Mesure ambiante par Pierre Blouin

MESURE AMBIANTE

par Pierre Blouin

Avant-propos

Voici un morceau de « speculative fiction », écrit en 1981 (il y a donc 20 ans) lors des études de l’auteur à l’Université Laval. Le texte avait remporté un prix à un concours de nouvelles organisé par la revue Critères.

La fiction spéculative se nourrit de l’actualité et de ses extrapolations. On y parle d’aujourd’hui par le détour du futur et de l’ailleurs. Il y a une forme de contestation dans l’ironie et le ton employés dans ce genre. Comme le soulignait Stanley Péan, les auteurs de cette veine sont Harlan Ellison, Norman Spinrad, Maurice Dantec, (lequel était d’ailleurs présent au Colloque sur le virtuel tenu à l’Uqam en 1997), Riton V. La lecture de ce dernier « est d’autant plus exigeante que [ son] montage se réfère moins au montage cinématographique qu’à la construction arborescente des sites Web »( « La fiction < bypass> la réalité », (sur Dose léthale à Lutèce-Land de Riton V.), Ici, 18-25 juin 1998, p. 13).

La fiction nous permet de comprendre la réalité d’une autre façon, plus sensible, plus intuitive. Avec une réflexion en profondeur, elle peut constituer un auxiliaire précieux de l’approche philosophique.

« Selon Tsvetan Todorov, les textes littéraires eux-mêmes sont des formes d’accès à la connaissance. Ils ne sont pas que le lieu d’une esthétique ».
Anne Kupiec, Bulletin des bibliothèques de France (T. 43, no 2, 1998, p. 37).

Bientôt, de toute façon, la science-fiction sera du domaine du rationnel. « Not only the effects of cyberspace should be studied, but also it should be examined on its own terms [ …] . What are its metaphysics ? What will it mean to humankind to live in a world of pure simulation and artifice, where everything that seems real is just pure data ? I believe these speculations to be valid, and right now they seem to be almost the sole domain of science fiction writers. This problem requires serious scientific study as well. »

Michael Bauwens, « What is Cyberspace ? », in The Cybrarian’s Manual. Pat Ensor, dir. Chicago, London : ALA Editions, 1997, pp. 402-403.


 

«Mesure ambiante : 81 degrés. A l’intérieur, c’est présentement 54 1/2… Le commandant souhaite une excellente journée à tous. Prochain bulletin à 35 heures 10 minutes.» Les mains se retirent du clavier, et l’ordinateur complète la présentation en ajoutant la disposition et la ponctuation manquantes. La musique prend la relève, une fois la chaude voix de Tomes passée. Le travail se poursuit régulièrement.

Alors que le commandant se rassied doucement dans son fauteuil, un asservisseur programmé allume silencieusement sa lampe au dôme de plastique blanc, et ajuste sans heurt son récepteur analogique a l’émetteur principal du bord, afin de terminer la diffusion à la Terre du déroulement de la mission SX-72, via le réseau ABC de télévision américaine. A vrai dire, le présent bulletin, le 103ième, ne diffère des autres que par un ton nouveau, comme si Tomes essayait de rassurer la Terre au lieu de l’informer. Une avarie d’importance secondaire, croit-il, a causé la brusque amputation d’une partie de la tasse modulaire aux instruments directionnels et décisionnels. Cela se compare un peu à un être humain qui perdrait connaissance. Temporairement, bien sûr. Or, comme dans le cas de toute autre mission spatiale, il n’y a aucune raison de se laisser aller à la panique : le «Golden Slave», gloire de la «U. S. Space Fleet», a presque atteint le terme de son périple et aucune anomalie n’a été signalée jusqu’à présent. Pour l’instant, Tomes doit s’affairer à rassurer l’opinion publique américaine par son spécial hebdomadaire au cours duquel il rend compte de la progression de l’expédition et de ses découvertes scientifiques, parfois fracassantes. Le ‘«Golden Slave» s’enorgueillit du titre de premier bâtiment cosmique a être passé sans encombre d’un système stellaire a un autre. Il détient en outre le record dûment homologué de vitesse en espace libre, c’est-à-dire sans subir l’attraction de quelque comète, planète ou étoile. Six mois seulement ont suffit au jet ionique pour atteindre cette incroyable limite. Tout se conforme donc au programme établi.

