Pierre Paquet, Oublier la révolution tranquille, Pierre Blouin

Oublier l’Histoire : le cas québécois

Pierre Blouin

Oublier la Révolution Tranquille. Gilles Paquet

Paru dans le no 9 de HRC (HERMÈS : revue critique)


(…) L’internationalisme moderne n’a de sens que
s’il succède au nationalisme. L’étymologie même
du mot internationalisme le prouve : inter
et nationalisme, entre nations. C’est pourquoi,
concurremment à la vague moderne moderne
d’internationalisme, se poursuit une vague
non moins forte de nationalisme.

Marcel Chaput, Pourquoi je suis séparatiste ?
Éditions du Jour, 1961, p. 125.

Ce n’est pas une des moindres forces de la Révolution Tranquille au Québec, au début des années 60, que d’avoir affirmé la place du politique et la dimension du social face à l’économique et à l’arbitraire dans une société sclérosée et autoritariste. Ce n’est pas non plus la moindre des caractéristiques du livre de Gilles Paquet que de gommer le politique et le social, que de réaffirmer leur caractère «dépassé» pour les «oublier» définitivement dans le discours rationnel et structuraliste de la «nouvelle économie». Peut-on même «oublier» une période historique, que ce soit le duplessisme ou la Révolution Tranquille ? En oublier les excès ou les survivances anachroniques, certes; mais encore faut-il en connaître les contours, les valeurs exactes. «Oublier» les valeurs internationalistes pour celles d’une globalisation tout-à-l’économique, voilà ce que l’auteur se met en tête de défendre.

Chez Paquet, les excès du bouleversement social-démocrate sont des débordements de mauvaises manières, des irresponsabilités individuelles qui, finalement, rendent caduque la prise en mains par l’État d’un État colonisé et aliéné par des années et des décennies d’un régime accroché au compromis entre l’agriculture et l’industrialisation par l’étranger.

Pourtant, la Révolution Tranquille ne fut pas autre chose que la conquête par la classe d’affaires québécoise de la place qui lui revenait dans un contexte d’évolution mondiale (les années de gloire de la société de consommation furent les années 50). Grâce aux intellectuels, aux universitaires, aux journalistes, à une élite «éclairée» et désireuse de changements, désireuse aussi de s’affirmer, cette révolution a pris son essor dans un précipité de rénovation des institutions politiques et de reconstruction du capitalisme national, autochtone. L’État s’est constitué une technostructure dont on a bien entendu aujourd’hui l’héritage. La société civile a été la grande gagnante de ces réaménagements qui étaient absolument nécessaires à l’époque. C’est pourquoi il était justifié de parler de révolution.

Or, l’ouvrage de Paquet applique avec un certain brio technocratique le discours néo-conservateur actuel dominant au «cas québécois», en exploitant une thématique populiste très attrayante qui l’enrobe : la remise à jour de l’État, dans un sens très précis, ou sa disparition pure et simple. L’État, en tant que modèle non corporatif, est dépassé, il n’a pas fait du citoyen un actionnaire, une unité de base définie en termes économiques. Bien sûr, on ne trouvera nulle part les mots «lien social», «corporatif», encore moins «conservateur» ou «socio-politique» (mais la notion de «socialité» en tant que «pattern de bonding social»…). Ce qu’on peut prendre à première vue pour une critique des barbaries de la modernité ou de la bureaucratie de l’État-Providence se révèle être une apologie de la technocratie néo-libérale en matière de gestion sociale.

