L’idéologie californienne par Richard Barbrook et Andy Cameron (Traduction Pierre Blouin)

 » Not to lie about the future is impossible and one can lie about it at will » – Naum Gabo (1)

 

L’Idéologie californienne

de Richard BARBROOK et Andy CAMERON

 

(Traduit de l’anglais par Pierre Blouin)

Partie 1 : L’éclatement du barrage

Partie 2 : Ronald Reagan contre les hippies

Partie 3 : la montée de la «classe virtuelle»

Partie 4 : Agora ou marché ?

Partie 5 : Le mythe du «libre marché»

Partie 6 : La liberté est l’esclavage

Partie 7 : En avant, dans le passé

Partie 8 : Les maîtres cyborg et les esclaves robots

Partie 9 : Il existe des alternatives

Partie 10 : La renaissance des modernes

NOTES


Ideology

(Chanson de Billy Bragg)

When one voice rules the nation
Just because they’re on top of the pile
Doesn’t mean their vision is the clearest
The voices of the people
Are falling on deaf ears
Our politicians all become careerists
They must declare their interests
But not their company cars
Is there more to a seat in parliament
Then sitting on your arse
And the best of all this bad bunch
Are shouting to be heard
Above the sound of ideologies clashing

Outside the patient millions
Who put them into power
Expect a little more back for their taxes
Like school books, beds in hospitals
And peace in our bloody time
All they get is old men grinding axes
Who’ve built their private fortunes
On the things they can rely
The courts, the secret handshake
The Stock Exchange and the old school tie
For God and Queen and Country
All things they justify
Above the sound of ideologies clashing

God bless the civil service
The nations saving grace
While we expect democracy
They’re laughing in our face
And although our cries get louder
Their laughter gets louder still
Above the sound of ideologies clashing

http://www.billybragg.co.uk/index.html

 

Présentation

Le texte de Richard Barbrook et de Andy Cameron est important à plus d’un égard. Premièrement, il place le débat sur l’objet du discours de l’Internet au centre de l’évolution des idéologies néo-libérales et le rapprochement de plus en plus évident d’une intelligentsia « virtual class » aux idées conservatrices. Un mouvement qui semble à première vue contradictoire, mais qui, lorsque l’on s’y attarde un peu, prend la forme d’une idéologie à saveur nouvelle. Mais est-elle si nouvelle que cela?

Pas vraiment. Elle relève du nihilisme, elle est la suite du désir de globalisation des cultures soumis à une version unilatérale uniquement orientée vers la technique. Elle est aussi le résultat des mythes fondateurs de la nation américaine. Un désir de liberté et une vision relative de la solidarité, une peur effroyable de l’autre et une mixité raciale où pousse le racisme et l’exploitation les plus éhontés, mais aussi la richesse la plus grande. Quoi qu’en disent les critiques de Barbrook et de Cameron (voir les hyperliens à la fin du texte), on est loin de l’Amérique idyllique tel que l’on tente de nous la présenter dans le discours du cyberespace.

Dans les renvois situés à la fin du texte, nous avons donné les principales sources critiques du texte de Barbrook et de Cameron. Ces textes, loin de minimiser l’apport de nos auteurs, les renforcent par leurs incapacités à répondre de manière satisfaisante à celui que nous traduisons ici. De la défense du mythe fondateur de l’Internet, au renforcement du discours sur la liberté acquise grâce au libre-échange «économique», l’utopie planétaire ressemble, encore ici, à la mise en place de plus en plus grande de l’hégémonie économique et politique américaine.

Nous nous permettons de faire un lien de pensée entre le texte de Barbrook et de Cameron avec le récent livre de Luc Boltanski et de Ève Chiapello, Le nouvel esprit du capitalisme, Paris, Éditions Gallimad, nrf essais, 1999, 843 p. Dans ce livre, on assiste à un dépouillement de l’idéologie du management présentée comme un symptôme du nouvel esprit du capitalisme… cette supposée économie de l’immatériel. Comme l’écrit l’auteure québécoise Suzanne Jacob :

« La fiction la plus répandue dans une même société, celle qui est la plus en usage, c’est la fiction dominante.

[…]la fiction dominante d’une société qui forme son propre bétail à même les individus qui la composent cherche par tous les moyens à nous faire croire que les actes de barbarie qu’elle commet contre ce même bétail sont des « oeuvres de fiction ». Lorsqu’elle aménage tel ou tel génocide en spectacle, la confusion qu’elle réussit à entretenir sert au plus haut point sa ferme intention de continuer à appliquer la barbarie là où elle le juge inévitable.

Cette fiction dominante se présente sous des appellations diverses – société médiatique, médiatisation, ère des médias de masse, ère de la communication, rentabilisation, mondialisation, internettisation. […] Si nous restions quelques naïfs à ne pas avoir compris qu’à l’ère de la communication, « ce qui est communiqué, ce sont les ordres », selon la formule de Guy Debord, ce mur d’agressive impassibilité de jeunes adultes en attente des ordres et des formulaires, ou d’agressivité impassible obéissant aux ordres, ce mur aura bientôt raison d’un optimisme sur lequel comptait et compte toujours la stratégie globale. »

Suzanne Jacob, La bulle d’encre, 1997, pp. 35-39

(P.S. Merci à Edmond-Louis Dussault pour ce passage)

Hyperliens pour poursuivre la lecture

Roger Charland pour HERMÈS : revue critique

 


 

Partie 1 : L’éclatement du barrage

À la fin du 20e siècle, la convergence depuis longtemps annoncée entre les médias, l’informatique et les télécommunications dans l’hypermédia se produit enfin (2). Une fois de plus, la capacité inépuisable du capitalisme à diversifier et intensifier les pouvoirs créatifs du travail humain est sur le point de transformer qualitativement notre façon de travailler, de jouer et de vivre ensemble.  En intégrant diverses technologies autour des protocoles communs, une entité est créée, qui dépasse la somme de ses parties. Lorsque la capacité de produire et de recevoir des quantités illimités d’information sous toutes ses formes se conjugue à l’accès de réseaux téléphoniques globaux, les formes existantes du travail et du loisir peuvent être fondamentalement transformées. De nouvelles industries seront apparues et les mécanismes boursiers privilégiés aujourd’hui seront balayés. Lors de tels épisodes de changement social profond, quiconque est en mesure d’offrir une explication simple de ce qui se passe sera écouté de façon fort attentive. En ce moment où s’opère une jonction cruciale, une alliance vague d’écrivains, de « hackers», de capitalistes et d’artistes de la Côte Ouest des États-Unis ont réussi à définir une orthodoxie hétérogène pour l’âge de l’information à venir : l’idéologie californienne.

Cette foi nouvelle a émergé d’une fusion bizarre de l’esprit bohémien de San Francisco avec les industries «high tech» de la Silicon Valley. Forte de sa promotion dans les magazines, les livres, les émissions de télévision, les sites WEB, les groupes de discussion et les conférences sur Internet, l’idéologie californienne combine avec promiscuité l’esprit d’indépendance et le zèle entrepreneurial des yuppies. Cet amalgame de contraires a été rendu possible grâce à une foi profonde dans le potentiel d’émancipation des nouvelles technologies de l’information (NTI). Dans le domaine de l’utopie digitale, chacun sera à la fois anticonformiste (« hip » dans le texte, Ndt) et riche. Il n’est donc pas surprenant que cette vision optimiste du futur ait été endossée de façon enthousiaste par les « nerds » de l’informatique (les maniaques du virtuel), les étudiants paresseux, les capitalistes innovateurs, les activistes sociaux, les universitaires à la mode, les bureaucrates futuristes et les politiciens opportunistes, et ce, à travers les États-Unis. Comme à l’accoutumée, les Européens n’ont pas tardé à copier la dernière tendance en provenance de l’Amérique. Un rapport récent, (le rapport Bangeman) de la Commission de l’union européenne recommande précisément de prendre comme modèle le « libre marché » californien pour construire l’«autoroute de l’information», et l’avant-garde artistique et universitaire imite avec ferveur les philosophes « post humanistes » du culte extropien de la Côte Ouest. (3) Sans rivaux visibles, le triomphe de l’idéologie californienne apparaît complet.

La séduction omniprésente de ces idéologies de la Côte Ouest n’est pas simplement la résultante de leur optimisme contagieux. Par-dessus tout, ils se font les avocats passionnés de ce qui s’avère être une forme impeccable de politique libertaire – ils veulent que les technologies de l’information soient utilisées pour la création d’une « démocratie jeffersonnienne » dans laquelle tous pourront s’exprimer librement dans le cyberespace. (4) Cependant, en se proclamant les champions de cet idéal apparemment admirable, ces technomaniaques («techno-boosters ») reproduisent en même temps quelques-unes des caractéristiques les plus atypiques de la société américaine, spécialement celle de l’héritage amer de l’esclavage. Cette vision utopique de la Californie repose sur un aveuglement volontaire face aux autres caractéristiques – fort moins positives – de la vie sur la Côte Ouest : racisme, pauvreté et dégradation environnementale. (5) Ironiquement, dans un passé pas très lointain, les intellectuels et les artistes de la « Bay Area» de San Francisco se sont préoccupés avec passion de ces questions.