Les yeux noyés dans la fumée, Tomes rêve. Très souvent, même en plein devoir, ces yeux se perdent. Parfois, un état demi-comateux les emporte, avec langueur, et l’on peut facilement admettre la chose dans cet environnement noir, extatique et sans forme. La seule vue de la physionomie générale de l’homme laisse deviner qu’il s’y est habitué. Il fume tranquillement sa pipe, assis dans son siège de similicuir, généreusement rembourré, les pieds dans de somptueux pantoufles caoutchoutés qui permettent une adhérence sécuritaire au plancher de ciment poli. Quatre sources sonores emplissent la pièce d’un bain de doux rythmes qui le coupent des bruits de plus en plus inhabituels qui proviennent d’au-delà de la grande baie plastifiée, là d’où originent des éclats lumineux, tel des reflets de miroirs éclairés par une puissante lumière blanche; ces petits éclairs saccadés effleurent la peau un peu plissée et brunie du vétéran capitaine de l’Armée de Mer. En cette heure, une sourde crispation, une goutte d’inquiétude, fait nouveaux en ce voyage, pénètrent cette peau. Tomes se dit que l’ennui tournerait bien à cela un de ces jours.

Au-delà de la baie teintée, a l’épreuve des balles à l’hélium et des lasers offensifs, bien loin au-delà de la cellule à suspension hydrostatique de la commanderie, de tous les côtés de ce gigantesque cube ou s’affairent en permanence, par équipes roulantes, des milliers d’ouvriers et de «marines», les rayons de lumière cohérée tournoient comme des toupies autour du pivot de leurs projecteurs. Affolé, du moins il le semble, l’immense équipage s’est tapi dans les rares recoins métalliques de ce qui reste d’une structure soumise aux aléas d’un horrible vent cosmique, alimenté par intermittences de doses mortelles de rayons X et Bêta. La zone de turbulence dure depuis cinq jours terrestres maintenant, mais il ne faut à aucun prix qu’elle ne compromette le succès de la mission. Chacun se case dans son abri, petite cabine de plomb (pour se protéger des rayons cosmiques et de la radioactivité du bord), sans eau ni égouts, sans électricité par périodes; de plus, le réseau du service alimentaire a été interrompu par Tomes il y a deux «jours». Plus aucune nourriture n’a échappé à la contamination, mais personne le sait, et ne doit le savoir.

Loin du «Golden Slave» le temps ou l’on pouvait exercer ses sens au maniement et à la jouissance des rétenteurs gravitationnels: les corps flottent librement, et la folle surprise a bien vite pris la forme d’un ordinaire cauchemar, diabolique à force d’être normal. L’attraction est en ce moment redevenue proportionnelle à la seule masse des boulons, comme l’indique un organécran de l’Ordinateur central.

L’ atmosphère, a peu près nulle, a profit é de la prolifération des météorites pour fuir petit à petit par les minuscules pores indécelables creusés dans la paroi de vinyle rehaussé d’acrylique mat. Certaines heures, lors des forts courants de vent plasmique, le bastingage se tord comme un treillis fin, l’acier découpé se détachant encore plus de la coque.

L’occupant doit travailler, comme tous les jours, mais on sent qu’aujourd’hui il va se passer un événement. Lequel? Tomes ne veut pas le savoir, il ne veut rien apprendre, ni du lendemain, ni de l’instant même, car il sait que tout événement à bord a été prévu dans un rigoureux plan de vol qui doit être suivi à la lettre; étant par ailleurs le seul garant à bord du fonctionnement de ce chronomètre, Tomes a pour tâche de veiller à son affectation automatique par tous les systèmes logiques et performatifs du bord, assistés et dirigés par l’Ordinateur central sous l’autorité de Tomes. Ce dernier, du haut de ses cinq postes de supervision, sans l’aide de quelconque cadre ou adjoint, peut à tout instant actionner un bouton interrupteur incorporé à la peau de sa hanche et qui tue l’Ordinateur pour laisser l’Homme seul. Situation évidemment impossible et éminemment catastrophique, inhumaine. Tomes sait heureusement qu’elle ne se produira jamais.

