Pierre Paquet, Oublier la révolution tranquille, Pierre Blouin

Oublier l’Histoire : le cas québécois

Pierre Blouin

Oublier la Révolution Tranquille. Gilles Paquet

Paru dans le no 9 de HRC (HERMÈS : revue critique)


(…) L’internationalisme moderne n’a de sens que
s’il succède au nationalisme. L’étymologie même
du mot internationalisme le prouve : inter
et nationalisme, entre nations. C’est pourquoi,
concurremment à la vague moderne moderne
d’internationalisme, se poursuit une vague
non moins forte de nationalisme.

Marcel Chaput, Pourquoi je suis séparatiste ?
Éditions du Jour, 1961, p. 125.

Ce n’est pas une des moindres forces de la Révolution Tranquille au Québec, au début des années 60, que d’avoir affirmé la place du politique et la dimension du social face à l’économique et à l’arbitraire dans une société sclérosée et autoritariste. Ce n’est pas non plus la moindre des caractéristiques du livre de Gilles Paquet que de gommer le politique et le social, que de réaffirmer leur caractère «dépassé» pour les «oublier» définitivement dans le discours rationnel et structuraliste de la «nouvelle économie». Peut-on même «oublier» une période historique, que ce soit le duplessisme ou la Révolution Tranquille ? En oublier les excès ou les survivances anachroniques, certes; mais encore faut-il en connaître les contours, les valeurs exactes. «Oublier» les valeurs internationalistes pour celles d’une globalisation tout-à-l’économique, voilà ce que l’auteur se met en tête de défendre.

Chez Paquet, les excès du bouleversement social-démocrate sont des débordements de mauvaises manières, des irresponsabilités individuelles qui, finalement, rendent caduque la prise en mains par l’État d’un État colonisé et aliéné par des années et des décennies d’un régime accroché au compromis entre l’agriculture et l’industrialisation par l’étranger.

Pourtant, la Révolution Tranquille ne fut pas autre chose que la conquête par la classe d’affaires québécoise de la place qui lui revenait dans un contexte d’évolution mondiale (les années de gloire de la société de consommation furent les années 50). Grâce aux intellectuels, aux universitaires, aux journalistes, à une élite «éclairée» et désireuse de changements, désireuse aussi de s’affirmer, cette révolution a pris son essor dans un précipité de rénovation des institutions politiques et de reconstruction du capitalisme national, autochtone. L’État s’est constitué une technostructure dont on a bien entendu aujourd’hui l’héritage. La société civile a été la grande gagnante de ces réaménagements qui étaient absolument nécessaires à l’époque. C’est pourquoi il était justifié de parler de révolution.

Or, l’ouvrage de Paquet applique avec un certain brio technocratique le discours néo-conservateur actuel dominant au «cas québécois», en exploitant une thématique populiste très attrayante qui l’enrobe : la remise à jour de l’État, dans un sens très précis, ou sa disparition pure et simple. L’État, en tant que modèle non corporatif, est dépassé, il n’a pas fait du citoyen un actionnaire, une unité de base définie en termes économiques. Bien sûr, on ne trouvera nulle part les mots «lien social», «corporatif», encore moins «conservateur» ou «socio-politique» (mais la notion de «socialité» en tant que «pattern de bonding social»…). Ce qu’on peut prendre à première vue pour une critique des barbaries de la modernité ou de la bureaucratie de l’État-Providence se révèle être une apologie de la technocratie néo-libérale en matière de gestion sociale.

Selon l’auteur, le «discours mythocrate» est essentiellement celui de l’État, lequel est constamment en retard sur l’Ontario voisin, alors qu’avant 1960, ce retard «relève plus de l’invention que de la réalité». Seul l’État a la méchante manie de l’habitus centralisateur, qui étouffe la liberté d’entreprendre. La solution serait une «socialité» décentralisée, «spectrale», comme le serait par exemple la «société de l’information». «La spectralité comme mode d’être» (p. 71) lui est inspirée par Baudrillard et Marc Guillaume, suite à une lecture superficielle de ces auteurs. Il est loin d’en prendre la pleine mesure. Pour Paquet, en effet, comme pour les néo-conservateurs en général, le phénomène constitue l’essence des choses : la statistique est une valeur transcandante en soi, il suffit de constater un état de fait pour le sacrer vérité absolue et principe directeur. D’où la fascination pour la «nouvelle économie» et les manifestations de l’information. «Nous devenons les ‘produits de nos relations virtuelles’» (p. 71, tiré presque du défunt discours d’un Pierre Lévy, qui fait maintenant dans l’ésotérique mystique, tout comme Kevin Kelly de Wired). «Le rapport à l’autre devient un système de commutation» (p. 72). Etc.

Le propos fondamental du livre est la recherche de ce nouveau modèle économique et institutionnel qui préoccupe la pensée néo-libérale mondiale. En ce sens, il faut oublier, non pas la Révolution Tranquille québécoise, mais la réforme léguée par cette révolution. Il nous faut retrouver le libéralisme pur, et pour cela avoir «une bonne réactique, apprendre vite». La logique gestionnaire, managériale, imbibe cette prose qui vaut surtout la peine d’être lue par les étudiants de littérature moderne et de linguistique. Il s’agit d’un style qui se veut neutre à tout prix et qui est prêt à toutes les formules pour y parvenir. Malheureusement, c’est ce que les étudiants concernés par ce domaine ont comme pâture dans leurs cours; demandez-leur ensuite de s’intéresser à la chose intellectuelle, voire à la lecture.

«Il faut recadrer notre vision de l’économie et construire les institutions qui vont nous aider à mieux vivre dans la nouvelle économie» (p. 54). Mélangeant philosophie et fausse érudition dans cette «nouvelle économie» intellectuelle de gourous, Paquet se permet de citer Gaston Bachelard, pour nous inciter à «prendre des risques conceptuels» pour catalyser le processus de l’avènement de la «société à valeur ajoutée» (p. 55). Plus contradictoire que cela, tu meurs (selon une formule typiquement québécoise «à valeur ajoutée»).

La société «fragmentée», dite post-moderne, est de toute évidence le terreau idéal de l’entreprise corporative comme «forme d’organisation moderne», encore qu’elle ne doive pas succomber au corporatisme d’État et se faire «entreprise étatique», abolissant ainsi les «marges de liberté et le désir d’autonomie» (p. 50). Tout est orienté vers le privé, comme en éducation : «Que signifie l’école publique quand le gros (sic) de ce que les Québécois ont besoin d’apprendre pour vivre et prospérer n’est pas appris en classe ?» (p. 52).

Il aurait été plus captivant et intéressant, somme toute, de faire le parallèle entre la Révolution Tranquille et ce qui se passait ailleurs dans le vaste monde, par exemple aux États-Unis, le modèle par excellence de ces penseurs, avec la Great Society, ou en France avec le Commissariat au Plan qui a permis au capital français de se sortir de sa crise. En Grande-Bretagne, la planification française a inspiré les plans «neddy», à partir de 1963, un exercice de planification coopérative volontaire pour aider la croissance économique et favoriser la compétitivité en favorisant une stabilité économique. Les plans avaient été reçus avec enthousiasme par les industriels britanniques ; une politique d’expansion et de développement a ainsi été initiée, puis réalisée, grâce non pas à un establishment d’affaires plutôt conservateur, mais bien grâce à l’élite gouvernementale elle-même, qui s’est mise au service des forces de rationalisation au sein du capitalisme national. Cette complémentarité d’une économie essentiellement mixte a joué à fond dans la Révolution Tranquille; elle a été occultée au profit de son côté rénovateur et nécessaire. (Michael Shanks, The Innovators : the Economics of Technology. Penguin, 1967, pp. 23-28.)

Il n’est pas inutile de se référer également à la «Révolution Tranquille américaine» que fut le New Deal de Roosevelt, pour mieux comprendre les notions proposées de «gouvernance» et de «capital social». Ce «capital communautaire concret et pluriel» n’est chez Paquet qu’une forme érodée et mercantile de l’économie sociale, défendue par un nombre croissant d’acteurs corporatifs et gouvernementaux. Le New Deal avait créé en son temps une forme d’économie sociale, dirigée à la fois pour sauvegarder le capitalisme emballé dans son fonctionnement et pour faire jouer à l’État un rôle réel, celui de redistributeur des «richesses» produites. A-t-on retenu cette période comme celle du «modèle américain» ? C’est pourtant ce même modèle, interventionniste et capitaliste, que l’économie de consommation jugera bon de reprendre durant les dix ans de gloire du capitalisme américain, selon les mots de Ernest Mandel.

Dans un livre publié en 1959, un boursier du Twenthieth Century Fund écrit, paraphrasant ce que Galbraith écrira dix ans plus tard dans sa Nouvelle société industrielle : «The corporate structure in the United States thus represents a fundamental departure from purely individual free enterprise. The large corporation begins to approach in some respects the status of a governmental bureaucracy. Indeed, the position of the management would not necessarily be much changed if the corporation were nationalized» (Calvin B. Hoover, The Economy, Liberty and the State. Doudleday, Anchor Book, 1959, p. 265). L’État est concomitant et non concurrent aux systèmes économiques, et surtout au capitalisme. L’auteur du livre y explique le rôle de contre-pouvoir que joue l’État, et aussi celui de balancier du système : comme la compétition se fait entre grands agrégats de pouvoir, la stabilité des prix exige une certaine forme d’arbitrage. Que cet arbitrage vienne de l’entreprise leader de son domaine (comme la US Steel dans l’acier ou General Motors dans l’automobile), ou qu’elle vienne du gouvernement, elle est ressentie à la fois comme un mal et un bien. Un mal parce qu’elle freine la compétition et le laissez-faire des marchés, un bien parce qu’elle introduit une régulation profitable à tous.

Si ce pouvoir de contre-balancier n’existe pas, «thus the power of the Sate was invoked, as in the case of the agricultural price support programs of the New Deal» (p. 243). Il fallait aider les fermiers individuels à contrer le pouvoir des grands conglomérats de producteurs. Ironiquement, c’est le contraire qui se constate dans les États agricoles américains aujourd’hui, où la ferme familiale est en passe de devenir une franchise des multinationales de l’agroalimentaire. C’est que la stabilité n’a plus à souffrir désormais de la disparition du petit producteur, dans le modèle de «société plurielle» que nous propose Gilles Paquet et al.

Ce qui est étrangement intéressant, c’est que Hoover ne voyait pas de différence significative entre une économie nationalisée du type britannique et l’économie mixte américaine de cette même époque. Il explique que les leaders du Labour n’avaient pensé leur socialisme qu’en termes de distribution élargie des titres de propriété aux individus, et de réforme du management sans toucher aux structures de base, en «responsabilisant» les gestionnaires envers leur public. Bref, il s’agissait de restructurer un capitalisme d’arrière-garde pour en faire un capitalisme d’avant-garde, mieux préparé à affronter le «changement», selon un refrain que l’on commence à connaître. On pourrait dire la même chose du mouvement de Crédit Social instauré par C. H. Douglas en Alberta dans les années 20, qui réclamait la fin du système de crédit privé pour en faire une organisation de crédit réel, dit social parce qu’il se voulait public. Encore là, on constate un effort essentiellement réformiste, qui s’inscrivait dans le respect de l’exploitation privée des moyens de production et des valeurs de base du capitalisme. Le Crédit Social fut d’ailleurs issu des fermiers de l’Ouest canadien durement touchés par la montée de la spéculation durant les années 20, puis par la crise des années 30.

Les exemples de réforme abondent pour la période dont nous parlons ici. Qu’il suffise de mentionner la Reconstruction Finance Corporation (RFC), fondé en 1932, dans le but de renflouer les banques, entreprises de chemin de fer et autres grandes sociétés industrielles indispensables à l’économie nationale américaine. La RFC contribua puissamment au financement de certaines industries d’importance militaire et stratégique. Elle fut dissoute en 1954.

Bref, il s’agit encore et toujours de produire un discours anti-étatique lorsque des intérêts particuliers sont en jeu et de réclamer l’aide de l’État lorsque d’autres le sont. Au Québec, la Révolution Tranquille a aussi signifié la mise en place de grands instruments pour favoriser l’investissement privé et la création de piliers industriels. Comme le mentionne le vice-président exécutif de Lévesque Beaubien Geoffrion, Pierre Fournier, « Beaucoup de grandes entreprises québécoises ont eu de la chance d’avoir la SGF, La Caisse de dépôt et placement, la SDI et Hydro-Québec pendant leurs années de démarrage. L’État leur a donné un coup de pouce majeur. » (« L’État s’engage, la grande entreprise s’impose », «Commerce, Décembre 1998, p. 110). La naissance de Vidéotron dans les années 60, puis celle de TéléGlobe résultent en grande partie de l’aide étatique accordée à des individus ou à des familles.

Roger D. Landry, ancien éditeur de La Presse, nous donnait l’heure juste sur la social-démocratie à la québécoise. Il affirmait que « le Parti Québécois est un parti de centre-gauche, de progressistes modérés. C’est une position confortable, comme celle du Labor britannique, du parti socialiste français, du parti progressiste allemand, mais ça suppose un débat perpétuel, une oscillation et c’est bien comme ça » (« la lettre des neuf n’émeut pas Landry », La Presse, 25 août 2001, p. B-1). L’incertitude programmée, telle apparaît être la marque de cette social-démocratie, et sous le couvert d’un débat démocratique, c’est à une suite de sommets d’auto-concertation et d’actes forcés (telles les fusions des grandes municipalités) à laquelle nous assistons, impuissants et résignés, pour notre plus bien concurrentiel et globaliste.