Partie 2 : Ronald Reagan contre les hippies

Le 15 mai 1969, le gouverneur Ronald Reagan ordonne un raid nocturne avec des agents armés contre des protestataires hippies ayant occupé le People’s Park près du campus de l’Université de Californie à Berkeley. Durant la bagarre qui a suivi, un homme est abattu mortellement et 128 autres personnes sont conduites à l’hôpital (6). Ce jour-là, le monde «normal » et la contre-culture apparaissent implacablement opposés. D’un côté des barricades, le gouverneur Reagan et ses sympathisants sont les avocats de la libre entreprise absolue et supportent l’invasion du Vietnam. De l’autre côté, les hippies se font les champions de la révolution sociale au pays et s’opposent à l’expansion impériale à l’extérieur. Durant l’année du raid de People’s Park, il semblait s’avérer évident que le choix historique entre ces deux visions opposées quant à l’avenir de l’Amérique ne pourrait se régler que dans un affrontement violent. Ainsi que le précisait à l’époque Jerry Rubin (aujourd’hui porte-parole de la Maison Blanche dans l’administration Clinton, Ndt) un des leaders hippie: « Notre quête d’aventure et d’héroïsme nous retranche de l’Amérique, dans une vie d’autocréation et de rébellion. En réponse, l’Amérique est prête à nous détruire…» (7)

Durant les années 60, les radicaux de Bay Area ont fait l’expérience, les premiers, du «look» politique et du style culturel des nouveautés de la Nouvelle Gauche à travers le monde. En rupture avec les politiques étroites de l’ère d’après guerre, ils lancèrent des campagnes contre le militarisme, le racisme, la discrimination sexuelle, l’homophobie, le consumérisme sans conscience et la pollution. À la place des hiérarchies rigides de la gauche traditionnelle, ils créèrent des structures collectives et démocratiques qui préfiguraient supposément la société libertaire du futur. La nouvelle gauche californienne a d’abord combiné la lutte politique et la rébellion culturelle. Au contraire de leurs parents, les hippies refusaient de se conformer aux conventions sociales rigides imposées à l’homme de l’organisation par les militaires, les universités, les grandes entreprises et même les partis de gauche. Ils déclarèrent ouvertement leur rejet du monde dit normal par leur habillement, la promiscuité sexuelle, la musique forte et les drogues (8) dites de relaxation, ou «récréationnelles».

Les hippies radicaux étaient des libéraux dans le sens social du mot. Ils se faisaient les défenseurs acharnés d’idéaux universalistes, progressistes et rationnels, tels que la démocratie, la tolérance, la réalisation de soi et la justice sociale. Forts de vingt ans de croissance économique continue, il croyaient que l’Histoire était de leur côté. Dans les romans de science-fiction, ils rêvaient d’écotopie : une Californie future où les automobiles sont disparues, la production industrielle est écologiquement viable, les relations sexuelles sont égalitaires et la vie quotidienne se passe en groupes communautaires (9). Pour certains hippies, cette vision ne pouvait prendre corps que par le rejet du progrès scientifique en tant que faux Dieu et un retour à la nature.

D’autres, au contraire, croyaient que le progrès technologique allait inévitablement matérialiser en faits sociaux leurs principes libertaires. Essentiellement, ces technophiles, influencés par les théories de Marshall McLuhan, estimaient que la convergence des médias, de l’informatique et des télécommunications signifiaient réellement la réalisation de l’agora électronique – un lieu virtuel où chacun pourrait exprimer ses opinions sans crainte d’être censuré (10). Bien qu’il était un professeur d’anglais d’âge mûr, McLuhan prêchait un message radical : le pouvoir de la grande entreprise et des grandes administrations gouvernementales serait sur le point d’être renversé par les effets intrinsèques de la nouvelle technologie, qui redonne le pouvoir à l’individu.

« Les médias électroniques… abolissent la dimension spatiale… Par l’électronique, nous retrouvons partout les relations de personne à personne, à l’échelle d’un village. C’est une relation en profondeur, et sans délégation de fonctions ou de pouvoirs… Le dialogue a priorité sur la lecture »

Encouragés par les prédictions de McLuhan, les radicaux de la Côte Ouest se sont impliqués dans le développement de nouvelles technologies de l’information pour la presse alternative, les stations de radio communautaires, les clubs-maison d’ordinateurs et les collectifs vidéo. Ces activistes des médias communautaires croyaient qu’ils étaient aux premières lignes du combat pour édifier une nouvelle Amérique. La création d’une agora électronique était le premier pas vers l’implantation de la démocratie directe dans toutes les  institutions sociales (12) La lutte serait difficile mais l’«écotopie» était presque à portée de la main.

Partie 3 : la montée de la « classe virtuelle »

Qui aurait prévu que , moins de trente ans après l’épisode de People’s Park, les bureaucrates et les hippies allaient, ensemble, créer l’idéologie californienne ? Qui aurait cru qu’un tel mélange contradictoire de déterminisme technologique et d’individualisme libertaire deviendrait l’orthodoxie hybride de l’âge de l’information ? Et qui se serait douté que, la technologie et la liberté étant toujours davantage célébrées, il deviendrait de moins en moins possible de dire quoi que ce soit de sensé sur la société dans laquelle elles sont mises en pratique ?

L’idéologie californienne tire sa popularité de l’ambiguïté même de ses préceptes. Durant les dernières décennies, l’œuvre de pionnier des activistes des médias communautaires a été largement récupérée par les industries de haute technologie et des médias. Bien que les entreprises de ces secteurs peuvent mécaniser et donner à contrat une grande partie de leurs besoins en main-d’œuvre, il n’en reste pas moins qu’ils sont dépendant de ressources-clés, qui peuvent rechercher et créer des produits originaux, allant des logiciels et des micro-puces aux livres et aux programmes de télévision. Avec quelques entrepreneurs de haute technologie, ces travailleurs spécialisés forment ce qu’on nommera la « classe virtuelle », la « techno-intelligensia, des scientifiques de la cognition, des ingénieurs, des scientifiques informaticiens, des concepteurs de jeux vidéo, et tous les autres spécialistes des communications » (13). Incapables de les assujettir à la discipline de la ligne d’assemblage ou de les remplacer par des machine, les gestionnaires ont encadré de tels travailleurs intellectuels au moyen de contrats à terme fixe. Tout comme l’«aristocratie du travail» du siècle dernier, le personnel-clé des industries des médias, de l’informatique et des télécommunications font l’expérience des récompenses et des insécurités du marché du travail. D’une part, ces artisans de «high-tech» non seulement ont tendance à être bien payés, mais jouissent aussi d’une autonomie considérable quant à leur rythme de travail et leur lieu d’embauche. Il en résulte que la frontière culturelle entre le hippie et l’«homme de l’organisation» est devenue désormais plutôt floue. D’autre part cependant, ces travailleurs sont liés par les termes de leurs contrats et n’ont aucune garantie d’emploi permanent. Privé du temps libre qu’avaient les hippies, le travail est devenu en lui-même la voie royale vers l’auto-affirmation pour une grande part de la « classe virtuelle ». (14)

L’idéologie californienne offre une façon de comprendre la réalité vécue par ces artisans de la haute technologie. D’un côté, ces travailleurs-clés constituent une fraction privilégiée de la force de travail. De l’autre, ils sont les héritiers de la pensée radicale des activistes des médias communautaires. L’idéologie californienne reflète donc simultanément les disciplines de l’économie de marché et les libertés de l’artisanat hippie. Cette étrange hybridation n’est rendue possible que grâce à une foi quasi universelle dans le déterminisme technologique. Constamment, depuis les années 60, les libéraux – dans le sens social du terme – ont espéré que les nouvelles technologies de l’information réaliseraient leurs idéaux. En réponse au défi lancé par la nouvelle gauche (la New Left américaine, Ndt) la nouvelle droite a ressuscité une forme plus ancienne du libéralisme : le libéralisme économique (15). Pour remplacer la liberté collective revendiquée par les hippies radicaux, ils ses sont faits les champions de la liberté des individus à l’intérieur du système des marchés. Mais même là, ces conservateurs n’ont pu résister au romantisme des nouvelles technologies de l’information. Les prophéties des McLuhan de la décennie 60 furent réinterprétées comme étant une apologie pour de nouvelles formes de médias, de télécommunications et d’informatique en voie de développement par le secteur privé. À partir des années 70, Toffler, de Sola Pool et autres gourous ont tenté de prouver que la venue de l’hypermédia impliquerait paradoxalement un retour au libéralisme économique du passé (16). Cette rétro-utopie s’est fait l’écho de la prospective d’Asimov, Heinlein et autres romanciers de science-fiction machos, dont les univers futuristes sont peuplés de commerçants spatiaux, de vendeurs ultra-rusés, de génies scientifiques, de capitaines pirates et autres individualistes rustres (17). La voie du progrès technologique ne conduit pas toujours à l’«écotopie»,elle peut plutôt ramener à l’Amérique des Pères fondateurs.

Partie 4 : Agora ou marché ?