«. O. S. … S. O. S. …» Sue on South… Dans la détresse, le radiographe rêve toujours à sa Sue, la petite Sue de l’adolescence, celle de toute sa vie aussi, qui promène ses cheveux dans les yeux de celui qui espère trop. Sue et le South, les beaux jours et le cumulus bleu, le tout concourait à chacune des parties de l’amour tendre. S. O. S. … La Voie Lactée d’un trait, dernière trajectoire d’une tuyère éreintée… S. O. S. … ·S. O. S. …· S. O. S. …· Le radiographe se sait dans l’illégalité. Pourquoi ne pas aller au bout, se demande-t-il joyeusement? Au bout de quoi? De la folie sans doute, au bout du fantasme de se savoir déjà mort, donc d’une extase. Pitié, passion, honte pour l’équipage perdu du «Golden Slave», derrière chance, un petit effort, juste une petite prière… Puis, soudainement, plus rien: à travers la cage des antennes télémétriques, un mince grincement rouge or. C’en est fait: on peut entendre le silence obsédant du vide. Le contact est perdu avec les relais terriens. De son blockhaus, le froid commandant enlève ses verres ocres et prévient, rapidement, soudainement: «Arrachez les portes!» Pourquoi? «Il ne faut pas demander, mais agir. Je veillerai sur vous, je suis votre conscience.» La liaison vidéo vient de mourir pendant qu’il prononçait ces paroles. Le Roi a perdu son sceptre. Il n’y a plus de pouvoir légitime à bord: comment parler à ces dizaines de milliers de bouches et de bras trop petits, trop petites pour s’étendre assez loin hors de la coquille cassée?

Tomes essaie de ne pas fermer les yeux, mais son seul désir le pousse à ce rêve impossible, insensé, celui de jouer le tout pour le tout, comme à la loterie, comme dans une fiction. Toutes ces portes, qu’on lui apporte à la manière des Égyptiens traînant les blocs de pierre aux pyramides, mises bout à bout en un aphrodisiaque ruban vers un infini meilleur suffiraient-elles à assurer l’exil? Encore que personne ne sache l’exacte position du «Golden Slave» dans cette nuit de neige… Une fois chassée cette pensée de revoir cette chose qu’est le «genre» humain, Tomes n’a plus tellement peur. Il a même envie de sourire, mais veut se retenir. La solitude absolue l’a enfin rejoint, il la tient par la main comme une amie d’enfance à laquelle il n’a cessé de penser. Le fier et méthodique général US a trouvé sa petite Sue, qu’il n’avait jamais connue. Le capitaine Thomas Tomes, 36 ans, né a Pine Grove (Ill.), divorcé depuis deux ans, sans enfant, promu lieutenant pilote d’essai à Houston (Texas) le 25 avril 3458, pense à sa raison d’être, qui ne semble désormais plus n’avoir aucune validité. «Un vaisseau marqué de la qualité U. S. A. ne peut se permettre d’erreur politique.» Le calcul doit être juste et du premier coup, atteindre la mesure nécessaire à une évacuation rapide et sûre de tous les occupants. «D’autres portes, d’autres portes!» La fébrilité des hommes énerve le véhicule entier de soubresauts hystériques. Les portes se heurtent, se pressent, se frôlent en des crescendos de plus en plus dramatiques, tandis que le cliquetis des appareils encore ouverts parle de vie et de désir fous. «Soyouz de mon cœur!», affiche pointilleusement un organécran vert. Tomes détourne les yeux de honte.