Encore une fois, il faut lire le livre de Paquette non pas pour son contenu, mais pour sa formulation, son langage technocratique très « post-moderne ». Là se situe le véritable message, qui est axé autour du physicalisme, de cette conception développée par le physicien Von Neurath selon lequel toute connaissance peut se formuler en énoncés sur des objets physiques (Exemple dans le discours courant : la mondialisation est un « phénomène », incontournable en plus comme la chute des corps ). Dominique Lecourt a superbement résumé cette pensée, en parlant de la « mise en ordre » effectuée par l’ordinateur : (…) cet ordre n’est installé qu’en privant la pensée de son contenu  au profit d’une forme toute puissante (…) L’information, en permettant au règne technique d’inscrire en lui l’ordre symbolique, réalise la clôture du système technicien sur lui-même. La rationalisation intégrale de la vie, autrefois annoncée par Max Weber, se réalise sous nos yeux » (« L’empêcheur de penser en rond », Le Devoir, 17 avril 2000, p. B1).

Dans une telle langue, la gouvernance représente un essai de science du gouvernement corporatif  dans un monde qui se fixe de nouvelles règles monétaires flexibles.

Pierre Blouin


À lire :

« Est-ce la fin du Canada ? Lamentation sur la fin du nationalisme canadien », Grant. Hurtubise HMH, 1988 (collection Cahiers du Québec). Traduction de Lament for a Nation (Carleton University Press, 1965).

Écrit par un philosophe de la technologie, plus critique que son concitoyen McLuhan. Présenté par son traducteur comme une œuvre de philosophie politique, ce classique de la pensée canadienne anglophone est passé inaperçu au Québec. Avec une préface de Jacques-Yvan Morin, il brûle d’actualité et de pertinence. Grant tenait le nationalisme québécois pour la seule pensée identitaire canadienne. Lire dans la préface le commentaire de Morin sur la « trahison des nantis, observable sous toutes les latitudes » (p. XIII), à propos de la tentation continentaliste de l’époque (lire mondialiste aujourd’hui).


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©HERMÈS : revue critique et Pierre Blouin
ISSN- 1481-0301
Créée le vendredi 18 août 2000
À jour le mercredi 18 décembre 2002

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L’université et ses cinq lièvres Raymond Joly

L’université et ses cinq lièvres

Raymond Joly

Il est déconseillé de courir deux lièvres à la fois. L’université québécoise en poursuit au moins cinq : 1) la formation des étudiants de niveau universitaire, 2) la recherche dite de pointe, 3) la préparation à différentes professions, 4) le dépannage et le recyclage tous azimuts, 5) la commercialisation de la chair de phoque.

L’université de Humboldt

Officiellement, l’esprit qui anime nos universités est toujours celui qui présidait à la création de l’Université de Berlin en 1810. Il s’agit de mener de jeunes citoyens au plus haut degré d’épanouissement intellectuel en les mettant en contact avec des maîtres qui visent deux buts indissociables : 1) transmettre la fleur de la culture et du savoir accumulés par les siècles, 2) faire comprendre que cet héritage est moins un monument que l’état actuel d’un processus toujours en marche. Cela signifie que le professeur doit être lui-même activement engagé dans la recherche.

Dans cette perspective, l’enseignement est l’occasion de synthétiser, d’organiser, de critiquer et de mettre à jour la quintessence du savoir acquis, tandis que la recherche a pour fonction de dynamiser l’enseignement : l’exemple doit faire comprendre à l’étudiant que, si la maîtrise du savoir existant permet seule les avancées, seules les avancées arrachent le savoir à la répétition et à la sclérose.

L’université vise un idéal que les Allemands appelaient la Bildung, c’est-à-dire, indissolublement,  » formation  » et  » culture « . L’épanouissement de la personne et la fécondité de l’activité intellectuelle et professionnelle exigent que le diplômé ait des horizons larges et que, formé solidement dans une discipline, il en connaisse les limites et sache voir plus loin qu’elle.

Pour arriver là, il faut des professeurs passionnés par l’enseignement et des étudiants animés d’un esprit de recherche. Les premiers doivent attacher autant d’importance à leur mission éducatrice qu’à l’accroissement du savoir pour lui-même. Les seconds, s’ils ont bien raison de réclamer une formation qui leur servira pratiquement à quelque chose dans la vie, doivent néanmoins aborder leurs études avec une curiosité plus ambitieuse. On attend d’eux qu’ils convoitent plus que du savoir prédigéré et des recettes immédiatement applicables. On veut que leur désir d’apprendre toujours davantage se nourrisse du besoin de questionner sans relâche le sens et le fondement des discours, des disciplines et des pratiques.

Nous ne pouvons pas nous passer de l’institution que je viens sommairement de décrire. Une société ne saurait vivre des sous-produits de la pensée et du savoir d’ailleurs. Elle sera bien à plaindre si les mieux formés parmi les citoyens qui la composent ne savent que rabâcher ce qui passait pour vrai quand ils étaient sur les bancs de l’école, quitte à retourner bravement de temps à autre à l’école pour un ravalement de façade.

Ce qui est délicat, c’est de trouver la place et le mode de fonctionnement de l’université dans notre société et notre siècle.

Enseignement et recherche

La symbiose heureuse entre l’enseignement et la recherche, à l’époque de l’université de masse, est un idéal plutôt qu’une réalité généralement observable. Ici comme en Allemagne, tout le monde, au fond, est prêt à l’avouer.

Le rapport Bonneau-Corry, il y a vingt-cinq ans, distinguait deux sortes de recherche, l’une tournée plutôt vers la décantation et la transmission des connaissances, l’autre vers la découverte proprement dite. C’était une distinction utile, dont il me semble qu’on parle très peu ces années-ci. Ce qui est frappant en revanche, c’est que la voie qui mène au fric, à la reconnaissance et au prestige, dans ce milieu-là, c’est la concurrence. Il y a de moins en moins de différence entre ce qu’on demande à un universitaire en début de carrière et ce qu’on attend du jeune loup qui veut faire sa marque dans la Silicone Valley ou chez Toyota : il faut qu’il se taille sa part de marché en enfonçant les autres dans une guerre sans répit ni pardon pour les subventions et les publications. Publish or perish, plus que jamais. Le miracle, c’est qu’il y ait malgré tout, dans l’avalanche des publications nées de la peur de se retrouver à la rue, un nombre considérable de travaux qui témoignent par surcroît d’une réelle fécondité intellectuelle.

L’individualisme est devenu une plaie et une menace pour les universités, qui ressemblent de plus en plus à une juxtaposition de petites et moyennes entreprises tenues ensemble par des nécessités administratives. L’étonnant est que certains s’en étonnent : c’est logique, et tout est fait pour mener là. Le professeur n’a pas trop de tout son temps et de toutes ses énergies pour surnager lui-même et sauver son équipe.

Pas surprenant non plus que nous ayons des programmes de premier cycle invraisemblablement spécialisés quand on entend partout réclamer à grands cris une formation fondamentale plus ouverte.

Quant aux projets collectifs, sans parler de la Bildung, s’y intéresser relève essentiellement de l’initiative individuelle, et il faut admirer une fois de plus combien de personnes s’y dépensent corps et âme alors qu’on ne leur en demandait pas tant.

L’université et le marché du travail

Traditionnellement, on accède à certaines professions en passant par l’université ; il n’est guère contestable que la médecine, par exemple, nécessite une initiation prolongée à la démarche scientifique. Au fil des temps, la liste des facultés s’est allongée, souvent pour d’excellentes raisons.

En fin de compte, on en est arrivé à considérer qu’aux âmes bien nées, la valeur attendait le nombre des années (de scolarisation). Par ailleurs, il y a dans la population une demande instante et absolument légitime de rattrapage et de perfectionnement à divers niveaux. Or, comme nous n’avons pas autre chose que l’université après le collégial, on a fini par décréter que nul n’était respectable à moins d’avoir au moins un certificat, à défaut d’un baccalauréat ou davantage.

On a donc vu entrer à l’université des sciences étranges, comme celle qui apprend comment persuader les gens qu’il y va de leur bonheur à acheter les produits de la marque X ou Y. On donne des maîtrises en arts visuels et en création romanesque pour couronner des productions qui valent bien des travaux de laboratoire et des études de sémiotique, mais dont la sanction revient au public et non à des professeurs dans leur bureau, au milieu de leurs tiroirs. Les certificats et embryons de certificats prolifèrent, comme si la définition de l’université était :  » établissement chargé du perfectionnement de quiconque a plus de vingt ans « . Tout se passe comme si, à une époque où la moindre ville est remplie de diplômés d’université et où tout le monde parle de décentralisation et d’initiatives locales, personne ne pouvait trouver dans son milieu la boîte d’informaticiens ou le cabinet de comptables qui lui donneraient l’initiation ou le perfectionnement qui lui manquent : il faut courir sous les jupes d’Alma Mater.

Alma Mater est bien forcée d’étendre ses jupes — et d’étendre sa soupe —, puisqu’on ne lui demande pas, au moment de lui verser sa subvention, si elle remplit la mission d’une université, mais combien elle a inscrit de têtes de pipe en septembre.

La chair de phoque

Nous devons au moins une chose à la polémique de M. Garon contre l’Université du Québec à Rimouski, coupable de marcher sur les plates-bandes éventuelles de son Université de Lévis : en reprochant à Rimouski de ne pas s’être lancée à corps perdu dans la commercialisation de la chair de phoque, il nous a fourni une expression digne de passer dans la langue pour pointer une aberration.

Si la fonction de l’université est celle-là, les établissements de haut savoir les plus exemplaires au monde sont General Motors, Coca Cola et la firme qui a lancé les blue jeans. Laissons l’État et les institutions publiques à leur place. Ne demandons pas à l’université de jouer le rôle du commerce et de l’industrie — auxquels elle est déjà censée avoir fourni un personnel parfaitement à la hauteur sous la forme de diplômés débordants de savoir et d’imagination.

Néanmoins, on aurait tort de croire que les universités crachent sur la chair de phoque. Lisez leurs publications internes : pas une semaine ne se passe sans qu’elles annoncent triomphalement des accords avec des éleveurs de champignons ou les fabricants d’un verre plus incassable que les autres. Ces contrats rapportent, et quelques étudiants de maîtrise et de doctorat bénéficient certainement à cette occasion d’un contact précieux avec la recherche appliquée et avec la réalité du monde de la production. Il vaudrait la peine de faire le bilan de ces opérations au point de vue financier (qui paie, en fin de compte : la firme qui va faire des profits, ou l’État ?) et au point de vue de la Bildung.

La démocratisation

Un système d’enseignement démocratique, c’est celui dont l’accès n’est pas de facto lié à l’appartenance à des groupes sociaux favorisés, et où tout sujet bien motivé reçoit l’aide dont il a besoin pour atteindre le plus haut degré de développement intellectuel et culturel qu’il désire et dont il est capable. Croire qu’on a atteint cet idéal dès qu’on a multiplié les inscriptions à l’université serait fallacieux. La formation universitaire n’est pas le moyen miraculeux de répondre à toutes les aspirations et à tous les besoins ; l’université se diluera et ratera sa mission si elle essaie de coiffer du même chapeau des réalités complètement hétérogènes.

Notre ministre de l’Éducation avait ses vues particulières lorsqu’il citait les soixante-dix établissements universitaires dans Boston et sa périphérie. Mais est-il scandaleux d’imaginer que nos universités, assurées d’un financement qui leur permettrait d’être pleinement des universités, n’auraient plus à chercher le salut dans le gigantisme et ne seraient plus obligées de courir après la  » clientèle  » étudiante avec leur assortiment de tapis, des grands aux minuscules et des inusables aux vite faits ?

Pourquoi la formation professionnelle et les compléments de formation pratique sur le terrain que réclament légitimement tel groupe ou telle région ne seraient-ils pas assumés par autant de petites structures ad hoc qu’il en faudra ? Est-il vrai que seuls les professeurs chercheurs sont aptes à  » faire comprendre les fondements théoriques des choses « , comme on dit ? La réponse est non, puisqu’on voit communément ces tâches confiées à des chargés de cours, ce qui suggère tout de suite une autre question : pourquoi ces chargés de cours doivent-ils obligatoirement relever d’une université ? Et la réponse est encore plus nette lorsque les enseignements en cause ne visent en fait que la pratique et l’application.

Certains craindront que la fréquentation de ces multiples petits collèges spécialisés ne rétrécisse les horizons des étudiants : la culture n’y aurait pas sa place et on n’y connaîtrait pas la stimulation intellectuelle que procure le séjour dans un grand établissement polyvalent où se cultivent toutes les branches du savoir humain.

Je ne serais pas a priori si pessimiste. On ne digère bien que ce qu’on a mangé avec appétit. Or les humains ne sont pas à un degré égal avides de nourritures intellectuelles. Si on en doute, il n’y a qu’à voir ce qui se passe dans les universités actuelles. Le cloisonnement y règne du haut jusques en bas, et les obstacles qui hérissent toute démarche interdisciplinaire sont notoires. La faim de culture et d’élargissement des horizons y tenaille bien du monde, mais beaucoup d’autres dorment sur leurs deux oreilles sans penser à cela un instant. Cette faim n’a pas de raison de ne pas se manifester aussi bien à Drummondville qu’à Montréal, et qui sait si, vraiment ressentie au lieu d’être prétendument comblée d’avance par l’institution, elle n’inventera pas des moyens authentiques de se satisfaire ?