L’ambiguïté de l’idéologie californienne est à son comble dans ses visions contradictoires du futur digital. Le développement de l’hypermédia est une composante clé du prochain stade du capitalisme. Comme Zuboff l’a montré, l’introduction des médias, de l’informatique et des technologies de télécommunication au bureau et à l’usine représente l’achèvement d’un long processus de l’éclatement de la force de travail et de son implication directe dans les processus de production (18). Ne serait-ce que pour des raisons économiques de compétition, toutes les grandes économies industrielles vont éventuellement être contraintes à brancher leurs populations afin de tirer profit des gains de productivité du travail digital. Ce qu’on ne sait pas encore, c’est l’impact social et culturel de cet échangisme débridé, qui permet de produire et de transférer des quantités presque illimités d’information à une échelle mondiale. Et surtout, peut-on supposer que l’hypermédia réaliserait les utopies de la nouvelle gauche et de la nouvelle droite ? En tant que foi hybride, l’idéologie californienne résout d’emblée cette énigme en croyant aux deux visions en même temps – et en n’en critiquant aucune.

D’un côté, la pureté anti-corporative de la nouvelle gauche a été préservée par les avocats de la » communauté virtuelle ». Selon leur gourou, Howard Rheingold, les valeurs des «baby-boomers» de la contre-culture sont en train de dessiner le développement des nouvelle technologies de l’information. En conséquence, les activistes communautaires vont pouvoir utiliser l’hypermédia pour remplacer le capitalisme corporatif et le gouvernement impersonnel par une « économie du don » qui se veut «high-tech». Déjà, les bulletins électroniques, les conférences en temps réel sur le Net et les facilités de conservation sont basés sur l’échange volontaire d’information et de connaissance entre leurs participants. Selon Rheingold, les membres de la «classe virtuelle» sont toujours à l’avant-garde de la lutte pour la libéralisation sociale. Malgré l’implication commerciale et politique effrénée dans la construction de l’«autoroute de l’information», l’agora électronique triomphera inévitablement de ses ennemis corporatifs et bureaucratiques (19).

De l’autre côté, d’autres idéologues de la Côte Ouest ont épousé l’idéologie du laissez-faire de leur ennemi conservateur d’antan. Par exemple Wired – la bible mensuelle de la «classe virtuelle» – a reproduit, sans aucune critique, les visions de Newt Gingrich, le leader républicain d’extrême-droite de la Chambre des Représentants, et celles des Toffler, qui sont ses proches conseillers (20). Fermant les yeux sur leurs politiques de coupures des services sociaux, le magazine est fasciné par leur enthousiasme pour les possibilités libertaires offertes par les nouvelles technologies de l’information. Toutefois, bien qu’ils adhèrent au déterminisme technologique de  McLuhan, Gingrich et les Toffler ne sons pas des avocats de l’agora électronique. Au contraire, ils soutiennent que la convergence des médias, de l’informatique et des télécommunications produira une place du marché électronique :

«Dans le cyberespace…, marchés après marchés sont transformés par le progrès technologique d’un «monopole naturel» vers un autre dans lequel la compétitivité est la règle. «  (21)

Dans cette version de l’idéologie californienne, chaque membre de la « classe virtuelle » a l’opportunité à devenir un entrepreneur gagnant « high tech ». Les technologies de l’information, comme le veut le raisonnement, donnent un pouvoir à l’individu (le terme « empower » implique pouvoir personnel et réalisation de soi, Ndt) mettent en valeur la liberté personnelle, et réduisent radicalement le pouvoir de l’État-nation. Les structures de pouvoir existantes, sociales, politiques et juridiques vont être balayées pour être remplacées par des interactions libres entre des individus autonomes et leur logiciel. Ces adeptes revampés de McLuhan soutiennent avec force que les grandes administrations gouvernementales devraient relâcher leur emprise sur les entrepreneurs aux milles possibilités et talents, pleins de ressources, qui sont les seuls à posséder la détermination et le courage pour prendre des risques. Pour remplacer les réglementations contre-productives, les ingénieurs visionnaires inventent les outils nécessaires à la création d’une «libre marché» dans le cyberespace, tels l’encryptage, l’argent électronique et les procédures de vérification. Évidemment, les tentatives d’interférer avec les propriétés émergentes de ces formes technologiques et économiques, particulièrement de la part des gouvernements, sont le fait de gens assez idiots pour défier les lois primaires de la nature. Ainsi que le formule directeur de Wired, la «main invisible» du marché et les forces aveugles de l’évolution darwinienne sont actuellement une seule et même entité (22). Comme dans les romans de science-fiction d’Asimov et Heinlein, la voie du futur semble mener tout droit au passé. L’âge de l’information du 21e siècle sera bel et bien la réalisation des idéaux libéraux du 18e siècle de Thomas Jefferson :

(…) la (…) création d’une nouvelle civilisation, fondée sur les vérités éternelles de l’Idée de l’Amérique!, (23)

Partie 5 : Le mythe du «libre marché»

À la suite de la victoire du parti de Gingrich aux élections législative de 1994, cette version de droite de l’idéologie californienne est désormais dans son ascendant. On constate cependant que les principes sacrés du libéralisme économique sont en contradiction parfaite avec l’histoire réelle de l’hypermédia. Par exemple, les technologies fétiches de l’ordinateur et du Net n’ont pu être inventées que grâce à des subsides massifs de l’État et l’implication enthousiaste d’amateurs.

L’entreprise privée a certes joué un rôle important, mais uniquement comme partie d’une économie mixte. Par exemple, le premier ordinateur, le « Difference Engine », ou calculateur différentiel, a été conçu et construit par des entreprises privée, mais son développement n’a été rendu possible que grâce à une subvention du gouvernement britannique de 17 470 livres sterling, ce qui représentait une petite fortune en 1834 (24).

Du Colussus à l’EDVAC, des simulateurs de mot à la réalité virtuelle, le développement de l’informatique  a relevé, à ses moments cruciaux, de l’aumône publique sous forme de contrats de recherche ou de généreux contrats avec des agences publiques. La compagnie IBM n’a construit son premier ordinateur digital programmable, qu’après en avoir reçu la commande du Département américain de la Défense durant la guerre de Corée. Depuis lors, le développement des générations successives d’ordinateurs a été directement ou indirectement subventionné par le budget de la Défense américaine (25). En plus de l’aide de l’État, l’évolution de l’informatique doit aussi beaucoup à la culture du «do-it-yourself», ou le «système D», Par exemple l’ordinateur personnel a été inventé par des techniciens amateurs qui voulaient construire leurs propres machines à coût réduit. L’existence d’une «économie du don» parmi les amateurs de  hobbies était une condition préalable nécessaire pour les succès subséquent des produits d’Apple et de Microsoft. Même de nos jours, les programmes de partagiciel («shareware») jouent encore un rôle vital dans le progrès de la conception des logiciels.

L’histoire de l’Internet contredit aussi les principes des idéologues du «libre marché». Durant les vingt premières années de son existence, le développement du Net était presque entièrement dépendant du  gouvernement américain qu’on avait tant en horreur. Que ce soit via le domaine militaire américain ou par les universités, de grandes sommes provenant des payeurs de taxes sont allées à la construction de l’infrastructure du Net et à la subvention du coût d’utilisation de ses services. En même temps, plusieurs des programmes clés du Net et de ses applications ont été inventés par des hobbyistes ou des professionnels oeuvrant dans leurs temps libres. Par exemple, le programme MUD qui permet d’entrer en conférence sur le Net a été inventé par un groupe d’étudiants qui avaient envie de jouer à des jeux de rôles sur un réseau (26).

Une des constatations les plus étranges concernant la dérive vers la droite de l’idéologie californienne est que la Côte Ouest elle-même est une création de l’économie mixte. Les dollars gouvernementaux ont été utilisés pour bâtir des systèmes d’irrigation, les autoroutes, les écoles, les universités et autres projets d’infrastructures qui font la qualité de vie en Californie. Profitant de ces subsides publics, le complexe industriel de haute technologie de la Côte Ouest a joui de la poule aux œufs d’or de l’histoire de ces dernières décennies. Le gouvernement américain a versé des milliards de dollars de fonds publics dans l’achat d’avions, de missiles, de systèmes électroniques et de bombes nucléaires auprès d’entreprises californiennes. Pour ceux qui ne sont pas aveuglés par les dogmes du «libre marché», il est évident que les Américains ont toujours fonctionné en régime de planification étatique : toutefois, il le nomment «budget de la défense» (27). Parallèlement, des éléments clés du style de vie de la Côté Ouest découlent de sa longue tradition de bohème culturelle. Même s’ils  furent commercialisés par la suite, le médias communautaires, le spiritualisme du «nouvel âge», le surfing, la nourriture santé, les drogues douces, la musique pop et plusieurs autres formes d’hétérodoxie culturelle ont émergé de scènes décidément non-commerciales centrées autour des campus universitaires, des communautés d’artistes et des communes rurales. Sans sa culture du «faites-le-vous-même», les mythes de la Californie seraient privés de la résonance mondiale qu’ils ont aujourd’hui.

L’ensemble de ce financement public et de cette implication communautaire a eu un effet bénéfique énorme – bien que non reconnu et non chiffré – sur le développement de Silicon Valley et les autres industries de haute technologie.

