Le Sommet des Amériques… Pierre Blouin

En marge du Sommet des Amériques :
Potus et Flotus à Québec, ou l’histoire d’une « violence déplorable »

 

I may wear a mask but I am not the one who has something to hide
Pancarte d’un manifestant

Potus, Flotus, les deux noms de code du couple présidentiel américain lors de leur séjour à Québec pour le Sommet des Amériques qui portait sur la Zone de libre-échange des Amériques (ZLÉA). À l’instar des touristes US à Québec cette fin de semaine, ils ont pu profiter d’un double forfait : voir un coin de France en Amérique, et un coin d’État totalitaire, du moins de décor totalitaire, en Amérique du Nord… Bref visite « guidée » de trois jours pour eux, cauchemar de trois semaines pour les habitants des quartiers touchés, pour la population de Québec en entier, cauchemar qui nous aura montré, si nous savons écouter les gens, le côté révélateur des pouvoirs « démocratiques » des pays développés.

Comme ces maîtres de la situation, nous sommes bien hypocrites, nous qui dénonçons la violence des pauvres sans voir celle des riches et des puissants, des plus forts, nous qui aimons bien mieux les jeunes, ces hordes d’inconnus au comportement parfois bizarre, quand ils sont sagement assis à leurs ordinateurs d’Université en train de se faire gaver de méthodes statistiques afin de devenir de parfaits gestionnaires qui n’aiment pas les débats. C’est plus beau de contempler ces jeunes photographiés avec leur ordinateur portable, tout souriants, relaxes, avec un décor rétro, la Terre si possible dans le cadre. Ils servent à toutes les sauces, ces jeunes.

Cependant, ces nouveaux jeunes, qu’ils se préparent ou non à prendre la place des baby-boomers pour faire encore plus de fric qu’eux, savent confusément mais avec une clarté qui leur est propre, qu’ils ont à se battre, à se frayer un chemin, et que pour certains d’entre eux, il s’agit de plus de liberté, de justice, d’amour, d’idées, de cet idéalisme que leurs parents ont laissé tomber en chemin. Confusément, ils connaissent la violence des grandes organisations politiques et économiques, capitalistes surtout, puisque c’est de celles- là qu’on parle à ce Sommet : ils savent que l’administration Bush a adopté une attitude agressive dans ses relations internationales, dans ses relations avec la Chine (une amie qu’on espionne), et envers ces « rogue states », ces États insoumis que les Etats-Unis démonisent pour la commodité de l’industrie militaire, grande patronne de l’emploi aux USA et ardente supporter de l’administration en place, avec un consortium d’autres industries qui est exactement celui qui supportait l’Allemagne nazie. Ils ne connaissent pas le passé de sympathie et d’investissement nazi du grand-père de Bush, Prescott Bush, mais nous non plus d’ailleurs (il faut fouiller nos médias alternatifs pour en savoir quelque chose). Ils connaissent également la violence des visées énergétiques US : détruire les conditions minimales de vie décente sur la planète pour les « besoins » énergétiques d’une économie de consommation sans limites. Bien sûr, ces choses-là dites par un cagoulé avec une fleur dans la bouche, ça fait invraisemblable, pas tellement sérieux et un peu démago ; mieux vaut en rire, et le rejeter en se disant qu’après tout, ces gens-là ne savent pas ce qu’ils font… Mieux vaut dénigrer de telles gens, elles ne sont pas « honnêtes ».

Nous qui ne connaissons même pas les motifs des grandes puissances vis-à-vis leurs propres populations, vis-à-vis celles des États les plus pauvres, nous qui ne savons pas encore que le terrorisme des grands sert à justifier celui, à bien plus petite échelle, des petits.

Nous qui ne savons même pas les vrais motifs du bombardement sur Bagdad le 16 février 2001, qui survient deux jours après que le président Bush eût confirmé une augmentation de 2,6 milliards du budget militaire, « les raids militaires constituant le feu vert pour Wall Street. ( « Le bombardement de Bagdad», Michel Chossudovsky », L’aut Journal, no 197, mars 2001, p. 4 ).  Et pourtant nous encore qui  nous nous permettons de fustiger ces bandes de malappris qui n’ont ni vocabulaire, ni argumentation pour comprendre les « finesses de mécanismes » du FMI ou de la Banque Mondiale (dixit R. Martineau dans Voir), ces jeunes trop jeunes peut-être pour comprendre le cynisme des mécanismes réels de l’économie capitaliste, mais qui savent très bien qu’ils se font rouler et qu’on ne cesse de se foutre d’eux.