Selon l’auteur, le «discours mythocrate» est essentiellement celui de l’État, lequel est constamment en retard sur l’Ontario voisin, alors qu’avant 1960, ce retard «relève plus de l’invention que de la réalité». Seul l’État a la méchante manie de l’habitus centralisateur, qui étouffe la liberté d’entreprendre. La solution serait une «socialité» décentralisée, «spectrale», comme le serait par exemple la «société de l’information». «La spectralité comme mode d’être» (p. 71) lui est inspirée par Baudrillard et Marc Guillaume, suite à une lecture superficielle de ces auteurs. Il est loin d’en prendre la pleine mesure. Pour Paquet, en effet, comme pour les néo-conservateurs en général, le phénomène constitue l’essence des choses : la statistique est une valeur transcandante en soi, il suffit de constater un état de fait pour le sacrer vérité absolue et principe directeur. D’où la fascination pour la «nouvelle économie» et les manifestations de l’information. «Nous devenons les ‘produits de nos relations virtuelles’» (p. 71, tiré presque du défunt discours d’un Pierre Lévy, qui fait maintenant dans l’ésotérique mystique, tout comme Kevin Kelly de Wired). «Le rapport à l’autre devient un système de commutation» (p. 72). Etc.

Le propos fondamental du livre est la recherche de ce nouveau modèle économique et institutionnel qui préoccupe la pensée néo-libérale mondiale. En ce sens, il faut oublier, non pas la Révolution Tranquille québécoise, mais la réforme léguée par cette révolution. Il nous faut retrouver le libéralisme pur, et pour cela avoir «une bonne réactique, apprendre vite». La logique gestionnaire, managériale, imbibe cette prose qui vaut surtout la peine d’être lue par les étudiants de littérature moderne et de linguistique. Il s’agit d’un style qui se veut neutre à tout prix et qui est prêt à toutes les formules pour y parvenir. Malheureusement, c’est ce que les étudiants concernés par ce domaine ont comme pâture dans leurs cours; demandez-leur ensuite de s’intéresser à la chose intellectuelle, voire à la lecture.

«Il faut recadrer notre vision de l’économie et construire les institutions qui vont nous aider à mieux vivre dans la nouvelle économie» (p. 54). Mélangeant philosophie et fausse érudition dans cette «nouvelle économie» intellectuelle de gourous, Paquet se permet de citer Gaston Bachelard, pour nous inciter à «prendre des risques conceptuels» pour catalyser le processus de l’avènement de la «société à valeur ajoutée» (p. 55). Plus contradictoire que cela, tu meurs (selon une formule typiquement québécoise «à valeur ajoutée»).

La société «fragmentée», dite post-moderne, est de toute évidence le terreau idéal de l’entreprise corporative comme «forme d’organisation moderne», encore qu’elle ne doive pas succomber au corporatisme d’État et se faire «entreprise étatique», abolissant ainsi les «marges de liberté et le désir d’autonomie» (p. 50). Tout est orienté vers le privé, comme en éducation : «Que signifie l’école publique quand le gros (sic) de ce que les Québécois ont besoin d’apprendre pour vivre et prospérer n’est pas appris en classe ?» (p. 52).

Il aurait été plus captivant et intéressant, somme toute, de faire le parallèle entre la Révolution Tranquille et ce qui se passait ailleurs dans le vaste monde, par exemple aux États-Unis, le modèle par excellence de ces penseurs, avec la Great Society, ou en France avec le Commissariat au Plan qui a permis au capital français de se sortir de sa crise. En Grande-Bretagne, la planification française a inspiré les plans «neddy», à partir de 1963, un exercice de planification coopérative volontaire pour aider la croissance économique et favoriser la compétitivité en favorisant une stabilité économique. Les plans avaient été reçus avec enthousiasme par les industriels britanniques ; une politique d’expansion et de développement a ainsi été initiée, puis réalisée, grâce non pas à un establishment d’affaires plutôt conservateur, mais bien grâce à l’élite gouvernementale elle-même, qui s’est mise au service des forces de rationalisation au sein du capitalisme national. Cette complémentarité d’une économie essentiellement mixte a joué à fond dans la Révolution Tranquille; elle a été occultée au profit de son côté rénovateur et nécessaire. (Michael Shanks, The Innovators : the Economics of Technology. Penguin, 1967, pp. 23-28.)