Se retournant vers le côté droit de son lit, le commandant se recale et s’endort de nouveau. Quelques surprises de la sorte perturbent souvent son sommeil dans ces couchettes magnétiques pourtant propices à la méditation. Il se demande s’il n’est pas dans une histoire de science-fiction. D’autres figures apparaissent dans sa promenade («Je rêve», pense-t-il, «mais suis-je vraiment éveillé pour pouvoir dire cela?»), dans la salle de commande. I1 déambule sous une voûte immense et calme, éclairée par quelques parcelles colorées. «Après tout, que faire d’un homme si Dieu n’en veut pas?», pense-t-il en touchant le plexiglass qui lui révère le cube spatial. «Que d’étoiles et que d’hommes! Quelle audace peut m’avoir poussé à adopter ce cycloïde de la mort…?» Se serait-il trompé, aurait-il surélevé sa marge de responsabilité au mépris de l’intelligence et du sens de l’honneur? «Ai-je voulu attenter à la gloire du Christ?» Un gros plan frénétique, suivi d’une musique d’orgue, traversent, seuls, l’esprit brillant du commandant, assis à-côté de la fenêtre K-L 6, blotti dans la meute des affames électroniques de la salle de commande. Son repos tranquille se mue en décomposition cancéreuse, un peu à l’ image de ce quasar bleu-vert qu’il croise du regard, là, à quelques années-lumière à tribord. Il sent quelqu’un à qui il livrerait bataille, mais pourquoi? Il saisit un bras digital pour demander conseil à un aide informatisé. La notice émerge: «Probabilité: Dieu 0 Vide 936702.» Tomes la déchire, mais avec un mouvement de stupeur.

De l’autre côté du rideau magnétique, que Tomes vient tout juste d’actionner pour se donner une contenance, les portes arrivaient toujours. Les hommes, le front ridé, les joues creuses, les transportent dans des «spirales éclairées d’espoir», spécifie leur chef aux transcripteurs (qui n’émettront jamais plus). Cette populace, aseptisée régulièrement par un système de gicleurs, rit et s’amuse dans son travail. Elle aussi joue à la loterie, comme Tomes, et regarde le résultat des tirages le soir, à la télévision numérique, avant de s’endormir.

À 230 000 kilomètres à la seconde, la première prison filante de la galaxie de nulle part continue à émerger de la Sphère de la Sérénité. Tomes se console: «La conquête s’est déroulée comme prévu, et nous sommes a 20 000 kilomètres à la seconde de la vitesse de la lumière…» Il sent son importance se hausser soudainement.

«Des portes! Des portes!» Tomes, les doigts tremblants, a mis le ruban en boucle, de sorte qu’il n’a plus à parler, et le message a lieu tout seul, plein de sens et de clarté. Il regarde devant lui. Le salut n’a jamais été aussi proche. Pendant ce temps, prudemment, la tourelle télescopique s’avance, et transmet au décodeur télémétrique ses nouvelles données. L’Ordinateur central essaie patiemment d’y déceler les trillions de points de fuite de la perspective sidérale, ajoutant globe sur globe. Quelque nébuleuse pourrait bien se mêler de la représentation, mais le calculateur-projecteur différentiel se charge de rendre au spectacle sa pureté originelle. Toute dimension sera à jamais muette dans ce paradis aux mille mots, dans ces triangles de lumière conspirants, dans ces mystères enfermés en torsades qui éclairent leur surface de sentiments âpres, ardents et mouvants comme la cristallisation multiforme d’un micro-filtre gamma. Le peuple archaïque des longueurs d’onde s’y rassemble depuis toujours dans les siècles-secondes pour se fondre en un vitrail indéchiffrable. L’étoile 963-054, ce pulsar insensible, va-t-elle un jour s’étendre en tout l’infini possible pour donner l’agréable hallucination d’une éclatante cathédrale finie, d’un seul corps solidifié au centre de trillions d’années-lumière? Pour l’instant, la multitude des atomes sur fond noir (comme la mort) ne laisse capter aucun signal de mouvement spécifique, ne serait-ce que de mélancolie douce.