Pour une faune diversifiée

Mon humble avis est qu’il n’est pas sage de se transformer en éléphant pour courir cinq lièvres à la fois. Si la position des universités actuelles est intenable, c’est peut-être parce que nous avons manqué collectivement d’imagination.

Nous avons confié à une seule et même institution des missions qui ne sont guère conciliables en pratique. Nous faisons comme si les mêmes personnes étaient capables de les accomplir toutes, alors qu’elles exigent des compétences, des tournures d’esprit, des types d’engagement profondément différents.

Nous faisons comme si les universitaires étaient seuls dignes de remplir toutes ces tâches, alors qu’il y a probablement des mines de créativité éducatrice éparses dans la société ambiante.

Nous trouverions peut-être notre profit à l’éclatement, s’il menait à un système plus différencié et plus réaliste, moins obnubilé par des objectifs abstraits de quantité, et qui ciblerait mieux la diversité des aptitudes, des besoins et des aspirations de ceux et celles qu’il veut servir.

Notes :

Ce texte a été publié une première fois dans la revue Universités, 2, 1995. Il s’agit d’une version légèrement modifiée. Nous remercions M. Raymond Joly pour son accord de reproduction.

 

©HERMÈS : revue critique et Raymond Joly
ISSN- 1481-0301
Créée le vendredi 18 août 2000
À jour le mercredi 18 décembre 2002

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La confiscation de l’universel : L’Occident et les autres, de Sophie Bessis Mona Chollet

La confiscation de l’universel (1)

L’Occident et les autres, de Sophie Bessis (2)


Pour un lecteur occidental, tout remonté qu’il puisse être contre l’impérialisme, L’Occident et les autres représente un vertigineux Luna Park de l’esprit: il oblige à relativiser et à remettre en cause « un système depuis si longtemps établi qu’il se confond avec l’ordre naturel des choses« . Ça secoue, mais ça fait du bien, en bouleversant les repères trop confortables, et en ouvrant grand sur l’horizon – tant géographique que temporel.

L’essai de Sophie Bessis postule que l’identité occidentale est indissociable d’une « culture de la suprématie« : « La France, mais ni les Etats-Unis ni la Grande-Bretagne ne sont en reste sur ce registre, ne peut se penser que comme une puissance« , écrit-elle. « La crainte de devoir abandonner la position hégémonique qui a forgé leur relation au monde est synonyme, dans les consciences occidentales, de la peur de voir se dissoudre leur identité. » Contrairement à ce qu’on a souvent voulu croire, cette culture s’est perpétuée, sous des formes différentes, à toutes les étapes de l’Histoire: aujourd’hui, « en contraignant chacun à reconnaître l’existence de l’autre, le rétrécissement du monde a également sophistiqué les formes de sa négation ou de sa diabolisation« .

Si le livre prend parfois des allures de pamphlet, notamment lorsque l’auteur épingle les énormités qu’ont pu écrire certains historiens, philosophes ou journalistes, son propos est avant tout l’histoire et l’analyse des rapports entre l’Occident et le reste du monde. Ambitieux et réussi, il compile une foule de sources très diverses pour détailler l’évolution des rapports de force dans le champ politique et économique, mais aussi celle des attitudes et des discours. Sophie Bessis montre un souci constant de la rigueur et de la nuance, et évite admirablement tout manichéisme, alors que le sujet s’y prête peut-être plus qu’aucun autre. La posture qu’elle adopte, très critique à la fois vis-à-vis des manifestations de l’impérialisme et vis-à-vis des réactions qu’il suscite, rend son livre aussi enrichissant pour un lecteur du Nord que pour un lecteur du Sud; on a très envie qu’il soit largement traduit. Car cette lecture minutieuse de l’Histoire des cinq derniers siècles à l’aune de la relation « Occident/reste du monde » aboutit à la conclusion que, pour peu qu’on veuille bien en saisir l’opportunité, les temps sont mûrs pour une ère nouvelle et pour le moins excitante: celle du « postnationalisme« .

« Le peuple français vote la liberté du monde » : l’ambiguïté des Lumières

Sophie Bessis fait remonter la naissance de l’Occident à 1492, date qui voit coïncider la « découverte » de l’Amérique et l’expulsion des juifs et des musulmans d’Espagne. C’est alors que se met en place une « formidable machine à expulser les sources orientales ou non-chrétiennes de la civilisation européenne« . Au début du XVIe siècle, l’Espagne invente le mythe de la « pureté de sang » (« limpieza de sangre« ). C’est cette « double appartenance » fondée sur la chrétienté et sur la race qui va légitimer la conquête de l’Amérique. Suivra ensuite l’apparition du discours antinégriste, destiné à légitimer l’esclavage – jusqu’à ce que la rhétorique scientifique, au XVIIIe siècle, prenne le relais du religieux pour nourrir l’argumentaire de l’infériorité de la race noire. La Renaissance marque donc une période où l’Europe, « en même temps que son horizon s’élargit aux dimensions du monde et qu’elle prend connaissance de l’étonnante diversité d’une humanité moins homogène qu’elle ne l’imaginait, entreprend de réduire le territoire du genre humain à ses seules frontières, une fois son identité construite sur le rejet de tout ce qui altère l’image qu’elle veut avoir d’elle-même« . Cette Europe-là « s’institue la seule dépositaire de l’ensemble des attributs de l’humanité« .

Les Lumières, plus tard, ne proclameront les droits inaliénables de l’être humain que pour aussitôt les limiter: l’universel abstrait s’incarne dans le seul homme blanc (et mâle!). La théorie scientifique de la supériorité de la race blanche viendra résoudre la contradiction: elle permettra à l’Occident de défendre ses intérêts et de satisfaire ses appétits de puissance en toute bonne conscience. Les Lumières laïcisent ce que le discours religieux désignait comme « le fardeau de l’homme blanc » – la mission de civiliser le monde, d’être le flambeau de l’humanité. En énonçant l’universel, l’homme occidental s’est proclamé en même temps son gardien et son propagateur; il y a là au départ, même chez les penseurs sincères, une ambiguïté de taille. Pour l’illustrer, Sophie Bessis cite Saint-Just incluant dans son Essai de Constitution pour la France un article selon lequel « le peuple français vote la liberté du monde« : « Extraordinaire volonté, commente-t-elle, de donner corps à l’universel des philosophes et extraordinaire prétention, en même temps, que le fait de s’autodésigner pour une telle mission.« 

Le nazisme, filiation et non rupture

La colonisation, « cet arbitraire sanglant à mission civilisatrice« , va pouvoir se poursuivre – la fin justifie les moyens. Tant et si bien que lorsque adviendra le nazisme, il sera, affirme l’auteur, « le résultat d’une filiation, et non une rupture« : « Ni l’obsession de la pureté, ni la conviction de faire partie d’une humanité supérieure, ni la volonté de se tailler un espace « vital » ne peuvent être portées au crédit des inventions hitlériennes. (…) Qu’on ne se méprenne pas: mon propos n’est pas de « banaliser le mal », il est de rappeler que le mal était depuis longtemps banalisé. Hors les modalités de l’extermination, l’unicité du nazisme semble donc être due à deux faits: le passage à l’acte génocidaire en Europe même, et le caractère « inutile » de cet acte. » On pourrait lui objecter que ce caractère « inutile » est peut-être constitutif de la notion même de génocide: la Convention de l’ONU pour la prévention et la répression du crime de génocide (votée en 1948) le définit comme « l’intention de détruire, en tout ou en partie, un groupe national, ethnique, racial ou religieux comme tel » (c’est nous qui soulignons). Au Rwanda, les rescapés tutsis dont Jean Hatzfeld a recueilli le témoignage (Dans le nu de la vie – éditions du Seuil) insistent sur le traumatisme que représente l’idée qu’on ait voulu les tuer pour ce qu’ils sont; aucun ne semble croire sérieusement que les tueries aient eu une « raison », comme le désir de s’approprier leurs biens, par exemple. C’est cela qui, en rendant le génocide inexplicable, crée une faille dans la conscience, et le distingue des massacres de grande ampleur.

Malgré tout, il y a sans doute du vrai dans ces lignes d’Aimé Césaire (Discours sur le colonialisme) que cite Sophie Bessis: « Oui, il vaudrait la peine (…) de révéler au très distingué, très humaniste, très chrétien bourgeois du XXe siècle (…) qu’au fond, ce qu’il ne pardonne pas à Hitler, ce n’est pas le crime en soi, le crime contre l’homme… c’est le crime contre l’homme blanc. » La prise de conscience que suscite la découverte des camps d’extermination nazis reste inachevée. Elle conduit « non à l’agonie, mais à la reformulation de la culture de la suprématie en termes acceptables pour des consciences collectives plus convaincues que jamais, après la victoire sur la Bête, d’être les dépositaires de l’universel humaniste, tout en demeurant ancrées dans la certitude de leur supériorité« . Le racisme étant désormais à bannir (on en laisse la responsabilité à l’extrême droite, sans s’interroger sur un passé où il était la norme), le champ de la supériorité de l’Occident se recentre « sur ses dimensions techniques, scientifiques, économiques et culturelles« . Les grands thèmes de l’après-guerre – marqué par des massacres coloniaux comme ceux de Sétif et de Saïgon, en 1945 – seront donc « l’ingratitude » et le « manque de maturité » des peuples colonisés. Même les partisans de leur indépendance se montreront ambivalents, ce qu’illustre bien cette petite phrase de Paul Ricoeur déclarant que « l’exigence, même prématurée, de liberté a plus de poids moral que toute l’œuvre civilisatrice des colonisateurs« .

La dette : « pardonner aux pauvres les désastreux effets de leur prodigalité« 

Avec la décolonisation, l’homme occidental est, pour la première fois, confronté directement à l’autre, qui l’oblige à prendre en compte son désir de liberté. Mais, durant la guerre froide, capitalistes et communistes occidentaux ne vont faire que distribuer les bons points aux pays du Sud qui leur renvoient l’image la plus conforme à leurs attentes: les premiers encouragent ceux qui copient avec application leur modèle économique (même s’il s’agit de régimes autoritaires), et les seconds font « la révolution par procuration« : « Ni les uns ni les autres n’aperçurent, chez leurs disciples obéissants, l’histoire qui était à l’œuvre et les dynamiques souterraines qui métamorphosaient de l’intérieur le modèle. » Dans les années quatre-vingt, un même constat s’impose partout: « Le tiers monde se révèle décidément bien incapable de reprendre le flambeau de la révolution ou de reproduire à l’identique, en moins d’une génération, une évolution qui s’était étalée sur des siècles chez le modèle. » L’attitude des militants de gauche ne se démarque en rien de la « culture de la suprématie« . Sophie Bessis définit l’internationalisme prolétarien comme un « messianisme généreux mais eurocentriste et incapable de penser la pluralité« : « Jamais les communistes n’ont vraiment questionné le droit « naturel » de l’Occident à détenir le monopole de la pensée et à se poser en seul véritable sujet de l’histoire. » Marxistes et libéraux partagent la même vision du « développement« : tous le « résument dans la croissance économique; et ils en ont une vision purement quantitative dont on mesurera bien tard les conséquences« . Jamais il ne vient à l’idée ni des uns, ni des autres que les populations puissent être « les sujets de leur propre histoire en train de se faire« .

De la modernité, les pays du Sud n’auront eu que la caricature économique, sans jamais voir la couleur de ses aspects politiques. L’ »aide au développement » est le dernier avatar du « fardeau de l’homme blanc« . Elle alimente « une industrialisation sans véritable objet« , favorise une corruption massive, et bénéficie à la fois aux classes dirigeantes des pays du Sud et à l’Occident, dont elle garnit les carnets de commande. En lançant les pays du Sud dans une course absurde et perdue d’avance, elle aboutit à « un resserrement des liens de dépendance » qui les emprisonnent. Piégés par la spirale de l’endettement, ils se voient imposer les premiers programmes d’ajustement structurel à la fin des années soixante-dix. L’effondrement de l’Union soviétique les affaiblit encore en « rendant caducs les chantages aux alliances dans lesquels étaient passés maîtres un certain nombre de dirigeants du Sud« . Aujourd’hui, oubliant le rôle actif qu’ils ont joué dans la mise en place de l’économie de la dette et les bénéfices qu’ils en ont retirés, les pays occidentaux multiplient les effets d’annonce autour des généreuses réductions auxquelles ils consentent: « Après la période coloniale, certes rude mais bienfaisante, après l’aide au rattrapage du modèle occidental, voici venu le temps de pardonner aux pauvres les désastreux effets de leur prodigalité et de les remettre sur le droit chemin en effaçant une partie de leur dette, mais une partie seulement.« 

« Les Noirs américains devraient être reconnaissants aux esclavagistes de les avoir tirés d’Afrique » : quand l’Occident redécouvre le confort des certitudes

Loin d’aboutir à une remise en question, la faillite généralisée constatée dès les années quatre-vingt provoque un violent retour de bâton: elle fait « redécouvrir le confort des certitudes » et réveille les nostalgies de l’époque coloniale – « cette histoire glorieuse qui ne fut pas sans ombres« , écrit joliment un journaliste du Monde en 1997… Dans Courrier international, la même année, Alexandre Adler s’enflamme: « Bien sûr que la France aime son Afrique et éprouve la nostalgie poignante d’une République que nous perdons goutte à goutte. » En 1998, la commémoration de l’abolition de l’esclavage en France « prend l’allure d’une célébration consensuelle de l’humanisme républicain » et fait totalement l’impasse sur les insurrections noires qui ont accéléré le processus menant à l’abolition. Aux Etats-Unis, un élu démocrate qui avait proposé que son pays présente ses excuses aux Noirs américains pour cette période reçoit des pelletées de courrier indigné – notamment, une lettre dont l’auteur estime « que les Noirs américains devraient être reconnaissants aux esclavagistes de les avoir tirés d’Afrique« … Toujours d’actualité, et peut-être de plus en plus, ce « backlash » montre la permanence de la « culture de la suprématie« , malgré toutes les embardées qui auraient pu la déloger.

