Le retour au chevalier ? « Une vision critique de l’évolution bionique du combattant » ? Joseph Henrotin

Le retour au chevalier ?
Une vision critique de l’évolution bionique du
combattant ?

Joseph Henrotin [1]

Université Libre de Bruxelles


Paru dans le no 9 de HRC (HERMÈS : revue critique)


Sommaire

1) La victime et le bourreau : le modelage cognitif du soldat à la technologie.

2) Premières esquisses de l’intégration homme-machine.

3) Brouillage des référents et adaptation à la technique.

4) Guerre postmoderne, nouvelles conditions du combat ?

5) Vers le combattant du XXIème siècle.

a) Le modèle néo-conventionnel.

b) Le modèle Cyborg : l’ultime limite ?

6) Un cadre stratégique pour les fantassins de demain.

7) La boucle est bouclée : l’éternelle recherche du soldat idéal.


La technologie ne nous est pas extérieure et c’est particulièrement vrai dans le cas des questions militaires, qui concentrent par essence les technologies les plus pointues dans la plupart des domaines. Et si quelques auteurs pouvaient prétendre que les aspects matériels du combat s’opposait à sa conception en tant qu’idée, coulée en doctrine et en stratégies[2], H. Coutau-Bégarie pouvait finalement conclure que « c’est une erreur de croire que le matériel est l’antithèse de l’idée. Au contraire, plus l’investissement matériel est grand, plus l’investissement intellectuel doit suivre »[3]. Il existe toutefois une problématique de la connexion homme-machine, carrefour du pouvoir de décision et de celui d’exécution. La technologie élargit en effet la liberté de manœuvre de la stratégie[4] et il existe outre-atlantique une tension en direction d’un « hyper-technologisme » stratégiquement omnipotent, politiquement fascinant et qui serait directement enraciné dans les cultures technologique, politique et stratégique américaine[5].

C’est que la primauté de l’idée sur le matériel est remise en question par des visions futuristes visant l’automatisation du recueil de l’information et au-delà, par une Revolution in Military Affairs (RMA) voulant assurer au politique une réponse à chaque problème stratégique, une tendance elle aussi récurrente[6]. A ce stade, la question – qui devient un classique des études stratégiques – de l’apport de la technologie à la stratégie se raffine et commence à être évalué en ce qui concerne le combattant. Artisan devenu gestionnaire du feu, ses missions ont autant évolué que ses équipements. Le domaine est fantasmatique par essence. Il fait appel a des instincts refoulés en matière de vision du futur et de caractérisation des menaces supposées ou réelles et multiplie les figures de l’interprétation comme de l’imaginaire. Mais qu’en est-il des projets actuels ? S’il existe une tendance marquée à la robotisation de plusieurs fonctions  du combat, plusieurs auteurs Américains voient dans le développement du soldat-robot – du Cyborg (Cyber Organism) – une conception vers laquelle l’histoire militaire et technologique de ces 100 dernières années tendrait inévitablement.

Au-delà, il s’agit d’une clôture d’un espace devenu informatiquement défini[7] et qui assure au combattant une maîtrise parfaite de sa zone d’opération et d’une recherche de la performance au travers d’une technoscience omnipotente. Cette progression n’est toutefois pas linéaire et a connu des accélérations au fil de guerres qui ont permis de développer et de raffiner des concepts. Mais ce qui semble nouveau, c’est que la régularité (voire l’augmentation) des budgets de défense permet de mener aujourd’hui, en temps de paix, des conceptualisations qui l’étaient généralement en temps de guerre. Logiquement donc, le rythme des percées dans les domaines intéressant le combattant pourrait s’accélérer.  Mais si elle n’est pas linéaire, l’évolution vers le modèle du cyborg est cumulative en ce qu’elle se base sur les expériences antérieures pour progresser, à commencer par celle, totale et disruptive, de la Première Guerre mondiale et de ses batailles ultra-létales aux enjeux complètement disproportionnés.

1) La victime et le bourreau : le modelage cognitif du soldat à la technologie.

Le soldat a d’abord subit la technique, lorsqu’elle est puissance de feu et les boucheries de la Première Guerre mondiale constituent la prolongation dans le domaine militaire du dyptique mécanisation/industrialisation. Elles constituent la figure ultime de la révolution industrielle, du machinisme et du fordisme émergent. Le positivisme comtien est dévoyé, l’idée de progrès est mise au service de la mort et toutes les sphères de la technique sont mises au service de la recherche militaire. La figure thématique et rassurante des « hommes de progrès », est détournée et marque le passage à une étrange schizophrénie du scientifique tour à tour pacifiste et appliqué à une tâche destructrice qu’il ne voulait pas comme telle[8]. Cette responsabilité se teintera d’un mysticisme auquel l’observateur de la technique ne peut manquer d’échapper. Oppenheimer observant l’explosion de la première arme nucléaire, déclarera que « ce fut un spectacle d’une émotion solennelle qui nous força à nous avouer que la vie ne sera plus jamais la même. (…) Un texte (…) me revint brusquement en mémoire : « Maintenant, je suis devenu un compagnon de la mort, un destructeur de mondes ». Oui, ces mots me remontèrent à la mémoire instinctivement et je me rappelle le sentiment de piété profonde que j’éprouvai »[9].

La guerre scientifique est née, produisant non seulement des matériels mais aussi des comportements, affectant les cultures et créant de nouveaux rapports entre les hommes et la technique et entre la guerre et l’homme.  Et si la technique impacte le combat, ce n’est pas seulement parce qu’elle permet une augmentation généralisée de la létalité, voire du tempo des combats. C’est aussi parce qu’elle agit directement sur le moral des combattants. Ardant du Picq a noté que l’effondrement des armées était d’abord moral, et précédait la défaite physique[10] et que par conséquent, la puissance de feu visait d’abord l’effondrement moral. La guerre de Sécession, les guerres coloniales puis la Première Guerre Mondiale sont autant de démonstrations de l’impact tactique d’armes dont la puissance de feu augmente en permanence. A un point tel que Lord Kitchener déclarera durant la Première Guerre mondiale que « je ne sais pas ce qui doit être fait, ce n’est pas la guerre »[11]. Très vite, la technique affecte le soldat comme le général ou le décideur politique. Que l’on se repose trop sur le facteur technologique dans la conduite du combat (les Etats-Unis en Somalie)[12] ou qu’elle amplifie la détermination des combattants à vaincre (Israël), la question technologique restera récurrente. Le feu abasourdi et paralyse[13] et la technologie devient une composante de la manœuvre psychologique[14]. Le soldat acquiert une valeur dissuasive et chaque élément pouvant l’améliorer est généralement considéré comme devant être intégré. Mais cette valeur dissuasive découle directement d’un pouvoir de destruction qui interroge le combattant : est-il simple exécutant ? Technicien en kaki ? Ou partie d’un organisme technicien ?

Le soldat a d’abord muté physiquement. Là où les grands classiques de la stratégie (Jomini, Clausewitz, Puységur) n’accordaient qu’une attention limitée aux moyens du combattant, la fin du XIXème siècle voit une transformation qui s’exprimera pleinement dès 1914. Les couleurs flamboyantes des uniformes du début du siècle sont abandonnées au profit du battle-dress kaki  et le casque fait ses premières apparitions. En somme, le combattant est uniformisé, seuls les grades et le numéro de l’unité permettant de faire la distinction entre les hommes. Surtout, c’est la première étape vers une clôture de l’espace du combattant : ayant perdu son armure avec la Renaissance, le soldat est offert aux coups. Toute l’histoire de son équipement jusqu’à nos jours est celle de la récupération de cette armure psychologiquement rassurante mais techniquement imparfaite. Il peut alors être vu comme un acteur déshumanisé, modelé cognitivement  à la technique, intégré à une armée elle-même vue comme une machine, soumis à des ordres brutaux et corrélativement dégagé de toute responsabilité éthique.

Mais il passe aisément de victime à bourreau. La technique a très vite déshumanisé un combattant mécanisé par la répétition permanente d’actes destructeurs, la mitrailleuse étant souvent pris comme l’exemple-type d’une mort elle-même mécanisée. Dans ce contexte, Theweleit autant que plusieurs poètes de la Grande Guerre font le constat de mécanisations réelles (le char ou l’utilisation massive de l’artillerie) et perçues, comme la routine « mécanisante » des offensives. Elles produiraient une anomie du combattant placé en situation de stress et de rupture avec son environnement affectif, Theweleit en arrivant à la conclusion que le sens de la technique s’oriente vers le dépassement des limitations d’un être humain[15] beaucoup trop exposé sur le champs de bataille.

La mécanisation est telle que « l’unité et la simplicité de la machine fabricante d’objets se dissout ; la machine devient l’expression d’une multiplicité de formes esthétiques semi humaines. Donc, l’humain devient une machine imparfaite, (qui n’est) plus capable de produire, seulement d’exprimer et de propager les horreurs qu’il a subit (…) La machine expressive « avion » largue des bombes sur les machines de production, comme les corps mécanisés de soldats-mâles anéantissent les corps de chair et de sang. La libido de ces hommes est mécanisée et leur chair est déshumanisée à travers la mécanisation »[16].   Exécutant dont les ressorts éthiques sont brisés au nom de la discipline et de la loyauté, le combattant devient pour Holmes « la pure violence technologiquement administrée (qui) semblait forcer la régression des combattants à des formes de pensées et d’actions qui étaient magiques, irrationnelles et mystiques (…) »[17]. Réduit à une somme de réflexes encouragés par des entraînements répétitifs et tout aussi mécanisant que le combat, le soldat ressent aussi la « mécanisation psychique » des états-majors. Dès 1914, l’Operationnal Analysis devait déterminer mathématiquement les principaux modèles de conduite du combat, donnant naissance à des « Lois de Lanchester » (1916), jamais véritablement démontrées[18]. La guerre passe des très humains domaines de la friction, du génie et du coup d’œil clausewitzien à une recherche systématique des certitudes qu’offrirait artificiellement un combat rationalisé, une caractéristique notable de la Seconde Guerre mondiale.

2) Premières esquisses de l’intégration homme-machine.

A la suite de l’Operationnal Analysis (OA), l’Operationnal Research[19] (OR) et le System Analysis[20] (SA) ont été systématiquement appliquées, aussi bien dans la préparation des bombardements que dans la conduite de cette logistique si essentielle à l’obtention de la puissance de feu massive que le style américain de guerre imposerait. C’est l’ère de la production de masse –  symbolisée par les millions de camions, blindés et avions du Victory Program – et la rationalisation entraîne l’optimisation des comportements et des organisations militaires autant que des équipements. La connexion entre l’homme et la machine devient une réalité dans le domaine aéronautique. La diversification des équipements, l’électronique embarquée, des radios, la complexité et la durée des missions impose de mieux intégrer l’équipage à sa machine. L’ergonomie est ainsi née de la volonté d’optimiser les missions de bombardement stratégique. De la sorte, « les militaires font se rencontrer les hommes aux machines (aussi bien que la rencontre sous certains aspects des machines aux hommes). L’homme est l’extension de telles machines comme les pièces d’artillerie, ou les systèmes d’armes généralement ; il complète certaines limitions que la machine a du fait de son développement incomplet »[21]. Le combattant devient partie intégrante des systèmes d’armes après en avoir été son extension cognitive et naturelle et qui in fine reproduira la figure de l’homme de progrès au niveau militaire : c’est l’émergence d’une connectique qui sera déclinée dans tous les secteurs de l’armement. En Allemagne, Guderian tire ainsi pleinement parti de l’utilisation des radios dans des chars plus sûrs, puissants et surtout produits en masse : la notion de réseau atteint pleinement le domaine tactique de la guerre. Ce même char modèlera le comportement d’un soldat devenu technicien d’autant plus facilement que la recherche produit des armes techniquement complexes mais simples d’utilisation.

Mais l’homme a ses propres limites, et la figure du robot, si elle ne s’impose pas encore, sort de la science-fiction : dès la fin de la Seconde Guerre mondiale, la force aérienne américaine avait reconverti avec un succès mitigé des bombardiers en missiles de croisière en les dotant d’une caméra et en les télépilotant. Une dizaine d’années plus tard, le Strategic Air Command (SAC) déployait des missiles de croisière stratégiques Snark et Navaho, capables de couvrir plus de 10.000 km et disposant d’un guidage terminal basé sur un radar intégré. Techniquement parlant, l’arme-phare de la guerre froide, le missile balistique, est lui aussi un robot balbutiant les prémices de la très actuelle Intelligence Artificielle. Préprogrammé, il atteint seul sa cible sans aucune intervention après son lancement, laissant la place à l’inquiétude d’une guerre nucléaire accidentelle et complètement incontrôlable. La crainte de la faille technologique restera récurrente. Surtout, l’époque est propice au dépassement des limites humaines et Eisenhower lui-même demandera le remplacement des hommes par les machines.

