Réflexions théoriques sur la profession bibliothéconomique : l’informateur désinformé par Pierre Blouin

Réflexions théoriques sur la profession bibliothéconomique :
l’informateur désinformé

par Pierre Blouin

  • Wayne A. Wiegand, « Tunnel Vision and Blind Spots : What the Past Tells Us About The Present : Reflections About the Twentieth-Century History of American Librarianship ». The Library Quarterly, Vol. 69, no 1, Jan. 1999, pp. 1-32.
  • Dave Muddiman, « Information and Library Education : A Manifesto for the Millenium », New Library World, Vol. 96, no 2, 1995
    [ http://www.emerald-library.com/brev/07296be1.htm ]
  • Andrew Abbott, « Professionnalism and the Future of Librarianship », Library Trends, Vol. 46, no 3, Winter 1998, pp. 430-443.
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Cette sélection d’articles constitue presque une base obligée pour une prise en considération sérieuse du futur de la bibliothéconomie. Dans le premier, l’auteur, qui enseigne dans le domaine à l’Université du Wisconsin, met en relief l’incompréhension qu’ont les bibliothécaires de leur propre histoire, ce qui les empêche de penser avec clarté leur avenir en tant que professionnels autonomes. On souligne le manque d’études sur le rôle de la bibliothèque, celui de la lecture et sur le type de lecteurs qui fréquentent les institutions de diverses sortes. L’importance accordée au « good reading », aux bonnes lectures, comme idéologie imposée aux bibliothécaires et acceptée par eux, a fait en sorte qu’à une sélection « naturelle » des collections s’est faite grâce aux instruments que sont les « booklists » fabriqués par d’autres professionnels. Les éditeurs et l’industrie des index ont mis en place un système de filtration qui touchait, surtout, au départ, la fiction et les livres pour enfants.

Dans les années 70, le « good reading » a fait place au « best reading », défini par les universitaires et les élites littéraires. Peu à peu, on a délaissé l’attention au contenu pour privilégier le « largest number » et le « at least cost », selon la devise de l’ALA. La profession continue cependant d’ignorer les vrais goûts du public, qui demeurent la fiction, surtout avec le développement de bibliothèques spécialisées, qui privilégient l’IST (information scientifique et technique). « (…) librarians continued to emphasize and improve professionnal expertise and management, and persisted in a « library faith » steeped in high culture canons that over time werw slow to shift  » (p. 11).

La liberté intellectuelle et l’alphabétisation sont ainsi devenues les nouvelles causes de la profession, et de ses associations (surtout aux Etats-Unis). Elles varieront dans le temps, et se transformeront en promotion de la lecture, par exemple. Or, pendant ce temps, le discours professionnel se moule aux nouveaux modèles de la science de l’information et de ses clientèles spécifiques, qui s’en trouvent privilégiées. Des débats ont lieu à la fin des années 60 sur la responsabilité sociale du bibliothécaire et la neutralité de la bibliothéconomie et de sa science, surtout sous l’impulsion des idées de Michael Harris.

Quels types d’information sont valorisés au détriment d’autres, se demande l’auteur. Quelles sont les connections entre savoir et pouvoir ? Questions essentielles à l’ère de la veille informationnelle.

Wiegand déplore aussi le circuit clos du discours professionnel qui refuse de s’ouvrir aux disciplines connexes comme la sociologie et l’histoire ou la philosophie. « One also gets the impression of a profession much more interested in processes and structure than in people » (p. 24).

Bref, l’auteur incite les membres de la profession à définir et à poser les questions justes et adaptées aux circonstances afin de prendre conscience de leur évolution et de leur présent, afin de ne pas identifier leur futur avec la seule vision techniciste, dont la question technologique n’est qu’un aspect dominant.

Les 131 références fourniront au bibliothécaire intéressé à poursuivre dans cette veine une solide base de départ.

Le second article s’interroge sur la relation entre les professionnels et les marchés. « Émergence ou envahissement ? », demande l’auteur, qui enseigne la bibliothéconomie à l’Université de Leeds en Grande-Bretagne. Il analyse avec pertinence la différence entre le « package » d’information offert par l’industrie, axé sur le management de l’information, et les services d’information adaptés aux réalités locales. Ce qui a privilégié le concept ou l’idée de marché dans les nouvelles appellations des écoles de bibliothéconomie qui se sont rangées du côté de la gestion de l’information, et de son aspect technologique. L’auteur y voit bien plus qu’une simple question de nom ou d’image : c’est l’identité professionnelle qui est ainsi mise en vitrine, et présentée avec une force toujours vacillante, toujours incertaine parce qu’elle se met à la remorque des tendances dominantes, des marchés dominants, fascinée par l’outil informatique ou par les « communication studies » (comme à l’Université de Toronto, par exemple). Hantée par son passé, par un passé dont elle ne connaît que des clichés ou presque, la profession cherche à se sortir d’un bourbier en s’en créant un autre. Le pouvoir qu’elle cherche à se donner semble l’aveugler au point de lui faire oublier les moyens qu’elle prend pour l’atteindre. « Identities have become scattered or schizophrenic », observe Muddiman.

