de déterminisme technologique, de valeurs du libre marché et de politique néo-conservatrice (dérégulation, privatisation de l’enseignement, des services publics, des bibliothèques, restructuration). À cet égard, on peut bien se demander comment il se fait que la communauté bibliothéconomique américaine a pu accueillir un tel rapport comme venant d’une autorité compétente et reconnue par elle, alors qu’on ne s’informe même pas sur la fondation et son idéologie… À moins que la caution de l’ALA suffise à l’affranchir des pires soupçons. Avec la vogue des parrainages philanthropiques à cette association par les temps qui courent, il y a fort à parier que des liens étroits se sont tissés entre elle et plusieurs fondations de la sorte.

Bref, Birdsall pointe la similitude de vues entre le rapport et l’idéologie qui domine les médias actuels. Le lien entre le modèle de la télévision et celui d’Internet est clair, affirme-t-il. « The free market requires technological change to perpetuate a thriving economy » (p. 57). Le rapport Benton (dont la signataire est aussi composée de joueurs technologiques majeurs sur le plan mondial) constitue une autre pièce dans la stratégie d’accaparement et de formation des mentalités, conformément à la mission première de la fondation d’ailleurs. On convainc les professionnels qu’il faut convaincre leurs usagers clients de se conformer à la vision technologique (bien que ces usagers ne soient pas du même avis, comme nous allons le voir dans l’article de American Libraries).

Dans le rapport, « IT is the dominant force for change », dit Birdsall. « The defining issue is not technological, but political », corrige-t-il (p. 57). On ne peut qu’imaginer un cul-de-sac si la profession se contente de conforter la vision actuelle des décideurs politiques dans ses efforts pour hausser son image et se tailler un pouvoir. On ne fait ainsi que renforcer une incompréhension mutuelle, à la fois de chaque partie l’une envers l’autre, et de chaque partie envers elle-même, ses buts et ses objectifs. Les bibliothécaires doivent réussir à se définir professionnellement autrement que par la fonction technologique, tout comme les décideurs politiques doivent parvenir à comprendre la bibliothèque comme service public essentiel et non pas comme simple fonction de l’économie culturelle et technologique.

En ce sens, le rapport Benton, par ses thématiques et ses approches, à la lecture des analyses de Birdsall, nous apparaît comme une offensive dans la grande lutte idéologique que se livrent les forces néo-conservatrices actuelles et les tenants d’une société civile fondée sur la place centrale de l’État. Dans le vocabulaire des TI et de la bibliothéconomie actuelle, l’ère digitale ne peut être autrement considérée que comme l’expression de ce capitalisme digital de la « nouvelle » économie, qui n’a de nouveau que ses réajustements structurels de l’ancienne, et ses valeurs de marché, qui réduisent tout à la valeur d’échange, la valeur ajoutée des services commodifiés, la valeur qualité. On est prêt ainsi à abandonner le concept de service public et d’accessibilité universelle, selon un des leaders cités dans le rapport (p. 59). La bibliothèque ne devient qu’un autre pion dans la grande marche vers la conformité aux principes de la rentabilité économique. Birdsall cite Karl Polanyi, historien de l’économie assez largement connu, qui observait dès 1944 que l’économie de marché requiert une société de marché (p. 61).

L’économie politique de l’information et de la communication est devenue une nécessité en tant qu’à étudier et à débattre, conclut l’auteur de l’article. Les compétences et les habiletés humaines sont nécessaires plus que jamais, mais il reste à les définir et à les intégrer dans des environnements autres que ceux dominés par les TI. Birdsall en appelle à une sorte de New Deal pour une « learning economy » (qu’on pourrait traduire par « économie de la connaissance », « économie de l’auto-apprentissage »), dans laquelle les bibliothécaires auraient un rôle majeur et original à jouer.

Comme un retour de balancier, l’article de Susan N. Bales, directrice des communications stratégiques à la Benton Foundation, (2) fait état du fossé qui sépare l’opinion des usagers et celle de l’élite bibliothéconomique, déjà constaté dans le rapport lui-même. Selon elle, « le public n’est pas prêt à entendre [notre] message ». Elle ajoute : « By emphasizing technology over books, libraries stand to lose their base » (p. 82). Il faut donc réajuster le tir.