Nous sommes un peu inconscients, nous qui ignorons encore que c’est exactement ce qui s’était passé dans les années 80 avec Reagan, ce terrorisme calculé ( bombardement de la Lybie, de Tunis ) qui est le terrorisme d’État. Comme Chomsky l’expliquait, le terrorisme d’État est la condition nécessaire au pouvoir néo-conservateur, aux États-Unis et ailleurs en Occident. Pour faire accepter des politiques militaristes, du genre Star Wars, il fallait créer de toutes pièces une menace. C’est ce qui est sur le point de se répéter avec l’administration Bush II. Aucune violence là, certes, puisqu’elle est totalement invisible, non rapportée, justificative.

Forcer la vente de l’eau, du gaz, du pétrole, faire de l’Amérique une arrière-cour du pays le plus gaspilleur au monde pour son approvisionnement domestique, ce n’est pas de la violence, cela ? Oui, bien sûr, elle n’est pas « médiatisable » comme on dit, on ne peut pas la voir, et comme on ne peut pas la fustiger en la voyant immédiatement à la télé ou ailleurs, on se dit qu’elle n’existe pas.

« Nous vivons à une époque où tout nous interpelle. Avons-nous pour autant un droit de riposte équivalent ? Le discours de la rectitude met la vie, le monde, la pensée, la culture, l’amour et la liberté entre guillemets. S’il n’y en avait plus qu’un seul pour s’y opposer, ce serait le guillemet du pauvre, sa colère et sa riposte, l’apostrophe », écrit Jean-Claude Germain, en introduction à la nouvelle revue québécoise, L’Apostrophe (Printemps 2001). C’est l’alouette en colère de la chanson de Félix. D’aucuns se plaisent à voir un accident de parcours avec ce Sommet de Québec : il faut que jeunesse se passe, croient-ils. Mais si on disait : il faut que vieillesse se passe. Comme on n’arrive pas à comprendre l’esprit d’une démocratie, s’arrêtant seulement à sa lettre, on n’arrive à comprendre l’esprit de ce groupe social que forment les jeunes. Nous spéculons sur eux, sur leur taux de suicide, etc. La société actuelle forme-t-elle une génération fichue parce qu’elle est condamnée à mieux performer et s’intégrer que la précédente, tout en ruant furieusement dans les brancards parce qu’elle  sent bien qu’elle pourrait servir à autre chose ?

Le bombardement de Bagdad a contribué à « rétablir la confiance sur les marchés financiers ». Lockheed Martin, la plus grande société d’armements, après avoir annoncé des compressions majeures, décidait quelques jours auparavant de « prendre la bonne direction » en développant le secteur beaucoup plus rentable de la production de systèmes d’armement de pointe ( Chossudovsky, idem.). (Lockheed Martin est aussi la créatrice de Dialog, la base de données bibliothéconomiques la plus complète au monde ). « La « main invisible » du marché ne fonctionnera jamais sans le poing invisible », écrivait Thomas L. Friedman, un penseur néo-libéral ( « Manifesto for the Fast World », New York Times Magazine, March 28, 1999, cité dans Chossudovsky, idem).

Nous sommes donc assez hypocrites en préférant les poncifs et les lieux communs qui nous rassurent à la réalité crue et nue, qui est somme toute plutôt rébarbative. Dans une phrase comme celle-ci, «  La militarisation fait partie des politiques néo-libérales», dixit Chossudovsky, remplacez le dernier mot par « socialiste » ou « communiste », et la phrase est acceptée et acceptable, pouvant ainsi être lue dans votre quotidien préféré.

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« Throughout the events medics were targeted by the police (…) The cops began shooting canisters high into the air, into the back of the crowd, where we were. In that area were only peaceful protesters ; we were not up by the perimeter fence (…) And the funniest thing, the mainstream media (i. e. the Montreal Gazette ) reported only 300 injuries, hahaha that’s laughable, since I must have treated that many MYSELF !!! And there were probably 50 medics treating that many injuries each ! [Les policiers estiment à 82 le nombre total des blessés]. I am shocked at the violence I saw (…) I can’t believe the ferocity of chemical weapons (…) I am having a very hard time processing and dealing with this. The feelings I am experiencing are similar to those I had when I came back from the death camps in Poland. I cannot function adequately right now and this letter is part of my healing process.»

Sara Aronheim, médecin de la rue, Biology 2001, Queen’s University

Le dispositif de Québec ne visait aucunement à arrêter physiquement les manifestants. On n’a pas vu ( sauf Naomi Klein et quelques autres journalistes ) que le but en était un de dissuasion psychologique. Il différait en cela du mur de Berlin (un journaliste près de l’auteur de ces lignes mentionnait « very reminiscent of Berlin… I was there » ). Pourquoi, par exemple, cette section en travers du Petit Hôtel, dont les deux bâtiments ont été isolés ? Pourquoi toutes ces sections à travers ruelles ou longeant les façades de maisons pour contenir les « foules » entre celles-ci et leurs murs ?