Mais l’OR ou la SA n’ont pas seulement visé l’application d’une rationalité mathématique à la conduite de phénomènes sociaux complexes. Elles ont aussi 1) poursuivis le modelage cognitif du combattant (C. Hables-Gray fait ainsi remarquer que les approches logistiques du Goulag, de la Shoah ou du bombardement stratégique sont virtuellement identiques[22]) et surtout 2) fait émerger la théorie de l’information. En travaillant sur les conduites de tir, le mathématicien Norbert Wiener en était arrivé à une théorie de l’information centrée sur la notion de feedback et qui serait applicable aussi bien aux machines qu’aux humains[23]. Ce « plus petit dénominateur commun » est une révolution conceptuelle permettant le cyborg. Dès lors, l’analyse mathématique des systèmes s’attaque à l’Intelligence Artificielle. En résulte une cybernétique répondant à 6 critères : 1) les « interactions des machines ou des organismes avec l’environnement » ; 2) « un propos, ou un objectif » ; 3) « l’utilisation de principes de contrôle » ; 4) « des interactions impliquant un feedback » ; 5) « le feedback peu prendre la forme d’une information » ; 6) « l’énergie est utilisée pour répondre à des changements et pour maintenir la stabilité »[24].

Une révolution informatique se prépare et pour un critique de P. Edwards, « le discours du cyborg, qui sera aussi de la guerre froide, (…) est aussi un ensemble de positions subjectives, non fictives, mais bien réelles. Edwards veut démontrer comment la stratégie américaine de la guerre froide a été élaborée en grande partie par celle de l’ordinateur, et comment, en contrepartie, les questions stratégiques ont été formées par la technologie de l’informatique »[25]. Mais les grandes percées sont encore éloignées : le manque de capacité de calcul des ordinateurs est patent, comme la miniaturisation des composants et la connaissance biologique de l’homme est insuffisante. A ce stade, nous sommes au début des années soixante et la guerre du Vietnam interrogera bientôt une éthique qui deviendra quasi-inséparable de toute avancée technique.

3) Brouillage des référents et adaptation à la technique.

Expression parfaite du System Analysis, elle est vue par Gibson comme une « guerre parfaite »[26] ayant fait régner une technoscience envisagée comme une rationalité déconnectée de l’éthique et du contrôle politique. Elle instrumentalise la science et applique cette dernière dans les domaines les plus divers, à commencer par un combattant qui reste l’ultime limite, la plus complexe, mais aussi la plus porteuse militairement. Dans les années soixante, on n’envisage pas encore l’automatisation du champ de bataille et le soldat reste le principal atout des forces sur le terrain. D’autant plus qu’une guérilla telle qu’elle existe au Vietnam est humainement très intensive, même pour les Américains. Certes, ils testent et mettent en service bon nombre de senseurs, mais il ne restent que des auxiliaires : le premier senseur reste l’homme, un point de vue qui restera d’actualité.

Depuis la Seconde Guerre mondiale, la ration de café du soldat américain comporte en moyenne trois fois plus de caféine que les cafés commerciaux et assez rapidement, l’alcool avait été un moyen d’évasion de la réalité du champ de bataille. Mais il était aussi devenu récompense et avait été utilisé pour désinhiber le combattant tout en faisant tomber les barrières psychiques de sa peur. Durant le Vietnam, une étape supplémentaire est franchie : plusieurs types de psychotropes et d’anabolisants sont testés et utilisés opérationnellement dans certaines unités. Mais si certaines de ces techniques ont échoué et que d’autres ont été étudiées[27], elles renouvellement surtout la problématique de la déshumanisation. Mais derrière elles se cache la névrose de guerre – rebaptisée Post Traumatic Stress Disorder (PTSD) – et une schizophrénie semblable à celle qui animait les stratèges nucléaires durant la guerre froide et qui les faisait osciller entre un usage de l’arme nucléaire en tant qu’arme de dissuasion et en tant qu’arme de combat, entre la guerre et la paix. En réalité, la force est ambivalente dans ses formes comme ses impacts et le technicien à la recherche de certitudes absolues s’en accommode mal.

Aussi, les référents du combattant se brouillent, comme les notions de bien ou de mal ou encore la distinction entre ami et ennemi, très actuelle mais que les Américains apprendront durement au Vietnam. Les frontières conceptuelles deviennent moins claires : nous en sommes à la racine des « zones grises » évoquées par Saïda Bédar lorsqu’elle cherche les ressorts de l’actuelle action stratégique américaine[28]. Pour contrer ce brouillage des référents, l’éthique est remise en question – elle qui nous semble si perpétuellement en chantier – et la conception même de la société est ébranlée dans les discours de Mai 68. Et si des résistances à la technique et à la pensée technicienne se produiront au sein même des institutions militaires, c’est le monde académique qui sera le plus médiatisé. Les travaux de l’Ecole de Francfort puis ceux d’Ellul ou de Mumford montraient les risques d’enlisement de la science mais aussi l’instrumentalisation de l’homme qu’elle permettait.

La peur des failles et des accidents technologiques devient récurrente et constituera toujours un contre-argument de choix dans les vélléités de (semi-)automatisation des fonctions combattantes qui comptera des échecs retentissants. Lors d’une démonstration de l’automoteur antiaérien DIVAD, les systèmes pointeront les canons de l’engin sur la tribune officielle. Plus gravement, en 1988, le croiseur américain Vincennes abattra un Airbus iranien, faussement interprété comme un appareil militaire ayant des intentions hostiles. Entre poussées technique et remises en questions philo-politiques, il existe donc des mouvements de fond contradictoires qui sont politiquement et stratégiquement contenus : on en reste à une vision soumise à l’homme de la technique, et les valeurs traditionnelles sont réinterprétées pour être réinjectées dans les discours politiques et stratégiques de telle sorte que la modernité n’est pas encore interprétée comme disruptive.

Mais les réticences à la technoscience n’empêcheront pas d’envisager le modelage du comportement humain et de chercher les facteurs pouvant l’influencer et le forcer à faire une action. La CIA aurait ainsi travaillé dès les années cinquante sur des stimuli électriques sur le cerveau de rats, de chats, de singes et de chiens, de façon à pouvoir diriger leur course, ce à quoi elle semble être parvenue[29]. A ce stade, la capacité d’influence est dépassée par la possibilité d’une bionique connectant véritablement le vivant au matériel. Les recherches sur le cerveau ont notamment permis de développer des techniques prédictives du comportement et plus spécifiquement, de permettre le pilotage d’avions par la pensée, testée en simulateur avec un certain succès semble-t-il[30]. Dans la foulée de la cybernétique, les dauphins comme les chauve-souris sont étudiés pour améliorer les revêtements des sous-marins ou les radars et les neurones sont disséqués. En l’occurrence, l’étude de leur structure permettra de créer les architectures d’ordinateurs « massivement parallèles »[31], hyper-puissants et qui seront fondamentaux pour des applications aussi complexes que les défenses antimissiles. Si les premiers résultats opérationnels des plus futuristes de ces recherches se feront encore attendre, il est remarquable de constater la rapidité d’émergence de ces idées.

Elles font mieux ressortir la conscience des limites du combattant et elles rapprochent les sciences médicales et biologiques de la stratégie tout en s’articulant à la recherche de la performance de la technoscience. Il en est ainsi de l’usage des drogues et du développement de médicaments, mais aussi d’une approche parfois à la limite de l’ésotérisme et du modèle du « moine-guerrier » qui intègre le charroi techno-fantasmatique. Car si la connexion homme-machine met souvent la technologie et sa philosophie à l’honneur, elle met aussi en évidence une approche biaisée d’un combattant dont le modelage cognitif se poursuit au-delà des conflits mondiaux. Et un colonel américain des forces spéciales d’ajouter que « vous découvrirez deux ressources qui jouent clairement en notre faveur : Dieu et la microélectronique. La beauté là-dedans est que vous pouvez utiliser la microélectronique pour projeter l’esprit… le cerveau travaille comme çà. Faites avancer le champs des armements microélectronique »[32]. Mais il restait à appliquer un certain nombre de résultats à l’homme. Une institution comme l’Human Ressources Research Office (HUMRRO) de l’US Army dépassera conceptuellement les travaux de la CIA et renouvellera la thématique de l’engineering humain. Il faut ainsi un « (…) entraînement à un système dont l’homme doit être partie, qu’il s’agisse d’un « système-fusil », d’un hélicoptère ou d’une batterie de missiles. L’approche de l’HUMRRO – et subséquemment celle de l’armée – est de voir l’homme comme une partie intégrante des systèmes d’armes »[33].

4) Guerre postmoderne, nouvelles conditions du combat ?

Durant la guerre froide, la conceptualisation du combat nucléaire tactique est un bon exemple de l’approche humain-système, qui avait fait de Darwin un stratège global et de la sélection naturelle un paradigme stratégique. L’homme devait encaisser les contraintes psychologiques propres au combat, l’affaiblissement de son organisme du fait des radiations, tous les traumas possibles et imaginables et au surplus la crainte que sa combinaison ne le protège plus efficacement. Dans un tel contexte, le combat nucléaire doit prendre en compte le comportement de combattants qui est modélisé, coulé en variables et maîtrisé au maximum – l’information reste centrale. Avec les combinaisons de protection, nous entrons ainsi directement dans le domaine du Cyborg : les tenues protègent intégralement le combattant, lui permettent de respirer, disposent d’une capacité de ravitaillement en eau et en nourriture et pourront intégrer des radios individuelles. En clôturant l’horizon du soldat, les combinaisons le coupent de la réalité.  Mais cette rupture avec la réalité est aussi méthodologique : Un think tank tel que la RAND Corporation participera directement à ces recherches au travers d’une démarche entre SA, prospective et futurologie et cherchant à déterminer un combat sur pour lequel aucune expérience historique n’est disponible[34].

Dans le même contexte, l’aéronautique reste en pointe dans l’intégration homme-machine. Dès le début des années soixante-dix, les entreprises du secteurs travaillent toutes sur des projets de cockpits rentabilisant au maximum le travail du pilote. Certaines fonctions sont prises en charge de façon complètement automatique, comme les contre-mesures électroniques. Dans un deuxième temps, dès les années quatre-vingt, l’intégration est poussée encore plus loin : les pilotes d’hélicoptères AH-64 Apache disposent de capteurs traçant le mouvement de leurs yeux et dirigeant automatiquement le canon de la machine sur l’objectif. Le dispositif, connu comme « Helmet Mounted Cueing System » est en cours d’intégration sur plusieurs types d’appareils de combat et servira au tir de missiles. A ce stade, ce que le pilote voit n’est déjà plus la réalité : les prises des caméras infra-rouge lui parviennent à travers un petit écran intégré au casque et placé devant leurs yeux. On évalue sur le AFTI F-16 des commandes vocales[35] et au-delà, on tentera d’arriver par le truchement de la réalité virtuelle à ce qu’un avion de combat soit piloté à distance par un pilote installé en sûreté.

Un observateur commentait en 1989 : « Les chasseurs dernier cri ont tout (…). Mais l’exploitation de leurs performances dépend d’un si grand nombre d’automatismes que le pilote avec ses limites physiques, devient le maillon faible (et peut-être superflu) de la chaîne »[36] Aussi, selon plusieurs estimations, les dernières versions du F-35 seront pilotées à distance, alors que les Etats-Unis testent d’ores et déjà un Unmanned Combat Air Vehicle, le X-45. Furtif, il sera capable de mener des opérations dans des environnements hautement hostiles et de supporter des facteurs de charge (les « G ») bien plus importants que ce que les pilotes seraient en mesure de supporter. Dans le même temps, les militaires robotisent largement leur renseignement en introduisant des drones, avions légers télépilotés, qui avaient permis aux Israéliens de repérer les batteries anti-aériennes syriennes dans la plaine de la Bekaa en 1982. Mais le succès des drones ne sera complet qu’après la guerre du Golfe et dans le courant des années quatre-vingt-dix, chaque Arme américaine voulant les siens, avec leurs performances et leurs endurances spécifiques. Les forces spéciales devraient aussi tirer parti de la combinaison des drones et des nanotechnologies pour disposer d’hélicoptères dotés de caméras qui les précéderont pour les éclairer dans les zones dangereuses, des machines de l’ordre… de quelques centimètres. Bien entendu, l’intégration au groupe de combat restera optimale par l’intermédiaire d’ordinateurs portables militarisés. Les objectifs poursuivis restent donc identiques : la performance, l’intégration du combattant à son environnement et à sa machine et cette fois, la compression des temps de réaction.

De tous ces éléments, il en sera question dans le concept AirLand Battle 2000. Laissant planer son ombre sur tous les documents doctrinaux qui suivront, il mysticise la technique à la limite de la science-fiction. Les stratégistes poussent les hommes comme les matériels à la limite du supportable : vue des années quatre-vingt et de ce qui est encore la guerre froide, les années quatre-vingt-dix montrent une troisième guerre mondiale plutôt conventionnelle que nucléaire. Mais ultra-létale, ayant un très haut tempo des opérations, voyant l’usage d’armes nucléaires tactiques, recourrant à la guerre biologique, centrée sur l’informatique, les réseaux de senseurs automatiques et impliquant l’automatisation de nombreuses fonctions. Et prenant finalement en compte comme référent stratégique le modèle expérimenté durant la guerre du Golfe et conçu plus de dix ans auparavant. On en est au sacre de la pensée technicienne.

Janowitz met en avant l’évolution du combattant d’un ethos du manager vers un modèle post-héroïque[37] Les forces armées sont marquées par la professionnalisation, la féminisation, les évolutions de la spécificité du métier militaire[38], celles de leur recrutement et la redéfinition de leurs missions[39]. La diffusion des modèles de combat occidentaux aboutit à une minimisation de l’usage de la violence et à l’émergence des conceptions de type « zéro mort »[40]. La proportion de non-combattants en regard des combattants explose. Les unités de combat deviennent précieuses. Et même si de nouvelles formes de blindage sont mises au point et que l’on engage l’adversaire à distance, l’aversion des sociétés occidentales pour les pertes pousse à trouver de nouvelles solutions. Les conditions du combat ne changent toutefois pas fondamentalement après 1989.