«Quelle beauté, quelle sombre lumière peuvent bien se dégager d’un univers désemparé…», pense tout-à-coup Tomes. «Ai-je voulu attenter à la gloire du Christ?» Tomes n’a pas d’âme, son orgueil seul le suit en cadavre souriant. Après le Grand Holocauste de 1989 (aussi appelé la Troisième Guerre Mondiale), qui a prouvé matériellement et historiquement l’absence de tout protecteur ou sauveur du «genre» humain, comment croire encore en un père? La Terre avait alors été rasée de la totalité de ses habitants et la survie de l’espèce fut assurée par quelques groupes pré-sélectionnés cachés dans les océans et sur des bases lunaires et martiennes. Pourquoi cette figure de conte pour enfants resurgit-elle ici avec autant de force? Peut-être le «Golden Slave» lui-même a-t-il constitue un gigantesque défi lancé à ce Dieu mort, comme pour prendre sa relève? Cette superbe ville inter-modulaire que dirige Tomes a été lancée afin de démembrer tout le reste de l’univers visible ou mesurable, grâce à ses nouveaux traiteurs d’information nucléaires à codification protonique. Conçue spécialement en vue de cette mission, la seule et unique expédition du majestueux octaèdre gris et rouge doit durer un an. Le commandant T. Tomes, de surcroît ami personnel du président Xearan, portant haut le flambeau de la fierté «of this country», aurait-il failli à la tâche? Un grincement d’acier retentit à l’instant.

Tomes se retire dans la partie basse de la salle et se tapit debout contre le mur T-X 56. Il regarde droit devant lui, conservant ainsi toute sa dignité, pense-t-il. Un oiseau vert aux ailes jaunes passe devant lui.

Plus de quinze cents portes s’entassent maintenant dans l’agora inférieure. La salle aux murs griffonnés et délavés, emplie jusqu’au plafond de ces panneaux de métal empilés les uns sur les autres, commence à s’assombrir des vapeurs puantes de l’hexachlorophène de soude libéré de ses bonbonnes. Des yeux blancs se baladent sur ce paysage à l’horizon cloisonné. Par cet acte de sabotage volontaire, le «Golden Slave», décomposé en lambeaux pendants, se retrouve privé de ses portes intérieures qui tuaient la monotonie des murs aluminisés et des plafonds truffés de lampes à l’ultra-violet.

Tomes contemplait lui aussi son œuvre. Sa figure de responsable a disparu du miroir. Du moins essaie-t-il de tenir le rôle jusqu’au bout. Le dépisteur ultra-sonique le retrace dans la salle de supervision, nerveux, passant en revue les différents canaux de données qui s’offrent à lui, retardant toute alternative de décision. Un homme de l’équipage de première classe l’a vu et entre. Tomes ne s’en aperçoit pas, appuie sur un bouton bleu indigo. Un pan de mur se soulève et libère une image floue, colorée, mais coupante. Tomes soulève une exclamation vive: la mise au point automatique se fait sur une reproduction tridimensionnelle de la couverture du dernier numéro de «Space Funny Girl», représentant un corps de Mulvienne sur un élévateur orbital. La surface martienne complétait, par la sensualité des canaux, ce tableau exquis… Tomes reste debout, immobile, et songe à la décadence des Empires, à la décadence et à la destitution de son empire. Derrière lui, un visage au regard tuméfié se heurte et s’échoue sur celui de l’être engouffrant. «Ce bouton devrait être jaune or», a pensé Tomes, retirant sa main de la commande. «Je suis honorable, beau et merveilleux. Moi seul existe maintenant et je ne disparaîtrai pas. À n’importe quel prix…» Son ancienne épouse, ses enfants qui n’ont jamais existé, tous ces oubliés perdus dans un repoussant trou noir veulent lui faire renier sa grandeur passée, la déchéance de son ambition et celle de cet amibe agonisant qui fait encore attendre quinze cent soixante portes à verrou simple dans une salle commune délabrée.

