Michel Ouellet, musicien et ami Roger Charland

Michel Ouellet, musicien et ami

par Roger Charland

Paru dans le no 9 de HRC (HERMÈS : revue critique)

« L’homme, disent les dieux, fasse l’essai de toutes choses,
Que nourri de leur force, il sache gré à toutes
Et comprenne sa liberté,
Rompre là, s’en aller où il veut.»

HÖDERLIN, « Cours de la vie » in Odes, Élégies, Hymnes.
Poésie/Gallimard, Paris, 1967, p. 42

[k1]

La dernière fois que nous nous sommes parlés ça fait deux ans. Puis maintenant, on m’apprend que ça, ça ne sera plus possible. Tu as perdu cette notion du dialogue, tu as perdu la vie… Cette seule singularité, qui était tienne, tu nous l’a prise. Tu es parti ce matin d’automne 2001. C’est à ce moment que tu as repris à toi-même, la seule chose qui t’appartenait : la vie. J’oserais dire que tu t’es enlevé à nous… Tu nous laisses là… bouche bée et toi absent !

Je t’ai connu à une époque très belle de mon existence. J’étais en état de choc, je connaissais la plus belle révolution intérieure que je n’ai jamais éprouvée. Nous étions dans ce cégep qui connaissait quelques grèves. Nous étions là, dans l’antichambre de la vie pratique, cette vie parmi les marchandises, les salaires, les dépenses des consommateurs, la consommation, les hypothèques, les inégalités, du non-respect de la liberté, de cette société qui ne pardonne pas la différence, de cette société brutale face à la vie. Et nous qui partagions nos vies gratuitement et prudemment. Nous étions toujours la même gang, à la même table, dans cette cafétéria infecte… Puis tu nous parlais de musique, de musique et d’amour… Et nous, nous nous aimions bien, c’était une rencontre, l’amalgame de nos vies ensembles.

Il y a vingt ans, je n’ai pas manqué tes premières frasques de musicien professionnel au tout nouveau Festival de jazz de Montréal, entres autres. (1) Nous avons, je me souviens très bien, passé des nuits blanches sur la rue Saint-Denis en attendant le premier métro du matin. Et nous discutions sans fin de musique, en riant de tes aventures diverses avec quelques personnes qui auraient aimé « que toi et les autres musiciens jouiez ensemble ». Sans oublier le fait que votre jazz ne faisait pas danser. Que Coltrane prime sur le swing c’était un choix… a love supreme !

Avec le Normand Guilbeault Ensemble, plusieurs années plus tard, tu gagnas un prix important à ce Festival et des disques seront enregistrés après cette performance (2). Tu travailleras avec plusieurs musiciens. Guy Nadon, Vic Vogel et Frédéric Alarie sont de ceux là. Malheureusement je ne connais pas l’ensemble de ta discographie comme « side man » comme toi tu ne connais pas tous mes écrits, nous c’était la vie, et chacun de notre côté la nôtre individuellement.

Puis ensuite j’allais te voir dans les bars, petits et emboucanés, Celui de tes camarades, sur la rue Ontario, celui plus à l’ouest, le bar de M. Symons et avec un bassiste, qui jouait, presque tout, sans aucune feuille  de musique. Je me souviens que tu jouais sur les pièces que tu connaissais alors, et , que tu écoutais respectueusement, celles qui t’étaient inconnues. Humilité du musicien. Le respect des autres et de la musique des autres…

Je me souviens, plus tard, des rencontres avec toi dans ces bars de jazz de plus en plus rares à Montréal. Toutes ces fois que nous discutions du Festival International de Jazz de Montréal, de tes critiques envers celui-ci, et, du public de Montréal qui venait le temps de ce Festival, mais qui malheureusement ne vous suivait plus durant le reste de l’année. De tes revenus de crève-la-faim, malgré le talent, malgré les efforts. Tu suivais des cours à l’université Concordia et à l’université McGill en improvisation et autre, et t’obligeais à des pratiques quotidiennes, acceptant toutes les offres qui pouvaient t’aider à développer ton talent, mais surtout à subvenir aux besoins les plus élémentaires de la vie.

Et notre autre passion : la philosophie. Des soirées passées en ta compagnie. Nous invitions Heidegger, Agamben et d’autres à siroter nos bières et nous nous prenions pour un temps des interlocuteurs sérieux face à ces bonzes. Le monde n’avait qu’à bien se tenir. Nous n’en avons pas eu assez de ces soirées ! Ça me manque déjà, ça me manquera souvent mon vieux !