Dans le spectre des conflits qui pourraient éclater, la plupart seraient des conflits de basse intensité où les objectifs politiques seraient limités et se déroulant de plus en plus fréquemment dans des centres urbains, là où la traditionnelle distinction entre civils et militaires semble s’effondrer. Ce « contexte somalo-vietnamien » est le siège d’un des enjeux majeurs de la stratégie militaire : assurer sa survie dans des zones où les objectifs sont peu identifiables et où toute supériorité technologique est automatiquement et systématiquement remise en question par les menaces asymétriques. Historiquement, on constate que les guérillas n’ont jamais été matées autrement que par le génocide et n’offrent généralement que des possibilités de repli diplomatique. Or, l’éthique aussi bien que l’honneur nous interdisent de ne pas prendre parti comme de ne pas pratiquer le génocide. Lorsque les interventions s’imposeront, quelle seront donc nos réponses ?

Pour le Pentagone, elles seront pour la plupart de nature technologique. La préclusion, entendue comme le traitement des menaces asymétriques par la domination informationnelle[41] l’action préemptive (l’attaque de l’adversaire avant même qu’il n’ait entamé le combat), l’aéromobilité et une domination technologique systématique sont ainsi variablement entendues dans la plupart des études sur la RMA. Surtout, l’information n’est plus un paramètre du combat, c’est un paradigme. Corrélativement, les unités doivent être numérisées, intégrées dans des réseaux C4I2 (Command, Control, Communications, Computer, Intelligence, Interoperability). Et lorsque l’on parle d’unité, il s’agit aussi bien des corps d’armée que chaque véhicule ou de chaque homme, qui doit être identifié, géographiquement localisé et intégré dans une toile panoptique éliminant toute forme d’incertitude quand à la configuration de la zone de bataille. Qu’il s’agisse ou non d’une révolution dans les affaires militaires est une question pertinente. Car les réponses qu’entend donner Washington aux conflits de basse intensité ne sont pas foncièrement différentes que celles qu’il a appliqué au Vietnam où existait déjà une obsession informationnelle : l’encadrement des combattants locaux par les forces spéciales en Afghanistan n’est que la réédition revue et légèrement corrigée de la vietnamisation. Mais ce néo-désengagement des conflits n’est pas une solution en soi : il ne donne toujours pas les assurances et les certitudes que la technoscience entend donner et que les dirigeants cherchent instinctivement.

5) Vers le combattant du XXIème siècle.

Les forces aériennes peuvent certes effectuer un grand nombre de missions, d’autant plus si elles sont robotisées, mais elles ne sauraient en aucune manière occuper le terrain, ce qui reste indispensable dans les missions de maintien ou de rétablissement de la paix et a fortiori de contre-terrorisme. La place de l’homme reste d’autant plus centrale qu’il est aussi le senseur le plus perfectionné à la disposition des forces, la base même du système d’information. Aussi est-il d’abord protégé en fonction de ses missions : les soldats occidentaux bénéficient systématiquement de gilets pare-balles mais aussi de tenues plus seyantes, laissant respirer la peaux et ayant de bonnes propriétés thermiques. Depuis les années quatre-vingt, le casque « Fritz » fait sa réapparition, protégeant la nuque et les oreilles des ondes de choc sonores, mais cette fois, il est en Kevlar. Les brêlages, porte-chargeurs et autres petits équipements sont conçus de façon ergonomiques, comme son arme, qui tend à devenir ambidextre et qui, pour certaines, laissent voir ce qu’il reste de munitions au travers d’un chargeur transparent. Les lunettes de protection font leur apparition, avant qu’elles ne soient dotées d’une protection contre les lasers (de télémétrie et de combat) : les yeux sont le premier senseur du combattant.

Devant la menace biologique, les cocktails de vaccins se raffinent, non sans qu’ils soient remis en cause. Devant le chimique, le soldat emporte des seringues d’atropine et des comprimés de pyritostigmine devant protéger un tiers de ses centres nerveux en cas d’absorption de gaz neurotoxiques. Les Meals Ready to Eat (MRE), ses rations de combat, ont fait l’objet d’études les optimisant diététiquement. Chaque secteur de son environnement au combat aura été optimisé. Mais en contre-partie, il s’alourdit dangereusement : le soldat américain moyen prend 63 kilos avec lui pour partir au combat[42]. Mais comme la condition physique moyenne aux Etats-Unis comme en Europe est inférieure a ce qu’elle a pû être, la résistance à l’effort est moindre, de sorte que les standards de formation ne peuvent pas être augmentés aussi rapidement que n’augmente le poids des équipements. Qui devra tout aussi logiquement augmenter : la domination informationnelle implique de dépasser l’interconnexion des véhicules pour atteindre les hommes. Global Positionning System (GPS), radios individuelles, lunettes de vision nocturne, ordinateurs portables voire caméras et leurs batteries s’ajouteront vraisemblablement au paquetage des unités combattantes. La limite du physiquement supportable sur des durées respectables sera donc assez rapidement atteinte et deux catégories de modèles – non-exclusifs – pourraient se dessiner :

a) Le modèle néo-conventionnel.

Il vise l’utilisation de techniques éprouvées ou en cours de développement et son intégration à l’équipement d’un soldat qui reste fondamentalement intégré aux systèmes d’armes dont il se sert, reproduisant conceptuellement l’approche de l’HUMRRO. L’utilisation des nanotechnologies permettra assez rapidement de minimiser le poids des équipements emportés, un objectif poursuivi par l’institut des nanotechnologies pour le soldat, créé en mars 2002 au MIT. Recevant 50 millions de Dollars sur cinq ans, il va aussi travailler sur certains polymères qui, une fois électriquement excité, réfractent la lumière différemment, rendant le soldat presque invisible. Dans le même temps, le travail se poursuivra sur les tenues « caméléon » : utilisant les mêmes principes, leurs couleurs s’adaptent automatiquement au milieu ambiant. A plus long terme, le MIT développera aussi des muscles artificiels engrangeant l’énergie lorsque le soldat marche ou court et la restituant lors d’un saut, par exemple[43]. Au-delà, les Army Science and Technology Master Plan de 1998 et de 1997 proposaient la notion d’Human System Integration (HSI), incluant plusieurs champs de développement techniques :

L’information display and performance enhancement qui vise l’acquisition de la domination informationnelle au niveau du combattant et qui, pour ce faire, multiplie les senseurs à sa disposition ;

Le Design integration and supportability qui permettra d’améliorer l’efficacité au combat des équipements, son coût de revient et surtout qui permettra d’intégrer de façon optimale l’ensemble des systèmes.

L’ensemble comporte des « a-côtés », comme l’intégration au réseau de simulation SIMNET et l’intégration des personnels dans les réseaux C4I2 qui sont déjà partiellement des réalités au travers du Land Warrior. Soldat aux aspects relativement futuristes, le Land Warrior vise d’abord la létalité, ensuite la survivabilité et enfin l’intégration aux réseaux C4I2. Il est intégré à son arme dans la mesure où le viseur thermique et la caméra vidéo de cette dernière est relié au calculateur que le combattant porte dans le dos, les images recueillies étant projetées sur à l’intérieur de ses lunettes (lui permettant de tirer sans être exposé). Au travers de son équipement de communication, des graphiques et des données peuvent aussi apparaître sur son Integrated Helmet Assembly Subsystem (IHAS). Dans le même temps, le combattant dispose d’une protection balistique renforcée et les inconvénients de poids ont été pris en compte dans la conception de l’équipement.

Lancé en 1991, le programme a impliqué un investissement de deux milliards de dollars et opérationnalisera 45000 exemplaires jusqu’en 2014[44]. Dans le même temps, la France mettait en service le Félin, suivant une approche comparable. Et tout comme son équivalent américain, il devrait bénéficier régulièrement d’améliorations, de sorte que vers 2020, de nouvelles options pourraient se dessiner, clôturant totalement l’espace sans pour autant robotiser complètement le combattant. Les essais menés à partir des années quatre-vingt-dix sur « le fantassin du futur » montrent ainsi des hommes dotés de combinaisons intégrales et capables de livrer combat dans des environnements de très haute létalité. Le démonstrateur technologique français ECAD ne voit le monde extérieur qu’à travers la caméra montée au sommet de son casque et dont les images sont projetées sur sa visière[45]. Par ailleurs, ces mêmes images peuvent être transmises sur l’ordinateur portable du chef de groupe Les bruits lui proviennent au travers d’un micro ostéophone et sa combinaison ventilée est parfaitement adaptée aux environnements Nucléaire, Biologique et Chimique. Bien entendu, son arme est équipée de senseurs équivalents à ceux du Land Warrior. Et si l’adoption des chaussures anti-mines a été un échec, il semble bien que le reste des sous-systèmes aient eu le comportement attendu et que l’ECAD restera sans doute le modèle du démonstrateur technologique d’infanterie.

b) Le modèle Cyborg : l’ultime limite ?

Les progrès en matière de biotechnologie, de médecine et de génie génétique ont produit dans le civil ce que les militaires n’ont pas encore fait. Les prothèses remplaçant des membres ou le cœur se généralisent, on travaille sur le sang et l’œil artificiel. Les connaissances en virologie progressent, le code génétique est percé et la possibilité de « reprogrammer » un humain est discutée dans les parlements. L’éthique comme l’information sont centrales et tous les espoirs sont autorisés. A ce stade, nous n’en sommes plus à la connectique techno-humaine, nous en sommes à l’intégration bionique, ou, selon J. de Rosnay, à une biotique hybridant l’homme et la machine[46].

Certains modèles conceptuels ont déjà embrayé et montrent un humain-système, conceptuellement découpé en wetware (sous-systèmes hormonaux, cardiaques, cognitifs) ; software (entraînement, réflexes acquis et innés) et hardware (sous-systèmes musculaires, osseux et intégration corporelle)[47]. Continuité logique de la vision de l’HUMRRO, elle est militairement intéressante en fondant le combattant dans un magma de disciplines devant optimiser chacune de ses fonctions. Ainsi, suivant une vision dépassant l’ECAD, les Américains travaillent à rendre les combinaisons d’infanterie non plus intelligentes (la régulation de la ventilation ou de sons extérieurs), mais « brillantes ». Connecté à sa combinaison, le soldat se verra injecter des oligo-éléments ou des composés servant à son alimentation. Son rythme cardiaque sera évalué en permanence et il sera localisable du fait d’un GPS intégré.

La technologie civile, plus que la militaire, a fait dans ce domaine des progrès étonnants. Les actuateurs utilisés en aviation – des petits moteurs électriques commandant les surfaces de contrôle – pourraient être facilement utilisés pour mouvoir des membres artificiels. A ce stade, la technologie clef sera invisible : le « nano », en permettant la miniaturisation, autorisera des combinaisons légères, peu encombrantes et renforçant la mobilité comme la maniabilité. Selon de Rosnay, les nanotechnologies biocompatibles permettront de mettre l’homme en réseau : avec l’extérieur, mais aussi avec lui-même. Des biopuces, une fois fondues dans les protéines corporelles, permettraient de communiquer avec elles et d’améliorer physiquement l’homme au niveau atomique, impliquant un réseau de transmetteurs, y compris hormonaux afin de modifier des fonctions métaboliques. Ces mêmes biopuces pourraient produire des médicaments dont la dosimétrie serait pratiquée en temps réel. Il ne s’agit plus ici d’HSI, mais bien d’Human Performance Enhancement (HPE). Le programme PITMAN, mené à la fin des années quatre-vingt-dix visait ainsi à mettre au point un exosquelette de 100 kilos capable de résister à des balles de 12,7mm et qui serait dirigé par les influx nerveux du soldat, par l’intermédiaire d’implants[48]. Si des expériences impliquant de tels implants ont été menées à partir des années soixante-dix sur des chiens et des rats à Stanford, il semble que ce soit l’US Army qui ait été la plus intéressée[49].

Dans un contexte où la recherche est systématiquement planifiée et orientée pour atteindre ses objectifs, les nanotechnologies sont considérées comme étant aussi essentielles que les armes lasers, de sorte que le combattant bionique pourrait, bien plus que le char, devenir la clef des opérations de demain. Mais il ne constitue pas encore l’étape ultime de la technologisation de l’homme. Les percées en génie génétique laissent entrevoir leur militarisation, car « On compte sur le génie génétique pour développer l’aptitude à l’apprentissage, et à l’acquisition de compétences, et améliorer les performances de l’appareil sensoriel, grâce au développement de stimulants »[50]. Effectivement, une généralisation des tests ADN laisse entrevoir la possibilité de sélectionner les meilleurs candidats à une fonction militaire précise, voir la manipulation d’embryons afin de leur faire acquérir ces capacités.

Mais s’il constitue le sommet de la technoscience appliquée au fantassin, un « eugénisme militarisant » ou même un militaro-cyborgologisme ne semblent toutefois pas assurés. Même les plus fervents partisans d’une technicisation à outrance des forces américaines tendent à le rejeter, autant pour des facteurs éthiques que par le manque d’emphase sur des concepts plus traditionnels comme le moral ou l’entraînement[51]. Mais c’est justement parce que l’homme manipulé génétiquement n’est pas un fatras technologique sommant la nanotechnologie et l’humain que cette position pourrait changer.