Les entrepreneurs capitalistes ont souvent eu tendance à gonfler l’importance de leur rôle et de leur apport dans le développement des nouvelles idées, de même qu’à accorder une faible reconnaissance à la contribution de l’État, ou à leur propre main-d’œuvre , ou à la grande communauté. Tout progrès technologique est cumulatif – il dépend des résultantes d’un processus historique collectif et on doit le considérer, au moins en partie, comme une réalisation collective à partir de ce moment ; comme dans tout autre pays industrialisé, les entrepreneurs américains ont indéniablement compté sur l’intervention de l’État et les initiatives de la culture du «do-it-yourself» pour nourrir et développer leurs industries. Lorsque les entreprises japonaises ont menacé de s’emparer du marché américain du micro-processeur, les capitalistes libertaires de l’informatique de la Californie n’ont eu aucune réticence idéologique à joindre un cartel formé par l’État pour combattre l’envahisseur venu de l’Orient. Jusqu’à ce que les programmes Internet permettant la participation collective au cyberespace puissent être inclus, Bill Gates pensait que Microsoft n’avait d’autre choix que de retarder le lancement de Windows 95 (29). Comme dans d’autres secteurs de l’économie moderne, la question à laquelle fait face l’industrie émergente de l’hypermédia n’est pas de savoir si elle sera ou non organisée sur la base d’une économie mixte, mais bien de quel type d’économie mixte il s’agira.

Partie 6 : La liberté est l’esclavage

Si ses préceptes sacrés sont réfutés par l’histoire profane, pourquoi les mythes du «libre marché» ont-ils eu une telle influence sur les défenseurs de l’idéologie californienne ? Évoluant à l’intérieur d’une «culture du contrat», les artisans de la haute technologie mènent à vrai dire une existence schizophrénique. D’un côté, ils ne peuvent contester la primauté du marché dans leur vie, et de l’autre, ils subissent les tentatives des détenteurs de l’autorité d’empiéter sur leur autonomie individuelle. En combinant la nouvelle droite et la nouvelle gauche, l’idéologie californienne présente une résolution mystique des attitudes contradictoires adoptées par les membres de la «classe virtuelle». L’anti-étatisme constitue le moyen de réconcilier les idées radicales et réactionnaires sur le progrès technologique. Alors que la nouvelle gauche critique le gouvernement pour son financement du complexe militaro-industriel, la nouvelle droite attaque l’État pour son interférence avec la dissémination spontanée des nouvelles technologies par la compétition de marché. En dépit du rôle central joué par l’intervention publique dans le développement de l’hypermédia, les idéologues californiens se font les sectateurs d’un esprit anti-étatique libertaire «high-tech» : une bouillabaisse bizarre d’anarchisme hippie et de libéralisme hippie assaisonnée fortement de doses de déterminisme technologique. Plutôt que de comprendre le capitalisme dans son état réel, les gourous de la nouvelle droite comme de la nouvelle gauche préfèrent de beaucoup défendre des versions antagonistes d’une «démocratie digitale» à la Jefferson. Par exemple, Howard Rheingold, de la nouvelle gauche, croit que l’agora électronique permettra aux individus de se prévaloir du type de liberté médiatique pensée par les Pères fondateurs de la Constitution américaine. Sur la même lancée, la nouvelle droite clame que la suppression de toutes les limitations imposées par les réglementations sur l’entreprise privée créera la liberté médiatique digne d’une «démocratie jeffersonnienne. » (30)

Le triomphe de ce rétro-futurisme résulte de l’échec du renouveau aux États-Unis durant la fin des années 60 et le début des années 70. Suite à la confrontation de People’s Park, la lutte entre l’establishment américain et la contre-culture est entrée dans une spirale de violentes oppositions. Pendant que les Vietnamiens – au prix d’une souffrance humaine énorme – réussissent à expulser l’envahisseur américain de leur pays, les hippies et leurs alliés des mouvements noir ou des droits civils sont à toutes fins utiles écrasés par la répression étatique conjuguée à une cooptation culturelle.

L’idéologie californienne encapsule parfaitement les conséquences de cette défaite pour les membres de la «classe virtuelle». Bien qu’ils jouissent des libertés culturelles acquises par les hippies, la plupart d’entre eux ne participent plus au combat pour réaliser l’«écotopie». Au lieu de se rebeller ouvertement contre le système, ces artisans «high tech» acceptent désormais les nouvelles conditions de réalisation de la liberté individuelle : le travail dans les contraintes du progrès technologique et du «libre marché». Dans plusieurs romans cyberpunk, ce libertarisme asocial est personnifié par le personnage centre du «hacker», du pirate ou du joueur informatique, lequel est un individu solitaire luttant pour la survie dans le monde virtuel de l’information (31).

Le virage à droite pris par les idéologues californiens est en plus favorisé par leur acceptation sans questionnement de l’idéal libéral de l’individu auto-suffisant. Dans le folklore américain, la nation s’est réalisée sur un espace sauvage, qui a été conquis par des maraudeurs – le trappeur, le cow-boy, le prédicateur et les colons qui s’établissent aux frontières. La Révolution américaine elle-même a été menée pour protéger les libertés et la propriété des individus contre les lois oppressives et les taxes injustes imposées par un monarque étranger. Pour la nouvelle gauche et la nouvelle droite, les premières années de la République américaine présentent un modèle potentiel de leurs versions rivales de la liberté individuelle. Il faut bien voir une contradiction profonde au cœur de ce rêve américain primordial : les individus de ce temps n’ont prospéré que par la souffrance d’autres individus. Nul exemple n’est plus éloquent à ce titre que celui de Thomas Jefferson – le «maître à penser», l’icône de l’idéologie californienne. Thomas Jefferson était l’homme qui a rédigé l’appel pour la démocratie et la liberté dans la Déclaration d’indépendance américaine et – en même temps – possédait presque 200 êtres humains comme esclaves.

Comme politicien, il a défendu le droit des fermiers américains et des artisans de déterminer leurs propres destinées sans être sujet aux restrictions imposées par l’Europe féodale. À l’image d’autres libéraux de l’époque, il croyait que les libertés politiques ne pouvaient être protégées contre les gouvernements autoritaires que par la possession généralisée de la propriété privée individuelle. Les droits des citoyens allaient découler de ce droit naturel fondamental. Afin d’encourager l’auto-suffisance, il proposa que chaque Américain puisse disposer de 50 acres (environ 20 hectares) de terre, garantissant son indépendance économique. Néanmoins, tout en idéalisant les petits fermiers et les hommes d’affaires de la frontière, Jefferson était en réalité un propriétaire de plantation virginien, vivant du travail de ses esclaves. Bien sûr, cette «institution singulière» troublait sa conscience, mais il croyait néanmoins que les droits naturels de l’homme incluaient le droit de posséder des êtres humains comme propriété privée. Dans la «démocratie jeffersonnienne», la liberté de l’homme blanc était basée sur l’esclavage de l’homme noir.

Partie 7 : En avant, dans le passé

Malgré l’émancipation éventuelle des esclaves et les victoires des mouvements pour les droits civils, la ségrégation raciale est encore au centre de la politique américaine – spécialement dans la Côté Ouest. À l’élection de 1994 pour le choix du gouverneur de la Califonie, Pete Wilson, le cadidat républicain, l’a emporté grâce à une campagne anti immigration sournoise. Au plan national, le triomphe du Parti républicain de Gingrich aux législatives reposait sur la mobilisation des «mâles blancs en colère» contre la supposée menace des profiteurs noirs de l’aide sociale, des immigrants du Mexique et d’autres minorités (le terme «alien» désigne en anglais américain à la fois immigrant, étranger, inconnu et extra-terrestre… Ndt). Ces politiciens ont usurpé les bénéfices électoraux récoltés par une polarisation croissante entre les habitants des banlieues, surtout blancs et bien nantis – la plupart desquels votent – et ceux des cités, locataires, les non blancs, plus pauvres – la plupart desquels ne participent pas aux élections (33).

Malgré qu’ils retiennent quelques idéaux hippies, plusieurs idéologues californiens ont jugé impossible une prise de position claire contre les politiques semeuses de discorde des Républicains. La raison en est que les industries de haute technologie et des médias constituent un élément clé de la coalition électorale de la nouvelle droite. Les capitalistes et les hauts salariés craignent en partie que la reconnaissance ouverte du financement public de leurs entreprises justifient des augmentations de taxes afin de combler les dépenses désespérément requises pour les soins de santé, la protection environnementale, le logement, le transport public et l’éducation. Mais de façon plus décisive, plusieurs membres de la «classe virtuelle»» désirent être conquis par la rhétorique libertaire et l’enthousiasme technologique de la nouvelle droite. Puisqu’ils sont à l’emploi d’entreprises de haute technologie et des médias, ils aimeraient croire que le marché électronique peut d’une façon ou d’une autre, solutionner les problèmes sociaux et économiques urgents de l’Amérique états-unienne sans aucun sacrifice consenti de leur part. Pris dans les contradictions de l’idéologie californienne, Gingrich est à la fois – comme l’a bien défini un collaborateur de Wired – leur «ami et leur rival» (34).

