L’information fabricante de réalité ? Stephen Talbot Montage et traduction de Pierre Blouin

L’information fabricante de  réalité ?

 

1.  La vision critique. L’information forge la réalité

Ce texte est paru dans le bulletin électronique Netfuture, no 68, mars 1998.
(traduction de Pierre Blouin)

 » Vous avez sûrement entendu raconter cette histoire à un moment ou l’autre, mais je parie que sa signification réelle vous a échappé. Revenons-y : ce que vous voyez dans ce petit scénario est le symbole parfait de l’Âge de l’Information.

Une jeune femme s’avance clopin-clopant sur le terrain de basket-ball de son collège et prend position vis-à-vis du panier de son équipe. Le sifflet retentit, une coéquipière lui lance le ballon et – les joueurs de l’équipe adverse étant immobiles et la surveillant – elle lance le ballon dans le cerceau. La jeune fille se retire en boitillant et l’autre équipe lance et compte, sans plus d’opposition. Avec un compte de 2-2 maintenant, la partie réelle débute. Mais la jeune fille, dont la blessure en fin de carrière l’avait empêchée d’atteindre le point nécessaire à un record, le détient désormais, ce record. Tout le monde jubile (à l’exception possiblement du précédent détenteur du record).

Voilà bien illustré le pouvoir mythique de l’information. Le fait enregistré dans la base de données a préséance sur la carrière brillante, dans la vraie vie, celle qu’on honore prétendument. Bien entendu, cette carrière était en voie d’être déshonorée. Les supporters de l’exercice d’avant match étaient en effet d’avis que la carrière de la jeune joueuse manquait intrinsèquement de sens et de valeur.  «Aucun de nous tous ne peut l’apprécier à sa juste valeur sans ces deux points additionnels dans la base de données, quelle que soit la manière artificielle et sans rapport avec sa performance grâce à laquelle elle les a acquis», se disent-ils.

L’idée de ce discours nous apparaît dans toute sa lumière crue : manipuler une existence  humaine afin de produire un bit d’information mémorisée, lequel devient la base de l’appréciation de la vie elle-même. L’information aujourd’hui se dévide de la vie réelle, et elle définit de plus en plus la vie réelle.

Le Net, bien sûr, est le Royaume premier de l’Information. On peut considérer plusieurs des débats courants sur sa réglementation comme l’expression du problème suivant : lorsque notre «présence sur le Net se dissout (comme elle tend à le faire) en bits décontextualisés d’information, quelles distorsions affectent les diverses recontextualisations qui en résultent ? C’est-à-dire, comment notre existence en est-elle redéfinie ?

Le moissonneur de données avec son produit à vendre nous redéfinit à un premier stade, le service de prêt de la banque, qui vérifie notre ligne de crédit, nous redéfinit d’une autre, le politicien à l’affût de données des sondages, avec un œil sur l’élection à venir, nous redéfinit encore d’une autre manière, le cambrioleur qui cherche une ouverture, la personne seule cherchant à converser, le harangueur à la recherche d’un orateur de carrefour… chacun trouve tout à fait naturel de cultiver une image réduite de l’être humain, de l’autre côté du canal dit de communication.

Le même danger est présent hors de l’Internet également. Mais on ne peut nier que plus la mise hors contexte est totale et aisée – et le Net est un véritable moteur de décontextualisation – plus il est difficile de rester fidèle à la profondeur, dans la vraie vie, des personnes et des communautés à travers leurs nombreuses reconstructions. L’information, si fragmentée soit-elle, prend une existence propre.