Le ruban magnétique est cassé: Tomes, dans un mouvement qu’il ne parvient pas à s’expliquer, tente maladroitement de le remettre en boucle et le détruit complètement. «Préparons-nous à évacuer», murmure l’équipage privé de la voix de son père. Le petit peuple du «Golden Slave», déshydraté et décortiqué, n’a plus aucune force biologique. Bande de désaxés errant à travers le manoir hanté interstellaire des États-Unis d’Amérique, chacun de ses membres a perdu tout passeport, toute carte d’identité. Seuls ne comptent pour lui que son corps et son repas-minute quotidien (c’est-à-dire servi toutes les treize heures). Tomes soupçonne que la tête de ses sujets ne disposait pas assez d’espace pour contenir les impressions d’un voyage vers l’infini. Tous ces marins damnés, déjà orphelins, aperçoivent le champ doré d’une planète paradisiaque où l’on ramassera leurs restes hideux, mêlés de titanium, après le plus catastrophique écrasement de l’histoire de l’astronautique. Oui, le «Golden Slave» fera frémir d’admiration ceux qui le regarderont tomber ainsi, météore enflammé de passion scintillante, décorant une nuit noire sans intérêt et sans cœur.

«Pourquoi partir à l’infini, alors que tout homme en a un à l’intérieur de ses poumons?», demande le souffle de vie Tomes. Un grand éclair de comète incendie les écrans et les boutons quadratiques disséminés. La salle de commande sursaute durant 1/1500 de seconde. Les hommes et les femmes continuaient d’arpenter les couloirs condamnés; l’infini s’imbriquait dans l’infini. Le désir sexuel lèche la peau rougeâtre du commandant. Il n’a toutefois pas fini de se scier le cou.

Une porte tombe d’une des piles, dans la salle adjacente au local AS-35, et Tomes, pour la première fois, crie. La détonation du contact de la chose avec le plancher perce aussi des cloisons dans la tête du capitaine. Petitement, dans les langes orangés d’un soleil neuf, le jour se levait. Les hommes commencent à s’éveiller. Des centaines de milliers de bouches crient. «Il faut sortir d’ici!»

Tomes tire une bouffée de fumée et enfile ses écouteurs télémétriques. Le signal modulé du système d’observation téléscopique y entre comme une divine sonate, avec un rapport de fidélité quasi-parfait. «Pourquoi un retour? Ça pourrait en être fini de ma célèbre carrière…» Au fond, il pressent qu’il n’a vécu que pour cette aventure sans but et sans plaisir, comme on couche avec une prostituée innommable. Il regarde de nouveau la convulsion des masses déréglées, en bas, et croit se voir dans le miroir (qu’il a détruit tout à l’heure). Tout ce travail de perdus, d’esclaves heureux, de vies gaspillées, quelle aberration à bord d’un vaisseau comme celui-ci! «Pourquoi survivrions-nous?» Il s’allume une autre cigarette et se tire un fauteuil près d’une plante odoriférante. L’attente se fait longue.

Un voyant exacerbé s’illumine heureusement au tableau principal: «MECO»’, soit «Main Engine Cut-Off». Le décodeur annonce: «Cinq minutes et 56 secondes après la panne; coordonnée G6V 2B», comme dans un film de série B auquel l’acteur principal ne croit plus. Soudainement, un homme passe et décroche un récepteur canaphonique. Léger tiret strident, qui se prolonge par intermittences. Un «équivalent organisationnel de la terreur» (l’ Ordinateur) prend vie dans le sein même de l’ intelligence miniaturisée du «Golden Slave». Se croisant en spasmes cardiaques, les rayons directionnels de la grande chambre cubique où l’équipage se réfugie font crier la fumée — de la fumée de cigarette au cyanure, celle de la démission indifférente d’une foule aux abois. Tomes sort ses verres bruns et les ajuste: du plus profond de sa langueur émergent des souvenirs d’une chasse africaine contre un troupeau de gazelles affolées dans la steppe.