Aux USA, une redistribution massive de la richesse s’impose avec urgence pour le bien-être à long terme de la majorité de la population. Toutefois, un tel projet va à contre-conrant des intérêts à court terme des habitants blancs et riches, dont beaucoup de membres de la classe virtuelle. Au lieu de partager avec leurs voisins noirs ou hispaniques moins favorisés, les yuppies préfèrent se retrancher dans leurs banlieues prospères, protégés par des gardes armés et à l’abri des aléas matériels et sociaux grâce à leurs services privés de soins sociaux (35). La seule participation des exclus sociaux de l’âge de l’information se trouve dans la fourniture de main-d’œuvre à bon marché, non-syndiquée, dans les usines aux conditions sanitaires déficientes de Silicon Valley et de ses producteurs de micro-processeurs (36). Même la réalisation du cyberespace pourrait devenir partie intégrante de la fragmentation de la société américaine en classes antagonistes, déterminées par la race. Déjà marginalisés par les entreprises de téléphone avides de profits, les habitants des zones pauvres des grandes villes sont menacés d’être exclus des nouveaux services en ligne à cause de leur manque d’argent (37). À l’opposé, les membres de la «classe virtuelle» et d’autres professionnels peuvent jouer les cyberpunks dans l’hyper-réalité sans devoir rencontrer aucun de leurs voisins appauvris. Accompagnant les divisions sociales sans cesse croissantes, un autre apartheid est en train de se créer entre les «information-rich» et les «information-poor», les bien nantis et les défavorisés de l’information.  Dans cette «démocratie jeffersonienne», la relation entre maîtres et esclaves perdure sous une nouvelle forme.

Partie 8 : Les maîtres cyborg et les esclaves robots

La crainte d’un sous-prolétariat (une «underclass») en rébellion a désormais corrompu le principe le plus fondamental de l’idéologie californienne : sa foi dans le potentiel d’émancipation des nouvelles technologies de l’information. Alors que les défenseurs de l’agora électronique et du marché électronique promettent de libérer l’individu des hiérarchies étatiques et des monopoles privés, la polarisation sociale de la société américaine  fait naître une vision plus oppressive du futur digital. Les technologies de liberté se muent en machines de domination.

À son domaine de Monticello, Jefferson avait inventé plusieurs machines ingénieuses pour son manoir, entre autres un «valet automatique» qui apportait la nourriture de la cuisine à la salle à manger. En faisant d’un gadget technologique l’intermédiaire entre ses esclaves et lui, cet individualiste révolutionnaire s’épargnait une confrontation avec la réalité, celle de sa dépendance au travail forcé de ses frères humains (38). À la fin du XXième  siècle, la technologie est à nouveau utilisée pour renforcer la différence entre les maîtres et les esclaves.

Dans la pensée de certains visionnaires, la recherche de la perfection de l’intelligence du corps et l’esprit conduira immanquablement à l’émergence du «post-humain» : une manifestation bio-technologique des privilèges sociaux de la «classe virtuelle». Les hippies considéraient le développement personnel comme faisant partie de la libération sociale; les artisans «high-tech» de la Californie contemporaine vont plutôt chercher la réalisation de soi dans la thérapie, le spiritualisme, l’exercice ou d’autres occupations narcissiques. Leur désir de s’évader dans la banlieue cloisonnée de l’hyper-réel ne représente qu’un aspect de cette obsession de soi profonde (39). Enhardi d’hypothétiques progrès de l’intelligence artificielle et de la médecine, le culte extropien fantasme sur l’abandon du «logiciel humain», du «wetware», de l’état humain au profit de la création de machines vivantes (40). Tout comme Virek et les Tessier – Ashpools dans la série des romans «Sprawl » de Gibson, ils croient que le privilège social leur confère tôt ou tard l’immortalité (41). Plutôt que de prédire l’émancipation de l’humanité, cette forme de déterminisme technologique n’est capable que d’envisager un approfondissement de la ségrégation sociale.

Malgré toutes ces fantaisies, les blancs de la Californie restent sous la dépendance de leurs frères de couleur qui travaillent dans leurs usines, travaillent à leurs récoltes, prennent soin de leurs enfants et cultivent leurs jardins. Après les émeutes de Los Angeles, ils craignent de plus en plus que ce «sous-prolétariat» demande sa libération. Si les esclaves humains sont en dernier ressort non fiables, alors leur équivalent mécanisé devra être inventé. La quête du Saint-Graal de l’intelligence artificielle fait sourdre ce désir du Golem – un esclave fort et loyal dont la peau a la couleur de la terre et dont les entrailles sont faites de sable. Comme dans les romans « Robot » d’Asimov, les techno-utopiens imaginent qu’il est possible d’obtenir du travail d’esclave de machines inanimées (42). Or, bien que la technologie puisse accumuler ou amplifier la force de travail, elle ne peut pas supprimer la nécessité pour les humains d’être les premiers à inventer, construire et maintenir ces machines. Le travail de l’esclave ne peut s’obtenir sans que quelqu’un soit réduit à l’état d’esclavage.

De par le monde, l’idéologie californienne a été adoptée comme forme émancipatoire et optimiste du déterminisme technologique. Cette fantaisie utopique de la Côte Ouest est trop tributaire de son aveuglement – et de sa dépendance – à la polarisation raciale de la société où elle est née. En dépit de sa rhétorique radicale, l’idéologie californienne est fondamentalement pessimiste quant à un changement social fondamental. Au contraire des hippies, ses promoteurs ne luttent pas pour l’«écotopie» ou même pour faire revivre le New Deal. Le libéralisme social de la nouvelle gauche et le libéralisme économique de la nouvelle droite ont convergé en un rêve ambigu de «démocratie jeffersonnienne». Généreusement interprété, ce rétro-futurisme serait la vision d’une frontière cybernétique où les artisans «high-tech» trouvent leur achèvement personnel, ou bien dans l’agora électronique ou bien dans le marché électronique. Toutefois, comme le Zeitgeist de la «classe virtuelle», l’idéologie californienne s’impose également comme foi exclusive. Si seules certaines personnes ont accès aux nouvelles technologies de l’information, la «démocratie jeffersonnienne» peut devenir une version «high-tech» d’une économie de plantation du Sud profond. Reflet de sa profonde ambiguïté, le déterminisme technologique de l’idéologie californienne n’est pas simplement qu’optimiste et émancipatoire. Il est, simultanément, une vision hautement pessimiste et répressive du futur.

Partie 9 : Il existe des alternatives

Faisant fi de ses sérieuses contradictions, les hommes du monde entier croient encore que l’idéologie californienne représente la seul voie ouverte vers l’avenir. Avec la globalisation croissante de l’économie mondiale, plusieurs membres de la «classe virtuelle» en Europe et en Asie se sentent plus d’affinités avec leurs confrères californiens qu’avec les autres travailleurs de leur propre pays. En réalité cependant, il n’y a jamais eu de débat possible, voire nécessaire. L’idéologie californienne a été élaborée par un groupe de gens vivant dans un pays spécifique avec un éventail particulier de choix socio-économiques et technologiques. Son mélange éclectique et contradictoire d’économie conservatrice et de radicalisme hippie est le reflet de l’histoire de la Côte Ouest – et non de l’avenir inéluctable du reste du monde. Les prémisses anti-étatiques des idéologues californiens, pour prendre un exemple parmi d’autres, sont plutôt dans le provincialisme. A Singapour, le gouvernement non seulement organise la construction d’un réseau de fibre optique, mais tente aussi de contrôler la convergence idéologique de l’information qu’il véhiculera. Compte tenu des taux de croissance largement supérieurs des «tigres» asiatiques, il n’est pas sûr que l’avenir digital trouve son nid d’abord en Californie (43).

Ignorant les recommandations néo-libérales du rapport Bangemann, la plupart des autorités des nations européennes sont également déterminées à s’impliquer étroitement dans le développement des nouvelles technologies de l’information. Minitel, qui a été le premier réseau d’information en ligne au monde, ayant connu une réussite, était la création pleine et entière de l’État français. En effet, pour faire suite à un rapport officiel sur l’impact potentiel de l’hypermédia, le gouvernement décidait d’allouer des ressources dans le développement des technologies de pointe. En 1981, France Telecom lance le système Minitel, qui combine l’information textuelle et des interfaces de communication. De par sa situation de monopole, cette entreprise de téléphone nationalisée a pu monter une masse critique d’utilisateur pour son système inédit en ligne en distribuant gratuitement des terminaux à quiconque était disposé à se passer du bottin téléphonique papier. Une fois le marché créé, les fournisseurs commerciaux et communautaires furent capables de trouver suffisamment de clients ou de participants pour profiter du système. Depuis ce temps, ce dernier a fait le bonheur de millions de Français de toutes provenances, qui s’en sont servi pour acheter des billets de transport, faire la jasette et même instaurer des organisations politiques «en ligne», sans réaliser qu’ils rompaient avec les préceptes libertaires de l’idéologie californienne (44).

Loin de sataniser l’État, une écrasante majorité de Français croit en davantage d’intervention publique nécessaire en vue d’une société efficace et saine (45). Lors des récentes élections présidentielles, presque chaque candidat prônait – à tout le moins théoriquement – une intervention accrue de l’État pour mettre un terme à l’exclusion sociale des sans-emploi et des sans-logis. Au contraire de sa contre-partie américaine, la Révolution française a dépassé le libéralisme économique pour la démocratie populaire. À la suite de la victoire des jacobins sur leurs opposants libéraux en 1792, la république démocratique en France est devenue l’instrument de la «volonté générale». Ainsi conçu l’État défend les intérêts de tous les citoyens, plutôt que de ne simplement protéger ceux des propriétaires privés. Le discours de la philosophie politique française laisse place à l’action collective de l’État pour réduire – ou même supprimer – les problèmes sociaux. Lorsque les idéologues californiens tentent d’ignorer les fonds provenant des payeurs de taxes pour subventionner le développement de l’hypermédia, le gouvernement français peut intervenir ouvertement dans ce secteur de l’économie (46).