Il n’est pas inutile de se référer également à la «Révolution Tranquille américaine» que fut le New Deal de Roosevelt, pour mieux comprendre les notions proposées de «gouvernance» et de «capital social». Ce «capital communautaire concret et pluriel» n’est chez Paquet qu’une forme érodée et mercantile de l’économie sociale, défendue par un nombre croissant d’acteurs corporatifs et gouvernementaux. Le New Deal avait créé en son temps une forme d’économie sociale, dirigée à la fois pour sauvegarder le capitalisme emballé dans son fonctionnement et pour faire jouer à l’État un rôle réel, celui de redistributeur des «richesses» produites. A-t-on retenu cette période comme celle du «modèle américain» ? C’est pourtant ce même modèle, interventionniste et capitaliste, que l’économie de consommation jugera bon de reprendre durant les dix ans de gloire du capitalisme américain, selon les mots de Ernest Mandel.

Dans un livre publié en 1959, un boursier du Twenthieth Century Fund écrit, paraphrasant ce que Galbraith écrira dix ans plus tard dans sa Nouvelle société industrielle : «The corporate structure in the United States thus represents a fundamental departure from purely individual free enterprise. The large corporation begins to approach in some respects the status of a governmental bureaucracy. Indeed, the position of the management would not necessarily be much changed if the corporation were nationalized» (Calvin B. Hoover, The Economy, Liberty and the State. Doudleday, Anchor Book, 1959, p. 265). L’État est concomitant et non concurrent aux systèmes économiques, et surtout au capitalisme. L’auteur du livre y explique le rôle de contre-pouvoir que joue l’État, et aussi celui de balancier du système : comme la compétition se fait entre grands agrégats de pouvoir, la stabilité des prix exige une certaine forme d’arbitrage. Que cet arbitrage vienne de l’entreprise leader de son domaine (comme la US Steel dans l’acier ou General Motors dans l’automobile), ou qu’elle vienne du gouvernement, elle est ressentie à la fois comme un mal et un bien. Un mal parce qu’elle freine la compétition et le laissez-faire des marchés, un bien parce qu’elle introduit une régulation profitable à tous.

Si ce pouvoir de contre-balancier n’existe pas, «thus the power of the Sate was invoked, as in the case of the agricultural price support programs of the New Deal» (p. 243). Il fallait aider les fermiers individuels à contrer le pouvoir des grands conglomérats de producteurs. Ironiquement, c’est le contraire qui se constate dans les États agricoles américains aujourd’hui, où la ferme familiale est en passe de devenir une franchise des multinationales de l’agroalimentaire. C’est que la stabilité n’a plus à souffrir désormais de la disparition du petit producteur, dans le modèle de «société plurielle» que nous propose Gilles Paquet et al.

Ce qui est étrangement intéressant, c’est que Hoover ne voyait pas de différence significative entre une économie nationalisée du type britannique et l’économie mixte américaine de cette même époque. Il explique que les leaders du Labour n’avaient pensé leur socialisme qu’en termes de distribution élargie des titres de propriété aux individus, et de réforme du management sans toucher aux structures de base, en «responsabilisant» les gestionnaires envers leur public. Bref, il s’agissait de restructurer un capitalisme d’arrière-garde pour en faire un capitalisme d’avant-garde, mieux préparé à affronter le «changement», selon un refrain que l’on commence à connaître. On pourrait dire la même chose du mouvement de Crédit Social instauré par C. H. Douglas en Alberta dans les années 20, qui réclamait la fin du système de crédit privé pour en faire une organisation de crédit réel, dit social parce qu’il se voulait public. Encore là, on constate un effort essentiellement réformiste, qui s’inscrivait dans le respect de l’exploitation privée des moyens de production et des valeurs de base du capitalisme. Le Crédit Social fut d’ailleurs issu des fermiers de l’Ouest canadien durement touchés par la montée de la spéculation durant les années 20, puis par la crise des années 30.

Les exemples de réforme abondent pour la période dont nous parlons ici. Qu’il suffise de mentionner la Reconstruction Finance Corporation (RFC), fondé en 1932, dans le but de renflouer les banques, entreprises de chemin de fer et autres grandes sociétés industrielles indispensables à l’économie nationale américaine. La RFC contribua puissamment au financement de certaines industries d’importance militaire et stratégique. Elle fut dissoute en 1954.