La mondialisation, terme dont Sophie Bessis s’attache à distinguer les différents sens qu’on lui donne, peut être vue soit comme « la version la plus récente de la domination occidentale« , soit, à l’inverse, comme un « facteur de redistribution des cartes économiques mondiales« . Au terme d’une longue analyse, elle aboutit à la conclusion que l’hégémonie occidentale n’est pas réellement menacée. Après tout, dit-elle, en 1820, les deux plus grandes puissances économiques mondiales étaient l’Inde et la Chine… Au mieux, dans un futur proche, l’Asie ne ferait que retrouver la place qui était la sienne il y a deux siècles. Elle constate que la transnationalisation des entreprises fonctionne comme « un gigantesque dispositif d’accumulation de la richesse au profit de ceux qui détenaient déjà les rênes de l’économie mondiale« . On l’avait presque oublié: dénoncer, par exemple, les impostures d’un Jean-Marie Messier, président de Vivendi-Universal, flattant, en France, le chauvinisme des Français et, aux Etats-Unis, celui des Américains, et clamer que désormais les grandes entreprises n’ont plus de nationalité, c’est ne pas voir qu’elles gardent, à défaut de nationalité, une appartenance bien marquée…

La « mondialisation », un sésame pour expliquer tous les malheurs du monde

Dans le souci d’inviter le lecteur à considérer les équilibres économiques dans leur globalité, Sophie Bessis invite aussi à relativiser l’impact des délocalisations dans la crise de l’emploi que connaissent les pays occidentaux. Celle-ci, dit-elle, est due aussi à toute une série d’autres facteurs – progrès technique, « contraction de la masse salariale » exigée par le capitalisme boursier… Dans les lectures simplistes, la thèse de l’ouvrier du Sud volant le travail d’un ouvrier occidental équivaut à celle de l’immigré prenant la place d’un chômeur autochtone dans les pays riches. « Ces raisonnements n’offrent guère de perspectives aux demandeurs d’emploi du Sud: interdits de séjour au nord du monde, ils devraient être aussi interdits d’industrialisation chez eux pour préserver les emplois des anciens pays manufacturiers. » Au-delà des conditions de travail infernales des pays-ateliers, dénoncées à juste titre par les syndicats du Nord, il reste en effet à poser la question du partage du travail à l’échelle planétaire, ce qui est rarement fait.

Elle critique plus généralement une certaine tendance, chez ses contempteurs, à tout mettre sur le dos de la mondialisation libérale: elle cite des militants d’Amnesty International dénonçant les programmes d’ajustement structurel du Fonds monétaire international (FMI) comme seuls responsables des malheurs de la Somalie et du Rwanda, comme si ces pays n’avaient pas d’histoire propre, ni de rapports de force internes – sans compter que la Somalie n’a jamais appliqué de programme d’ajustement! « La stigmatisation dont sont l’objet les institutions financières internationales, vues comme les bras de l’Hydre, va bien au-delà de leurs responsabilités très réelles dans la libéralisation des économies et dans la montée des inégalités mondiales. » De même, Ricardo Petrella attribue à la mondialisation la « réduction massive et généralisée de la durée de vie des biens et des services« , alors que celle-ci remonte à l’euphorie consumériste des Trente Glorieuses.

« La construction de mondialisations alternatives est davantage porteuse d’avenir que la recherche d’alternatives nationales« 

Ces approximations dans l’appréciation sont d’autant plus dangereuses que, pour les dirigeants de tous pays, invoquer à tout bout de champ la mondialisation est devenu une manière d’accréditer la thèse de leur impuissance, alors que leur action continue de relever de choix bien réels. En quoi les décisions d’autoriser aujourd’hui encore, en France, « le développement des secteurs les plus polluants de l’agriculture« , ou d’investir les fonds publics « davantage dans l’aide aux entreprises ou aux lobbies les plus bruyants que dans l’assistance sociale réduite à la portion congrue« , ont-elles à voir, par exemple, avec les contraintes de la mondialisation? L’auteur admet toutefois que l’Etat a vu son influence contestée ces dernières années « par la montée en puissance des pouvoirs économiques transnationaux, mais aussi par l’émergence d’une société civile qui lui conteste le monopole de la parole politique qu’il s’était arrogé« .

Pour elle, de toute façon, ceux qui se montrent nostalgiques d’une époque où l’Etat jouait pleinement son rôle redistributeur oublient qu’il s’agissait en fait d’une période très brève, qui « fait figure d’exception dans la longue histoire de l’expansion du capital« . Il s’agit, dit-elle, de « se souvenir que la mondialisation a une histoire, sans pour autant se réfugier dans des nostalgies sans objet« . C’est pourquoi elle affirme que « la construction de mondialisations alternatives (…) est davantage porteuse d’avenir que la recherche d’alternatives nationales à la mondialisation« . Elle se prononce aussi, non pour la suppression de l’Organisation mondiale du commerce (OMC), mais pour « le changement radical de ses logiques de régulation« , car elle la juge porteuse d’un « multilatéralisme moins écrasant pour les plus faibles que l’unilatéralisme des plus puissants, en particulier celui sans nuance des Etats-Unis« . Elle met en garde contre tout triomphalisme: l’échec de la réunion de l’OMC à Seattle en décembre 1999 a tenu, rappelle-t-elle, à une alliance ambiguë entre des organisations non gouvernementales (ONG), soucieuses de l’instauration de règles protégeant les plus faibles, et les dirigeants des pays du Sud, qui rejetaient avec force « l’introduction de clauses sociales et environnementales dans la régulation du commerce mondial« .

La faillite du modèle occidental: ça commence à se voir…

Si la mondialisation ne semble pas menacer dans l’immédiat l’hégémonie économique de l’Occident, un bouleversement de l’ordre des choses pourrait se produire par un autre biais: par la faillite de plus en plus éclatante de son modèle de développement. Le « développement », c’est, depuis toujours, « l’obligation faite aux autres d’emprunter des voies historiquement inexplorées pour devenir les mêmes« . Aujourd’hui, « là où l’Europe et l’Amérique du Nord furent protectionnistes, et le sont encore dans les secteurs où elles se sentent fragiles, les Suds sont contraints de s’ouvrir à une concurrence généralisée dont l’histoire de l’Occident montre qu’elle n’a jamais servi de levier au « décollage ». Là où les riches d’aujourd’hui prirent la liberté de soumettre la planète et de puiser dans ses ressources sans se fixer de limites, les Suds doivent explorer les chemins inconnus d’une croissance propre et économe, tout en étant sommés de réaliser des performances au moins aussi remarquables que celles de leurs mentors. Là où l’Europe fit de l’émigration un outil capital de sa croissance et de son rayonnement, les habitants des Suds sont assignés à résidence et ne doivent trouver que chez eux les moyens de leur mieux-être. » A tout cela s’ajoutent la durcissement des lois sur la propriété intellectuelle et une confiscation inédite du savoir par le Nord, qui renforcent les conditions intenables faites aux Suds. Si on comprend bien la nécessité de lutter pour la protection des économies locales, pour la liberté de circulation des personnes et du savoir, il devient évident qu’on ne peut que s’opposer, pour des raisons de survie, à la généralisation du mode de vie occidental. Conclusion: l’objectif officiellement fixé aux pays du Sud est non seulement irréalisable, mais indésirable.

L’Occident lui-même est en train de reconnaître, même implicitement, la faillite de son modèle: affolé par ses conséquences environnementales, qui se font sentir avec de plus en plus d’acuité, il ordonne à ses voisins « en développement » de s’arranger pour ne pas polluer autant que lui-même l’a fait; mais il ne peut espérer y parvenir que s’il accepte lui-même de se soumettre à ces objectifs: « S’il veut convaincre ses interlocuteurs de l’autre moitié du monde de la justesse de ses nouvelles prescriptions, c’est d’abord chez lui qu’il faut procéder à une remise à plat des procès de croissance qui ont fait sa fortune, et dont il craint désormais la reproduction hors de ses frontières. C’est en invalidant le modèle auquel il a donné le statut d’universel qu’il peut dissuader les autres d’y aspirer. » Or, jusqu’ici, c’est évidemment le règne du « faites ce que je dis, pas ce que je fais« : les Etats-Unis, avec une mauvaise foi obscène, sont allés jusqu’à demander que l’on classe les pays « selon leurs émissions globales« , sans tenir compte de leur population… Ce qui, en 1995, faisait apparaître la Chine au second rang des pollueurs. On n’imaginait tout de même pas que l’Amérique accepterait d’être placée sous surveillance « comme un vulgaire pays du Sud« ! Ces manœuvres dilatoires ne changent cependant rien, estime Sophie Bessis, au fait que le Nord se retrouve désormais « piégé par l’attrait de son modèle« . La prise de conscience actuelle de la finitude de la planète annonce peut-être l’épuisement de ce modèle longtemps incontesté, « qui, s’il venait à être dépassé, serait du même coup renvoyé à son caractère singulier« .

Un Occident occupé à « mesurer l’humanité de l’autre« 

La dernière partie du livre s’intitule « Des deux côtés du miroir« : elle analyse d’une part l’incapacité de l’Occident à considérer l’autre comme son égal s’il ne lui renvoie pas l’image qu’il attend, et montre d’autre part comment cet « autre » se laisse piéger par l’obsession de lui répliquer et de s’en démarquer symétriquement. Ainsi, « d’un côté, l’universel reste prisonnier des limites qui lui ont été posées depuis son invention, de l’autre on existe d’abord contre, avant de commencer à explorer d’autres définitions de soi« . La culture occidentale, « rendue tragiquement solitaire par l’ancienneté de son assurance, continue de vouloir définir seule les conditions d’accès à un universel moderne« . L’autre, quand il ne répond pas docilement à « l’injonction mimétique » qu’on lui adresse, est aussitôt « rejeté dans une altérité supposée être au pire un lieu de régression, au mieux un ailleurs admirable mais figé, d’où rien de neuf ne peut sortir« . Tout occupées à « mesurer l’humanité de l’autre« , l’ensemble des sociétés occidentales restent profondément convaincues de leur supériorité. Des deux côtés de l’Atlantique, « le discours dominant est bâti autour d’une lénifiante rhétorique ahistorique servant à établir une sorte de consubstantialité intemporelle entre l’humanisme et l’Occident« .

Ayant confisqué l’universel pour en faire un outil d’hégémonie, l’Occident a perpétué un écart calamiteux entre les discours et les actes. Son respect des principes qu’il avait énoncés, « directement fonction de ses intérêts géopolitiques et économiques« , a toujours été à géométrie variable. Aujourd’hui, il poursuit son « recours sélectif à l’éthique« . Le « droit d’ingérence », qu’il a pratiqué de tout temps sous des appellations différentes, aurait pu s’avérer un progrès pour l’humanité, s’il n’était pas irréversible (« imagine-t-on une mission d’enquête sénégalaise ou indienne visitant les prisons françaises ou les pénitenciers américains? »), et s’il ne reposait pas sur cet universel tronqué dont on n’a pas fini de mesurer la capacité à générer de la haine. « Ceux qui mettent au compte de leur génie collectif la paternité de l’invention, écrit Sophie Bessis, n’ont pas renoncé à se prévaloir d’une sorte de droit d’usage (…) et à s’en instituer les gestionnaires exclusifs au risque d’entretenir la confusion, instrumentalisée par d’autres, entre la mondialisation de l’universel et l’occidentalisation du monde. »

« Réclusion identitaire » contre « injonction mimétique« 

Car cette assimilation, dans les faits, de la liberté, de l’humanisme, de l’universel, aux prosaïques intérêts occidentaux, produit des effets désastreux: les régimes despotiques du Sud ont beau jeu, dès lors, pour museler leurs dissidents, d’assimiler le désir de liberté à une trahison de l’identité. Et les idéologies extrémistes, jouant sur l’exaspération, sur le sentiment d’injustice et d’humiliation des populations, s’en trouvent légitimées: « Les diktats, les silences, les trucages, érigés en autant de stratégies par les diplomaties occidentales, ont contribué à renforcer les tenants des pires replis identitaires dans les pays du Sud et à affaiblir les explorateurs locaux de modernités endogènes fondées sur la croyance en l’universalité de la liberté« . « Réclusion identitaire » contre « injonction mimétique« : dans un cercle vicieux infernal, l’impérialisme et le mépris de l’Occident, par l’exaspération qu’ils suscitent, ne cessent d’alimenter les répliques les plus violentes, qui à leur tour renforcent cet impérialisme et ce mépris en semblant les légitimer.

