L’élection américaine Pierre Blouin

L’élection américaine

Pierre Blouin

On a pu rire dans notre barbe au vu des problèmes de la dernière élection aux États-Unis. L’arroseur arrosé, en effet… Il ne s’agit surtout pas de régler ces problèmes par la seule technologie, comme s’est empressé de le suggérer Wired.  Il s’agit, comme toujours cela devrait l’être, d’initier une réflexion sur la démocratie et ceux qui la défendent avec tout le poids moral dont ils se sentent investis.

19 000 votes invalides ou incertains ! Dans un comté de personnes âgées, qui peuvent si bien se tromper lors de leur rencontre avec ce bulletin illégal… Ils n’avaient qu’à bien faire attention. Dans la vie, tout relève de l’individu, tout est atome.

Comme le disait ce quidam attablé à une cafétéria de Miami, « J’ai l’impression que le peuple est vraiment au pouvoir. Ils revérifient, pour être sûr que c’est correct. En Floride, votre vote compte et ceci le prouve au pays ». (Le Soleil, 9 novembre 2000). Bizarre que George W. Bush, quant à lui, semblait penser que le peuple n’avait pas le pouvoir réel quand il a contesté tout de go les résultats sans plus attendre…  Quant à ce monsieur de Miami, il ne devrait pas trop se fier à ce qui n’est qu’une impression.

Qu’en fut-il de la campagne de Ralph Nader, « celui par qui le mal arrive » ? Campagne importante, qui a joui de l’appui de nombreuses personnalités.

Pas un mot sans les médias US, quelques mots à la télévision française (pour le qualifier de clone de José Bové…) et voilà… Même pas la moindre protestation de quelque association de bibliothéconomie canadienne, qui dénonçait dernièrement la censure castriste contre des bibliothèques, dans un cas qui reste encore à documenter adéquatement et qu’on ne compare pas à l’embargo imposé par les États-Unis depuis 40 ans, et qui touche aussi à la circulation de l’information dans le pays. Comprendre l’autorité castriste ne peut pas se faire sans comprendre cet embargo, tous les spécialistes de Cuba tant soit peu sérieux le reconnaissent.

Et si 4, 10 ou 50 autres cas semblables à celui de la Floride s’étaient produits aux USA lors de l’élection ? Ils ne comptent pas pour la détermination in extremis du gagnant final, donc ils sont mineurs. Ils resteront cachés, selon la volonté conjointe des deux grands partis d’ailleurs.

En fait, si on s’informe bien, on constate que ce qui détermine le mieux le résultat de l’élection US, c’est l’indice Dow Jones. « Selon une étude du New York Times, si le Dow Jones monte entre la fin juillet et la fin octobre, le parti au pouvoir est reconduit. S’il baisse, il perd. Or, sur les 25 élections depuis que l’indice a été créé en 1987, l’axiome s’est vérifié 22 fois, et le Dow s’est trompé seulement 3 fois. Avec 50 millions d’Américains qui détiennent directement des actions, l’axiome pourrait se révéler plus juste que jamais » (Agence France Presse, Christophe Vogt, 28 octobre 2000), soit les deux tiers d’électeurs actionnaires en cette année 2000, contre seulement un tiers lors de la précédente élection (The Economist, op. cit.). Avec 5 % de ces 50 000 individus qui détiennent 75 % du « stock », comme le précisait Michael Moore ( http://www.michaelmoore.com/2000_10_12.html ),on comprend encore plus clairement « pourquoi » les deux partis ont tendance à s’intéresser plus aux investisseurs qu’ils ne le faisaient auparavant ».

Dans un brillant article de la revue Dissent au lendemain de l’élection de John F. Kennedy (dans des circonstances qu’on dit un peu similaires à ce qui s’est passé en ce novembre frileux de l’an 2000), Paul Goodman commençait par cette phrase: « Democratic power springs from an enlightened electorate. » (The Devolution of Democracy, Dissent, Vol. IX, no 1, Winter 1962, pp. 6-22). (Dissent) Désillusionné par les premiers 300 jours de l’administration Kennedy, Goodman constatait qu’on n’avait débattu de rien durant la campagne électorale, qu’aucun effort d’information n’avait été réellement fait, mais qu’on parlait désormais dans les officines du pouvoir de « Nouvelle Frontière », frontière qui se traduisait dans le concret par une intensification de la guerre froide, par la reprise des test nucléaires atmosphériques pour répondre du tact au tact aux Russes. L’élection, déplorait Goodman, s’était gagnée par un débat télévisé entre personnalités, une nouveauté à l’époque (une première en fait).

C’est la fin de l’idéal jeffersonnien de démocratie populaire, constatait Goodman: du moins, ce fut sa consécration finale. La fin d’une idée, plus ou moins effective mais présente, d’une démocratie de participation et d’éducation. Cela avait commencé avec Jackson, le contemporain  de Jefferson: la politique devient dès lors une affaire de programmes de partis et de démagogues plus ou moins décelables qui la font. Avec les conglomérats des communications et la commodité généralisée des biens tant intellectuels que de consommation, « les passions et les préjugés deviennent nationalisés ».(Dissent) Goodman constatait que Kennedy ne faisait que reprendre la bureaucratie qu’Eiseinhower lui-même avait dénoncée comme « complexe militaro-industriel ». Kennedy continue d’administrer cette bureaucratie. L’« Administration » (le Pouvoir de Maison Blanche) devient un symbole obligé du gouvernement, comme sous la République romaine des débuts de l’Empire. Le jeune président s’adjoint des intellectuels de service, qui font, dit Goodman, une tâche de gestion mathématique et keynésienne sans l’esprit de justice sociale qui devrait l’accompagner. « Analysis and Tabulation », tel est le lot de ces pauvres universitaires qui pensent trouver là un champ d’action pour leurs théories. Les Schlesinger, les Galbraith, les Paul A. Samuelson, les Seymour Harris, font de la statistique, de la compilation, soutient Goodman. Ils « définissent les paramètres du problème », selon la terminologie nouvelle de la Rand Corporation. Le Council of Economic Advisers devient tout puissant. Même l’action syndicale et le « grass-roots politics » prennent un style centralisé et bureaucratisé.

Alors, la différence entre une République de bananes et la plus grande puissance mondiale ? Ne faisons surtout pas dans le plus facile: la différence est énorme, à l’échelle de toutes les nuances possibles entre le Pouvoir et la masse civile. Aux États-Unis, cette dernière est étonnamment forte, et pas seulement grâce aux mass médias, comme on veut le croire. Un esprit de démocratie anime l’Américain moyen, qui n’a pas fini de surprendre.

 

© Tous droits réservés, Pierre Blouin
Créé le 4 avril 2001, à jour le dimanche 19 août 2001
Hermès : revue critique

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Bibliothécaire des Appalaches
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