Puis dans tout cela les évènements tristes de ta vie. La perte de ta mère, que je n’ai rencontrée qu’une seule fois. La perte aussi de ton père et de ton frère. Pour régler toute cette douleur, tu partiras à New York faire ce que tu pensais, et moi aussi, être le mieux pour toi. (3) Tu as été là-bas, à New York, faire une maîtrise en interprétation jazz. C’est la dernière fois que nous nous sommes parlés lors d’une longue conversation téléphonique. Moi je commençais HERMES : revue critique et toi tu te faisais la main à cette ville, que tu trouvais odieuse d’argent et d’anomie.

Odieuse d’argent et de pauvreté aussi. Odieuse d’inhumanité. Je me souviens bien de tes commentaires acides de ta vie là-bas. je retiens que tu étais heureux de ton apprentissage académique et de la musique que tu y faisais. De tes rencontres musicales…

Bizarrement, tu remettais en cause ton retour à Montréal. Tu pensais, si mon souvenir respecte tes intentions de l’époque, à Boston. Puis récemment, en août, tu as rencontré R.B. dans le quartier que j’habitais auparavant. Puis son frère, ton ami E.B. On devait se voir tous, on aurait pu…

Nous ne le pouvons plus aujourd’hui. Mon vieux, tu me manques, tu me manqueras. C’est sans doute égoïste d’écrire cela. C’est difficile d’accepter que nous ne discuterons plus de l’amour et des femmes, du respect que nous avions pour elles. Nous ne parlerons plus de J.J. Jonhson et de Mangelsdorff (4) que tu aimais pour des raisons différentes : le premier pour le swing et le bop, et le second pour la virtuosité.

Nous ne pourrons plus voir le jour se lever ensemble. Nous n’irons plus discourir de la vie et du désespoir que cette société nous inspirait.

L’ami tu as pris une décision irréversible et irrémédiable. Tu as quitté les gens qui t’aimaient. Ton désespoir me laisse là, au mitant de ma vie, avec les autres que j’aime, mais malheureusement, sans toi que j’aimais aussi. Une large ouverture, qui t’était toujours réservée, devra se cicatriser dans mon coeur.

Salut mon ami, c’est ton choix.

Il me reste la vie pour apprendre et apprivoiser la mort.

Rémi Bolduc, dans un récent disque, dédie une composition à Michel. Le titre de cette pièce est À la mémoire de Michel.  Ce disque est très intéressant et mérite bien que les amateurs se laisse tenter par ce dernier. Rémi Bolduc est un saxophoniste contemporain de Michel.Rémi Bolduc et Kenny Werner, Tchat,  Justin Time, 2003.  JTR 8500-2

Discographie partielle :

  • Vision, Fédéric Alarie & basse section (Dominic Sciscente Music, 1997, DSM-3009
  • Hommage à Mingus – Normand Guilbeault Ensemble, Justin Time Records, 1995, JTR 8460-2
  • Basso Continuo, Normand Guilbeault Ensemble, Justin Time Records, JTR 8452-2

Un mémoire de maîtrise en psychologie :

  • Étude de la contrôlabilité et de la prédictibilité comme variables déterminantes du comportement d’évitement. Université du Québec à Montréal, 1985.

NOTES

(1) Le Festival International de Jazz de Montréal a été créé en 1980. http://www.montrealjazzfest.com/

(2) Avec le quintet de Normand Guilbeault, il enregistrera deux disques. Le groupe a gagné le Prix de Jazz DuMaurier au Festival de Jazz de Montréal en 1994. En plus de Guilbeault (contrebassiste) le groupe se composait de Mathieu Bélanger (clarinette, clarinette basse), d’Ivanhoe Jolicoeur (trompette, flugelhorn) et de Paul Léger (batterie). Il participa à un disque de Frédéric Alarie en 1997 intitulé Vision. Et à plusieurs autres que je ne connaissais pas alors.

(3) Michel étudia à New York à Queens College, avec Jimmy Health, la composition et avec Steve Turre et Benny Powell l’interprétation.

(4) Albert Mangeldorff (1928-) et Jay Jay Johnson (1924-2001) deux musiciens de jazz virtuoses du trombone.

A propos charro1010

Bibliothécaire des Appalaches
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