Traités à mots plus ou moins couverts de barbares, les intéressés tentent de riposter, et de rendre coup pour coup. Sophie Bessis fait remarquer que le dégoût manifesté par un futur leader islamiste tunisien, dans une boîte de nuit européenne, devant tous ces jeunes gens laissant libre cours à leurs « instincts« , est le pendant exact de celui des colons stigmatisant autrefois la « sauvagerie des peuplades primitives« : « C’étaient elles, alors, qui étaient régies par leurs instincts. » Ce systématisme conduit à des répliques désastreuses et absurdes, à une sorte de « concours aux points » entre civilisations rivales faisant valoir leurs mérites respectifs. L’historien sénégalais Cheikh Anta Diop, par exemple, en réaction à l’historiographie européenne qui s’attribue la paternité de toutes les grandes réalisations humaines, fait de l’Afrique l’unique berceau de la civilisation : il répond ainsi à un terrorisme par un autre terrorisme. Frantz Fanon, lui, écrivait vers la fin des années cinquante: « Je n’ai pas le droit, moi, homme de couleur, de rechercher en quoi ma race est supérieure ou inférieure à une autre race. (…) Il n’y a pas de mission nègre, il n’y a pas de fardeau blanc. (…) Tous deux ont à s’écarter des voies inhumaines qui furent celles de leurs ancêtres respectifs afin que naisse une véritable communication. »

Le « barbare », c’est le musulman

Le « barbare », depuis la fin de la guerre froide et son exigence d’un « Satan de rechange« , c’est le plus souvent le musulman, « autrefois conquérant, naguère dominé et aujourd’hui revanchard« , d’autant plus effrayant qu’il est proche – à la fois historiquement et à travers la présence des communautés immigrées. L’islam sert de clé pour expliquer tous les conservatismes, toutes les pratiques inhumaines et barbares. L’écrivain Taslima Nasreen, qui remporta en 1993 un grand succès dans les médias occidentaux – et pas par hasard -, le créditait « d’à peu près tous les maux dont souffrent les femmes bengalaises, sans faire la distinction entre ce qui relève de la religion ou de la coutume, sans voir non plus que la terrible condition faite aux femmes dans l’ensemble du sous-continent indien transcende les appartenances religieuses« . L’amalgame, note Sophie Bessis avec une volonté de précision remarquable, « est facilité par le fait que le profond conservatisme dans lequel baignent la majorité des sociétés arabo-musulmanes puise sa légitimité dans le discours religieux, et qu’il y a beau temps que le monde musulman n’est, en tant que tel, porteur d’aucun projet émancipateur« .

Sans s’embarrasser de telles nuances, nombre d’intellectuels occidentaux s’engouffrent dans la brèche pour conforter leur sentiment de supériorité en régurgitant sans complexe les pires clichés haineux: dans La Défaite de la pensée, Alain Finkielkraut ne voit dans l’islam qu’ »une culture où l’on inflige aux délinquants des châtiments corporels, où la femme stérile est répudiée et la femme adultère punie de mort, (…) où une sœur n’obtient que la moitié des droits de succession dévolus à son frère, où l’on pratique l’excision… » (Vous avez dit « défaite de la pensée« ?!…) Sophie Bessis: « Cette description horrifiante omet de préciser que la quasi-totalité des pays musulmans ont abandonné depuis longtemps les châtiments corporels, que l’excision est également pratiquée par les chrétiens dans toutes les régions où elle existe, que l’égalité des sexes devant l’héritage est un acquis récent de l’Europe et que le confinement des femmes dans un statut de mineures dépasse de loin l’aire musulmane. » En 1998, dans un éditorial du Point sobrement intitulé « Le Mal absolu« , Claude Imbert écrit, lui, que « la maladie intégriste fait partie de l’islam, disons de son « album de famille ». » Mais, note Sophie Bessis, « il ne dit pas si les massacres commis jadis au nom de l’Eglise ou de la civilisation sont, au même titre, inséparables de l’être intime de la chrétienté ou de l’Occident« .

« L’Etat d’Israël n’a cessé de se vouloir occidental« 

Cet opprobre jeté sur l’islam oblige à gommer son influence sur la civilisation occidentale. Il explique la vogue de l’adjectif « judéo-chrétien« , qui permet à la fois de se dédouaner en un clin d’œil de siècles d’antisémitisme, de « censurer l’existence historique du judaïsme oriental« , et d’expulser l’islam de l’histoire occidentale, en faisant de lui « le tiers exclus de la révélation abrahamique« . Son usage a été généralisé par le monde arabe pour les besoins de sa rhétorique anti-israélienne et de sa théorie du complot, mais aussi par le monde juif: « L’Etat d’Israël n’a cessé de se vouloir occidental, s’attachant avec constance à conjurer tout risque d’orientalisation. Ses élites ont fidèlement intériorisé, pour ce faire, un discours de la suprématie élaboré pour d’autres dominations« .

On regrette un peu que Sophie Bessis n’ait pas davantage développé son analyse du conflit israélo-palestinien, tant il apparaît comme un condensé des mécanismes – ceux d’hier comme ceux d’aujourd’hui – que décrit son livre. Quand elle écrit, à propos des pionniers américains, que « ces hommes caressent en fait le rêve de voir les Indiens acquiescer à leur spoliation« , cela réveille des échos de lectures de Mahmoud Darwich ou d’Elias Sanbar – qui a été l’un des premiers à réfléchir sur l’analogie entre Indiens et Palestiniens. Idem quand elle raconte: « Les massacres bien réels d’Européens lors des événements du 8 mai 1945 à Sétif ou ceux de Saïgon (…) sont considérés par une majorité de la presse et de l’opinion française comme la preuve que ceux qui les commettent restent incapables de dompter leur vraie nature. Seule une minorité d’intellectuels met en relation les deux violences de l’occupé et de l’occupant. » Elle évoque aussi un historien français des années trente qui justifiait la colonisation par une « loi du retour » avant la lettre: l’Afrique du Nord, disait-il, avait été en stagnation – en « sommeil islamique » – entre la fin de l’Antiquité latine et chrétienne et le « retour » des Européens. « L’occupation française est ainsi légitimée par l’argument de l’antériorité romano-chrétienne sur la présence arabo-musulmane, frappée d’illégitimité. » On pense aux « guerres d’antériorité » que se livrent Israéliens et Palestiniens. « La Bible n’est pas un cadastre« , avait eu le courage de dire Yitzhak Rabin peu avant son assassinat. Sans doute pour contourner cette difficulté, l’ancien Premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou est allé jusqu’à affirmer récemment que « les Palestiniens ne sont que les descendants des travailleurs égyptiens et syriens attirés au début du XXe siècle par la prospérité apportée par les pionniers juifs en Eretz-Israël« . Ces inepties lui ont valu les foudres d’un professeur israélien d’histoire moyen-orientale, qui lui a rappelé que ces travailleurs n’étaient qu’un « élément marginal » au sein de la population arabe autochtone, ajoutant que pour lui, le sionisme « n’avait pas besoin de prétextes pour justifier sa légitimité » (Ha’aretz/Courrier international, 2 août 2001).

A cause du caractère « inclassable » des Balkans, qui « sont dans l’Europe, sans en faire pleinement partie« , Sophie Bessis a aussi choisi de ne pas aborder les conflits de l’ex-Yougoslavie. Dommage, car la guerre menée par l’OTAN contre la Serbie semble avoir été largement perçue comme un nouvel exemple de cette « instrumentalisation de l’universel » par l’Occident: la fabrique de la haine et du ressentiment a tourné à plein. En témoigne la virulence du titre d’un livre écrit par un journaliste serbe, Stanko Cerovic: Dans les griffes des humanistes (éditions Climats). Comme son frère Stojan, journaliste à Belgrade, Stanko Cerovic, qui dirige la rédaction serbo-croate de Radio France Internationale, est un opposant de toujours au régime serbe, ce qui le rend peu soupçonnable de sympathies pro-Milosevic. Il a fait partie des dissidents « libéraux », et non « nationalistes », au communisme. Il écrit: « Seuls les dissidents de cette époque savent ce que signifiait alors l’Occident pour nous: nous étions prêts à risquer notre vie pour ses valeurs.« 

Le « versant sud de la liberté« 

Mais même si l’Occident se montre très soucieux de conserver son « monopole de la production de sens« , et si, même dans les milieux éclairés, on garde « l’intime conviction que l’énonciation de l’universel, quel qu’en soit le contenu, est l’apanage naturel de l’Occident« , de nombreux penseurs issus du monde « barbare » tentent d’explorer aujourd’hui ce que Mahmoud Hussein (pseudonyme de deux intellectuels égyptiens) appelle, dans son livre du même nom, le « versant sud de la liberté« . Ils sont bien sûr obligés en permanence de « donner des gages de leur respect de la norme identitaire« , s’ils veulent éviter de passer, en parlant de démocratie ou de droits de l’homme, pour des agents de l’étranger. Ils sont cependant aidés par le contexte actuel: les populations en ont soupé tant des dictatures soutenues par l’Occident que des mouvements identitaires qui se sont opposés à elles. Tous se sont pareillement discrédités. Le chantage identitaire, qui fait passer le respect des valeurs dites traditionnelles avant toute aspiration au respect des droits élémentaires de la personne, est peut-être en train de trouver ses limites: « Dans ces Suds épuisés par des éternités de contrainte, les promesses de la liberté commencent à être plus séduisantes que celles de leurs systèmes épuisés, de leurs timoniers et de leurs prophètes. »

Ici et là, on tente donc de « rapatrier le débat sur l’universel« . « Notre propos n’est pas de copier l’Occident mais de nous approprier cet acquis mondial qu’est la démocratie« , déclare un réformateur iranien. Dans plusieurs pays – Sénégal, Corée du Sud, Taïwan -, des alternances pacifiques ont « donné l’épaisseur du réel à des règles démocratiques qui cessent, dès lors qu’elles prennent localement racine, d’être perçues comme des importations occidentales« . Dans le monde arabe, un courant de pensée s’attache depuis plusieurs années déjà à « réconcilier l’islam et le siècle« . « Une fois usées toutes les caricatures de la modernité occidentale, comme les mille manières d’en récuser la légitimité, serait-on en train d’inventer des synthèses où l’universel trouverait des langages locaux pour fabriquer des modernités acceptées? » se demande Sophie Bessis; et elle constate: « La langue de l’Occident n’est plus la seule à fabriquer de la modernité, comme elle ne peut plus être la seule à dire l’universel.«  Il découle de ces frémissements une série de questions passionnantes, qu’elle formule ainsi: « Comment reconnaître à l’Occident sa part déterminante dans l’élaboration de l’universel moderne tout en le faisant sien? (…) Comment retisser les fils de son histoire sans se laisser piéger par des interprétations réactives qui bloquent toute pensée autonome? »

Enfin, « l’Occident laissera-t-il l’universel lui échapper pour devenir enfin ce qu’il est supposé être, ce corpus et ce discours dans lesquels toute l’humanité pourrait se reconnaître« ? Il n’y semble pas très disposé. Mais à l’avenir, il pourrait ne plus avoir le choix: la « quête planétaire, encore incertaine et confuse mais qui a cessé d’être marginale, d’universaux qui mériteraient enfin leur nom« , est, selon Sophie Bessis, la « compagne involontaire mais obligée de la mondialisation« . Celle-ci « exige, paradoxalement, que l’Occident invente de nouveaux langages et de nouveaux rapports avec les autres« . C’est ce « double abandon, par les Occidentaux de leurs certitudes, et par les autres de leurs crispations, qui pourrait annoncer de nouveaux commencements« .

Mona Chollet

Texte publié une première fois http://www.peripheries.net/default.htm

© Périphéries, août 2001

Notes

(1) Reproduit avec la permission de l’auteure. Merci pour cette collaboration.

Pour lire les travaux de la revue électronique Périphéries : http://www.peripheries.net/
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(2) Sophie Bessis, L’Occident et les autres, La Découverte, 2001.
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Sur des sujets proches dans Périphéries:
* Portrait de l’orientaliste Jacques Berque, traducteur du Coran et « passeur » entre les deux rives de la Méditerranée
* Sur la prise de conscience de la finitude du monde (et de ses réserves naturelles), et ses implications sur la définition de l’universel: voir la critique des travaux du géographe Augustin Berque (fils du premier), suivie d’un entretien
* Sur l’impérialisme occidental, sur le racisme anti-arabe (« un monde arabe perçu comme congénitalement violent et antidémocratique« ), sur le conflit israélo-palestinien: voir le portrait de l’intellectuel palestinien Edward W. Saïd
* Sur « l’injonction mimétique« : voir l’entretien avec l’écrivain algérien Y.B. (« En quoi tu fais avancer le schmilblick, en disant que tu te revendiques de Diderot et de Voltaire, que tu vis dans un pays où il n’y a que des barbares sauf toi et qu’ils veulent tous t’égorger?« )
* Sur la critique du modèle de développement occidental: voir le livre de Dominique Méda Qu’est-ce que la richesse? (Champs-Flammarion), dont on vous avait parlé au moment du « boom de la Net-économie » (cette blague!)
* Sur la pluralité des points de vue et des imaginaires: Trigon-Film, un distributeur suisse spécialisé dans la diffusion de « films du Sud »

 

©HERMÈS : revue critique et Périphéries
ISSN- 1481-0301
Créée le vendredi 18 août 2000
À jour le mercredi 18 décembre 2002

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La « nouvelle économie », abordée a partir d’une analyse de la productivité dans l’économie Luc Bonneville

UN REGARD SOCIOLOGIQUE SUR LA NOTION DE PRODUCTIVITÉ
DANS LE PASSAGE À LA « NOUVELLE ÉCONOMIE »

par Luc Bonneville

INTRODUCTION

Depuis quelques décennies et à plus forte raison depuis la mise en place du processus d’informatisation de la société, les termes ne manquent pas pour qualifier le type d’économie actuellement en cours, dont la spécificité serait pour certains d’instaurer un nouvel ordre qualitativement différent de l’ancien, et pour d’autres de le prolonger sous des formes différentes. Néanmoins, les penseurs qui se penchent sur la question s’entendent pour interpréter la situation socioéconomique actuelle dans le sens d’un changement profond, lequel interpelle autant la science politique, l’histoire, la sociologie que la science économique. En témoignent les multiples querelles entre ces différentes disciplines sur la manière d’aborder le nouveau contexte socioéconomique, c’est-à-dire la « nouvelle économie », et sur l’interprétation des enjeux qui s’y dégagent. À l’instar de la science économique qui a acquis depuis les années soixante-dix et quatre-vingts un niveau de légitimité inégalé depuis l’institutionnalisation des sciences sociales, avec la construction du nouvel ordre néolibéral que marque la pensée d’orientation « économiciste » et libérale, la sociologie tente aujourd’hui d’innover, de par la construction d’une « nouvelle sociologie économique » qui met en branle de nouveaux questionnements et de nouvelles façons d’aborder l’évolution des conditions socioéconomiques actuelles.