6) Un cadre stratégique pour les fantassins de demain.

Si le combattant robotisé pourrait raisonnablement devenir « la pointe de la lance » des armées post-modernes, il accentuera sans doute la différenciation des rôles au sein des armées, contribuant à la complexification et à l’émergence de cultures et de sous-cultures dans les organisations militaires. Au-delà, il sera sans doute l’expression quasi-triomphante et toujours remise en question de la notion de supériorité technologique avec ce qu’elle peut drainer politiquement. C’est ainsi que plusieurs auteurs avaient vu dans le différentiel technologique existant au 19ème siècle la principale raison de la colonisation[52] : le cyborg pérénisera-t-il cette vision ? Des Territoires occupés au Sierra Léone, c’est la guérilla plutôt que la guerre classique qui triomphe. Et un combattant info-connecté, info-dominant y semble mieux adapté que le soldat américain de la guerre du Vietnam. En termes filmographiques, nous nous rapprocherions donc de l’Universal Soldier humain plutôt que d’un Terminator robotisé.

Quelque que soit l’intensité techno-biochimique du combattant, il se heurte à une série de problèmes récurrents dans l’histoire militaire. L’info-dépendance des organisations militaires occidentales nécessite, peut-être plus que des systèmes de recueil de l’information, des systèmes permettant de les trier, de les fusionner et de donner au combattant les plus relevantes. L’automatisation constitue elle aussi une forme de réponse. Mais rien ne remplacera jamais le raisonnement humain dans ces évaluations. Les conflits ne se technologisent pas nécessairement. Ils s’humanisent. Dans cette optique, le soldat de demain devra sans doute avoir une connaissance plus profonde que jamais de son environnement. La connaissance des langues et des cultures locales, un sens aigu de la diplomatie et de la psychologie deviennent des atouts dans la conduite des opérations. C’est tout le sens donné aux bataillons de reconnaissance des nouvelles brigades américaines. Comptant les classiques éléments de reconnaissance offensive, ils disposeront aussi d’une capacité de retransmettre en temps réel des interviews, d’ordinateurs à synthèse vocale pouvant effectuer une traduction en temps réel et pourront être relié par vidéo à des traducteurs[53]. La domination informationnelle s’immisce ainsi dans des secteurs non-quantifiables du combat.

Au-delà, c’est à une réforme en profondeur du combattant que l’on arrive : mi-robotisé, il est connecté en permanence à toutes les sources d’informations qui peuvent lui être utiles sur le terrain. Les opérations israéliennes dans les villes palestiniennes nous en offrent un bon exemple : à l’optimisation des matériels pour ces opérations s’est ajoutée une systématisation de l’acquisition du renseignement par des moyens électroniques, vidéo et humains. Les opérations dans les Territoires constituent sans doute une alternative aux visions traditionnelles du combat urbain (l’anéantissement soviéto-russe de Berlin et de Grozny et la progression linéaire allemande de Stalingrad). L’affinement des stratégies montre qu’il existe une réelle problématique du combattant dans un environnement aussi hostile : il est balistiquement aussi vulnérable que ses approvisionnements. Le cyborg y serait aussi à son aise que dans des zones plus classiques du combat comme le désert ou l’open field.

Au surplus, les forces armées actuelles, particulièrement les israéliennes et les américaines sont structurellement toutes disposées à l’accueil de tels combattants. Le peloton de combat tendra à devenir l’unité référentielle de base, non plus dans les seules forces spéciales – qui sont aussi les plus demanderesses d’un combattant cyborgisé – mais aussi dans l’ensemble des autres unités de combat, comme le montre l’ampleur du programme Land Warrior. Du point de vue des tactiques et des stratégies, rien ne tend à prouver que le cyborg serait antinomique des conceptions classiques ou actuelles : bien au contraire. L’accélération des rythmes de combat autant que sa létalité y pousserait plutôt. En somme, le cadre d’accueil du cyborg est prêt.

7) La boucle est bouclée : l’éternelle recherche du soldat idéal.

En regard des technologies militaires utilisées, le combattant a formidablement évolué au travers des âges, contrairement toutefois à la fonction que devait remplir ses équipements. Et si les historiens comme les amateurs trouvaient dans les uniformes et les cuirasses des champs d’intérêt démontrant la variété esthétique des équipements, assez peu se sont intéressés au devenir du combattant en tant que tel. Tout combattant, quelque soit son époque, doit en effet faire face aux trois mêmes impératifs qui se retrouvent dans la conception des chars :

le feu et/ou le choc. La capacité de létalité permise à chaque homme, puis à chaque groupe de combat augmente assez régulièrement et atteint aujourd’hui des sommets. Le découplage entre létalité et capacité de feu à distance permet ainsi une netwar et fait émerger le concept de swarming, une guérilla très ponctuelle mais ultra-active[54]. Mais pour que la létalité puisse être pleinement effective, elle doit tenir compte de deux autres éléments :

la protection du combattant. Le blindé est caractérisé non par sa mission (elles vont de l’artillerie à la guerre électronique) mais bien par son mode de protection. Il en est de même du combattant, jusqu’à une certaine époque : le cuirassier représente le fer de lance des armées modernes comme le chevalier – en armure ou en cote de maille – représentait le défenseur ultime de la féodalité. Mais ce combattant ne sera pas protégé que physiquement. Dans des environnements aussi non-conventionnels que ceux que nous connaissons, sa psychologie sera un élément-clef de son efficacité. Mais pour qu’il constitue autre chose qu’une pièce de musée dont l’efficience opérationnelle serait douteuse, il doit être mobile.

La mobilité du combattant autant que celle du char est souvent présentée comme une des clefs de sa survie. Et si le débat entre chenille et roue continue d’agiter le monde industriel, il ne fait finalement que déplacer la problématique du remplacement du cheval. Permettant au cavalier de disposer d’un blindage, lui assurant une maniabilité que peu de véhicules peuvent lui prodiguer, le cheval avait l’inconvénient de ne pas être inépuisable et d’avoir une vitesse limitée. Organisme vivant, le cheval ne pouvait subir ce que le blindé subit. Or, si le second a pris le pas sur le premier, la tendance pourrait s’inverser et le principe même d’une mobilité absolue associée au blindage et à la puissance de feu pourrait réémerger. Sacré roi du second conflit mondial, étalon de mesure de la puissance conventionnelle durant la guerre froide, le char ne semble plus adapté aux défis contemporains. Lourd, il ne peut être facilement aéroporté ou participer massivement à des opérations amphibies. Relativement peu maniable, gourmand en carburant, il semble mal adapté aux conditions de combat urbain vers lesquelles nous nous dirigeons.

Irait-on donc vers une sorte de retour au chevalier, par l’intermédiaire du Cyborg et de son extension génétiquement modifiée ? Quels que puissent être les futurs, il apparaît donc assez clairement que la connectique et la bionique ne représentent plus des avatars de la science fiction mais bien des options de recherche scientifiquement explorées et politiquement encouragées au travers des différents documents de planification américains.

Mais si le combattant robotisé ne contrevient pas en soi à ces conflits, il pourrait le faire d’un point de vue conceptuel. D’une part, il dépend encore largement de percées techniques qui restent si pas à accomplir, du moins à militariser. D’autre part, sa dépendance technologique est une faiblesse en soi. Pour mener des opérations audacieuses, il a besoin d’informations qui peuvent êtres faussées, brouillées ou… absentes. Il a aussi besoin de ressources énergétiques qui ne seront pas systématiquement disponibles sur un terrain qu’il devra pourtant continuer à occuper. Surtout, son intensité technologique ne le dispensera pas d’apprendre les bases millénaires d’un art de la survie et du combat qui pourrait bien lui sauver la vie en cas de faille de son équipement. De ce point de vue, la technologie, quelle que puisse être ses avancées, ne saurait être que la prolongation de l’esprit humain.

Mais surtout, les mutations en cours en matière de connectique comme de bionique ne cesseront sans doute jamais de nous interroger sur les véritables finalités, philosophiques et politiques, d’une intégration si poussée du vivant à la machine. La clôture du monde, son paramétrage absolu, systématique, et la recherche de la performance ne semblent pas être antagonistes d’une efflorescence de la conceptualisation philosophique. Jusqu’ici. Mais l’histoire nous apprend que les extrêmes conceptuels conduisent aux catastrophes parce qu’ils nous empêchent de réellement optimiser les réponses aux situations pour ne nous faire voir que les solutions extrêmes. Comme le Cyborg et ses avatars.

Joseph Henrotin

Bruxelles, le 26 novembre 2002

NOTES

[1] Doctorant en sciences politiques, prépare une thèse sur « Génétique stratégique et effectivité de la Révolution dans les Affaires Militaires ». (Retour au texte)

[2] C’est notamment le cas de J.F.C. Fuller qui considérait que « citation ». (Retour au texte)

[3] Coutau-Bégarie, H., Traité de stratégie, Coll. « Bibliothèque stratégique », Economica/ISC, Paris, 1999, p. 249. (Retour au texte)

[4] Henrotin, J ., « La stratégie des moyens. Vers la guerre technologique ? », L’Art de la Guerre, n°4, octobre-novembre 2002. (Retour au texte)

[5] Gray C.S., « Comparative strategic Culture », Parameters, Winter 1984 ; Colson, B., « la culture stratégique américaine et la guerre du Golfe », Stratégique, n°51/52, 1991-3/4. (Retour au texte)

[6] Et dont la stratégie nucléaire constituerait l’expression ultime. Schelling ou Kahn cherchent ainsi un contrôle de l’escalade nucléaire minimisant les dommages mais maximisant les avantages politiques au terme de la guerre. (Retour au texte)

[7] Edwards, P.N., The closed world. Computers and the politics of discourse in cold war America, The MIT Press, Cambridge (Ma.), 1996. (Retour au texte)

[8] Lelong, B. et Soubiran, S., « Langevin, Brillouin et la marine de guerre. Une pratique en contradiction avec un discours pacifiste ? », La Recherche, Numéro hors-série « La science et la guerre – 400 ans d’histoire partagée », n°7, avril-juin 2002 et Paskins, B, « Prohibitions, restraints and scientists » in Sims, N. (Editeur), Explorations in Ethics and International Politics, Croom Helm, London, 1981. (Retour au texte)

[9] Delmas, C., 1945 La bombe atomique, Coll. « La mémoire du siècle », Editions Complexe, Bruxelles, 1985, p. 71. (Retour au texte)

[10] Liardet, J-P., « Charles Ardant du Picq. La prépondérance du facteur moral », L’Art de la Guerre, n°1, Avril-mai 2002. (Retour au texte)

[11] Ekstein, M., Rites of Spring : the Great War and the birth of the Modern Age, Houghton Mifflin, Boston, 1989, p. 165. (Retour au texte)

[12] Bowden, M., La chute du faucon noir, Plon, Paris, 2002. (Retour au texte)

[13] Elstob, D., « L’artillerie moderne au combat – l’effrayante efficacité des MLRS dans Desert Storm », Armées et Défense, n°31, Paris, août 1992. (Retour au texte)

[14] Francart, L., La guerre du sens. Pourquoi et comment agir dans les champs psychologiques, Coll. « Stratèges et stratégie », Economica, Paris, 2000 et Géré, F., La guerre psychologique, Coll. « Bibliothèque stratégique », Economica/ISC, Paris, 1994. (Retour au texte)

[15] Theweleit, K., Male fantasies. Vol. 2 : psychoanalysing the white terror, University of Minnesota Press, Minneapolis, 1989. (Retour au texte)

[16] Theweleit, K., op cit., p. 199. (Retour au texte)

[[17] Holmes, R., Acts of war  – The behavior of men in battle, Free Press, New-York, 1986, P. 238 (Retour au texte)

[18] Lepingwell critiquera ces lois en démontrant notamment les erreurs mathématiques qu’elles recèlent. Möller, B., s.v. « Lanchester’s law » in Dictionnary of alternative defense, Lynne Rienner Publishers/Adamantine Press, Boulder (CO)/London, 1995 et Lepingwell, J., « The laws of combat ? », International Security, Vol. 12, n°1, Summer 1987. (Retour au texte)

[19] Visant le dépassement de l’étude mathématique pure et simple des opérations, l’OR cherche des éléments de prédictibilité dans les organisations sociales, en considérant toujours les mathématiques comme son instrument central. Elle a été mise au point vers 1937, lors des recherches sur les radars. Allen, T., War games : the secret world of the creators, players, and policy makers rehearsing World War III today, McGraw-Hill, New-York, 1987. (Retour au texte)

[20] La SA croise les données statistiques de l’OR avec celle des sciences humaines et cherche à déterminer l’efficacité des armements futurs. (Retour au texte)

[21] Radine, L., The taming of the troops : social control in the United States army, Greenwood Press, Westport (CN.), 1977,  p. 89. (Retour au texte)

[22] Hables Gray, C., Postmodern war. The new politics of conflict,  Routledge, London, 1997 (Retour au texte)

[23] Jami, I.,  « Le parfum militaire du code génétique », La Recherche, Numéro hors-série « La science et la guerre – 400 ans d’histoire partagée », n°7, avril-juin 2002. (Retour au texte)

[24] Parsegian, V.L.  This cybernetic world of men, machines, and earth systems, Doubleday, New-York, 1973, pp. ix, 2. (Retour au texte)