On ne peut que déplorer un tel état de choses, parce que l’information n’est pas tant le début de la compréhension que sa fin. L’information représente le résidu final, abstrait, de ce qui était auparavant du savoir vivant. Dans l’historiette du basket-ball, c’est la réduction à un nombre muet de sauts vers le panier que seuls un poète, un psychologue, un ingénieur en mécanique, un analyste sportif, et un artiste, en combinant leur perspicacité, pourraient parvenir à saisir avec un tant soit peu de justice. »

Stephen L. Talbott
Éditeur de Netfutur


Voici une citation qui illustre à la perfection le texte de Talbott :

« C’est bien beau de lire dans les journaux qu’un concurrent vient de licencier 500 personnes. Mais il ne faut pas conclure hâtivement. Car, si au même moment, on apprend par un fournisseur que cette entreprise vient d’investir un million dans une nouvelle technologie, il suffit de recouper les informations pour comprendre qu’elle vient de faire un bond de productivité important. On peut alors réagir plus vite [en tant qu’entreprise concurrente].»
Simon Bureau, spécialiste consultant du renseignement corporatif, Revue Commerce, octobre 1998, p. 82.

Du social à l’économique, de la vraie vie à l’informationnel, même réduction. Du déroulement des actions et des événements au «savoir» statistique, lequel est à la base du savoir scolaire et académique moderne, il y aussi cette réduction qui est commandée par la culture gestionnaire de la société dite moderne.

2 . La vision du gestionnaire

Comme on pourra le constater à la lecture de ces extraits de L’essentiel du contrôle de la gestion (Paris, Éditions d’Organisation, 1998), les visions de gauche et de droite s’accordent bien sur le rôle actif de l’information. La culture de la bulle corporative, en vase clos, ressort très clairement de ce condensé de conseils et de règles destinées aux administrateurs de demain. Cette bulle corporative est aussi existentielle, elle participe de ce «closed world »dont nous donnions un aperçu dans un précédent numéro de Hermès. Relire aussi notre commentaire de Lucien Sfez sur l’expérience de la Géosphère dans le désert de l’Arizona.

La vision de l’information comme d’un instrument à la neutralité parfaite est «trop désincarnée pour correspondre à la réalité. En fait, le système d’information-instrument travaille sur des données, alors qu’un décideur humain travaille à partir d’informations dont il a communication (…) En conséquence, au lieu d’être un outil neutre, le système d’information pourra être considéré comme un moyen de fabrication de représentations de la réalité, ou même, de mise en scène de la réalité» (p. 43).

«Le contrôle devient en ce sens une construction de représentations partagées» (p. 53)

«L’environnement et l’organisation sont alors «mis en scène» au moyen de systèmes d’information, et les acteurs vont se voir évoluer dans d’autres rôles (ou d’autres costumes). Par exemple, un contrôleur de la SNCF peut-il avoir la même attitude face à un «usager» ou un «client» ? Un chef de gare peut-il agir de la même façon si l’activité de sa gare est mesurée en voyageurs-kilomètres ou en marge dégagée ? Insensiblement, peut-être, leurs actions vont en être affectées [le thème de l’apprentissage organisationnel se profile ici, dans le livre, PB], des inflexions de la stratégie pourront être suggérées, etc.» (p. 55)

Ainsi, «le système d’information est aussi un moyen de partager la même représentation de l’organisation, ce qui va favoriser la cohérence des actions et la convergence des objectifs» (p. 56)

Le système d’information constitue la base de la culture d’entreprise ; pour «pratiquer la standardisation des qualifications», «pratiquer un langage commun, la politique des ressources humaines des multinationales va s’efforcer de «brasser» les cadres : de la société-mère vers les filiales, et entre les filiales, de façon à affaiblir les différences nationales, à construire une culture de groupe, pour finalement obtenir des «managers» internationaux» (p. 147)

L’organisation de la production devient alors une fin sociale et politique, une dictature douce de l’organisation. Même dans l’économie du savoir «libérale». Et peut-être même surtout dans cette «nouvelle» économie.

«Only the organization can convert the specialized knowledge of the knowledge worker into performance», rappelle Peter Drucker aux premiers âges de l’Internet adulte («The Age of Social Transformation», The Atlantic Monthly, November 1994).

Qu’on se figure l’«organisation», dan tous ces écrits, transposée à l’échelle de la société, d’un continent, de la planète… N’y a-t-il pas une certaine ressemblance du système d’information (SI) comme concept théorique avec un réseau planétaire d’information ? Pierre Blouin

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Bibliothécaire des Appalaches
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