Parmi ces nouveaux questionnements, l’un s’avère crucial pour comprendre le type de société qui est en train de se construire depuis quelques décennies. Il s’agit de celui portant sur le concept et la mesure de la productivité dans l’économie.

La problématique de la productivité – et de ses transformations possibles et probables dans le contexte socioéconomique actuel – s’avère importante dans la mesure où très peu de sociologues s’y sont intéressé depuis l’émergence de ce qu’il est convenu d’appeler le processus d’informatisation sociale vers le début des années quatre-vingts. Il s’agit donc d’un objet de recherche qui est crucial dans cette optique, car il est permis de penser que les critères les plus fréquemment utilisés durant l’ensemble du XXe siècle pour mesurer les gains de productivité sont dépassés, et ceci pour un certain nombre de raisons que nous passerons en revue dans ce texte.

Deux principaux seront abordés dans ce texte. Dans un premier temps, nous analyserons les fondements de la nouvelle économie, dite de l’information ou du savoir.

L’APPLICATION DU CONCEPT NÉOCLASSIQUE DE PRODUCTIVITÉ À L’ÉCONOMIE DITE DE L’INFORMATION

Un regard sur les rapports gouvernementaux, les études et rapports de recherche du domaine tant privé que public, les manuels d’économie, nous conduit à constater que la mesure actuelle de la productivité, appliquée à l’information, est toujours celle qui a été construite par les marginalistes(1) qui ont mis en jeu des méthodes mathématiques d’appréhension des phénomènes économiques par l’usage de la formalisation mathématique qui permet d’établir des liens entre les différents facteurs de production de façon à ce que soit maximisé le profit du capitaliste(2).

La mesure de la productivité marginale de chacun des facteurs de production suppose que soient déterminés le prix, ou la valeur, de tous les facteurs de production dans un contexte où ceux-ci sont soumis à un certaine rareté relative(3).

C’est ainsi que la définition de la productivité qu’adoptera la majorité des auteurs néoclassiques met l’accent sur le rapport entre les facteurs de production mis en oeuvre dans le processus de production et le produit obtenu.

Ainsi, pour Pascal Combemale et Arnaud Parrenty, la productivité c’est :

[…] le rapport entre le volume de la production et le volume des moyens mis en oeuvre pour obtenir cette production […](4).

Pour Dominique Alet et Bernard Roux, la productivité c’est

[…] le rapport du volume de la production au volume total des facteurs dépensés dans le cycle de production. (5)

Pour André Vincent elle est

[…] avant tout une constatation. […] La productivité est le rapport entre une production et les facteurs de production qui ont permis de l’obtenir – ou bien entre une production et certains des facteurs qui ont permis de l’obtenir.(6)

Pour Brinkehoff et Dressler, la productivité doit se définir en fonction de la mesure qu’on peut en faire.

In a nutshell, productivity reflects results as a function of effort. When productivity improves, it means that more results are being gained for a given amount of effort. Il a classical sense, productivity is defined as a ratio such that the output of an effort under investigation is divided by the inputs (labor, energy, and so forth) required to produce the output.(7)

Fourastié, quant à lui, la définit de façon beaucoup plus large puisqu’il tient compte de ce que permet la productivité au niveau économique. Pour lui, la productivité est :

[…] une mesure du progrès technique. Pour le passé, cette mesure permet de rendre compte des phénomènes économiques essentiels de l’histoire économique de notre temps. Pour l’avenir, la notion de productivité est plus importante encore à saisir : elle doit permettre d’orienter l’évolution dans un sens conforme au bien-être matériel et à l’équilibre intellectuel de l’homme.(8)

Les facteurs de production, pour les marginalistes, sont au nombre de deux : le « travail » et le « capital »(9).. C’est à partir de ceux-ci qu’une productivité élevée peut être obtenue.

Il existe deux principaux types de productivité que les néoclassiques mesurent : une « productivité physique » et une « productivité en valeur »(10).

La productivité physique tient compte du rendement d’un facteur de production par rapport à la variation de sa quantité dans le temps, compte tenu de son effet sur la variation quantitative du produit final dans le temps(11). Quant à la productivité en valeur, elle tient compte davantage de la valeur déflatée d’un facteur de production par rapport à la variation de la valeur déflatée du produit final.

De telles mesures de la productivité permettent de déterminer le rendement marginal des facteurs de production dans le temps et dans l’espace, de façon à ce que les entreprises puissent savoir comment ils se comportent sur la base de la concurrence, comme le souligne Anne-Marie Gronier :

La connaissance des variations de productivité permet à l’entreprise de mieux situer ses efforts par rapport à la concurrence nationale ou internationale ou encore par rapport aux performances d’ensemble de l’économie d’un pays(12).

C’est donc à partir de la mesure de la productivité que se construisent les indicateurs de performance des entreprises dans le jeu de la concurrence. De tels indicateurs permettent fondamentalement d’envisager, au niveau microéconomique ou macroéconomique, des comparaisons entre les entreprises voire entre les nations. Ils permettent également de connaître le degré d’utilité, de productivité, que peut contenir l’utilisation ou la consommation de tel ou tel facteur de production. Ce qui est nécessaire à tout exercice de prévision économique.

Or, le problème actuel de la productivité est à comprendre dans le cadre du passage à l’économie dite de l’information. Sans passer en détails les différentes conceptions menant à l’affirmation d’une société de l’information ou du savoir à partir des années 50, mentionnons que c’est à partir de la deuxième moitié du XXe siècle que surgit le problème de la productivité de type néoclassique et marginaliste. Plus complexe que ne semblent l’indiquer les conceptions néoclassiques, le problème de la productivité tient à une série de facteurs qui touchent directement les fondements épistémologiques de la science économique en tant que discours capable de rendre compte de ce même concept de productivité. En analysant la façon dont celle-ci est élaborée, définit et opérationalisée à partir des années cinquante, on constate que des problèmes se posent au niveau de la connaissance économique elle-même. L’origine de tels problèmes réside alors dans la prise en compte d’un nouveau facteur de production représenté par la technologie, ou le progrès technique.

La montée croissante du machinisme au XXe siècle a conduit les entreprises à transformer l’ensemble de leur processus de production. À telle enseigne que la technologie est devenue prépondérante dans tous les rapports économiques à partir de la deuxième moitié du XXe. C’est à partir de ce moment que la science économique s’est vue confrontée au problème de la technologie dans l’économie, en ayant d’énormes difficultés à mesurer son véritable apport dans le processus de production. L’influence des marginalistes a été très grande, car mentionnons que ceux-ci ont eu du mal à l’intégrer dans la fonction de production, de type Cobb-Douglas entre autres, où n’étaient pris en considération que le capital et le travail. En fait, le rôle des technologies a longtemps été oublié des analyses économiques propres aux marginalistes, ce qui pourrait expliquer les difficultés des économistes se penchant sur la productivité à partir des années cinquante. Une grande partie du problème vient du fait que les concepts marginalistes de la productivité sont devenus tellement consistants et à forte prétention objective grâce aux outils de formalisation mathématique, qu’ils ont réussi à s’imprégner au noyau dur de l’épistémologie de la science économique, laquelle s’avère opaque à toute autre interprétation de la réalité capitalistique sur laquelle elle fonde son discours.

QUELQUES FONDEMENTS DE L’ÉCONOMIE DITE DE L’INFORMATION

Alors que plusieurs économistes constatent plusieurs problèmes au niveau de la conception néoclassique de la productivité à partir des années cinquante, d’autres préconisent, sans proposer de critères concrets d’analyse, la prise en compte de nouveau facteurs de production tout aussi centraux que le progrès technique. Pensons notamment aux analyses de Gary Becker, Friedrich Eduard Machlup et de John Kenneth Galbraith.

Les discours sur la productivité vont toutefois émerger avec la généralisation des TIC à partir des années quatre-vingt-dix, principalement avec la convergence technologique, qui arrive à un moment stratégique pour l’enclenchement de ce que certains verront comme une nouvelle phase longue d’expansion (le 5e kondratiev). Le problème c’est que les réflexions sur la capacité des TIC à accroître la productivité sont toujours issues de l’analyse néoclassique en économie. Plusieurs débats voient alors le jour, devant le constat d’une nouvelle économie fondée sur le savoir et sur l’information.

Les caractéristiques de l’économie de l’information sont nombreuses, comme en témoignent les appréhensions des différentes auteurs qui en ont discuté. La plupart retiennent toutefois le concept d’information pour spécifier la structure de la nouvelle économie. Cependant, ainsi que l’a montré Mayère(13), le concept d’information est beaucoup trop large et n’arrive pas à rendre compte d’une réalité qui doit être absolument défini.

Un tel exercice n’est pas sans difficultés, car l’étude des différentes positions des économistes de l’information relatives à la « nouvelle » économie, des phénomènes qui lui sont propres, révèle des approches différentes qui les conduisent à privilégier tel concept plutôt que tel autre. Comme le souligne Braman, il existe trois principales approches en économie de l’information qui correspondent à autant de processus ayant eu cours dans le cadre de l’économie :

Trois grandes options de conceptualisation de l’économie de l’information sont apparues, représentant différentes étapes de ce changement [dans le cadre de l’économie l’information]. […] Ces trois approches diffèrent par les questions qu’elles posent sur l’économie, par les postulats sur lesquels elles reposent et par les théories mises en oeuvre pour travailler à partir de ces postulats(14).

Selon Braman, la première approche prend en compte les modifications que l’on peut repérer à même la constitution des produits informationnels, ce qui suggère l’appréhension d’une économie de plus en plus fondée sur l’information et sur la progression du secteur de l’information. La deuxième approche, selon Braman, pose la science économique dans les changements qu’elle doit subir à la suite de la marchandisation de l’information et des flux qui étaient auparavant conçus comme externes au marché. Quant à la troisième approche, elle consiste à prendre en compte la dynamique économique pour y cerner les changements ayant cours avec l’importance de l’information sur laquelle se construit l’ »économie de l’information » comme discipline scientifique(15).

Au-delà de telles approches, il est possible à notre avis de dégager certaines composantes de l’économie actuelle. À notre sens, deux principales composantes intimement liées contribuent à définir, dans sa forme phénoménale, ce que représente l’économie actuelle, la « nouvelle économie », que nous nommons pour l’instant faute d’un meilleur terme d’ »information ». Il s’agit du savoir et de l’information. Ces deux caractéristiques permettent d’appréhender ce à quoi nous sommes actuellement confrontés sur le plan sociologique et économique.

Le « savoir » fait référence, essentiellement, à la connaissance qui constitue, au sens des économistes de l’information tels qu’on peut les nommer à la suite de Becker, Machlup, etc., le produit de l’éducation – c’est-à-dire la formation et l’apprentissage – désormais conçue comme un véritable facteur de production propre à la nouvelle économie. Ce qui fera notamment dire à Denison(16) qu’une grande partie de la croissance économique serait attribuable à l’éducation, laquelle selon lui devrait être prise en compte dans les mesures de la croissance de la productivité. Bien que l’éducation n’ait été prise en compte dans la mesure de la productivité qu’avec Becker et les théoriciens du capital humain(17), nous sommes d’accord avec Drucker sur la montée progressive du travail intellectuel au XXe siècle, tel qu’il le précise en ces termes :

C’est au XXe siècle que le travail intellectuel commença à se répandre – et vite. En un siècle, la population américaine a triplé, passant de soixante-quinze millions en 1900 à deux cent cinquante millions aujourd’hui; mais dans le même temps, le nombre de professeurs de l’enseignement supérieur est passé de 10 000 – la plupart exerçant dans de petits établissements paroissiaux – à 500 000. Toutes les autres catégories de travailleurs du savoir, comptables, médecins, professions para-médicales, analystes de toutes sortes, managers, etc. – se sont multipliées dans une semblable proportion. Et les autres pays suivent la même tendance que les États-Unis(18).

Quoiqu’il ne précise pas d’où il tire de telles données, on peut penser que cette réalité est juste, comme l’ont déjà souligné Bell et Porat, compte tenu de la progression constante du secteur des services qui constitue le principal lieu où les « travailleurs du savoir » exercent leur profession. Comprenons également que le fordisme-keynésisme, durant les Trente-glorieuses, a représenté un important levier pour le développement du travail intellectuel(19), comme le souligne d’ailleurs Lacroix en référence au « paradigme techno-économique » de Freeman :

Or, il s’agit justement du type de travail [« le travail intellectuel-culturel »] qui, sous le fordisme-keynésianisme, a connu une croissance quasi-exponentielle, croissance dans laquelle plusieurs, et particulièrement Daniel Bell, ont vu le fondement d’une nouvelle société, une société postindustrielle et de l’information. Le nouveau paradigme technologique constituerait ainsi un levier de redéfinition, de recomposition, du travail stratégique dans l’ensemble grandissant des secteurs où le traitement de l’information, la production du sens occupent la place centrale (20).