[25] Blouin, P., « La bulle technologique », Hermès Revue Critique, n°3, hiver 1999, p. 2. (Retour au texte)

[26] Gibson, J., The perfect war : technowar in Vietnam, Atlantic Monthly Press, Boston, 1986. (Retour au texte)

[27] On peut citer les drogues améliorant l’état de conscience, celles atténuant les effets de phobie et d’autres avec lesquelles « vous vous sentiez réellement invulnérable ». Manzione, E., « The search for the bionic commando », The National Reporter, Fall/Winter 1986, cité par Hables-Gray, C., op cit., p. 209. (Retour au texte)

[28] Bédar, S., « La réforme stratégique américaine : vers une révolution militaire ? » in Bédar, S. et Ronai, M., Le débat stratégique américain 1998-1999 : défis asymétriques et projection de puissance, Cahiers d’Etudes Stratégiques, n°25, CIRPES, Paris, 1999. (Retour au texte)

[29] Marks, J., The search for the manchurian Candidate – The CIA and mind control, New-York Times Books, 1979, cité par Hables-Gray, op cit., p. 198. (Retour au texte)

[30] Il s’agissait alors de faire virer un appareil. (Retour au texte)

[31] Ils fonctionnent sur base du raisonnement humain, lequel est la somme d’un processus chaotique d’interactions neuronales assez simple mais se répétant extrêmement rapidement dans le même temps. (Retour au texte)

[32] McRae, R., Mind wars. The true story of secret government research into the military potential of psychic weapons, St Martin’s Press, New-York, 1984, p. 124. (Retour au texte)

[33] Dickson, P., The electronic battlefield, Atheneum, 1976 cité Hables-Gray, op cit., p. 165. (Retour au texte)

[34] Meyer, J.P., RAND, Harvard, Brookings et les autres. Les prophètes de la stratégie aux Etats-Unis, Coll. « Esprit de défense », ADDIM, Paris, 1993. (Retour au texte)

[35] Sans grand succès, semble-t-il. Balaës, J., « L’AFTI/F-16 », Carnets de Vol, n°59, août 1989. (Retour au texte)

[36] Chabbert, B.,  « Au-delà des limites humaines », Science et Vie Hors-Série, n°167, Aviation 1989, juin 1989, p. 142. (Retour au texte)

[37] Janowitz, M., The professional soldier, op cit. (Retour au texte)

[38] Caplow, T. et Vennesson, P., Sociologie militaire, Coll. « U – Sociologie », Armand Colin, Paris, 1999. (Retour au texte)

[39] Burk., J., The military in new times : adapting armed forces to a turbulent new world, Westview Press, Bouler (CO.), 1994, cité par Manigart, P., « Force restructuring : the postmodern military organization » in Jelusic, L. And Selby, J., Defense restructuring and conversion  : sociocultural aspects, COST Action A10, European Commission, Directorate-general research, Brussels, 1999. (Retour au texte)

[40] Hyde, C.K., « Casualty aversion : implications for policy makers and senior military officers », Air Power Journal, Summer 2000. (Retour au texte)

[41] Bédar, S., « La réforme stratégique américaine : vers une révolution militaire ? », op cit. (Retour au texte)

[42] Samuel, E., « US Army seeks nanotech suits », The New Scientist, http://www.newscientist.com/news/ news.jsp?id=ns99992043, 14 March 2002. (Retour au texte)

[43] Samuel, E., « US Army seeks nanotech suits », op cit. (Retour au texte)

[44] http://fas.org/man/dod-101/sys/land/land-warrior.htm (Retour au texte)

[45] Promé, Jean-Louis, « Des super-fantassins pour l’armée française », Raids, n°126, novembre 1996. (Retour au texte)

[46] de Rosnay,  J.,  « Biologie et informatique. Promesses et menaces pour le XXIème siècle » in Ferenczi, T. (Dir.), Les défis de la technoscience, Editions Complexe, Bruxelles, 2001. (Retour au texte)

[47] Hables Gray, C., op cit. (Retour au texte)

[48] Davies, O., « Robotic warriors clash in cyberwars”, Orbis, January 1987. (Retour au texte)

[49] Hables-Gray, C., op cit. (Retour au texte)

[50] Murawiec, L., La guerre au XXIème siècle, Odile Jacob, Paris, 1999, p. 187. (Retour au texte)

[51] Peters, R., « After the revolution », Parameters, Summer 1995. (Retour au texte)

[52] Hedrick, M., The tools of Empire : technology and european imperialism in the nineteenth century, Oxford University Press, Oxford, 1981 ; Mendelsshon, K., The secret of european domination. How science became the key to global power and what it signifies for the rest of the world, Praeger, New-York, 1976. (Retour au texte)

[53] Alcaraz, A., « L’unité de reconnaissance des nouvelles brigades d’intervention de l’US Army », Raids, n°172, septembre 2000. (Retour au texte)

[54] Pisani, F., « Guerre en réseaux contre un ennemi diffus. Une nouvelle doctrine militaire américaine », Le Monde Diplomatique, Juin 2002. (Retour au texte)

©HERMÈS : revue critique et Joseph Henrotin
ISSN- 1481-0301
À jour le vendredi 16 mai 2003


Le retour au chevalier ?
Une vision critique de l’évolution bionique du
combattant ?

Joseph Henrotin [1]

Université Libre de Bruxelles


Sommaire

1) La victime et le bourreau : le modelage cognitif du soldat à la technologie.

2) Premières esquisses de l’intégration homme-machine.

3) Brouillage des référents et adaptation à la technique.

4) Guerre postmoderne, nouvelles conditions du combat ?

5) Vers le combattant du XXIème siècle.

a) Le modèle néo-conventionnel.

b) Le modèle Cyborg : l’ultime limite ?

6) Un cadre stratégique pour les fantassins de demain.

7) La boucle est bouclée : l’éternelle recherche du soldat idéal.


La technologie ne nous est pas extérieure et c’est particulièrement vrai dans le cas des questions militaires, qui concentrent par essence les technologies les plus pointues dans la plupart des domaines. Et si quelques auteurs pouvaient prétendre que les aspects matériels du combat s’opposait à sa conception en tant qu’idée, coulée en doctrine et en stratégies[2], H. Coutau-Bégarie pouvait finalement conclure que « c’est une erreur de croire que le matériel est l’antithèse de l’idée. Au contraire, plus l’investissement matériel est grand, plus l’investissement intellectuel doit suivre »[3]. Il existe toutefois une problématique de la connexion homme-machine, carrefour du pouvoir de décision et de celui d’exécution. La technologie élargit en effet la liberté de manœuvre de la stratégie[4] et il existe outre-atlantique une tension en direction d’un « hyper-technologisme » stratégiquement omnipotent, politiquement fascinant et qui serait directement enraciné dans les cultures technologique, politique et stratégique américaine[5].

C’est que la primauté de l’idée sur le matériel est remise en question par des visions futuristes visant l’automatisation du recueil de l’information et au-delà, par une Revolution in Military Affairs (RMA) voulant assurer au politique une réponse à chaque problème stratégique, une tendance elle aussi récurrente[6]. A ce stade, la question – qui devient un classique des études stratégiques – de l’apport de la technologie à la stratégie se raffine et commence à être évalué en ce qui concerne le combattant. Artisan devenu gestionnaire du feu, ses missions ont autant évolué que ses équipements. Le domaine est fantasmatique par essence. Il fait appel a des instincts refoulés en matière de vision du futur et de caractérisation des menaces supposées ou réelles et multiplie les figures de l’interprétation comme de l’imaginaire. Mais qu’en est-il des projets actuels ? S’il existe une tendance marquée à la robotisation de plusieurs fonctions  du combat, plusieurs auteurs Américains voient dans le développement du soldat-robot – du Cyborg (Cyber Organism) – une conception vers laquelle l’histoire militaire et technologique de ces 100 dernières années tendrait inévitablement.

Au-delà, il s’agit d’une clôture d’un espace devenu informatiquement défini[7] et qui assure au combattant une maîtrise parfaite de sa zone d’opération et d’une recherche de la performance au travers d’une technoscience omnipotente. Cette progression n’est toutefois pas linéaire et a connu des accélérations au fil de guerres qui ont permis de développer et de raffiner des concepts. Mais ce qui semble nouveau, c’est que la régularité (voire l’augmentation) des budgets de défense permet de mener aujourd’hui, en temps de paix, des conceptualisations qui l’étaient généralement en temps de guerre. Logiquement donc, le rythme des percées dans les domaines intéressant le combattant pourrait s’accélérer.  Mais si elle n’est pas linéaire, l’évolution vers le modèle du cyborg est cumulative en ce qu’elle se base sur les expériences antérieures pour progresser, à commencer par celle, totale et disruptive, de la Première Guerre mondiale et de ses batailles ultra-létales aux enjeux complètement disproportionnés.

1) La victime et le bourreau : le modelage cognitif du soldat à la technologie.

Le soldat a d’abord subit la technique, lorsqu’elle est puissance de feu et les boucheries de la Première Guerre mondiale constituent la prolongation dans le domaine militaire du dyptique mécanisation/industrialisation. Elles constituent la figure ultime de la révolution industrielle, du machinisme et du fordisme émergent. Le positivisme comtien est dévoyé, l’idée de progrès est mise au service de la mort et toutes les sphères de la technique sont mises au service de la recherche militaire. La figure thématique et rassurante des « hommes de progrès », est détournée et marque le passage à une étrange schizophrénie du scientifique tour à tour pacifiste et appliqué à une tâche destructrice qu’il ne voulait pas comme telle[8]. Cette responsabilité se teintera d’un mysticisme auquel l’observateur de la technique ne peut manquer d’échapper. Oppenheimer observant l’explosion de la première arme nucléaire, déclarera que « ce fut un spectacle d’une émotion solennelle qui nous força à nous avouer que la vie ne sera plus jamais la même. (…) Un texte (…) me revint brusquement en mémoire : « Maintenant, je suis devenu un compagnon de la mort, un destructeur de mondes ». Oui, ces mots me remontèrent à la mémoire instinctivement et je me rappelle le sentiment de piété profonde que j’éprouvai »[9].

La guerre scientifique est née, produisant non seulement des matériels mais aussi des comportements, affectant les cultures et créant de nouveaux rapports entre les hommes et la technique et entre la guerre et l’homme.  Et si la technique impacte le combat, ce n’est pas seulement parce qu’elle permet une augmentation généralisée de la létalité, voire du tempo des combats. C’est aussi parce qu’elle agit directement sur le moral des combattants. Ardant du Picq a noté que l’effondrement des armées était d’abord moral, et précédait la défaite physique[10] et que par conséquent, la puissance de feu visait d’abord l’effondrement moral. La guerre de Sécession, les guerres coloniales puis la Première Guerre Mondiale sont autant de démonstrations de l’impact tactique d’armes dont la puissance de feu augmente en permanence. A un point tel que Lord Kitchener déclarera durant la Première Guerre mondiale que « je ne sais pas ce qui doit être fait, ce n’est pas la guerre »[11]. Très vite, la technique affecte le soldat comme le général ou le décideur politique. Que l’on se repose trop sur le facteur technologique dans la conduite du combat (les Etats-Unis en Somalie)[12] ou qu’elle amplifie la détermination des combattants à vaincre (Israël), la question technologique restera récurrente. Le feu abasourdi et paralyse[13] et la technologie devient une composante de la manœuvre psychologique[14]. Le soldat acquiert une valeur dissuasive et chaque élément pouvant l’améliorer est généralement considéré comme devant être intégré. Mais cette valeur dissuasive découle directement d’un pouvoir de destruction qui interroge le combattant : est-il simple exécutant ? Technicien en kaki ? Ou partie d’un organisme technicien ?

Le soldat a d’abord muté physiquement. Là où les grands classiques de la stratégie (Jomini, Clausewitz, Puységur) n’accordaient qu’une attention limitée aux moyens du combattant, la fin du XIXème siècle voit une transformation qui s’exprimera pleinement dès 1914. Les couleurs flamboyantes des uniformes du début du siècle sont abandonnées au profit du battle-dress kaki  et le casque fait ses premières apparitions. En somme, le combattant est uniformisé, seuls les grades et le numéro de l’unité permettant de faire la distinction entre les hommes. Surtout, c’est la première étape vers une clôture de l’espace du combattant : ayant perdu son armure avec la Renaissance, le soldat est offert aux coups. Toute l’histoire de son équipement jusqu’à nos jours est celle de la récupération de cette armure psychologiquement rassurante mais techniquement imparfaite. Il peut alors être vu comme un acteur déshumanisé, modelé cognitivement  à la technique, intégré à une armée elle-même vue comme une machine, soumis à des ordres brutaux et corrélativement dégagé de toute responsabilité éthique.

Mais il passe aisément de victime à bourreau. La technique a très vite déshumanisé un combattant mécanisé par la répétition permanente d’actes destructeurs, la mitrailleuse étant souvent pris comme l’exemple-type d’une mort elle-même mécanisée. Dans ce contexte, Theweleit autant que plusieurs poètes de la Grande Guerre font le constat de mécanisations réelles (le char ou l’utilisation massive de l’artillerie) et perçues, comme la routine « mécanisante » des offensives. Elles produiraient une anomie du combattant placé en situation de stress et de rupture avec son environnement affectif, Theweleit en arrivant à la conclusion que le sens de la technique s’oriente vers le dépassement des limitations d’un être humain[15] beaucoup trop exposé sur le champs de bataille.