On a entretenu la fausse question, « Êtes-vous pour ou contre le mur ? ». La vraie question est la suivante, qui n’est pas technique : Pourquoi avoir tenu cette rencontre, à cette étape-ci de l’évolution de l’idéologie libre-échangiste, dans une ville comme Québec, en sachant qu’on devrait assurer une protection  maximale, à savoir entourer la vieille ville d’une ceinture dissuasive, avec tous les effets qui en découlent ? Ceinture ne voulait pas d’ailleurs dire barrière systématique, pouvant par exemple consister en barrages stratégiques aux endroits de rassemblement ; on a bien vu que les manifs violentes ont eu lieu en aires ouvertes, sur les boulevards René-Lévesque et Dufferin, sur les places publiques de Saint-Roch. Une semaine avant l’événement, on pouvait constater de visu cette atmosphère de suspicion, de délation. Des agents en moto circulaient sans cesse pour épier observateurs et photographes. Les commerçants recevaient la visite d’agents inconnus, plutôt réservés.

Plus grave a été notre volonté, suivant en cela celle des dirigeants et des plus forts, de ne pas faire de débat. Une plate volonté d’en rester au ras le sol, aux constats, aux acquis, aux faits, aux « réalités » quoi. « Le libre-échange n’est pas une idéologie, c’est une réalité », nous a-t-on dit. Nous ne voulons pas voir que ce qui nous communiqué, ce sont des idéologies et non des faits, si accomplis puissent-ils être. Toute communication étant une lutte d’idées, qui sont en concurrence, tout comme les classes dans la société. Avec le Sommet de Québec, c’est la contestation qui semble avoir gagné une bataille dans cette guerre et qui a forcé la machine à idées dominante à reculer, comme ce mur qu’une poignée de jeunes ont réussi à renverser. En contrepartie à cette victoire, la « clause démocratique », offensive tragi-comique et dénouement en forme de « deus ex machina »  prévisible.  « On a besoin de nos amies les ex-dictatures, maintenant « civiles », mais on vous assure qu’on exige la démocratie (capitaliste) ».

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Toute réalité comporte une symbolique. Nos lointains ancêtres savaient cela, ils le vivaient. C’est un des buts de l’idée de Technologie et de Marché de nous le faire lentement oublier. Or, Technologie et mondialisation corporative sont aussi les deux faces du processus de disparition du sens que constitue l’a-symbolisme de la « globalization». C’est surtout ce que ces jeunes ont lancé à la face des politiciens et de leurs policiers capitonnés à Québec. L’arme la plus dangereuse est celle du Sens. A côté d’elle, même la catapulte théâtrale du groupe déconstructionniste ne fait pas le poids. Tout aussi symboliques, ces kidnappings de manifestants, dont un à la sortie d’un resto par des agents GRC déguisés en « manifestants », et un autre de photographe (ou pacifiste chantant…). Symboliques encore, ces images de RDI sur lesquelles on aperçoit soudainement 3 gendarmes se détacher de leur peloton serré se ruer sur un individu isolé, en plein boulevard déserté (images non reprises aux bulletins de nouvelles). Symbolique au plus haut point, ce témoignage de Sinclair Stevens, ministre de l’Industrie dans le gouvernement Mulroney qui adopta le premier traité de libre échange en 1987 : contrairement aux journalistes mainstream, emprisonnés dans leur centre de presse ou trop occupés à photographier la casse, Stevens le bourgeois se retrouve mêlé aux masses, à peine débarqué à Québec. Non loin du périmètre, il discute avec eux et la police les charge et le gaze.

Bref, il arrive à M. Stevens le fait suivant: celui de constater de visu la réalité de cette manifestation, celle de jeunes qui sont tout simplement dans la rue et que la police veut intimider et dissuader de rester là. Ils ne font rien, ils jouent ou chantent, dansent. « We lost something, écrit Stevens, besides each other last weekend in Québec: our innocence ». Les manifestants ne sont pas des hooligans, dit-il. « I talked to dozens of themThey came to Québec not to have a « good time », as some suggest, but to express their well-thought-out views on a subject that is important to them, to all of us. Some will say that a handful of demonstrators got out of hand and forced the police to take collective action. I can’t agree. The police action in Québec City, under orders from our government, was a provocation itself – an assault on all our freedoms ». (« A Police State in the Making: Democracy Trampled in Quebec City », Globe and Mail, April 24, 2001).