Le commandant retombe mollement dans son fauteuil et saisit le télésélecteur relié au central énergétique. Il enfonce sa main à plat sur tous les minuscules boutons carrés, et la relâche. Aucun signal visible sur l’écran. Tomes rit et se reprend. Peut-être tombera-t-il par pur hasard sur la bande vidéo de cette mémorable chasse. Mais rien n’apparaît sur le B-312. L’homme se perd en gesticulations. Des plages de couleurs aux contrastes insupportables se déplient devant lui et l’enivrent de quelque chose comme le goût d’y aller de la folie suprême qui tuerait définitivement son obsession. Gagné par la fièvre, il aperçoit Dieu en prostituée, en loque payante qui ne sert qu’une fois et qu’on ne doit plus jamais revoir. Tomes cherche ce corps pour le détruire, lui qui s’est rassasié des dizaines de fois depuis le départ, dans le quartier réservé aux officiers supérieurs. Le front presque suant, le grand commandant éclate de rire. Il s’amuse comme un enfant, en écrasant des tablettes de plastique à mâcher entre ses doigts rouges et en les lançant sur les murs ionisés où elles collent et dégoulinent. Après tout, le film n’est pas terminé et il a le devoir de compenser l’admiration de ceux qui le regardent et l’adorent. L’homme ne délire pas, mais la sagesse d’une vieillesse prématurée le déborde. Il ne s’ennuiera plus jamais désormais; enfin oubliés ces après-midi de danse immobile devant un verre de calmant rose qu’on ne finit plus de siroter.

Pour en finir au plus tôt avec le tangage incontrôlable du vaisseau, l’idée lui vient de tenter une derrière sortie exploratoire. Deux cents volontaires seront chargés de faire une investigation au réacteur secondaire. Quelques instants après, deux cents nouvelles planètes sont éjaculées du «Golden Slave». De son fauteuil brun, Tomes dirige l’opération. L’idée de résister à l’ inéluctable le séduit maintenant, même au prix de quelques sujets perdus. L’armée s’avance vers le réacteur porte au bout du bras 108, à plus de 2 500 mètres du corps de logis principal. Tomes s’avance et pose un long regard sur l’organécran central, qui lui découpe l’action en 58 images à la seconde.

L’équipage est en congé; quelques-uns rangent des portes dans l’anti-chambre 418-E-M. Les scaphandres grincent, ils sont usagés; les gars s’approchent du gyroscope numéro trois. Le front du commandant est ridé. Les lasers s’amusent à «Devinez juste». Un homme est frappé par un météorite, particule western comme dans les films: il dégringole la passerelle intermédiaire P-33 pour s’offrir à la nébuleuse la plus proche. Les cheveux de Tomes s’amollissent. Une porte disparaît du 102-C. De grandes volutes d’or s’intercalent en rampant entre chaque homme et la coque du vaisseau. «Le dernier instant… Se pourrait-il…?» Le juge donne un coup sec. Un sein amer se profile a l’extrémité du réservoir D-66. Deux silhouettes promènent une porte dans un couloir schizophrénique du second palier. (L’écran A-5 momentanément en panne, on doit se tourner à droite, vers le Y-3). Le corps de Tomes se met à enfler démesurément. Tout est désert et eau; un palmier coule ses feuilles sur une jambe lisse et brune. Un Coke entre deux verres distrait un homme d’affaires triste de sa journée. Sur l’asphalte, une mouche bouge. La goutte descend toujours. Sourire-crevasse. Pieds nus. Grain de sable…

«Faites vos jeux, messieurs, mesdames, faites vos jeux…!», affiche encore un écran isolé dans la salle multivalente 0-19. Un cri étouffé surgit dans l’intercom: un câble se délie, se tord, s’accroche à une antenne parabolique et entraîne une vingtaine d’hommes comme de vulgaires toupies dans un cirque aveugle de projecteurs. Le reste de l’équipe les regarde, innocents, donnant le numéro vedette du spectacle dernier, «Saturday Night Show» du dernier calcul… Tomes dévore les jambes entrouvertes sur le «Space Funny Girl» en appuyant sur le bouton «Retour» de l’Ordinateur central. Un doux ronronnement se fait entendre, suivi d’un déclic qui allume un carré orange sombre sur l’écran B-1. Tomes préfère le velouté d’une peau bien maquillée à cette maudite portion de surface sans tonalité.