Bien que cette technologie soit aujourd’hui dépassée, l’histoire du Minitel réfute clairement les préjugés anti-étatiques des idéologues californiens – et du comité Bangemann. Le futur digital sera un composé hybride, fait d’interrogation étatique, d’entreprenariat capitaliste et de culture populaire («faites-le vous même»). Le point suivant doit être souligné de façon primordiale : si l’État peut favoriser le développement de l’hypermédia, on peut aussi recourir à une action consciente pour prévenir l’émergence de l’apartheid social entre ceux qui ont accès à l’information et ceux qui ne l’ont pas. En n’abandonnant pas toutes les initiatives au gré des forces du marché, l’Union européenne et ses États membres peuvent s’assurer que chaque citoyen peut être relié à un réseau de fibre optique à large bande passante au prix le plus bas possible.

En tout premier lieu, ce pourrait être là l’occasion de créer ces emplois tant réclamés pour les travailleurs semi-spécialisés, en ces temps de chômage de masse. Comme mesure d’emploi keynésienne, il n’y a rien de mieux que de payer des gens à creuser des trous dans la chaussée et à les emplir ensuite (47). De façon encore plus décisive, la construction d’un réseau de fibres optiques dans les foyers et les entreprises pourrait donner accès à chacun a de nouveaux services en ligne et de créer une communauté importante et dynamique d’expertise partagée. Les gains à long terme pour l’économie et la société découlant de la mise sur pied de l’infobahn seraient incommensurables, comme par exemple, de rendre l’industrie plus efficace et de mettre en marché de nouveaux produits. Les services d’information et éducatifs seraient accessibles à tous. Nul doute que l’infobahn créera un marché de masse pour les entreprises privés qui désirent vendre des commodités d’information existantes – films, émissions de télévision, musique et livres  – sur le Net. Parallèlement, à cette possibilité qu’auront acquis les gens de distribuer et de recevoir des produits hypermédias, une profession de médias communautaires et de groupes d’intérêts spéciaux va rapidement se faire jour. Afin que toutes ces conditions soient réunies, on aura besoin d’une intervention collective, afin de s’assurer que tous les citoyens aient leur place dans le futur digital.

Partie 10 : La renaissance des modernes

Bien qu’ils n’en avaient pas choisi les circonstances, les Européens doivent, de toute nécessité, réaffirmer leur propre vision de l’avenir. Il existe une multitude de voies qui s’ouvrent vers demain et sur la société de l’information – et certaines sont plus souhaitables que d’autres. Afin de faire un choix informé, les artisans de l’univers digital européen doivent développer une analyse plus cohérente de l’impact de l’hypermédia que celle que nous donne l’idéologie californienne aux prises avec ses ambiguïtés constitutives. Les membres de la «classe virtuelle» européenne doivent créer leur propre identité distincte.

Cette compréhension alternative du futur débute par un rejet de toute forme d’apartheid social – à la fois à l’intérieur et à l’extérieur du cyberespace. Tout programme d’élaboration hyper médiatique doit rendre claire un accès à toute la population aux nouveaux services en ligne. En lieu et place de l’archaïsme de la nouvelle gauche ou de la nouvelle droite, une stratégie européenne pour le développement des Nouvelles technologies de l’information doit reconnaître ouvertement le caractère inévitable d’une forme d’économie mixte – le mélange créatif et antagoniste d’initiatives étatiques, corporatistes et de la base (le «faites-le-vous-même»). L’indétermination de l’avenir digital est une résultante de cette économie mixte au sein du monde moderne. Personne ne peut prédire avec exactitude quelles seront les forces relatives de chaque composante, mais une action collective peut faire en sorte qu’aucun groupe social ne soit délibérément exclu du cyberespace.

Une stratégie européenne pour l’âge de l’information doit également être la célébration du pouvoir créatif des artisans digitaux. Parce que leur travail ne peut être sous qualifié ou mécanisé, les membres de la «classe virtuelle» exercent un contrôle considérable sur leur propre activité. Plutôt que de succomber au fatalisme de l’idéologie californienne, nous devrions embrasser les possibilités prométhéennes de l’hypermédia. Dans les limites imposées par l’économie mixte, les artisans du digital sont capables d’inventer quelque chose de complètement inédit – quelque chose qu’aucun roman de science fiction n’a prédit. Ces formes innovantes de connaissance et de communication s’inspirent des réalisations des autres formes, y compris de certains aspects de l’idéologie californienne. Il est désormais impossible, pour tout le mouvement sérieux d’émancipation sociale, de ne pas tenir compte des exigences du féminisme, ou de la culture liée aux drogues douces, de la libération gaie, de l’identité ethnique et d’autres questions abordées par les radicaux de la Côte Ouest dans leur travail de pionniers. Similairement, toute tentative de développement de l’hypermédia en Europe aura besoin du dynamisme entrepreneurial et de l’attitude fonceuse dont la nouvelle droite californienne est championne. Toutefois, parallèlement à ces conditions, le développement de l’hypermédia signifie innovation, créativité et invention. Il n’existe pas de précédents à toutes ces facettes de la culture digitale.

En tant que pionniers de la nouveauté, les artisans du digital ont un besoin impérieux de se rebrancher à la théorie et à la pratique de l’art productif. Ils ne sont pas que simples employés – ou même entrepreneurs cybernétique en puissance. Ils sont aussi des ingénieurs – artistes – des designers du prochain stade de la modernité. S’inspirant de l’expérience des Saint-simoniens et des constructivistes, les artisans digitaux peuvent créer une nouvelle esthétique de la machine pour l’âge de l’information (48). Par exemple, les musiciens se sont servis de l’ordinateur pour développer des formes purement digitales de musique, telles que le techno et le «jungle» (49).

Les artistes interactifs ont exploré les potentialités des technologies du cédérom, telles que démontrées par le travail de l’ANTI-rom. Le Centre de recherche en hypermédia a élaboré un espace social virtuel expérimental appelé «J’s Joint» (50). Dans chaque cas, les artistes – ingénieurs tentent de repousser les limites, à la fois de ces deux technologies et de leur propre créativité. Par-dessus tout, ces nouvelles formes d’expression et de communication sont branchées sur la culture qui les englobe. Les concepteurs de l’hypermédia doivent réaffirmer avec force la possibilité d’un contrôle rationnel et conscient sur la forme qu’est appelé à prendre l’avenir digital. À la différence de l’élitisme de l’idéologie californienne, les artistes-ingénieurs européens doivent construire une cyberespace inclusif et universel. Les temps sont mûrs pour la renaissance du modernisme.

 


 

NOTES

1. Naum Gabo and Anton Pevsner, ‘The Realistic Manifesto, 1920’, in John E. Bowlt (ed.), Russian Art of the Avant-Garde: Theory and Criticism, Thames & Hudson, London 1976, p. 214. (Retour au texte)

2. Depuis 25 ans les experts prédisent l’arrivée imminente de l’âge de l’information, voir Alain Touraine, La Société post-industrielle, Éditions Denoël, Paris 1969 ; Zbigniew Brzezinski, La révoluton technetronique, Paris  : Calmann-Lévy (Between Two Ages: America’s role in the Technetronic Era, Viking Press, New York 1970) ; Daniel Bell, La société post-industrielle, Paris, Robert Laffont, 1976 (The Coming of the Post-Industrial Society, Basic Books, New York 1973) ; Alvin Toffler, La troisième vague. , Paris, Denoël, 1980 (The Third Wave, Pan, London 1980) ; Simon Nora and Alain Minc, L’informatisation de la société, La Documentation française, 1978 (The Computerisation of Society, MIT Press, Cambridge Massachusetts 1980) ; et enfin Ithiel de Sola Pool, Technologies of Freedom, Belknap Press, Harvard 1983. (Retour au texte)

3. Voir Martin Bangemann, Europe and the Global Information Society, Brussels, 1994; et le programme et les compte rendus de la  Warwick University’s Virtual Futures Conference. (Retour au texte)

4. Voir Mitch Kapor, « Where is the Digital Highway Really Heading? » dans Wired, July/August 1993. (Retour au texte)

5. Voir Mike Davis, City of Quartz, Verso, London 1990; Richard Walker, « California Rages Against the Dying of the Light », New Left Review, January-February 1995; et les productions de Ice-T, Snoop Dog, Dr Dre, Ice Cube, NWA et des nombreux autres rappeurs de la Côte Ouest. (Retour au texte)

6. Voir George Katsiaficas, The Imagination of the New Left: a Global Analysis of 1968, South End Press, Boston 1987, p. 124.(Retour au texte)

7. Jerry Rubin, « An Emergency Letter to my Brothers and Sisters in the Movement », in Peter Stansill and David Zane Mairowitz (eds.), BAMN: Outlaw Manifestos and Ephemera 1965- 70, Penguin, London 1971, p. 244. (Retour au texte)