Le même poids symbolique s’applique à cette remarque d’une dame de Magog, sur les ondes continues de RDI :  « Je suis désolée pour les droits de la personne, mais ce sont NOS droits à nous [que les policiers défendent]… ». C’était là le discours des « honnêtes gens » des classes moyennes que visait à rassurer le fascisme des années 30 ( fascisme européen, non pas exclusivement allemand ). Les droits de propriété, que menacent ( tout à fait symboliquement d’ailleurs ) les jeunes manifestants, de façon immédiate, palpable, visualisable et médiatisable, sont ceux du plus fort, donc les seuls qui comptent. Mussolini disait du fascisme comme doctrine « qu’il devrait être nommé de façon plus appropriée: c’est un corporatisme, parce qu’il résulte de la fusion du pouvoir de l’État et du pouvoir corporatif ».

Madame Tartempion, de Magog ou d’ailleurs, n’est évidemment pas fasciste. Mais elle en a assez d’entendre crier à la Démocratie sur ses ondes, car la Démocratie, elle, elle sait ce que c’est, elle la connaît. Elle vote « du bon bord », comme on dit au Québec, elle connaît la transparence et l’honnêteté du gouvernement Chrétien ( ou de l’administration Bush, ou Jospin, etc.) Elle ferme les yeux à l’occasion, mais toute bonne famille a ses côtés obscurs. Elle sait que le système électoral américain a grand besoin d’ajustements techniques ( on le lui a répété à la TV et dans les journaux, donc c’est vrai ). Elle sait que la Démocratie est une bien grande idée, malléable à souhait, et surtout une chose d’ordre technique, qu’on prend « à la lettre », à la clause, que ce n’est surtout pas une affaire « d’esprit ». C’est comme l’esprit du libre-échange de Plotus, pour qui la protection des lois sur le travail sert à détruire l’accord, qui doit se limiter aux questions commerciales ( Le Soleil, 22 avril 2001 ). Madame Tartempion saisit clairement toutes ces nuances, tous ces enjeux, on les lui explique de manière exemplaire.

La Démocratie mondialisée, celle qui remplace les dictatures par des régimes élus et des présidents civils, est la démocratie sous l’emprise des marchés mondialisés. Son sens glisse vers celui d’un sondage permanent sur les valeurs ( boursières en premier lieu ), vers celui d’un discours auto-publicitaire fait de leitmotivs vides ( comme celui de société civile au sens libéral du terme ). L’ « interruption de la démocratie » dans un des pays du pacte est condamnée, mais ce que font les États-Unis, non seulement depuis plus de 50 ans, mais depuis le tout début de leur histoire ( Cuba en premier lieu, guerre contre l’Espagne, etc. ). Une démocratie ne peut se fonder sur le mensonge délibéré, tel celui du ministre canadien Pierre Pettigrew, clamant la victoire morale du Canada sur les opposants grâce à la publication annoncée du texte des accords… après traduction des 300 pages en 4 langues. Le ministre non seulement se trompait sur les causes de sa « victoire », mais il omettait de dire qu’un accord était scellé avant la rencontre sur la non-publication AVANT le Sommet de ces textes.

De plus, la « clause » démocratique s’applique spécialement à Haïti, où un Aristide frondeur, ami des Cubains, s’est repenti et a présenté ses lettres de créance à l’OEA, un Aristide qui dit condamner la violence qu’il voit. « Ce que vous avez vu ici n’est pas différent de ce qu’on voit en Haïti. Le ministre Joseph Philippe Antonio, des Affaires Étrangères d’Haïti, était-il prêt à renverser cette phrase de son président, remarque Michel Vastel, et à dire que la violence qu’on voit en Haïti n’est pas différente de celle qui prévalait à Québec en fin de semaine … ? « Je préfère que vous le disiez vous-même », me dit le diplomate ». Et Vastel de conclure : « C’est cela le dénuement extrême : un pays tellement fragile que ses ministres n’osent même pas dire ce qu’ils pensent. Fidel Castro et ses ministres, eux, ont encore le loisir de dire ce qu’ils pensent de l’Oncle Sam… ». ( « Le pauvre et le paria », Le Soleil, 23 avril 2001 ).