La mécanisation est telle que « l’unité et la simplicité de la machine fabricante d’objets se dissout ; la machine devient l’expression d’une multiplicité de formes esthétiques semi humaines. Donc, l’humain devient une machine imparfaite, (qui n’est) plus capable de produire, seulement d’exprimer et de propager les horreurs qu’il a subit (…) La machine expressive « avion » largue des bombes sur les machines de production, comme les corps mécanisés de soldats-mâles anéantissent les corps de chair et de sang. La libido de ces hommes est mécanisée et leur chair est déshumanisée à travers la mécanisation »[16].   Exécutant dont les ressorts éthiques sont brisés au nom de la discipline et de la loyauté, le combattant devient pour Holmes « la pure violence technologiquement administrée (qui) semblait forcer la régression des combattants à des formes de pensées et d’actions qui étaient magiques, irrationnelles et mystiques (…) »[17]. Réduit à une somme de réflexes encouragés par des entraînements répétitifs et tout aussi mécanisant que le combat, le soldat ressent aussi la « mécanisation psychique » des états-majors. Dès 1914, l’Operationnal Analysis devait déterminer mathématiquement les principaux modèles de conduite du combat, donnant naissance à des « Lois de Lanchester » (1916), jamais véritablement démontrées[18]. La guerre passe des très humains domaines de la friction, du génie et du coup d’œil clausewitzien à une recherche systématique des certitudes qu’offrirait artificiellement un combat rationalisé, une caractéristique notable de la Seconde Guerre mondiale.

2) Premières esquisses de l’intégration homme-machine.

A la suite de l’Operationnal Analysis (OA), l’Operationnal Research[19] (OR) et le System Analysis[20] (SA) ont été systématiquement appliquées, aussi bien dans la préparation des bombardements que dans la conduite de cette logistique si essentielle à l’obtention de la puissance de feu massive que le style américain de guerre imposerait. C’est l’ère de la production de masse –  symbolisée par les millions de camions, blindés et avions du Victory Program – et la rationalisation entraîne l’optimisation des comportements et des organisations militaires autant que des équipements. La connexion entre l’homme et la machine devient une réalité dans le domaine aéronautique. La diversification des équipements, l’électronique embarquée, des radios, la complexité et la durée des missions impose de mieux intégrer l’équipage à sa machine. L’ergonomie est ainsi née de la volonté d’optimiser les missions de bombardement stratégique. De la sorte, « les militaires font se rencontrer les hommes aux machines (aussi bien que la rencontre sous certains aspects des machines aux hommes). L’homme est l’extension de telles machines comme les pièces d’artillerie, ou les systèmes d’armes généralement ; il complète certaines limitions que la machine a du fait de son développement incomplet »[21]. Le combattant devient partie intégrante des systèmes d’armes après en avoir été son extension cognitive et naturelle et qui in fine reproduira la figure de l’homme de progrès au niveau militaire : c’est l’émergence d’une connectique qui sera déclinée dans tous les secteurs de l’armement. En Allemagne, Guderian tire ainsi pleinement parti de l’utilisation des radios dans des chars plus sûrs, puissants et surtout produits en masse : la notion de réseau atteint pleinement le domaine tactique de la guerre. Ce même char modèlera le comportement d’un soldat devenu technicien d’autant plus facilement que la recherche produit des armes techniquement complexes mais simples d’utilisation.

Mais l’homme a ses propres limites, et la figure du robot, si elle ne s’impose pas encore, sort de la science-fiction : dès la fin de la Seconde Guerre mondiale, la force aérienne américaine avait reconverti avec un succès mitigé des bombardiers en missiles de croisière en les dotant d’une caméra et en les télépilotant. Une dizaine d’années plus tard, le Strategic Air Command (SAC) déployait des missiles de croisière stratégiques Snark et Navaho, capables de couvrir plus de 10.000 km et disposant d’un guidage terminal basé sur un radar intégré. Techniquement parlant, l’arme-phare de la guerre froide, le missile balistique, est lui aussi un robot balbutiant les prémices de la très actuelle Intelligence Artificielle. Préprogrammé, il atteint seul sa cible sans aucune intervention après son lancement, laissant la place à l’inquiétude d’une guerre nucléaire accidentelle et complètement incontrôlable. La crainte de la faille technologique restera récurrente. Surtout, l’époque est propice au dépassement des limites humaines et Eisenhower lui-même demandera le remplacement des hommes par les machines.

Mais l’OR ou la SA n’ont pas seulement visé l’application d’une rationalité mathématique à la conduite de phénomènes sociaux complexes. Elles ont aussi 1) poursuivis le modelage cognitif du combattant (C. Hables-Gray fait ainsi remarquer que les approches logistiques du Goulag, de la Shoah ou du bombardement stratégique sont virtuellement identiques[22]) et surtout 2) fait émerger la théorie de l’information. En travaillant sur les conduites de tir, le mathématicien Norbert Wiener en était arrivé à une théorie de l’information centrée sur la notion de feedback et qui serait applicable aussi bien aux machines qu’aux humains[23]. Ce « plus petit dénominateur commun » est une révolution conceptuelle permettant le cyborg. Dès lors, l’analyse mathématique des systèmes s’attaque à l’Intelligence Artificielle. En résulte une cybernétique répondant à 6 critères : 1) les « interactions des machines ou des organismes avec l’environnement » ; 2) « un propos, ou un objectif » ; 3) « l’utilisation de principes de contrôle » ; 4) « des interactions impliquant un feedback » ; 5) « le feedback peu prendre la forme d’une information » ; 6) « l’énergie est utilisée pour répondre à des changements et pour maintenir la stabilité »[24].

Une révolution informatique se prépare et pour un critique de P. Edwards, « le discours du cyborg, qui sera aussi de la guerre froide, (…) est aussi un ensemble de positions subjectives, non fictives, mais bien réelles. Edwards veut démontrer comment la stratégie américaine de la guerre froide a été élaborée en grande partie par celle de l’ordinateur, et comment, en contrepartie, les questions stratégiques ont été formées par la technologie de l’informatique »[25]. Mais les grandes percées sont encore éloignées : le manque de capacité de calcul des ordinateurs est patent, comme la miniaturisation des composants et la connaissance biologique de l’homme est insuffisante. A ce stade, nous sommes au début des années soixante et la guerre du Vietnam interrogera bientôt une éthique qui deviendra quasi-inséparable de toute avancée technique.

3) Brouillage des référents et adaptation à la technique.

Expression parfaite du System Analysis, elle est vue par Gibson comme une « guerre parfaite »[26] ayant fait régner une technoscience envisagée comme une rationalité déconnectée de l’éthique et du contrôle politique. Elle instrumentalise la science et applique cette dernière dans les domaines les plus divers, à commencer par un combattant qui reste l’ultime limite, la plus complexe, mais aussi la plus porteuse militairement. Dans les années soixante, on n’envisage pas encore l’automatisation du champ de bataille et le soldat reste le principal atout des forces sur le terrain. D’autant plus qu’une guérilla telle qu’elle existe au Vietnam est humainement très intensive, même pour les Américains. Certes, ils testent et mettent en service bon nombre de senseurs, mais il ne restent que des auxiliaires : le premier senseur reste l’homme, un point de vue qui restera d’actualité.

Depuis la Seconde Guerre mondiale, la ration de café du soldat américain comporte en moyenne trois fois plus de caféine que les cafés commerciaux et assez rapidement, l’alcool avait été un moyen d’évasion de la réalité du champ de bataille. Mais il était aussi devenu récompense et avait été utilisé pour désinhiber le combattant tout en faisant tomber les barrières psychiques de sa peur. Durant le Vietnam, une étape supplémentaire est franchie : plusieurs types de psychotropes et d’anabolisants sont testés et utilisés opérationnellement dans certaines unités. Mais si certaines de ces techniques ont échoué et que d’autres ont été étudiées[27], elles renouvellement surtout la problématique de la déshumanisation. Mais derrière elles se cache la névrose de guerre – rebaptisée Post Traumatic Stress Disorder (PTSD) – et une schizophrénie semblable à celle qui animait les stratèges nucléaires durant la guerre froide et qui les faisait osciller entre un usage de l’arme nucléaire en tant qu’arme de dissuasion et en tant qu’arme de combat, entre la guerre et la paix. En réalité, la force est ambivalente dans ses formes comme ses impacts et le technicien à la recherche de certitudes absolues s’en accommode mal.

Aussi, les référents du combattant se brouillent, comme les notions de bien ou de mal ou encore la distinction entre ami et ennemi, très actuelle mais que les Américains apprendront durement au Vietnam. Les frontières conceptuelles deviennent moins claires : nous en sommes à la racine des « zones grises » évoquées par Saïda Bédar lorsqu’elle cherche les ressorts de l’actuelle action stratégique américaine[28]. Pour contrer ce brouillage des référents, l’éthique est remise en question – elle qui nous semble si perpétuellement en chantier – et la conception même de la société est ébranlée dans les discours de Mai 68. Et si des résistances à la technique et à la pensée technicienne se produiront au sein même des institutions militaires, c’est le monde académique qui sera le plus médiatisé. Les travaux de l’Ecole de Francfort puis ceux d’Ellul ou de Mumford montraient les risques d’enlisement de la science mais aussi l’instrumentalisation de l’homme qu’elle permettait.

La peur des failles et des accidents technologiques devient récurrente et constituera toujours un contre-argument de choix dans les vélléités de (semi-)automatisation des fonctions combattantes qui comptera des échecs retentissants. Lors d’une démonstration de l’automoteur antiaérien DIVAD, les systèmes pointeront les canons de l’engin sur la tribune officielle. Plus gravement, en 1988, le croiseur américain Vincennes abattra un Airbus iranien, faussement interprété comme un appareil militaire ayant des intentions hostiles. Entre poussées technique et remises en questions philo-politiques, il existe donc des mouvements de fond contradictoires qui sont politiquement et stratégiquement contenus : on en reste à une vision soumise à l’homme de la technique, et les valeurs traditionnelles sont réinterprétées pour être réinjectées dans les discours politiques et stratégiques de telle sorte que la modernité n’est pas encore interprétée comme disruptive.

Mais les réticences à la technoscience n’empêcheront pas d’envisager le modelage du comportement humain et de chercher les facteurs pouvant l’influencer et le forcer à faire une action. La CIA aurait ainsi travaillé dès les années cinquante sur des stimuli électriques sur le cerveau de rats, de chats, de singes et de chiens, de façon à pouvoir diriger leur course, ce à quoi elle semble être parvenue[29]. A ce stade, la capacité d’influence est dépassée par la possibilité d’une bionique connectant véritablement le vivant au matériel. Les recherches sur le cerveau ont notamment permis de développer des techniques prédictives du comportement et plus spécifiquement, de permettre le pilotage d’avions par la pensée, testée en simulateur avec un certain succès semble-t-il[30]. Dans la foulée de la cybernétique, les dauphins comme les chauve-souris sont étudiés pour améliorer les revêtements des sous-marins ou les radars et les neurones sont disséqués. En l’occurrence, l’étude de leur structure permettra de créer les architectures d’ordinateurs « massivement parallèles »[31], hyper-puissants et qui seront fondamentaux pour des applications aussi complexes que les défenses antimissiles. Si les premiers résultats opérationnels des plus futuristes de ces recherches se feront encore attendre, il est remarquable de constater la rapidité d’émergence de ces idées.

Elles font mieux ressortir la conscience des limites du combattant et elles rapprochent les sciences médicales et biologiques de la stratégie tout en s’articulant à la recherche de la performance de la technoscience. Il en est ainsi de l’usage des drogues et du développement de médicaments, mais aussi d’une approche parfois à la limite de l’ésotérisme et du modèle du « moine-guerrier » qui intègre le charroi techno-fantasmatique. Car si la connexion homme-machine met souvent la technologie et sa philosophie à l’honneur, elle met aussi en évidence une approche biaisée d’un combattant dont le modelage cognitif se poursuit au-delà des conflits mondiaux. Et un colonel américain des forces spéciales d’ajouter que « vous découvrirez deux ressources qui jouent clairement en notre faveur : Dieu et la microélectronique. La beauté là-dedans est que vous pouvez utiliser la microélectronique pour projeter l’esprit… le cerveau travaille comme çà. Faites avancer le champs des armements microélectronique »[32]. Mais il restait à appliquer un certain nombre de résultats à l’homme. Une institution comme l’Human Ressources Research Office (HUMRRO) de l’US Army dépassera conceptuellement les travaux de la CIA et renouvellera la thématique de l’engineering humain. Il faut ainsi un « (…) entraînement à un système dont l’homme doit être partie, qu’il s’agisse d’un « système-fusil », d’un hélicoptère ou d’une batterie de missiles. L’approche de l’HUMRRO – et subséquemment celle de l’armée – est de voir l’homme comme une partie intégrante des systèmes d’armes »[33].

4) Guerre postmoderne, nouvelles conditions du combat ?