L’accent mis sur les compétences, par exemple, privilégie le jargon de la gestion et de l’informatique, continue-t-il. (Je me permets de renvoyer le lecteur à mon texte « Compétences et culture de l’information », paru dans Argus, Vol. 27, no 1, Printemps-Été 1998, pp. 5-8, qui était un commentaire sur la philosophie de l’enseignement de la bibliothéconomie au Québec). Le curriculum universitaire a de la sorte mis en veilleuse des options importantes, pour certaines essentielles, de la formation intellectuelle en la matière, que ce soit le catalogage, l’indexation, l’histoire de la bibliothéconomie ou le domaine de la littérature enfantine, soutient l’auteur. L’enseignement, comme le développement général de la profession, se concentre désormais sur la pratique et les résultats, davantage que sur la théorie et les connaissances, ce qui est contraire à n’importe quelle discipline académique et ce qui fait graduellement le bonheur de nombreuses entreprises ou organismes publics, qui en profitent ainsi pour économiser sur leurs frais de formation à la gestion et aux technologies, lesquels frais handicapent le rendement à court terme.

L’auteur s’inspire de Frank Webster et de Kevin Robins pour proposer un retour au sens véritable du service en bibliothéconomie. « 2001 may well see in libraries an emergence of the jobber, who knows how but not why, who knows now but not then ».

L’urgence n’est pas celle du « Adaptons-nous ou disparaissons ! », mais plutôt celle de distinguer entre stratégie corporative et perfectionnement nécessaire, autant théorique que pratique, conclut l’auteur.

Le dernier texte, écrit par un enseignant en sociologie à l’Université de Chicago, classe le bibliothécaire comme un semi-professionnel, comme le travailleur social ou l’enseignant (p. 431). Définir le travail du bibliothécaire et sa fonction, dit-il, c’est aussi se pencher sur les conséquences de ce travail, sur celui des professions connexes qui le grugent ou dont on voudrait s’emparer. « It is obvious that the major cultural force affecting librarianship is internal intellectual change (…) » (p. 437). Qu’on le veuille ou non, le débat sur le statut du bibliothécaire est aussi un débat sur des conceptions et sur le fondement de ces conceptions. Les TI (technologies de l’information), par exemple, ont amélioré le seul aspect de l’emmagasinage des données, et des information, mais pas celui de leur accès ordonné et rationnel, de leur organisation, note Abbott. Cette dernière exige une nouvelle forme de connaissance.

De plus, l’attitude du bibliothécaire vis-à-vis de l’imprimé va avoir un impact sur la place que ce dernier occupera dans la société. L’imprimé deviendra-t-il un luxe réservé à l’élite, un produit de haute culture ? La commodification des biens d’information fait qu’une distance s’établit entre une « core professional elite » et un groupe périphérique, majoritaire, qui fournit les ressources aux clients. L’élite s’occupe de définir et de produite l’information et ses « besoins » ; elle produit les algorithmes, les systèmes d’index, les encyclopédies électroniques, les bases de données, les systèmes d’organisation informatisée, les systèmes d’archivage, de GED, etc.

L’autre groupe est composé de l’ouvrier de l’information, qu’on pourrait classer dans les catégories suivantes : bibliothécaire régional, de petites bibliothèques municipales ou scolaires, archiviste, responsable de centres de documentation, employé à contrat ou travailleur autonome, représentant d’entreprise, etc. Ce qui fait dire l’auteur : « (…) the common form of professionalism today is the pattern that can be called elite professionalism (…) An elite dominates provision of services to large-scale clients, controls provision of instruction in universities and directs the main march of professional affairs » (p. 441). Ajoutons que ce pattern semble commun à toutes les professions actuelles, ou presque. Mais ce ne devrait pas être une raison suffisante pour que le bibliothécaire s’en fasse l’avocat, lui qui s’est de tous temps targué d’être le défenseur des libertés intellectuelles et de la libre propagation des connaissances.

Il s’agit là d’un avertissement pour le moins alarmant que lance l’auteur de ce dernier texte, et dont on aurait tort de négliger l’importance ou même la simple présence.

(L’usage du terme « bibliothécaire » dans ces notes de lecture se veut générique et non discriminatoire. Il renvoie autant aux hommes et aux femmes, aux personnages du passé comme ceux du futur, aux professionnels comme aux « paraprofessionnels », aux amants nostalgiques de la connaissance (des « livres ») comme à ceux de la nouvelle connaissance de la gestion électronique).

Pierre Blouin

A propos charro1010

Bibliothécaire des Appalaches
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