Bref, il s’agit encore et toujours de produire un discours anti-étatique lorsque des intérêts particuliers sont en jeu et de réclamer l’aide de l’État lorsque d’autres le sont. Au Québec, la Révolution Tranquille a aussi signifié la mise en place de grands instruments pour favoriser l’investissement privé et la création de piliers industriels. Comme le mentionne le vice-président exécutif de Lévesque Beaubien Geoffrion, Pierre Fournier, « Beaucoup de grandes entreprises québécoises ont eu de la chance d’avoir la SGF, La Caisse de dépôt et placement, la SDI et Hydro-Québec pendant leurs années de démarrage. L’État leur a donné un coup de pouce majeur. » (« L’État s’engage, la grande entreprise s’impose », «Commerce, Décembre 1998, p. 110). La naissance de Vidéotron dans les années 60, puis celle de TéléGlobe résultent en grande partie de l’aide étatique accordée à des individus ou à des familles.

Roger D. Landry, ancien éditeur de La Presse, nous donnait l’heure juste sur la social-démocratie à la québécoise. Il affirmait que « le Parti Québécois est un parti de centre-gauche, de progressistes modérés. C’est une position confortable, comme celle du Labor britannique, du parti socialiste français, du parti progressiste allemand, mais ça suppose un débat perpétuel, une oscillation et c’est bien comme ça » (« la lettre des neuf n’émeut pas Landry », La Presse, 25 août 2001, p. B-1). L’incertitude programmée, telle apparaît être la marque de cette social-démocratie, et sous le couvert d’un débat démocratique, c’est à une suite de sommets d’auto-concertation et d’actes forcés (telles les fusions des grandes municipalités) à laquelle nous assistons, impuissants et résignés, pour notre plus bien concurrentiel et globaliste.

Encore une fois, il faut lire le livre de Paquette non pas pour son contenu, mais pour sa formulation, son langage technocratique très « post-moderne ». Là se situe le véritable message, qui est axé autour du physicalisme, de cette conception développée par le physicien Von Neurath selon lequel toute connaissance peut se formuler en énoncés sur des objets physiques (Exemple dans le discours courant : la mondialisation est un « phénomène », incontournable en plus comme la chute des corps ). Dominique Lecourt a superbement résumé cette pensée, en parlant de la « mise en ordre » effectuée par l’ordinateur : (…) cet ordre n’est installé qu’en privant la pensée de son contenu  au profit d’une forme toute puissante (…) L’information, en permettant au règne technique d’inscrire en lui l’ordre symbolique, réalise la clôture du système technicien sur lui-même. La rationalisation intégrale de la vie, autrefois annoncée par Max Weber, se réalise sous nos yeux » (« L’empêcheur de penser en rond », Le Devoir, 17 avril 2000, p. B1).

Dans une telle langue, la gouvernance représente un essai de science du gouvernement corporatif  dans un monde qui se fixe de nouvelles règles monétaires flexibles.

Pierre Blouin


À lire :

« Est-ce la fin du Canada ? Lamentation sur la fin du nationalisme canadien », Grant. Hurtubise HMH, 1988 (collection Cahiers du Québec). Traduction de Lament for a Nation (Carleton University Press, 1965).

Écrit par un philosophe de la technologie, plus critique que son concitoyen McLuhan. Présenté par son traducteur comme une œuvre de philosophie politique, ce classique de la pensée canadienne anglophone est passé inaperçu au Québec. Avec une préface de Jacques-Yvan Morin, il brûle d’actualité et de pertinence. Grant tenait le nationalisme québécois pour la seule pensée identitaire canadienne. Lire dans la préface le commentaire de Morin sur la « trahison des nantis, observable sous toutes les latitudes » (p. XIII), à propos de la tentation continentaliste de l’époque (lire mondialiste aujourd’hui).


accueil sommaire no 8

©HERMÈS : revue critique et Pierre Blouin
ISSN- 1481-0301
Créée le vendredi 18 août 2000
À jour le mercredi 18 décembre 2002

A propos charro1010

Bibliothécaire des Appalaches
Cet article a été publié dans Compte rendu. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s