Tel que nous l’avons vu plus haut, la montée des services dans la société a effectivement engendrée l’emploi de travailleurs qualifiés capables de manipuler de l’information et des connaissances dans le cadre de relations sociales encadrant le déroulement de l’activité de service. Le savoir devenait ainsi le centre d’une nouvelle organisation du travail elle-même liée à de nouveaux processus productifs, comme le rappelle Perret :

Le développement des services s’accompagne en effet de changements fondamentaux dans la nature du travail humain. On parle fréquemment à ce propos d’ »économie du savoir » […]. Cette évolution concerne, à des degrés divers, l’ensemble des secteurs, y compris l’industrie : on assiste à une tertiarisation [sic] du travail, comprise dans un sens élargi comme l’intensification des activités symboliques et des interactions sociales impliquées par les processus productifs (21).

Le savoir est effectivement une tendance lourde de la composition de la société dite de l’information que plusieurs nomment la « société du savoir ». Le problème de la conception marginaliste de la productivité se posera de plus en plus du fait que le savoir résulte de processus sociaux entre prestataires et usager, seuls capables d’évaluer le résultat de leur échange.

L’autre caractéristique fondamentale de la nouvelle économie est ce qu’il est convenu d’appeler l’information, laquelle renvoie à l’aspect non-matériel des facteurs de production qui sont intangibles et abstraits. Citons pour exemple toutes les industries culturelles, particulièrement les industries de contenu, qui font l’objet plus largement d’une marchandisation de la culture où celle-ci est une « marchandise informationnelle » qui est, tel que nous l’avons vu, l’un des aspects fondamentaux de la nouvelle économie. Entre autres, la venue du réseau Internet, provoque l’apparition de nouveaux outputs fondés sur de l’information et du savoir mis à disposition, tels que les services d’accès au réseau, les services d’information, les systèmes publics ou privés de messagerie, les publicités, le commerce en ligne, les jeux, les systèmes de vidéoconférence, les informations publiques ou privées; bref toute une séries de nouveaux produits auxquels les consommateurs peuvent avoir accès en réseau.

Les inputs sont également modifiés dans le cadre de l’économie de l’information. Le travail intellectuel propre à la nouvelle économie exige plusieurs tâches requérant un certain savoir-faire acquis d’une formation académique, voire par des séances d’apprentissage en entreprise. La recherche et le développement occupent également une place centrale dans les entreprises, de même que la publicité, le marketing, etc. Autant d’activités, déjà présentes dans le cadre du fordisme-keynésisme, qui nécessitent une mise à disposition d’informations, de savoirs et de connaissances, entre les employés exigeant constamment la maîtrise de technologies de pointe à la base de l’innovation.

Telles sont les principales caractéristiques de l’économie de l’information, qui constituent également les fondements de la société de l’information prise plus globalement. À la lumière de ce que nous venons de dire, on peut postuler que l’économie de l’information est, de façon générale, une économie dominée par des facteurs abstraits, construits socialement, dont la valeur dépend de l’évaluation que seuls les acteurs en cause peuvent effectuer dans un contexte donné. Comme nous l’avons souligné plus haut en référence aux services, une telle évaluation ne peut se faire qu’en fonction de critères subjectifs, c’est-à-dire en fonction du jugement des acteurs impliqués dans la relation de service.

UNE NOUVELLE LOGIQUE PRODUCTIVE À ÉVALUER

À la lumière de ce que nous venons de dire, on peut postuler que l’économie de l’information est, de façon générale, une économie dominée par des éléments abstraits, qualitatifs, dont la valeur peut dépendre de l’évaluation que peuvent en tirer certains acteurs dans le contexte actuel. Une telle évaluation ne peut se faire qu’en fonction de critères subjectifs, puisqu’elle renvoie non pas à l’augmentation quantitative d’un input ou d’un output dans un temps donné, mais au jugement que les acteurs portent compte tenu des conditions de possibilité qu’ils voient dans l’ensemble du processus de production.

Le problème fondamental qui se pose à la conception marginaliste de la productivité se situe au niveau de la quantification du savoir et de l’information. Nous pensons que leur prise en compte dans la mise en productivité ne peut se faire qu’au terme d’une évaluation que nous pouvons définir dans le sens où Jacot y fait référence :

Évaluer, c’est assigner une valeur bonne ou mauvaise, meilleure ou pire, à une chose ou à un événement. Ce n’est donc pas simplement mesurer la valeur en quelque sorte intrinsèque des objets; c’est établir un ordre de préférences, autrement dit, certains rapports des sujets aux objets (22). »

Ainsi, l’évaluation de la productivité suggère que soit pris en compte le jugement qui peut être tiré des acteurs impliqués dans le processus de production, car la qualité en tant que telle est davantage recherchée que la quantité en constituant l’objectif central de l’ »entreprise informationnelle », qui ne fonde plus ses objectifs sur des augmentations de la production pour satisfaire la recherche de productivité comme sous le fordisme-keynésisme. L’évaluation constitue un jugement basé à travers le temps, et non dans le temps comme pour la mesure marginale de la productivité qui se fondait, rappelons-le, sur le principe causal de mise en rapport d’inputs et d’outputs. Gadrey abonde dans le même sens que Jacot en affirmant que les activités de services, où le savoir et l’information sont nécessaires, doivent impérativement être évalués et non pas quantifiés pour tenir compte d’un concept de productivité devenu caduque selon lui. C’est pourquoi il suggère que l’analyse des inputs et des outputs ne se réalise que par une convention a priori de critères d’évaluation de la productivité, tel qu’il le souligne en ces mots :

Dans ces conditions, l’analyse des performances économiques « réelles » (productivité, efficacité, croissance) de très nombreuses activités de service ne peut échapper à une étape préalable de mise au point de conventions d’évaluation, c’est-à-dire de règles portant sur ce que les uns et les autres conviennent de retenir comme critère d’efficience, dès lors qu’aucun ne s’impose techniquement. Le « produit » de ces services apparaît clairement comme une construction sociale mettant en jeu des points de vue d’acteurs différents (23).

On ne s’étonnera donc pas des problèmes que pose actuellement la mesure de la productivité dans les secteurs de l’économie dite de l’information. Le paradoxe de productivité initialement soulevé par Solow constitue une piste de réflexion intéressante sur un concept et une mesure de la productivité à notre avis dénués de sens.

Soulevé au cours des années quatre-vingts et quatre-vingt-dix, le paradoxe de productivité, que Denison qualifiait plutôt de « mystère de la productivité » (24), illustre bien ce que Pebereau affirmait au sujet de la difficulté des économistes à mesurer la productivité. À l’origine, on pensait que les technologies de l’information n’apportaient pas les gains de productivité espérés suite à un investissement. Comme le souligne Rallet (25), les études sur le paradoxe de productivité révèlent globalement trois explications relatives à la difficulté de réfléchir en terme de productivité : des explications de nature mathématique liées à la mesure de la productivité, des explications de nature économique liées au détour de production et des explications de nature sociologique à comprendre dans le cadre du processus d’informatisation sociale.

Premièrement, tel que le montre Rallet, le paradoxe de la productivité serait en fait le reflet d’un problème de mesure qui résulterait de la difficulté de mettre en rapport des variables difficiles à cerner. Souvenons-nous que la mesure néoclassique de la productivité supposait la mise en rapport entre les facteurs de production (les inputs) et le produit final (l’output). Cette mise en rapport s’effectuait sur des marchandises matérielles comptabilisées par rapport à leur valeur. Or, dans le cadre de l’économie de l’information, il devient problématique de distinguer ce qui d’un côté constitue des inputs et de l’autre des outputs, conformément à la fonction de production néoclassique par laquelle les économistes considèrent les facteurs d’un point de vue essentiellement quantitatif. Car les inputs et les outputs propres à l’économie de l’information, tel que nous disions plus haut, relèvent davantage de processus sociaux complexes à partir desquels ils se construisent. De là la difficulté de mesurer la productivité des inputs et des outputs propres à l’économie de l’information (26).

Deuxièmement, le paradoxe de la productivité peut avoir pour origine, ainsi que le souligne Rallet à la lumière des travaux s’y étant déjà intéressés (27), le fameux détour de production selon lequel les gains de productivité ne se manifesteraient qu’à long terme à la suite de l’intégration progressive de l’informatique dans les pratiques organisationnelles du travail (28). Conçu comme tel, le paradoxe de la productivité s’expliquerait par la lenteur que prennent les technologies à s’imposer, à se généraliser, dans les différentes pratiques. Ce qui au bout du compte ne rendrerait productive l’informatique que lorsque les travailleurs la maîtriserons selon les attentes du capitaliste.

Troisièmement, Rallet explique que la paradoxe de la productivité peut relever de facteurs sociologiques sur lesquels Attewell (29) s’est penché. Pour Attewell, ainsi que le souligne Rallet, l’informatisation peut être la source d’ »effets pervers » engendrés par une reconfiguration des processus de communication de l’information, par la valorisation de la qualité d’une information au détriment de sa quantité qui demeure la seule logique « productive » des entreprises et par l’incapacité des entreprises à encadrer les usages et pratiques des employés en fonction des objectifs de rentabilité de l’informatisation.

Bref, de telles raisons montrent pour Rallet que le paradoxe de la productivité soulevé chez plusieurs économistes et sociologues peut s’expliquer de plusieurs façons, selon le point de vue privilégié.

Pour notre part, nous pensons que les changements dans les conditions de mise en productivité doivent être compris par rapport à l’évolution des conditions socioéconomiques grâce auxquelles le concept et la mesure de la productivité, construit par les marginalistes, deviennent inadéquats.

CONCLUSION

Il est donc permis de penser que l’économie actuelle, celle que nous avons tenté de cerner au cours des points précédents, se fonde sur une logique qualitativement différente de celle qui caractérisait le fordisme-keynésisme. En conséquence, toute mesure de la productivité établie dans les cadres du raisonnement néoclassique et marginal ne peut qu’être erronée, car la forme productive à laquelle les sociétés les plus industrialisées sont actuellement confrontées relève d’une réalité autre que celle sur laquelle les économistes néoclassiques et plus contemporains, à partir de Solow, se sont penchés.

Cela est donc problématique pour les économistes qui continuent à réfléchir sur l’économie de l’information sans redéfinir les postulats qui sous-tendent le concept de productivité qu’ils envisagent. Comme le souligne par exemple Georges Pebereau

La science économique vit sans doute aujourd’hui aussi sur des concepts démodés de la notion de production, d’abord ceux qui ont été élaborés par les fondateurs, à la fin du XVIIIe siècle, à l’aube de la révolution industrielle, ensuite ceux qui ont été forgés au moment de la Grande Dépression il y a plus de quarante ans. Mais, alors que les transformations de la société et de l’industrie n’ont jamais été plus nombreuses que pendant la Grande Croissance de l’après deuxième guerre mondiale, des concepts nouveaux ne sont pas clairement apparus pour remplacer la vieille abstraction de l’acte productif vu comme transformation énergétique de la matière par le couple homme-machine (30).

Une réflexion éclairée, de type sociohistorique, pourra certes relever les défis que pose l’application des critères néoclassiques de productivité à l’économie actuellement en cours.