8. Sur le rôle clé joué par la culture populaire dans l’identité de la nouvelle gauche américaine, George Katsiaficas, The Imagination of the New Left: a Global Analysis of 1968, South End Press, Boston 1987; et Charles Reich, Le regain américain, trad. de l’anglais par Paulette Vieilhomme et Bernard Callais, Paris, Robert Laffont, 1971 (The Greening of America, Random House, New York 1970.) Pour une description de la vie quotidienne des cols blancs américains, voir William Whyte, The Organization Man, Simon & Schuster, New York 1956. (Retour au texte)

9. Dans un roman best seller du milieu des années 70, la partie nord de la Côte Ouest se sépare du reste des USA pour former une utopie hippie, voir Ernest Callenbach, Écotopie : reportage et notes personnelles de William Weston, Paris, Éditions Stock, 1978 (Ecotopia, Bantam, New York 1975.) Cette idéalisation de la vie en communauté californienne se trouve aussi dans John Brunner, The Shockwave Rider, Methuen, London 1975; et même dans des œuvres récentes telles que celle de  Kim Stanley Robinson, Pacific Edge, Grafton, London 1990. (Retour au texte)

10. Pour une analyse des essais de création de la démocratie directe à travers les technologies médiatiques, voir Richard Barbrook, Media Freedom: the contradictions of communications in the age of modernity, Pluto, London 1995. (Retour au texte)

11. Marshall McLuhan, Pour comprendre les média : les prolongements technologiques de l’homme. Traduit de l’anglais par Jean Paré. — Paris : Mame/Seuil, [1977?] c1968. (Understanding Media, Routledge & Kegan Paul, London 1964, pp. 255-6). Voir aussi Marshall McLuhan et Quentin Fiore, The Medium is the Massage, Penguin, London 1967; et Gerald Emanuel Stern (ed.), McLuhan: Hot & Cool, Penguin, London 1968. (Retour au texte)

12. Voir John Downing, Radical Media, South End Press, Boston 1984. (Retour au texte)

13. Arthur Kroker and Michael A. Weinstein, Data Trash: the theory of the virtual class, New World Perspectives, Montréal, 1994, p. 15. Cette analyse suit celle de ces futurologues qui croyaient que les «travailleurs du savoir» étaient l’embryon d’une nouvelle classe dominante, voir Daniel Bell, Daniel Bell, La société post-industrielle, Paris, Robert Laffont, 1976 (The Coming of the Post-Industrial Society), Basic Books, New York 1973, et les économistes qui pensent que les «analystes symboliques» deviendront la section dominante de la main-d’œuvre sous un capitalisme global, voir Robert Reich, The Work of Nations: a blueprint for the future, Simon & Schuster, London 1991. À l’opposé, dans les années 60, certains théoriciens de la nouvelle gauche croyaient que ces travailleurs technico-scientifiques menaient la lutte de la libération sociale par leurs occupations d’usines et et leurs revendications pour l’auto-gestion, voir Serge Mallet, La nouvelle classe ouvrière, Paris, Seuil, 1963 et 1969. (Retour au texte)

14. Voir Dennis Hayes, Behind the Silicon Curtain, Free Association Books, London 1989, pour une description du contrat de travail à Silicon Valley; et pour un traitement du même sujet sur le mode de la fiction, Douglas Coupland, Microserfs, Flamingo, London 1995. Pour un examen théorique de l’organisation post-fordiste, voir Alain Lipietz, L’audace ou l’enlisement, Éditions La Découverte, Paris, 1984 ; Mirages and Miracles, Verso, London 1987; Benjamin Coriat, L’atelier et le robot, Christian Bourgois Éditeur, Paris 1990; and Toni Negri, Revolution Retrieved: Selected Writings on Marx, Keynes, Capitalist Crisis & New Social Subjects 1967-83, Red Notes, London 1988. (Retour au texte)

15. Il existe une confusion sémantique et politique considérable quant au sens précis du «libéralisme» de part et d’autre de l’Atlantique. Les Américains parlent de libéralisme pour décrire toute forme de politique supportée par le parti Démocrate, soi-disant de gauche et de centre-gauche. Toutefois, comme Lipset le souligne, ce sens étriqué du mot cache une acceptation quasi universelle du libéralisme aux USA dans sa signification classique. Comme il le précise, «ces valeurs [libérales] étaient évidentes au XXième siècle puisque les USA n’ont pas de parti socialiste viable et n’ont pas non plus développé de parti conservateur ou tory dans le style britannique ou européen», voir  Seymour Martin Lipset, American Exceptionalism: a double-edged sword, W.W. Norton, New York 1996, pp. 31-2. La convergence de la nouvelle gauche et de la nouvelle droite conservatrice autour de l’idée de l’Idéologie californienne est un exemple spécifique du consensus global prônant l’idée du libéralisme anti-étatique comme objet central du discours politique américain. (Retour au texte)

16. Sur le succès de McLuhan dans le circuit de la pensée corporative, voir Tom Wolfe, « What If He Is Right? », The Pump House Gang, Bantam Books, London 1968. Sur l’utilisation de ses idées par les penseurs conservateurs, voir Zbigniew Brzezinski, La révolution technétronique. traduit de l’américain par Jean Viennet], Paris, Calmann-Lévy, 1971, 387 p. (Between Two Ages: America’s role in the Technetronic Era, Viking Press, New York 1970); Daniel Bell, La société post-industrielle, Paris, Robert Laffont, 1976 (The Coming of the Post-Industrial Society, Basic Books, New York 1973); Alvin Toffler, La troisième vague: essai. [traduit de l’américain par Michel Deusch], Paris, Denoël. 1980 (The Third Wave, Pan, London 1980); and Ithiel de Sola Pool, Technologies of Freedom, Belknap Press, Harvard 1983. (Retour au texte)

17. Les «mâles héroïques» sont communs à tous les classiques de SF, voir D. D. Harriman in Robert Heinlein, The Man Who Sold the Moon, Signet, New York 1950; ou bien encore les personnages principaux dans Isaac Asimov, The Foundation Trilogy, Gnome Press, New York 1953, I, Robot, Panther, London 1968, and The Rest of the Robots, Panther, London 1968. Hagbard Celine – une version plus psychédélique de cet archétype mâle – est le personnage central de Robert Shea and Robert Anton Wilson, dans The Illuminati Trilogy, Dell, New York 1975. Dans l’évolution de l’«histoire future» tirée du roman de Heinlein, il prédit que, après une période de crises sociales causées par une rapide avancée technologique, la stabilité reviendrait dans les années 80 et 90, grâce à  «… une ouverture de nouvelles frontières et un retour à l’économie du XIXième siècle»! (Retour au texte)

18. Voir Shoshana Zuboff, In the Age of the Smart Machine: the future of work and power, Heinemann, New York 1988. Bien sûr, cette analyse est dérivée de Karl Marx, Grundrisse, Penguin, London 1973; et ‘Results of the Immediate Process of Production’ in Albert Dragstedt (ed.), Value Studies by Marx, New Park, London 1976. (Retour au texte)

19. Voir Howard Rheingold, Virtual Communities, Secker & Warburg, London 1994, et ses home pages. (Retour au texte)

20. Voir l’entrevue complaisante des Tofflers par Peter Schwartz, ‘Shock Wave (Anti) Warrior’, Wired, November 1993; et, sur l’ambiguïté caractéristique de ce magazine sur le programme réactionnaire du président de la Cambre des Représentants, voir l’entrevue avec Newt Gingrich par Esther Dyson, nommée à juste titre ‘Friend and Foe’, Wired, August 1995. (Retour au texte)

21. The Progress and Freedom Foundation, Cyberspace and the American Dream: A Magna Carta for the Knowledge Age, p. 5. (Retour au texte)

22. Voir Kevin Kelly, Out of Control: the New Biology of Machines, Fourth Estate, London 1994. Pour une critique du livre, voir Richard Barbrook, The Pinnochio Theory. (Retour au texte)

23. Progress and Freedom Foundation, Cyberspace and the American Dream: A Magna Carta for the Knowledge Age, p. 13. Toffler et consorts proclament aussi fièrement que «l’Amérique demeure le lieu de la liberté individuelle et cette liberté s’étend clairement au cyberespace», Cyberspace and the American Dream: A Magna Carta for the Knowledge Age, p. 6. Voir aussi Mitch Kapor, ‘Where is the Digital Highway Really Heading?’ dans Wired, July/August 1993. (Retour au texte)

24. Voir Simon Schaffer, Babbage’s Intelligence: Calculating Engines and the Factory System. (Retour au texte)

25. Voir Jonathan Palfreman and Doron Swade, The Dream Machine, BBC, London 1991, pp. 32-36, pour un compte rendu sur le manque de financement de l’Allemagne nazie comme cause de la perte de l’opportunité par ce pays d’être le premier à réaliser l’ordinateur électronique. En 1941, le Haut Commandement allemand a refusé de continuer à financer Konrad Suze, qui avait introduit l’usage du code binaire, des programmes enregistrés et des portes logiques électroniques. (Retour au texte)

26. Voir Howard Rheingold, Virtual Communities, Secker & Warburg, London 1994. (Retour au texte)

27. Comme le Secrétaire au Travail de Clinton le formule, «Souvenez-vous que durant l’après-guerre, le Pentagone a discrètement pris en charge l’aide technologique aux grandes corporations américaines dans le développement des moteurs à réaction, des structures d’avions, des transistors, des circuits électroniques, des nouveaux matériaux, des lasers, des fibres optiques… Le Pentagone et les 600 laboratoires nationaux avec lesquels il travaille, ainsi que le Département de l’Énergie, sont ce qui ressemble le plus en Amérique au bien connu Ministère japonais du Commerce international et de l’industrie», voir Robert Reich, The Work of Nations: a blueprint for the future, Simon & Schuster, London 1991, p. 159. (Retour au texte)