La machinerie logicielle éprouve quand même quelques difficultés suite à la panne prolongée de l’alimentation directe. Les portes de la salle de commande se sont verrouillées automatiquement pendant que Tomes se ravisait et faisait rentrer ses dépanneurs en toute hâte. Comment vérifier s’il est désormais détenu prisonnier par l’Ordinateur? Il continue néanmoins à composer résolument ses directives au pupitre digital, malgré le circuit logique central qui fonctionne toujours en position «Normal», faussant ainsi son analyse de la situation dite d’urgence. «Combien de portes? De quelle sorte? Leur provenance?» Des hommes ragent, explosent en série. «Foutez-nous la paix! Il faut sortir d’ici…» Révolte? Non, tout au plus mutinerie mal accouchée. Tomes sent cette force effrayante qui, sans réussir à percer, bout entre toutes les parois du «Golden Slave» mutilé. Le cri étouffé de ces bouches déformées résonne là, dans l’écho des innombrables pièces en tuiles de céramique et béton armé encastrés dans l’acier galvanisé et peint de couleurs attrayantes. Tomes sent, l’éclair d’un instant, que cette masse, ayant déjà eu un poids, pèse sur ses épaules et sa conscience. «Qu’est-ce que la conscience?», demande le positron 26-K-7 S en recevant les ondes de pensée du capitaine.

Le périscope meurt. Tomes bute sur une clé-alpha déposée la par un intermédiaire affolé. «Il faut sortir d’ici! Il faut sortir d’ici!» Le point de surdité est vite dépassé. L’équipage n’existe plus: seul un bloc de deux cent quatre-vingt-huit mètres de côté demande à Tomes de survivre. Une seule voix, à des soleils à la ronde. Tomes contracte ses muscles faciaux, afin de ne pas sentir les vibrations. Ses petits yeux de Chinois se ferment à moitié comme pour résister à un vent de tempête, ou à un soleil trop fort. L’étau va vite faire passer le «Golden Slave» au livre des temps antiques; des philosophes athéniens à la toge immaculée pensent présentement au problème du commandant. Tomes lève la tête, la bouche béante, bouge le bras et essaie d’attirer leur attention, mais se rend compte de la forme trop familière des ensembles informatiques E-84.

Le froid cosmique a congelé des circuits importants dans le réseau des transmissions, ce qui provoque une perte progressive de contrôle de l’attitude de vol. La nef se met à danser lentement. Tomes relève la tête et tente d’ouvrir plus grands ses yeux aveugles: les quadrants U-8 et W-6 indiquent que la barrière critique de la vitesse de la lumière, soit «c», sera franchie dans 10.875 secondes. Le flux temporel va se mettre à régresser dans quelques instants. Tomes se frappe violemment la tête contre les portes verrouillées. Il veut se réveiller. L’acide tétraoxide d’azote l’a rongé et en se laissant tomber, il pense au voyage infini qui l’attend et dont il devra endurer l’interminable jouissance. «Pitié pour moi, pit…»

Rampant doucement, le visage calme, il saisit un bras d’affichage, d’une main qu’il ne reconnaît plus. Pour la première fois de sa vie, il éprouve quelque chose comme de l’amour, ou du moins de l’affection, diffuse et sans saveur, l’amour de la perdition, l’amour des achevés, sans aucun «désespoir». Il se cramponne aux manettes-seins de l’organécran maternel. Son dernier ordre commence à s’écrire. «Il manque des portes. Arrachez les écoutilles» La foule déchaînée se précipite sur les parois extérieures déchirées. Bétail assoiffé de vie, il commande sa propre mort, grâce à l’efficacité maximisée de l’informatique nucléaire.

Tomes se rendort. Les étranges vibrations cèdent le pas à un rugissement diabolique, rouge écarlate. Un grand vent charrie les corps. L’espace d’une toute minuscule larme, le «Golden Slave» a proprement effacé son nom de la mappemonde divine et lavé l’honneur de son commandant ahuri.

Pierre Blouin

A propos charro1010

Bibliothécaire des Appalaches
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