La Fondation a alors commandé une recherche complémentaire à l’aide de « focus groups » pour éclaircir le pourquoi de cette « incompréhension » du grand public américain. Ses conclusions nous laissent sur notre faim : comme dans le cas de l’industrie bancaire canadienne ou de l’industrie forestière québécoise, tout n’est qu’une affaire de communication pour « aider les bibliothécaires à restructurer leur stratégie de communication » (p. 83). Il s’agit de « galvaniser le support public pour reconnaître le leadership des bibliothèques dans l’âge digital » (idem). Quel leadership au juste ? Le leadership technologique au service des commanditaires industriels ou le leadership social de service public, vivant, humain et axé sur la connaissance, bien pourvu en livres et en collections de toutes sortes, et en personnel souriant et motivé ? Un peu plus, et on se croirait en période de guerre, avec les services de propagande qui prennent le contrôle des communications… (Mais après tout, l’âge digital et la nouvelle économie sont justement la conversion de l’information en arme).

C’est dans cette ambiguïté que l’auteur de l’article nous présente ses recommandations : trop de gens ont peur de la technologie, allons-y plus doucement, ne les brusquons pas. Il ne s’agit aucunement de questionner les TI, ni d’en expliquer la pertinence en tant que « défi principal », mais bien d’en huiler la mécanique d’implantation. Cette conception ressort clairement du texte de Bales : le nouveau rapport « suggests ways to overcome these disconnects » (entre les attentes du public, qui continue malgré tout à préférer les livres, et celles des meneurs du jeu), « and models new language and arguments to enhance public understanding » (p. 85).   « Compréhension » de quoi au juste, on reste dans le vague. Sûrement que les « messages » des médias sur les « bibliothèques, les technologies et le futur » ne sont pas compris par les bibliothécaires. Ajoutons à ce souci feutré envers le public et les médias une préoccupation bien réelle envers les critiques et les bibliothécaires critiques des technologies, qui se font de plus en plus entendre…

Pour le groupe Benton, ce n’est qu’une affaire d’image à régler et à ajuster. Tout comme, encore une fois, dans l’industrie bancaire, on doit privilégier le « high touch » avant le « high tech ». Inutile d’insister sur l’originalité des commerciaux qu’on pourrait créer sur ce thème. Le « high touch » serait-il le nouveau nom donné au service vu dans l’optique du marché, au service « personnalisé » ? « Il faut trouver le langage… », a-t-on dit. On se demandera si cette langue de bois touchera vraiment l’homme de la rue, ou si elle ne confortera pas plutôt une certaine couche professionnelle.

« The new library is old library plus, not a radical transformation of information and institution », ajoute Bales (p. 85). Cela contredit beaucoup de discours précédents, qui faisaient littéralement table rase de l’institution bibliothèque et exagéraient nettement la portée des TI dans la définition du rôle du bibliothécaire. Et pourtant… On a encore ici l’impression que l’auteur n’y croit pas vraiment, à la préservation de l’institution, dans une économie de l’immatériel où on a tellement insisté sur la disparition de l’institution. On a vraiment l’impression d’un compromis stratégique dans un effort de marketing de l’opinion publique.

Mais, à bien y penser, cette transformation radicale faisait partie de la stratégie de redéfinition du bibliothécaire à l’intérieur du discours professionnel ; maintenant, il faut tenir compte du public, et alors là, reconsidérer la bibliothèque comme institution, ce qu’on avait, sciemment ou inconsciemment, négligé de faire. Faire le lien entre livres et technologie, certes, comme le recommande le second rapport, mais pas sur un mode mythique et complètement idéalisant (« rosy », comme disent les critiques de l’histoire de la bibliothéconomie). À la façon de ces histoires servies sur l’imprimerie, sur les outils de l’Homme de Neandertal, etc. Il y a bien sûr des liens à faire, mais en tenant compte des spécificités de chaque époque, et en abandonnant aussi l’idée (centrale pour l’industrie des TI) d’un progrès technologique linéaire et absolu dans le temps.

Enfin, un autre essai de définition technique du bibliothécaire clôt ces recommandations : la notion d’« information navigator ». On reste toujours dans l’univers (mythique) de l’âge de l’information, et de cette notion même d’information dont les théoriciens de la profession se sont à peine demandé la provenance ou la signification réelle (économique et politique). On imagine alors la grande roue de Netscape sur fond étoilé, manœuvrée par un cyberthécaire (cravaté comme un jeune technocrate des centre-ville, ou au contraire en chemise sport, lunettes à peine visibles, comme Jacques Villeneuve au volant de son Allemande), lequel nous emmène « to the idea of discovery and enlightened guidance » (p. 85).