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Au fait, qui au juste se trouvait « dans » le périmètre et « en dehors » du périmètre ? Était-ce un pénitencier pour politiciens corrompus, comme s’est plu à nous le souligner une inscription gravée sur carton fort et apposée à cette barrière ? José Bové, ce paria tout identifié, et très clairement identifié, en a mystifié plus d’un quand il a parlé de « violence institutionnelle ». C’est le type même de la violence qui appelle automatiquement, inévitablement, une contre-violence. Une violence provoquée, voire entretenue ( ou même désirée, quand on se demande à qui elle profite réellement ). Dans Le Soleil, ( 22 avril ), Ghislaine Rhéault, autre exception ( intelligente ) qui confirme la règle, écrit : « À 18 h, le peloton de la GRC a mis celui des manifestants en joue (…) C’est ce tir inutile et stupide sur une foule qui ne bougeait pas qui m’aura permis d’échapper à tout jamais au syndrome de Stockholm » (lequel fait partager à un otage le point de vue de ses ravisseurs ). L’observateur Sam Boske, de la Ligue des Droits et libertés du Québec, a d’ailleurs estimé à 5 % la proportion des manifestants dits violents envers la police ( Judy Rebick, « Québec City : Policing the People », www.rabble.ca )

Au diable, donc, ces intellos hypocrites qui se lamentent sur le sort de piteux déchaînés qui ne savent même pas ce qu’ils font là.

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« Cuba dans nos cœurs », lisait-on sur les murs honteux de la fière cité. Cuba, direz-vous, n’est-ce pas là une dictature répressive ? Je vous répondrai : Quelle définition donnez-vous à une dictature ? Castro est-il comparable à Eltsine, à Sharon, à Kabila ? Voire à Bush, qui condamne à mort un homme, souvent innocent, par mois ? Pour comprendre Cuba, et non pour condamner derechef, il en va comme pour notre compréhension de la violence. Comprendre n’est pas encenser: comprendre se fait avec un esprit essentiellement critique. Cuba est d’abord l’épine au pied des États-Unis. Cette superpuissance n’a pas réussi à réduire un gouvernement des Amériques récalcitrant à ses volontés de domination économique et politique. Un petit pays prouve que l’Empire n’est pas invincible, selon les mots de Castro. Qui plus est, une exception qui provoque admiration et envie de la part des exploités du monde. Il représente la force de l’idéologie de marché constamment mise en échec: on se demande pourquoi Castro est encore au pouvoir malgré la situation quasi-catastrophique de son économie, situation CRÉÉE par les États-Unis, qui ont adopté la loi Helms-Burton, laquelle va à l’encontre de la loi internationale, dont le but avoué est « d’empêcher la reprise économique sous le gouvernement actuel cubain en dissuadant l’investissement étranger ». Le mot d’ordre est d’isoler, comme les Occidentaux l’ont fait avec l’Union Soviétique après 1917, et ainsi de permettre l’éclosion d’un régime de protection, de défense, une contre-dictature. On gonfle les faiblesses, obligées ou non, du régime cubain et on ignore les massacres des autres pays alliés aux États-Unis en Amérique ( dont les généraux et autres tortionnaires sont formées à la célèbre École des Amériques en Georgie ). Castro admet lui-même qu’une normalisation des relations Cuba-USA conduirait à une plus grande ouverture ( entretien avec les éditeurs de l’American Society of Newspaper Editors, 1998 ). CNN est présent à Cuba depuis 1997.

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Alors la violence… Quelle définition de la violence ? Celle de l’économiste libéral Pierre Fortin (« Le capitalisme sans restreinte dégénère en banditisme pur », Maisonneuve à l’écoute, RDI ) ? Pas besoin de plonger dans F. A. Hayek et ses horreurs de cynisme : tout bon théoricien néo-libéral exhibe ses contradictions avec une certaine retenue, mais en toute conscience.

Tous les chefs d’État participants à ce Sommet ont « été impressionnés » par la tenue élégante des forces de l’ordre, en tout premier lieu le ministre québécois de la Justice Serge Ménard, qui s’est félicité d’avoir établi de nouveaux standards à l’échelle internationale pour ce type de manifestation… Le président Miguel Angel Rodriguez, du Costa Rica, a apprécié la retenue et la discipline des policiers. On conviendra que la ZLÉA exige des conditions politiques stables.

Pour peu, on pourrait presque croire qu’il n’existe qu’une différence de degrés, et non de substance, entre une démocratie capitaliste et une dictature totalitaire, genre sud-américaine. C’est le sentiment qui hantait en secret les promeneurs silencieux devant le mur de la honte de Québec. C’est même une des caractéristiques du néo-libéralisme de « tiers-mondiser » les économies et les politiques des démocraties « avancées ».

De la même façon, il ne peut y avoir qu’une différence de degrés entre un syndicalisme corporatif et la paternité du mouvement de protestation pacifiste, à preuve, entre autres, cette affirmation de Henri Massé, de la FTQ ( qui encadrait la manifestation retirée de samedi ): « Nous avons besoin de conditions démocratiques pour vendre nos produits à l’étranger et créer une classe de consommateurs qui les achètent ». On croirait lire le FMI.