Durant la guerre froide, la conceptualisation du combat nucléaire tactique est un bon exemple de l’approche humain-système, qui avait fait de Darwin un stratège global et de la sélection naturelle un paradigme stratégique. L’homme devait encaisser les contraintes psychologiques propres au combat, l’affaiblissement de son organisme du fait des radiations, tous les traumas possibles et imaginables et au surplus la crainte que sa combinaison ne le protège plus efficacement. Dans un tel contexte, le combat nucléaire doit prendre en compte le comportement de combattants qui est modélisé, coulé en variables et maîtrisé au maximum – l’information reste centrale. Avec les combinaisons de protection, nous entrons ainsi directement dans le domaine du Cyborg : les tenues protègent intégralement le combattant, lui permettent de respirer, disposent d’une capacité de ravitaillement en eau et en nourriture et pourront intégrer des radios individuelles. En clôturant l’horizon du soldat, les combinaisons le coupent de la réalité.  Mais cette rupture avec la réalité est aussi méthodologique : Un think tank tel que la RAND Corporation participera directement à ces recherches au travers d’une démarche entre SA, prospective et futurologie et cherchant à déterminer un combat sur pour lequel aucune expérience historique n’est disponible[34].

Dans le même contexte, l’aéronautique reste en pointe dans l’intégration homme-machine. Dès le début des années soixante-dix, les entreprises du secteurs travaillent toutes sur des projets de cockpits rentabilisant au maximum le travail du pilote. Certaines fonctions sont prises en charge de façon complètement automatique, comme les contre-mesures électroniques. Dans un deuxième temps, dès les années quatre-vingt, l’intégration est poussée encore plus loin : les pilotes d’hélicoptères AH-64 Apache disposent de capteurs traçant le mouvement de leurs yeux et dirigeant automatiquement le canon de la machine sur l’objectif. Le dispositif, connu comme « Helmet Mounted Cueing System » est en cours d’intégration sur plusieurs types d’appareils de combat et servira au tir de missiles. A ce stade, ce que le pilote voit n’est déjà plus la réalité : les prises des caméras infra-rouge lui parviennent à travers un petit écran intégré au casque et placé devant leurs yeux. On évalue sur le AFTI F-16 des commandes vocales[35] et au-delà, on tentera d’arriver par le truchement de la réalité virtuelle à ce qu’un avion de combat soit piloté à distance par un pilote installé en sûreté.

Un observateur commentait en 1989 : « Les chasseurs dernier cri ont tout (…). Mais l’exploitation de leurs performances dépend d’un si grand nombre d’automatismes que le pilote avec ses limites physiques, devient le maillon faible (et peut-être superflu) de la chaîne »[36] Aussi, selon plusieurs estimations, les dernières versions du F-35 seront pilotées à distance, alors que les Etats-Unis testent d’ores et déjà un Unmanned Combat Air Vehicle, le X-45. Furtif, il sera capable de mener des opérations dans des environnements hautement hostiles et de supporter des facteurs de charge (les « G ») bien plus importants que ce que les pilotes seraient en mesure de supporter. Dans le même temps, les militaires robotisent largement leur renseignement en introduisant des drones, avions légers télépilotés, qui avaient permis aux Israéliens de repérer les batteries anti-aériennes syriennes dans la plaine de la Bekaa en 1982. Mais le succès des drones ne sera complet qu’après la guerre du Golfe et dans le courant des années quatre-vingt-dix, chaque Arme américaine voulant les siens, avec leurs performances et leurs endurances spécifiques. Les forces spéciales devraient aussi tirer parti de la combinaison des drones et des nanotechnologies pour disposer d’hélicoptères dotés de caméras qui les précéderont pour les éclairer dans les zones dangereuses, des machines de l’ordre… de quelques centimètres. Bien entendu, l’intégration au groupe de combat restera optimale par l’intermédiaire d’ordinateurs portables militarisés. Les objectifs poursuivis restent donc identiques : la performance, l’intégration du combattant à son environnement et à sa machine et cette fois, la compression des temps de réaction.

De tous ces éléments, il en sera question dans le concept AirLand Battle 2000. Laissant planer son ombre sur tous les documents doctrinaux qui suivront, il mysticise la technique à la limite de la science-fiction. Les stratégistes poussent les hommes comme les matériels à la limite du supportable : vue des années quatre-vingt et de ce qui est encore la guerre froide, les années quatre-vingt-dix montrent une troisième guerre mondiale plutôt conventionnelle que nucléaire. Mais ultra-létale, ayant un très haut tempo des opérations, voyant l’usage d’armes nucléaires tactiques, recourrant à la guerre biologique, centrée sur l’informatique, les réseaux de senseurs automatiques et impliquant l’automatisation de nombreuses fonctions. Et prenant finalement en compte comme référent stratégique le modèle expérimenté durant la guerre du Golfe et conçu plus de dix ans auparavant. On en est au sacre de la pensée technicienne.

Janowitz met en avant l’évolution du combattant d’un ethos du manager vers un modèle post-héroïque[37] Les forces armées sont marquées par la professionnalisation, la féminisation, les évolutions de la spécificité du métier militaire[38], celles de leur recrutement et la redéfinition de leurs missions[39]. La diffusion des modèles de combat occidentaux aboutit à une minimisation de l’usage de la violence et à l’émergence des conceptions de type « zéro mort »[40]. La proportion de non-combattants en regard des combattants explose. Les unités de combat deviennent précieuses. Et même si de nouvelles formes de blindage sont mises au point et que l’on engage l’adversaire à distance, l’aversion des sociétés occidentales pour les pertes pousse à trouver de nouvelles solutions. Les conditions du combat ne changent toutefois pas fondamentalement après 1989.

Dans le spectre des conflits qui pourraient éclater, la plupart seraient des conflits de basse intensité où les objectifs politiques seraient limités et se déroulant de plus en plus fréquemment dans des centres urbains, là où la traditionnelle distinction entre civils et militaires semble s’effondrer. Ce « contexte somalo-vietnamien » est le siège d’un des enjeux majeurs de la stratégie militaire : assurer sa survie dans des zones où les objectifs sont peu identifiables et où toute supériorité technologique est automatiquement et systématiquement remise en question par les menaces asymétriques. Historiquement, on constate que les guérillas n’ont jamais été matées autrement que par le génocide et n’offrent généralement que des possibilités de repli diplomatique. Or, l’éthique aussi bien que l’honneur nous interdisent de ne pas prendre parti comme de ne pas pratiquer le génocide. Lorsque les interventions s’imposeront, quelle seront donc nos réponses ?

Pour le Pentagone, elles seront pour la plupart de nature technologique. La préclusion, entendue comme le traitement des menaces asymétriques par la domination informationnelle[41] l’action préemptive (l’attaque de l’adversaire avant même qu’il n’ait entamé le combat), l’aéromobilité et une domination technologique systématique sont ainsi variablement entendues dans la plupart des études sur la RMA. Surtout, l’information n’est plus un paramètre du combat, c’est un paradigme. Corrélativement, les unités doivent être numérisées, intégrées dans des réseaux C4I2 (Command, Control, Communications, Computer, Intelligence, Interoperability). Et lorsque l’on parle d’unité, il s’agit aussi bien des corps d’armée que chaque véhicule ou de chaque homme, qui doit être identifié, géographiquement localisé et intégré dans une toile panoptique éliminant toute forme d’incertitude quand à la configuration de la zone de bataille. Qu’il s’agisse ou non d’une révolution dans les affaires militaires est une question pertinente. Car les réponses qu’entend donner Washington aux conflits de basse intensité ne sont pas foncièrement différentes que celles qu’il a appliqué au Vietnam où existait déjà une obsession informationnelle : l’encadrement des combattants locaux par les forces spéciales en Afghanistan n’est que la réédition revue et légèrement corrigée de la vietnamisation. Mais ce néo-désengagement des conflits n’est pas une solution en soi : il ne donne toujours pas les assurances et les certitudes que la technoscience entend donner et que les dirigeants cherchent instinctivement.

5) Vers le combattant du XXIème siècle.

Les forces aériennes peuvent certes effectuer un grand nombre de missions, d’autant plus si elles sont robotisées, mais elles ne sauraient en aucune manière occuper le terrain, ce qui reste indispensable dans les missions de maintien ou de rétablissement de la paix et a fortiori de contre-terrorisme. La place de l’homme reste d’autant plus centrale qu’il est aussi le senseur le plus perfectionné à la disposition des forces, la base même du système d’information. Aussi est-il d’abord protégé en fonction de ses missions : les soldats occidentaux bénéficient systématiquement de gilets pare-balles mais aussi de tenues plus seyantes, laissant respirer la peaux et ayant de bonnes propriétés thermiques. Depuis les années quatre-vingt, le casque « Fritz » fait sa réapparition, protégeant la nuque et les oreilles des ondes de choc sonores, mais cette fois, il est en Kevlar. Les brêlages, porte-chargeurs et autres petits équipements sont conçus de façon ergonomiques, comme son arme, qui tend à devenir ambidextre et qui, pour certaines, laissent voir ce qu’il reste de munitions au travers d’un chargeur transparent. Les lunettes de protection font leur apparition, avant qu’elles ne soient dotées d’une protection contre les lasers (de télémétrie et de combat) : les yeux sont le premier senseur du combattant.

Devant la menace biologique, les cocktails de vaccins se raffinent, non sans qu’ils soient remis en cause. Devant le chimique, le soldat emporte des seringues d’atropine et des comprimés de pyritostigmine devant protéger un tiers de ses centres nerveux en cas d’absorption de gaz neurotoxiques. Les Meals Ready to Eat (MRE), ses rations de combat, ont fait l’objet d’études les optimisant diététiquement. Chaque secteur de son environnement au combat aura été optimisé. Mais en contre-partie, il s’alourdit dangereusement : le soldat américain moyen prend 63 kilos avec lui pour partir au combat[42]. Mais comme la condition physique moyenne aux Etats-Unis comme en Europe est inférieure a ce qu’elle a pû être, la résistance à l’effort est moindre, de sorte que les standards de formation ne peuvent pas être augmentés aussi rapidement que n’augmente le poids des équipements. Qui devra tout aussi logiquement augmenter : la domination informationnelle implique de dépasser l’interconnexion des véhicules pour atteindre les hommes. Global Positionning System (GPS), radios individuelles, lunettes de vision nocturne, ordinateurs portables voire caméras et leurs batteries s’ajouteront vraisemblablement au paquetage des unités combattantes. La limite du physiquement supportable sur des durées respectables sera donc assez rapidement atteinte et deux catégories de modèles – non-exclusifs – pourraient se dessiner :

a) Le modèle néo-conventionnel.

Il vise l’utilisation de techniques éprouvées ou en cours de développement et son intégration à l’équipement d’un soldat qui reste fondamentalement intégré aux systèmes d’armes dont il se sert, reproduisant conceptuellement l’approche de l’HUMRRO. L’utilisation des nanotechnologies permettra assez rapidement de minimiser le poids des équipements emportés, un objectif poursuivi par l’institut des nanotechnologies pour le soldat, créé en mars 2002 au MIT. Recevant 50 millions de Dollars sur cinq ans, il va aussi travailler sur certains polymères qui, une fois électriquement excité, réfractent la lumière différemment, rendant le soldat presque invisible. Dans le même temps, le travail se poursuivra sur les tenues « caméléon » : utilisant les mêmes principes, leurs couleurs s’adaptent automatiquement au milieu ambiant. A plus long terme, le MIT développera aussi des muscles artificiels engrangeant l’énergie lorsque le soldat marche ou court et la restituant lors d’un saut, par exemple[43]. Au-delà, les Army Science and Technology Master Plan de 1998 et de 1997 proposaient la notion d’Human System Integration (HSI), incluant plusieurs champs de développement techniques :

L’information display and performance enhancement qui vise l’acquisition de la domination informationnelle au niveau du combattant et qui, pour ce faire, multiplie les senseurs à sa disposition ;

Le Design integration and supportability qui permettra d’améliorer l’efficacité au combat des équipements, son coût de revient et surtout qui permettra d’intégrer de façon optimale l’ensemble des systèmes.

L’ensemble comporte des « a-côtés », comme l’intégration au réseau de simulation SIMNET et l’intégration des personnels dans les réseaux C4I2 qui sont déjà partiellement des réalités au travers du Land Warrior. Soldat aux aspects relativement futuristes, le Land Warrior vise d’abord la létalité, ensuite la survivabilité et enfin l’intégration aux réseaux C4I2. Il est intégré à son arme dans la mesure où le viseur thermique et la caméra vidéo de cette dernière est relié au calculateur que le combattant porte dans le dos, les images recueillies étant projetées sur à l’intérieur de ses lunettes (lui permettant de tirer sans être exposé). Au travers de son équipement de communication, des graphiques et des données peuvent aussi apparaître sur son Integrated Helmet Assembly Subsystem (IHAS). Dans le même temps, le combattant dispose d’une protection balistique renforcée et les inconvénients de poids ont été pris en compte dans la conception de l’équipement.

Lancé en 1991, le programme a impliqué un investissement de deux milliards de dollars et opérationnalisera 45000 exemplaires jusqu’en 2014[44]. Dans le même temps, la France mettait en service le Félin, suivant une approche comparable. Et tout comme son équivalent américain, il devrait bénéficier régulièrement d’améliorations, de sorte que vers 2020, de nouvelles options pourraient se dessiner, clôturant totalement l’espace sans pour autant robotiser complètement le combattant. Les essais menés à partir des années quatre-vingt-dix sur « le fantassin du futur » montrent ainsi des hommes dotés de combinaisons intégrales et capables de livrer combat dans des environnements de très haute létalité. Le démonstrateur technologique français ECAD ne voit le monde extérieur qu’à travers la caméra montée au sommet de son casque et dont les images sont projetées sur sa visière[45]. Par ailleurs, ces mêmes images peuvent être transmises sur l’ordinateur portable du chef de groupe Les bruits lui proviennent au travers d’un micro ostéophone et sa combinaison ventilée est parfaitement adaptée aux environnements Nucléaire, Biologique et Chimique. Bien entendu, son arme est équipée de senseurs équivalents à ceux du Land Warrior. Et si l’adoption des chaussures anti-mines a été un échec, il semble bien que le reste des sous-systèmes aient eu le comportement attendu et que l’ECAD restera sans doute le modèle du démonstrateur technologique d’infanterie.

b) Le modèle Cyborg : l’ultime limite ?