28. Pour un aperçu du mode d’apparition de ces innovations à partir de la scène «acid», voir Tom Wolfe, The Electric Kool-Aid Acid Test, Bantam Books, New York 1968. Fait intéressant, un des conducteurs du célèbre autobus était Stewart Brand, qui est aujourd’hui un des collaborateurs vedette de Wired. (Retour au texte)

29. Dennis Hayes, Behind the Silicon Curtain, Free Association Books, London 1989, pp. 21-2, remarque que l’industrie informatique américaine a déjà été amenée par le Pentagone à former des cartels pour contrer la compétition de l’extérieur. Gates admet qu’il n’a réalisé que récemment le «changement massif structurel» provoqué par le Net, voir « The Bill Gates Column », The Guardian, 20 July 1995. (Retour au texte)

30. Voir Howard Rheingold’s home pages, et Mitch Kapor, « Where is the Digital Highway Really Heading? » in Wired, July/August 1993. Malgré les instincts libertaires de ces deux auteurs, leur infatuation avec l’ère des Pères Fondateurs est partagée par la Milice néo-fasciste et les mouvements des Patriotes, voir Chip Berlet, Armed Militias, Right Wing Populism & Scapegoating. (Retour au texte)

31. Voir les héros «hackers» dans William Gibson, Neuromancien. Paris, J’ai lu, Collection Librio Martinguale, Science-fiction, 1988, 319 p.(Neuromancer, Grafton, London 1984), Comte zéro, Paris, J’ai lu, collection Librio Martinguale, science-fiction et fantastique, 1995 (Count Zero, Grafton, London 1986), et Mona Lisa Overdrive, Grafton, London 1989; ou dans Bruce Sterling (ed.), Mirrorshades, Paladin, London 1988. Un prototype de cette catégorie de anti-héros est Deckard, le chasseur existentiel de duplicateurs dans Bladerunner de Ridley Scott. (Retour au texte)

32. Selon Miller, Jefferson croyait fermement que les Noirs ne pouvaient faire partie du contrat social de Locke qui rassemblait les citoyens de la République américaine. «Les droits de l’Homme… bien qu’appartenant en théorie et idéalement à chaque individu à sa naissance, s’appliqueraient en pratique aux États-Unis aux seuls Blancs ; les esclaves noirs en étaient exclus parce que, bien qu’étant des êtres humains, ils étaient aussi la propriété de quelqu’un, et que là où les droits de l’Homme entraient en conflit avec les doits de propriété, ces derniers avaient préséance», voir John Miller, The Wolf by the Ears: Thomas Jefferson and Slavery, Free Press, New York 1977, p. 13. L’opposition de Jefferson à l’esclavage était pour le moins rhétorique. Dans une lettre datée du 22 avril 1820, il suggère maladroitement que la meilleure façon d’encourager l’abolition de l’esclavage serait de légaliser la propriété privée d’êtres humains dans tous les États de l’Union, et dans les territoires frontaliers! Il soutient que «… leur répartition sur une plus grande surface les rendrait plus heureux et faciliterait par le fait même l’accomplissement de leur émancipation en divisant le fardeau par un plus grans nombre de coadjuteurs (i. e. les propriétaires d’esclaves), voir Merill Peterson (ed.), The Portable Thomas Jefferson, The Viking Press, New York 1975, p. 568. Pour une description de la vie sur sa plantation, voir aussi Paul Wilstach, Jefferson and Monticello, William Heinemann, London 1925. (Retour au texte)

33. Sur le virage vers la droite en Californie, voir Richard Walker, « California Rages Against the Dying of the Light », New Left Review, January-February 1995. (Retour au texte)

34. Voir Esther Dyson, « Friend and Foe », Wired, August 1995. Esther Dyson a collaboré avec les Toffler dans la rédaction de Cyberspace and the American Dream,  par The Peace and Progress Foundation, qui est un manifeste futuriste destiné à attirer les votes pro-Gingrich des acteurs de la «classe virtuelle». (Retour au texte)

35. Sur la montée des banlieues fortifiées, voir Mike Davis, City of Quartz. Los Angeles, capitale du futur, Paris, La Découverte, 1997, 391 p.(City of Quartz, Verso, London 1990) and Urban Control: the Ecology of Fear, Open Magazine, New Jersey 1992. Ces banlieues ont fourni l’inspiration de nombreux romans cyber-punk et de leur atmosphère d’aliénation, comme, Snow Crash, de Neal Stephenson Roc, New York 1992. (Retour au texte)

36. Voir Dennis Hayes, Behind the Silicon Curtain, Free Association Books, London 1989. (Retour au texte)

37. Voir Reginald Stuart, ‘High-Tech Redlining’, Utne Reader, 68 March-April 1995. (Retour au texte)

38. Voir Paul Wilstach, Jefferson and Monticello, William Heinemann, London 1925. (Retour au texte)

39. Voir Dennis Hayes, Behind the Silicon Curtain, Free Association Books, London 1989. (Retour au texte)

40. Pour une présentation de leur programme rétro-futuriste, voir le site Extropian FAQ (Retour au texte)

41. Voir William Gibson, Neuromancien. Paris, J’ai lu, Collection Librio Martinguale, Science-fiction, 1988, 319 p.(Neuromancer, Grafton, London 1984), et Comte zéro, Paris, J’ai lu, collection Librio Martinguale, science-fiction et fantastique, 1995 (Count Zero, Grafton, London 1986).(Retour au texte)

42. Voir Isaac Asimov, I, Robot, Panther, London 1968, et The Rest of the Robots, Panther, London 1968.(Retour au texte)

43. Voir William Gibson et Sandy Sandfort, « Disneyland with the Death Penalty », Wired, September/October 1993. Comme ces articles sont une attaque contre Singapour, il est ironique de noter que le réel Disneyland se situe en Californie – dont le code pénal répressif inclut la peine de mort !(Retour au texte)

44. Le rapport qui a conduit à la création de Minitel se trouve dans Simon Nora et Alain Minc, L’informatisation de la société, rapport à M. le Président de la République, Paris, La Documentation Française, 1978. Un historique des premières années de Minitel se trouve dans Michel Marchand, La Saga Minitel, Paris, Larousse,1988.(Retour au texte)

45. Selon un sondage mené durant les présidentielles de 1995, 67 % des Français appuyaient la proposition à l’effet que «l’État  doit intervenir davantage dans la vie économique de notre pays», voir «Une majorité de Français souhaitent un vrai « chef » pour un vrai « État »», Le Monde, 11 avril 1995, p. 6.(Retour au texte)

46. Sur l’influence du jacobinisme sur les conceptions françaises des droits démocratiques, voir Richard Barbrook, Media Freedom: the contradictions of communications in the age of modernity, Pluto, London 1995. Certains économistes français croient que l’histoire très différente de l’Europe a créé un modèle spécifique – et socialement supérieur – de capitalisme, voir Michel Albert, Capitalisme contre capitalisme, Paris, Seuil, 1994, et Philippe Delmas, Le Maître des Horloges, Éditions Odile Jacob, Paris, 1991.(Retour au texte)

47.Ainsi que Keynes lui-même le disait, «creuser des trous dans le sol», comme compensation pour un manque d’épargne,  augmentera non seulement l’emploi, mais aussi le dividende national réel des biens et services utiles, voir J.M. Keynes, The General Theory of Employment, Interest and Money, Macmillan, London 1964, p. 220.(Retour au texte)

48. Voir Keith Taylor (ed.), Henri Saint-Simon 1760-1825: Selected Writings on Science, Industry and Social Organisation, Croom Helm, London 1975; et John E. Bowlt, Russian Art of the Avant-Garde: Theory and Criticism, Thames & Hudson, London 1976.(Retour au texte)

49.Comme le compositeur «jungle» Goldie le formule: «Nous devons sans cesse aller de l’avant, pousser le rythme, les tambours, la basse, et pousser, pousser sans cesse. Je me souviens que nous nous disions ne pas pouvoir pousser davantage… On a fait dix fois plus fort aujoud’hui» (« We have to take it forwards and take the drums ‘n’ bass and push it and push it and push it. I remember when we were saying that it couldn’t be pushed anymore. It’s been pushed tenfold since then… »), voir Tony Marcus, «The War is Over»,  Mixmag, August 1995, p. 46.(Retour au texte)

50. Sur Anti-Rom et J’s Joint, voir leurs contributions au Hypermedia Research Centre’s Web site. (Retour au texte)

 


 

Hyperliens pour poursuivre la lecture :

Louis Rossetto : Editor & Publisher, WiredFranco Beradi (Bifo) : author of Neuromagma

John Barker : novelist living in LondonFeNix : FeNiX Business Communications

Celia Pearce : games designer from L.A.Jeffrey Kaplan : Bay Area counter-culture veteran

Eric Watt Forste : an ExtropianMark Stahlman : New Media Associates – New York

 

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2 commentaires pour L’idéologie californienne par Richard Barbrook et Andy Cameron (Traduction Pierre Blouin)

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