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Est-ce à dire que la violence était nécessaire à Québec, inévitable ? Et si on se demandait : Celle par laquelle la vraie violence est écartée, oubliée, est-elle nécessaire ? La violence de la rue, avec ses méthodes défaillantes, ses idées parfois trop abstraites, « tout cela devient par la force des choses secondaire. L’intuition, donc, que si tout cela était débattu de façon démocratique, tout cela n’aurait pas lieu. Cette même intuition qui poussa les zléistes à agir comme ils le font » ( Éditorial, Journal de la presse universitaire indépendante  du Québec, Spécial Sommet. Avril 2001 ).

Qui a noté, dans la presse générale, la coïncidence des rencontres de l’American Business Forum avec celles de l’OCDE, des Sommets de libre-échange ? Ces rencontres de l’ABF précèdent toujours les Sommets dits politiques. Ce sont en fait des rencontres préliminaires à celles qui réunissent les politiciens et leurs technocrates, qui n’ont qu’à ratifier ce qui a été élaboré et décidé par les représentants du pouvoir économique.

« Moi, je suis d’accord avec la violence sur la clôture, affirme une sœur Ursuline, Élizabeth Landry. La barricade étant tombée, ça veut dire qu’on n’est pas d’accord avec le processus ». ( Hugo Joncas, « Quarantaine », Journal de la PUIQ ( op. cit. ), p. 6 ).

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« Ça c’est une chose que la police et l’État sont en train de créer, que les militants radicaux sont des terroristes, et c’est important de briser cette dynamique » ( Jaggi Singh, Voir, 3 mai, p. 13 ).

« Le problème de Singh est aussi le nôtre : la gestion de la marginalité en démocratie (…) Le droit de manifester n’est pas un droit décoratif » ( Yves Boisvert, « Libérez Jaggi Singh », La Presse, 7 mai 2001 ).

Criminaliser la dissidence pourrait être une conséquence ou une exigence de la mondialisation corporative. Refuser la logique de l’argent, la pensée unique, devient criminel. On va se faire aux canons à eau.

La violence des manifestants, oui, certes… Quelle forme de violence ? Celle des cocktails Molotov ? Celle des cailloux ou des rondelles de hockey, celle des pierres projetées pesamment à bout de bras ? Une lutte à armes égales ? On peut aussi voir cette violence comme un second front de la protestation, peut-être aussi essentiel que le front pacifique. Pas souhaitable dans une perspective rationnelle, mais dans une perspective symbolique, pour reprendre la problématique esquissée plus haut.

Quelle aurait été l’attitude des chefs d’État s’il n’y avait pas eu ces manifestations de violence individuelle de groupe ? Aurait-on eu une clause « démocratique » ?  Quel aurait été l’avertissement qu’ils auraient retenu ? Pourquoi considérer cette violence comme gratuite, alors que celle à laquelle elle répond ne le serait pas ?

Peut-on même se demander à qui a réellement profité cette violence ? Aux médias et aux manifestants ? Ou aux autorités, qui y ont toujours trouvé des boucs émissaires commodes et faciles à stigmatiser ? Suite à l’arrestation de Jaggi Singh par des agents déguisés, est-il permis de se demander s’il y avait, dans la foule des manifestants, des agents provocateurs ?

Françoise David, de la Fédération des femmes du Québec, a rapidement déploré la violence de la Haute-Ville et s’est déclarée « indignée » devant ces moyens d’expression. « Était-ce utile et nécessaire de déplorer ces actes et de se dissocier si fortement des personnes qui n’ont pas exprimé leurs idées de la même manière, mais qui poursuivent tout de même des objectifs semblables ? », se demande Marianne Théôret-Poupart ( « Solidarité envers les peuples », Journal de la PUIQ, op. cit., p. 9 ). « Est-ce de la violence que de faire tomber un mur ? ».

Il est certain que le syndicalisme a des arrières à surveiller, surtout le grand syndicalisme d’affaires. Il se distingue nettement des organisations d’action directe, comme le Sierra Club ou tous ces groupes de lobbying et de revendication américains. Un organisme type, comme ACORN ( Association of Community Organizations for Reform Now ), regroupe plus de 100 000 membres dans 40 villes des États-Unis. Elle organise manifestations, représentations, pétitions. L’association affirme : « ACORN’s long history proves that confronting decision-makers face-to-face brings the best results ». (Site www.acorn.org ). Le mot est lancé: confrontation. Ce sont des groupes plus radicaux aux buts similaires « qui se promènent de sommet en sommet » ( J. Chrétien ) qui ont confronté le Pouvoir en personne, dans la rue, dans une violence beaucoup plus symbolique que volontairement cruelle. Ces groupes ont retourné la peur contre le Pouvoir lui-même, qui a pris acte de ces réponses, qui a ajusté sa stratégie, qui a ménagé des clauses, qui va réfléchir dans les temps difficiles et décisifs qui viennent à des mesures d’adoucissement du choc de la « mondialisation » chez les masses qui devront naturellement la subir.