Bales propose aussi de privilégier les « core services » de la bibliothèque pour promouvoir les TI. Encore ici, pourquoi insister en douce sur cette finalité attribuée aux services de la bibliothèque ? Qu’en est-il des autres services ? Les laisse-t-on volontairement de côté ? Dans l’ambiguïté de cette recommandation, qui en rend la critique fort malaisée, reconnaissons au moins qu’une éducation aux TI en bibliothèque est évidemment normale. Ce qui est contestable, c’est la place relative qu’on lui donne, surtout dans un contexte de coupures budgétaires et de ressources. Le rapport Benton II laisse ces problèmes aux bibliothécaires.

La dernière recommandation de Bales insiste sur le « good parentism », notion bien américaine visant à  « affirmer les valeurs traditionnelles » (p. 86). Cette recommandation est tout à fait conforme à l’idéologie qui anime la Fondation Banton. La bibliothèque, affirme-t-on, est davantage qu’un simple lieu, c’est « an event an act of self-induction » (idem). On ne peut qu’être d’accord avec une telle formulation, mais il resterait à creuser cette définition pour voir ce que l’auteur en attend vraiment. « Il faut donner une voix aux peurs et aux espoirs à demi articulés du grand public » en les imbriquant dans des « discours convaincants » (mais des « convincing stories » veut dire aussi autre chose que de la logique : du marketing, des argumentations qui font appel à l’imaginaire mythologique de l’information et du libre marché également).

En fait, il faut vaincre les craintes de masses, nous dit-on. Comme l’ont dit à venir jusqu’à présent les théoriciens du mythe technologique et de la virtualité, de Pierre Lévy à Philippe Quéau, en passant par Toffler et Negroponte. Toute critique n’est qu’une hésitation, un moment de stupeur devant la nouveauté et sa menace mentale (devant les réactions psychologiques à sa stricte nécessité).

Au fond, on en vient même à se demander, à la lecture de ces rapports, pour quelle raison tous ces décideurs économiques se soucient tant de la bibliothèque, eux qui refaçonnent le monde sur le mode utilitaire par leur technologie. Pour l’instant, le terrain de la bibliothèque semble représenter pour eux un banc d’essai et de formation. Mais qu’adviendra-t-il de leurs préoccupations et de leur intérêt en la matière avec le raffermissement de leur mainmise sur l’ensemble de la communication sociale, une fois atteinte la convivialité totale des TI (ce vers quoi nous allons avec eux) ? Apprend-on encore aux gens à « se servir » d’un réfrigérateur ? Avec la philosophie du « plug and play », il n’y aura plus rien à « enseigner » pour le bibliothécaire, sinon que les techniques de recherche et d’organisation du savoir, ce qu’il fait déjà très bien, technologie ou pas. Mais ce que l’importance accordée aux TI risque dès maintenant de lui faire oublier.

Qu’en sera-t-il de la bibliothéconomie, en tant que mission distincte et spécifique dans le domaine de la connaissance humaine, la « bibliothéconomie comme événement » et comme lieu social, de la « old library plus », après la victoire des TI et de l’idéologie mondialisante des marchés ?

Il est tout de même frappant, pour dire le moins, de voir jusqu’à quel point les TI ont besoin d’être ainsi poussées, moussées, marketisées pour devenir rentables. Ce qui n’était pas le cas avec la radio ou la télévision, du moins pas à une telle échelle. On ne peut que constater que la vieille histoire des TI se continue maintenant sur d’autres plans.

Pierre Blouin



Notes

(1) La fondation Benton est un réseau de fondations et d’entreprises d’information et de communications rassemblant des intervenants de tous les domaines, surtout des médias et du marketing, qui se voue à la « définition des politiques publiques » et à l’élaboration d’outils de communication en ce sens. Le groupe, qui s’apparente à un « think tank », a pignon sur rue à Washington, emploie 30 personnes et est doté d’un budget annuel de 6 millions $ US. Il dispose d’un fonds de 16 millions $. Voir http://www.benton.org/About/ (Retour au texte)

(2) Mme Bales est l’initiatrice du programme Connect For Kids, un programme multimédias pour enfants centré sur la promotion des valeurs familiales et communautaires, ainsi que sur la sécurisation et la « responsabilisation » des parents. (Retour au texte)

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Bibliothécaire des Appalaches
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