Les progrès en matière de biotechnologie, de médecine et de génie génétique ont produit dans le civil ce que les militaires n’ont pas encore fait. Les prothèses remplaçant des membres ou le cœur se généralisent, on travaille sur le sang et l’œil artificiel. Les connaissances en virologie progressent, le code génétique est percé et la possibilité de « reprogrammer » un humain est discutée dans les parlements. L’éthique comme l’information sont centrales et tous les espoirs sont autorisés. A ce stade, nous n’en sommes plus à la connectique techno-humaine, nous en sommes à l’intégration bionique, ou, selon J. de Rosnay, à une biotique hybridant l’homme et la machine[46].

Certains modèles conceptuels ont déjà embrayé et montrent un humain-système, conceptuellement découpé en wetware (sous-systèmes hormonaux, cardiaques, cognitifs) ; software (entraînement, réflexes acquis et innés) et hardware (sous-systèmes musculaires, osseux et intégration corporelle)[47]. Continuité logique de la vision de l’HUMRRO, elle est militairement intéressante en fondant le combattant dans un magma de disciplines devant optimiser chacune de ses fonctions. Ainsi, suivant une vision dépassant l’ECAD, les Américains travaillent à rendre les combinaisons d’infanterie non plus intelligentes (la régulation de la ventilation ou de sons extérieurs), mais « brillantes ». Connecté à sa combinaison, le soldat se verra injecter des oligo-éléments ou des composés servant à son alimentation. Son rythme cardiaque sera évalué en permanence et il sera localisable du fait d’un GPS intégré.

La technologie civile, plus que la militaire, a fait dans ce domaine des progrès étonnants. Les actuateurs utilisés en aviation – des petits moteurs électriques commandant les surfaces de contrôle – pourraient être facilement utilisés pour mouvoir des membres artificiels. A ce stade, la technologie clef sera invisible : le « nano », en permettant la miniaturisation, autorisera des combinaisons légères, peu encombrantes et renforçant la mobilité comme la maniabilité. Selon de Rosnay, les nanotechnologies biocompatibles permettront de mettre l’homme en réseau : avec l’extérieur, mais aussi avec lui-même. Des biopuces, une fois fondues dans les protéines corporelles, permettraient de communiquer avec elles et d’améliorer physiquement l’homme au niveau atomique, impliquant un réseau de transmetteurs, y compris hormonaux afin de modifier des fonctions métaboliques. Ces mêmes biopuces pourraient produire des médicaments dont la dosimétrie serait pratiquée en temps réel. Il ne s’agit plus ici d’HSI, mais bien d’Human Performance Enhancement (HPE). Le programme PITMAN, mené à la fin des années quatre-vingt-dix visait ainsi à mettre au point un exosquelette de 100 kilos capable de résister à des balles de 12,7mm et qui serait dirigé par les influx nerveux du soldat, par l’intermédiaire d’implants[48]. Si des expériences impliquant de tels implants ont été menées à partir des années soixante-dix sur des chiens et des rats à Stanford, il semble que ce soit l’US Army qui ait été la plus intéressée[49].

Dans un contexte où la recherche est systématiquement planifiée et orientée pour atteindre ses objectifs, les nanotechnologies sont considérées comme étant aussi essentielles que les armes lasers, de sorte que le combattant bionique pourrait, bien plus que le char, devenir la clef des opérations de demain. Mais il ne constitue pas encore l’étape ultime de la technologisation de l’homme. Les percées en génie génétique laissent entrevoir leur militarisation, car « On compte sur le génie génétique pour développer l’aptitude à l’apprentissage, et à l’acquisition de compétences, et améliorer les performances de l’appareil sensoriel, grâce au développement de stimulants »[50]. Effectivement, une généralisation des tests ADN laisse entrevoir la possibilité de sélectionner les meilleurs candidats à une fonction militaire précise, voir la manipulation d’embryons afin de leur faire acquérir ces capacités.

Mais s’il constitue le sommet de la technoscience appliquée au fantassin, un « eugénisme militarisant » ou même un militaro-cyborgologisme ne semblent toutefois pas assurés. Même les plus fervents partisans d’une technicisation à outrance des forces américaines tendent à le rejeter, autant pour des facteurs éthiques que par le manque d’emphase sur des concepts plus traditionnels comme le moral ou l’entraînement[51]. Mais c’est justement parce que l’homme manipulé génétiquement n’est pas un fatras technologique sommant la nanotechnologie et l’humain que cette position pourrait changer.

6) Un cadre stratégique pour les fantassins de demain.

Si le combattant robotisé pourrait raisonnablement devenir « la pointe de la lance » des armées post-modernes, il accentuera sans doute la différenciation des rôles au sein des armées, contribuant à la complexification et à l’émergence de cultures et de sous-cultures dans les organisations militaires. Au-delà, il sera sans doute l’expression quasi-triomphante et toujours remise en question de la notion de supériorité technologique avec ce qu’elle peut drainer politiquement. C’est ainsi que plusieurs auteurs avaient vu dans le différentiel technologique existant au 19ème siècle la principale raison de la colonisation[52] : le cyborg pérénisera-t-il cette vision ? Des Territoires occupés au Sierra Léone, c’est la guérilla plutôt que la guerre classique qui triomphe. Et un combattant info-connecté, info-dominant y semble mieux adapté que le soldat américain de la guerre du Vietnam. En termes filmographiques, nous nous rapprocherions donc de l’Universal Soldier humain plutôt que d’un Terminator robotisé.

Quelque que soit l’intensité techno-biochimique du combattant, il se heurte à une série de problèmes récurrents dans l’histoire militaire. L’info-dépendance des organisations militaires occidentales nécessite, peut-être plus que des systèmes de recueil de l’information, des systèmes permettant de les trier, de les fusionner et de donner au combattant les plus relevantes. L’automatisation constitue elle aussi une forme de réponse. Mais rien ne remplacera jamais le raisonnement humain dans ces évaluations. Les conflits ne se technologisent pas nécessairement. Ils s’humanisent. Dans cette optique, le soldat de demain devra sans doute avoir une connaissance plus profonde que jamais de son environnement. La connaissance des langues et des cultures locales, un sens aigu de la diplomatie et de la psychologie deviennent des atouts dans la conduite des opérations. C’est tout le sens donné aux bataillons de reconnaissance des nouvelles brigades américaines. Comptant les classiques éléments de reconnaissance offensive, ils disposeront aussi d’une capacité de retransmettre en temps réel des interviews, d’ordinateurs à synthèse vocale pouvant effectuer une traduction en temps réel et pourront être relié par vidéo à des traducteurs[53]. La domination informationnelle s’immisce ainsi dans des secteurs non-quantifiables du combat.

Au-delà, c’est à une réforme en profondeur du combattant que l’on arrive : mi-robotisé, il est connecté en permanence à toutes les sources d’informations qui peuvent lui être utiles sur le terrain. Les opérations israéliennes dans les villes palestiniennes nous en offrent un bon exemple : à l’optimisation des matériels pour ces opérations s’est ajoutée une systématisation de l’acquisition du renseignement par des moyens électroniques, vidéo et humains. Les opérations dans les Territoires constituent sans doute une alternative aux visions traditionnelles du combat urbain (l’anéantissement soviéto-russe de Berlin et de Grozny et la progression linéaire allemande de Stalingrad). L’affinement des stratégies montre qu’il existe une réelle problématique du combattant dans un environnement aussi hostile : il est balistiquement aussi vulnérable que ses approvisionnements. Le cyborg y serait aussi à son aise que dans des zones plus classiques du combat comme le désert ou l’open field.

Au surplus, les forces armées actuelles, particulièrement les israéliennes et les américaines sont structurellement toutes disposées à l’accueil de tels combattants. Le peloton de combat tendra à devenir l’unité référentielle de base, non plus dans les seules forces spéciales – qui sont aussi les plus demanderesses d’un combattant cyborgisé – mais aussi dans l’ensemble des autres unités de combat, comme le montre l’ampleur du programme Land Warrior. Du point de vue des tactiques et des stratégies, rien ne tend à prouver que le cyborg serait antinomique des conceptions classiques ou actuelles : bien au contraire. L’accélération des rythmes de combat autant que sa létalité y pousserait plutôt. En somme, le cadre d’accueil du cyborg est prêt.

7) La boucle est bouclée : l’éternelle recherche du soldat idéal.

En regard des technologies militaires utilisées, le combattant a formidablement évolué au travers des âges, contrairement toutefois à la fonction que devait remplir ses équipements. Et si les historiens comme les amateurs trouvaient dans les uniformes et les cuirasses des champs d’intérêt démontrant la variété esthétique des équipements, assez peu se sont intéressés au devenir du combattant en tant que tel. Tout combattant, quelque soit son époque, doit en effet faire face aux trois mêmes impératifs qui se retrouvent dans la conception des chars :

le feu et/ou le choc. La capacité de létalité permise à chaque homme, puis à chaque groupe de combat augmente assez régulièrement et atteint aujourd’hui des sommets. Le découplage entre létalité et capacité de feu à distance permet ainsi une netwar et fait émerger le concept de swarming, une guérilla très ponctuelle mais ultra-active[54]. Mais pour que la létalité puisse être pleinement effective, elle doit tenir compte de deux autres éléments :

la protection du combattant. Le blindé est caractérisé non par sa mission (elles vont de l’artillerie à la guerre électronique) mais bien par son mode de protection. Il en est de même du combattant, jusqu’à une certaine époque : le cuirassier représente le fer de lance des armées modernes comme le chevalier – en armure ou en cote de maille – représentait le défenseur ultime de la féodalité. Mais ce combattant ne sera pas protégé que physiquement. Dans des environnements aussi non-conventionnels que ceux que nous connaissons, sa psychologie sera un élément-clef de son efficacité. Mais pour qu’il constitue autre chose qu’une pièce de musée dont l’efficience opérationnelle serait douteuse, il doit être mobile.

La mobilité du combattant autant que celle du char est souvent présentée comme une des clefs de sa survie. Et si le débat entre chenille et roue continue d’agiter le monde industriel, il ne fait finalement que déplacer la problématique du remplacement du cheval. Permettant au cavalier de disposer d’un blindage, lui assurant une maniabilité que peu de véhicules peuvent lui prodiguer, le cheval avait l’inconvénient de ne pas être inépuisable et d’avoir une vitesse limitée. Organisme vivant, le cheval ne pouvait subir ce que le blindé subit. Or, si le second a pris le pas sur le premier, la tendance pourrait s’inverser et le principe même d’une mobilité absolue associée au blindage et à la puissance de feu pourrait réémerger. Sacré roi du second conflit mondial, étalon de mesure de la puissance conventionnelle durant la guerre froide, le char ne semble plus adapté aux défis contemporains. Lourd, il ne peut être facilement aéroporté ou participer massivement à des opérations amphibies. Relativement peu maniable, gourmand en carburant, il semble mal adapté aux conditions de combat urbain vers lesquelles nous nous dirigeons.

Irait-on donc vers une sorte de retour au chevalier, par l’intermédiaire du Cyborg et de son extension génétiquement modifiée ? Quels que puissent être les futurs, il apparaît donc assez clairement que la connectique et la bionique ne représentent plus des avatars de la science fiction mais bien des options de recherche scientifiquement explorées et politiquement encouragées au travers des différents documents de planification américains.

Mais si le combattant robotisé ne contrevient pas en soi à ces conflits, il pourrait le faire d’un point de vue conceptuel. D’une part, il dépend encore largement de percées techniques qui restent si pas à accomplir, du moins à militariser. D’autre part, sa dépendance technologique est une faiblesse en soi. Pour mener des opérations audacieuses, il a besoin d’informations qui peuvent êtres faussées, brouillées ou… absentes. Il a aussi besoin de ressources énergétiques qui ne seront pas systématiquement disponibles sur un terrain qu’il devra pourtant continuer à occuper. Surtout, son intensité technologique ne le dispensera pas d’apprendre les bases millénaires d’un art de la survie et du combat qui pourrait bien lui sauver la vie en cas de faille de son équipement. De ce point de vue, la technologie, quelle que puisse être ses avancées, ne saurait être que la prolongation de l’esprit humain.

Mais surtout, les mutations en cours en matière de connectique comme de bionique ne cesseront sans doute jamais de nous interroger sur les véritables finalités, philosophiques et politiques, d’une intégration si poussée du vivant à la machine. La clôture du monde, son paramétrage absolu, systématique, et la recherche de la performance ne semblent pas être antagonistes d’une efflorescence de la conceptualisation philosophique. Jusqu’ici. Mais l’histoire nous apprend que les extrêmes conceptuels conduisent aux catastrophes parce qu’ils nous empêchent de réellement optimiser les réponses aux situations pour ne nous faire voir que les solutions extrêmes. Comme le Cyborg et ses avatars.

Joseph Henrotin

Bruxelles, le 26 novembre 2002

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