Le dialogue se fait de la sorte, par « violence » interposée, par manches, par manifestation et contre-manifestation de la pression et de l’oppression. Seule réalité palpable, cette violence, à la fois réelle et symbolique, supplante l’échange communicationnel normal. C’est la seule digne d’être écoutée et quantifiée par les Pouvoirs. L’écrit, en ce domaine, c’est de la ratification, du rite, du décoratif, toujours au service du plus fort.

De la violence de manifestation comme d’une forme de PR opposé à celui des corporations et de leurs gouvernements. Un PR de la rue, la communication de masse étant devenue un vaste théâtre où s’affrontent des acteurs et des enjeux, où on peut monter des représentations symboliques fortes, un peu comme le présentait José Bové lorsqu’il parlait de mise en scène et d’adaptation du discours, dans la ligne de ses « actions spectaculaires à but pédagogique » ( les syndicalistes se sont méfié de ce Bové ). Un PR qui, bien sûr, doit être conçu comme un moyen parmi d’autres, qui est vite monté en épingle par les médias dominants ( corporatifs ), fondés sur le sensationnel et l’individualisation des actes.

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La plus belle victoire de ce Sommet aura peut-être été celle des médias alternatifs, indépendants, qui ont vu leur agenda ( au sens américain du mot ) s’imposer dans les médias mainstream. Entrevues avec les activistes, avec Naomi Klein, articles sur la privatisation de l’eau, des services, les OGM, les problématiques propres aux médias parallèles ont fait irruption dans les pages des grands quotidiens, avec une aisance surprenante. Certes, il s’agissait d’une concession tactique, mais aussi d’une nouveauté due à la menace des événements à venir. C’est là le point le plus important, pourrait-on penser. Les médias corporatifs vont ainsi raffiner leur image sociétale, tout en continuant à mentir ( comme le disait une affiche d’un protestant ), comme on l’a vu après la menace passée. À tout le moins, le lecteur de ces médias aura appris ce que c’est que la société civile, une expression qui se retrouvait jusque là davantage dans les articles de science politique. Ce même lecteur aura également appris à faire la différence entre commerce international et démocratie, un sujet que ses nombreux magazines économiques ou d’affaires ne traitent pas.

D’ailleurs, Marc Lortie, organisateur en chef de la rencontre, trouve que « l’ouverture à la société civile est un grand changement, un grand message qui émane de Québec. Nous avons été des innovateurs, nous avons brisé des barrières » ( Raymond Giroux, « Bonne chance, président De la Rua », Le Soleil, 24 avril ). M. Lortie a certes, lui, le sens du symbolique à propos des barrières qui tombent… « Ce n’est pas facile de les inclure [on se demande qui est ce « les »] dans la gouvernance, ce n’est pas facile, mais cela vient consolider les valeurs démocratiques ».  La faute en incombe aux « pays peu habitués au dialogue, ou qui n’ont pas de traditions démocratiques très profondes ». Bonne gouvernance versus dictature, telle est la nouvelle donne. Démocratie de consommation équitable et intelligente, avec des touches de justice sociale. Le client-consommateur devient un partenaire d’affaires, comme dans ce mot de bienvenue comme abonné chez Bell Canada, qui vous félicite d’avoir établi un partenariat avec lui. Ce partenaire est libre et respectueux de l’environnement, comme il se doit. Voilà la démocratie implantée par des accords du type ZLÉA, AMI ou autres.

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Parlant encore démocratie, il vaut la peine de rappeler que les médias alternatifs, comme lors du Sommet du FMI à Washington en avril 2000, ont été tenus à l’écart des invités de presse officiels. Dans un centre de presse assez bien fourni en équipement et en repas ( « On nourrit la presse, elle l’est toujours lors d’événements de ce type », soulignait Denys Tessier, directeur Médias et Relations publiques du Sommet ), il reste que la plupart des journalistes n’ont suivi les événements qu’à la télévision, vu le grand nombre d’accrédités présents ( Annie Sabourin, « Journalistes enfermés dedans et dehors », PUIQ, p. 7 ). Le début des émeutes n’a pas été présenté à cette télévision en circuit fermé… Ces médias n’ont même pas été admis à la rencontre entre gens d’affaires ( moyennant une très forte contribution ) et politiciens de la soirée du samedi.

La question des médias est essentielle à l’esprit démocratique. Ils sont la démocratie réelle, l’information en vue de la démocratie, de son expression effective. « The why and the how are never answered in the mass media. They’re very good at the who, what where and when, but it needs more substance » ( Sebastian Gilbert-Corlay, du CMAQ, in PUIQ, « Indymedia Journalists Look in the Mirror », par Josh Cuppage, p. 15 ).

Le Sommet des Peuples aura aussi été une belle victoire d’éducation et d’apprentissage intellectuel, la preuve éclatante que la stratégie des plus forts peut être retournée contre eux.

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Le message final de ces potentats démocratiques d’Amérique: exprimez-vous, manifestez, mais nous, on sait bien que ce n’est que du bruit. « Bla, bla, bla », selon le mot désormais célèbre de Jean Chrétien, déploré par toute la classe politique canadienne.

« Blah, blah, blah : Is That Your Final Answer ? », demandait une affiche qui se promenait.

Pierre Blouin


Ce qu’il faut consulter sur Internet et ailleurs sur Québec 2001:

  • Journal de la citoyenne Louise Blair, résidente du Vieux-Québec. Site www.rabble.ca
  • « Changing the World, A Tall Order ». Kate Swoger, The Gazette, 4 janvier 2001. Portrait de l’activiste et écrivain Jaggi Singh. D’une journaliste qui manque trop souvent aux médias officiels comme The Gazette.

www.montrealgazette.com/news/pages/001230/5020888.html

Sur la diversité des manifestations à Québec

  • « Lies, damned Lies ans Statistics », Naomi Klein, idem.

Le chiffrier du libre-échange, avec commentaires des lecteurs.

  • « Summit of the Absurd, or  I learned to stop worrying about the issues and enjoy the many benefits of police protection ». Philip Preville, Montreal Mirror, April 26, 2001, p. 10.

Le récit savoureux d’un journaliste indépendant prisonnier de la salle de presse gazée avec ses confrères de la presse officielle et sa détresse professionnelle.

  • « Un homme d’honneur ». Entretien avec Jorge Lavadero, syndicaliste chilien. Journal de la PUIQ, p. 23.

« Tous les moyens de communication au Chili appartiennent à des groupes internationaux, et ne parlent que des avantages de la ZLÉA  Les syndicats sont souvent corrompus et ne relaient pas réellement l’information. ». Ça vous fait penser à quelque chose… ? Le Chili dit démocratique d’après Pinochet offre l’exemple de ce que seraient les régimes sud-américains sous l’égide de la ZLÉA, c’est-à-dire soumis.


Pour en savoir davantage et se situer dans un contexte plus large:

  • La face cachée de l’économie mondiale. Jean-François Couvrat et Nicolas Pless. Paris, Hatier, 1989, 360 p.

Les auteurs, dont le premier est journaliste économique et le second, ancien conseiller économique à l’ONU, l’OCDE et au GATT (ancêtre de l’OMC), expliquent les rouages de l’économie cachée des armateurs, de la drogue et des armements qui a fleuri durant les années conservatrices de Reagan et cie., et dont on a peine à imaginer l’ampleur dans les années 90 et 2000. Le « trou noir » qui ronge et trouble le diagnostic de l’économie mondiale ne peut que s’institutionnaliser avec la mondialisation financière. Échapper aux lois sociales, aux réglementations, au droit, par le secret bancaire et les paradis fiscaux entre autres moyens, telles sont les motivations des pirates de l’économie qui sont en passe de devenir la base du système économique mondialisé. Avec le progrès des télécommunications, le marché des capitaux s’internationalise, avertissaient déjà les auteurs…

  • J’accuse l’économie triomphante. Albert Jacquard. Paris, Calmann-Lévy, collection Livre de Poche, 1995,

Un bijou de livre, qui est une excellente introduction à l’économie pour tout étudiant et pour le public en général. L’auteur y dénonce l’économisme comme intégrisme. « Une société humaine peut-elle vivre sans autre valeur que la valeur marchande ? », se demande-t-il. Il explique la valeur humaine et historique de l’échange et du marché, en définissant clairement ces concepts. Les notions de valeur, de prix ( et de détermination des prix ), de richesse, de propriété font l’objet d’une analyse qui conduit à un regard neuf et lucide. Essentiel.


© Tous droits réservés, Roger Charland
À jour le 4 avril 2001
Hermès : revue critique

 

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Bibliothécaire des Appalaches
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