Notes :

[1] Notons au passage que la notion de productivité se construit dans le cadre du concept de l’équilibre général.  Les économistes néoclassiques proposent un modèle d’explication de la réalité selon lequel l’économie est stable du fait notamment que les capitalistes et les consommateurs rejoignent leur optimum.  On imagine une économie – une économie de biens matériels rares – caractérisée par une concurrence pure et parfaite selon les termes de Walras.  Nous faisons ici référence au concept d’équilibre général de Walras dans lequel la maximisation des utilités des consommateurs et des producteurs est atteinte.  (Éléments d’économie politique pure : théorie de la richesse sociale, Paris, Librairie générale de droit et de jurisprudence, 1952 -édition originale en 1874-). (Retour au texte)

[2] Une telle façon de procéder contribuera à faire de l’économie, au sens où l’entend William Stanley Jevons (The Theory of Political Economy, Harmondsworth, Penguin Books, 1970 – édition originale en 1871-), une véritable science exacte capable de vérifier formellement les hypothèses qu’elle mettra en jeu.  C’est pourquoi le concept de productivité, avec le raisonnement à la marge, deviendra un concept conçu comme “éternellement” vrai.  L’erreur des marginalistes à notre avis ne réside point dans cette prétention, mais bien plutôt dans le fait de ne pas avoir tenu épistémologiquement compte dans la construction de l’objet de l’économie de l’évolution des conditions socioéconomiques qui finissent par invalider le concept de productivité marginale alors conçu.  C’est d’ailleurs ce que nous voulons montrer, en insistant fondamentalement sur l’évolution des conditions de mise en productivité plutôt que sur l’épistémologie même des mathématiques qui sont utilisées pour mesurer une productivité à la marge.  Néanmoins, pour un regard sur ce type d’épistémologie “mathématico-économique” posé à partir d’un questionnement sur la sémantique économique, on pourra consulter Christian Schmidt, La sémantique économique en question : recherche sur les fondements de l’économie théorique, Paris, Calmann-Lévy, 1985. (Retour au texte)

[3] Léon Walras, ouvrage cité.  (Retour au texte)

[4] Pascal Combemale et Arnaud Parrenty, La productivité : analyse de la rentabilité, de l’efficacité et de la productivité, Paris, F. Nathan, 1993, p. 5.  (Retour au texte)

[5] Dominique Alet et Bernard Roux, La productivité autrement, Paris, L’Harmattan, 1994, p. 1. (Retour au texte)

[6] André L.A. Vincent, La mesure de la productivité, Paris, Dunod, 1968. (Retour au texte)

[7] Robert O. Brinkerhoff et Dennis E. Dressler, Productivity measurement : a guide for managers and evaluators, Newbury Park (Calif.), Sage, 1990, p. 16. (Retour au texte)

[8] Jean Fourastié, La productivité, Paris, Presses universitaires de France, 1968, p. 11. (Retour au texte)

[9] Les néoclassiques ont construit une fonction de production, dite fonction Cobb-Douglas, qui permet de tracer une courbe de la productivité des facteurs “travail” et “capital”.  Il s’agit en fait d’un rapport de cause à effet où la variation de la production totale est expliquée en fonction de la variation unitaire de la quantité d’un seul facteur.  Cette fonction de production s’exprime mathématiquement comme suit :  Y = A Ka + Lb, où “Y” représente l’output final tel qu’il se retrouve sur le marché, “K” le capital en tant que facteur de production, “L” le travail et “A”, “a” et “b” des constantes.  (Retour au texte)

[10] Plusieurs manuels de gestion et d’analyse économique présentent effectivement la productivité comme productivité physique et comme productivité en valeur.  C’est le cas, entre autres, de Anne-Marie Gronier (La productivité : progrès social ou source de chômage ?, Paris, Hatier, 1987). (Retour au texte)

[11] Une telle productivité physique réfère nécessairement à des objets matériels homogènes se prêtant au dénombrement et à la quantification. (Retour au texte)

[12] Anne-Marie Gronier, ouvrage cité. (Retour au texte)

[13] Anne Mayère, Pour une économie de l’information, Paris, Éditions du CNRS, 1990. (Retour au texte)

[14] Sandra Braman, “L’économie de l’information : une évolution des approches”, Anne Mayère (sous la direction), La société informationnelle : enjeux sociaux et approches économiques, Paris; Montréal, L’Harmattan, 1997, p. 88. (Retour au texte)

[15] Ibid., p. 88-89. (Retour au texte)

[16] Edward Fulton Denison, The Sources of Economic Growth in the United States and the Alternatives Before Us, New York, Committee for Economic Development, 1962. (Retour au texte)

[17] Pour une vue complète de la théorie du capital humain et de ses applications mathématiques, voir Michelle Riboud, Accumulation du capital humain, Paris, Économica, 1978. (Retour au texte)

[18] Peter Drucker, Les nouvelles réalités : de l’État-providence à la société du savoir, Paris, InterÉditions, 1989, p. 202. (Retour au texte)

[19] Il s’agit d’un travail intellectuel qui est également culturel, puisqu’il s’enracine dans des manières d’agir et de faire qui sont propres à une culture donnée laquelle lui donne toute sa qualité.  Voir sur cette, entre autres, Jacques Nusbaumer, Les services : nouvelle donne de l’économie, Paris, Economica, 1984, p. 35 et suivantes. (Retour au texte)

[20] Jean-Guy Lacroix, “Sociologie et transition millénariste : entre l’irraison totalitaire du capitalisme et la possibilité-nécessité de la conscientivité”, Les cahiers de recherche sociologique, no. 30, 1998, p. 120-121. (Retour au texte)

[21] Bernard Perret, “L’industrialisation des services”, Gérard Blanc (sous la direction), Le travail au XXIe siècle : mutations de l’économie et de la société à l’ère des autoroutes de l’information, Paris, Dunod, 1995, p. 37-38. (Retour au texte)

[22] Jacques-Henri Jacot, “Vers une évaluation économique des systèmes de production”, Pierre Doray et Céline Saint-Pierre (sous la direction), Technologies et entreprises : regards évaluatifs, Montréal, CREST, UQAM, 1993, p. 110. (Retour au texte)

[23] Jean Gadrey, L’économie des services, Paris, Éditions La Découverte, 1992, p. 76. (Retour au texte)

[24] Edward Fulton Denison, Estimates of productivity change by industry : an evaluation and an alternative, Washington, D.C., Brookings Institution, 1989. (Retour au texte)

[25] Alain Rallet, “L’efficacité des technologies de l’information et de la communication à l’étape des réseaux”, Marie-Christine Monnoyer-Longé (sous la direction), L’entreprise et l’outil informationnel, Paris; Montréal, L’Harmattan, 1997, p. 85-106. (Retour au texte)

[26] Ibid., p. 90-91. (Retour au texte)

[27] Paul David, “Computer and dynamo in OCDE”, in Technology and Productivity : The Challenge for Economic Policy, 1991; Eric Brynjolfsson et Loren Hitt, New evidence on the returns to information systems, MIT Sloan School, October 1993; D.D. Wilson, “IT investment and its productivity effects : an organisational sociologist’s perspective on directions for future research”, paper presented at the international workshop on The productivity impacts of information technology investment, Charleston (South Carolina), November 11-13, 1993, cités dans Alain Rallet, Ibid. (Retour au texte)

[28] Alain Rallet, Ibid., p. 91-94. (Retour au texte)

[29] Paul Attewell, “Why productivity remains a key measure of IT impact”, paper presented at the international workshop on The Productivity Impacts of Information Technology Investment, Charleston (South Carolina), November 11-13, 1993, cité dans Ibid. (Retour au texte)

[30] Georges Pebereau, “Impact de l’informatique sur la compétitivité des entreprises industrielles”, Actes du colloque international Informatique et changement économique, Informatique et changement économique, Paris, La Documentation française, 1980, p. 45. (Retour au texte)



BIBLIOGRAPHIE

 

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Alet, Dominique et Bernard Roux, La productivité autrement, Paris, L’Harmattan, 1994.

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Blanc, Gérard (sous la direction), Le travail au XXIe siècle : mutations de l’économie et de la société à l’ère des autoroutes de l’information, Paris, Dunod, 1995.

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Denison, Edward Fulton, The Sources of Economic Growth in the United States and the Alternatives Before Us, New York, Committee for Economic Development, 1962.

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Doray, Pierre et Céline Saint-Pierre (sous la direction), Technologies et entreprises : regards évaluatifs, Montréal, CREST, UQAM, 1993.

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Fourastié, Jean, La productivité, Paris, Presses universitaires de France, 1968.

Gadrey, Jean, L’économie des services, Paris, Éditions La Découverte, 1992.

Gronier, Anne-Marie, La productivité : progrès social ou source de chômage ?, Paris, Hatier, 1987.

Jevons, William Stanley, The Theory of Political Economy, Harmondsworth, Penguin Books, 1970 – édition originale en 1871.

Jean-Guy Lacroix, « Sociologie et transition millénariste : entre l’irraison totalitaire du capitalisme et la possibilité-nécessité de la conscientivité », Les cahiers de recherche sociologique, no. 30, 1998, p. 79-146.

Mayère, Anne, Pour une économie de l’information, Paris, Éditions du CNRS, 1990.

Mayère, Anne (sous la direction), La société informationnelle : enjeux sociaux et approches économiques, Paris; Montréal, L’Harmattan, 1997.

Monnoyer-Longé, Christine, (sous la direction), L’entreprise et l’outil informationnel, Paris; Montréal, L’Harmattan, 1997.

Nusbaumer, Jacques, Les services : nouvelle donne de l’économie, Paris, Economica, 1984.

Riboud, Michelle, Accumulation du capital humain, Paris, Économica, 1978.

Schmidt, Christian, La sémantique économique en question : recherche sur les fondements de l’économie théorique, Paris, Calmann-Lévy, 1985.

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Walras, Léon, Éléments d’économie politique pure : théorie de la richesse sociale, Paris, Librairie générale de droit et de jurisprudence, 1952 -édition originale en 1874.

©HERMÈS : revue critique et Luc Bonneville
ISSN- 1481-0301
Créée le vendredi 18 août 2001
À jour le mercredi 18 décembre 2002


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(Reproduction de) Le livre du Bibliophile.- Deuxième édition.- Paris : A. Lemerre, 1874.- 49 p. ; 16 cm. Alphonse Lemerre

[LEMERRE, Alphonse] : Le livre du Bibliophile.- Deuxième édition.- Paris : A. Lemerre, 1874.- 49 p. ; 16 cm.


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Le livre du Bibliophile

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AVERTISSEMENT

CE travail a pour objet d’exposer les points principaux de l’art auquel nous nous sommes adonné tout entier, et de déterminer les conditions que doit, à notre avis, nécessairement remplir une édition pour être digne d’être appréciée et estimée des véritables connaisseurs.

Nous ne parlerons guère que de la réimpression des vieux écrivains, non que la publication des oeuvres contemporaines nous paraisse d’un moindre prix, mais parce que les textes anciens présentent à l’éditeur des difficultés particulières et qu’une nouvelle publication de ces textes universellement connus est vaine quand elle n’est pas à peu près définitive.

Nous examinerons en peu de mots les soins qu’exige le Livre depuis l’élaboration du manuscrit ou, pour parler le langage technique, de la copie qui doit être livrée à l’imprimeur, jusqu’au moment où le volume parachevé entre, vêtu de sa reliure, dans la vitrine du bibliophile.

Pour cette longue série d’opérations si différentes, si variées, le libraire-éditeur a de nombreux auxilaires : homme de lettres, fondeur, imprimeur, fabricant de papier, dessinateur, graveur, brocheur, relieur, etc., tous concourent au même but : la perfection du livre ; mais il importe que l’éditeur-libraire entretienne constamment l’harmonie de leur concours dans l’exécution d’une entreprise qu’il a conçue et dont il peut seul embrasser l’ensemble.

Nous examinerons successivement le Livre sous les rapports du texte, de l’impression, de l’ornementation, du papier, et enfin de la reliure.

A. LEMERRE.

~*~

DU TEXTE. – DE L’IMPRESSION.
DE L’ORNEMENTATION. – DU PAPIER.
DE LA RELIURE.

I

DU TEXTE

ETABLIR un bon texte est d’une importance de premier ordre. C’est là le but capital d’une réimpression, et les soins plastiques si complexes dont ce texte va être l’objet ne tendront qu’à le mettre en lumière selon toutes les convenances et, par conséquent, avec une parfaite beauté. Tout le travail de l’éditeur sera dépensé en pure perte s’il ne s’exerce pas sur un texte irréprochable. Il y doit songer et, s’il entreprend des séries, s’il forme des bibliothèques classiques ou curieuses, il faut qu’il applique, quant à la publication des textes, certaines règles déterminées d’avance, et qu’il s’assure le concours exclusif des littérateurs et des érudits qui admettent ces règles.

Voici celles que, d’accord avec nos collaborateurs, nous suivons inflexiblement pour les textes qui entrent dans la Collection Lemerre, dans la Petite Bibliothèque littéraire et dans la Bibliothèque d’un curieux. Chacun des volumes de ces collections reproduit les formes du texte original avec l’exactitude la plus rigoureuse. L’orthographe et la ponctuation propres à chaque auteur y sont scrupuleusement conservées. Nous croyons, en effet, que des mille détails de la ponctuation et de l’orthographe dépend, en partie, la physionomie générale d’un écrivain, et que modifier ces détails c’est altérer le caractère de l’ensemble.

Il est fréquent de voir, dans les textes originaux des écrivains du XVIe et du XVIIe siècle, un même mot écrit de deux façons différentes à quelques lignes d’intervalle. Nous n’avons jamais été tenté, comme on l’est communément encore, d’adopter pour les deux endroits une seule forme grammaticale. Les deux leçons nous paraissent, au contraire, utiles à garder comme un témoignage de l’indécision dans laquelle a si longtemps flotté l’orthographe française.

On a prétendu que le souci des points et des virgules, des capitales et des particularités orthographiques est propre aux auteurs contemporains et que nos classiques ne l’avaient point. Mais, en réalité, un souci de cette nature n’est pas plus nouveau que ce soin de la forme qui surprend si fort le public chez les poëtes modernes et qui est commun aux vrais poëtes de tous les temps. Les éditions originales des classiques sont loin de ne présenter que des singularités peu philologiques, dues au caprice des compositeurs ignorants. L’orthographe y est variable, mais non arbitraire, et la ponctuation y frappe l’observateur attentif bien plus par sa fixité que par son apparente bizzarerie. Si Jean Racine n’a pas relu scrupuleusement les épreuves de la dernière édition de son théâtre, La Fontaine multipliait les errata à la suite des recueils de ses Fables, montrant ainsi qu’il n’était point indifférent à la correction typographique de ses oeuvres. Molière, peu soucieux que ses pièces fussent imprimées, tenait du moins à ce qu’elles le fussent correctement.

Nous ne voulons pas être plus dédaigneux que ces grands hommes. Pour obtenir l’exactitude qui nous est précieuse, nous reproduisons fidèlement la dernière édition publiée du vivant de l’auteur, toutes les fois que cette édition a été revue ou tout au moins avouée par lui. Mais s’il nous a suffi de suivre cette règle pour établir presque totalement les textes de Rabelais, de Regnier, de La Fontaine, de La Rochefoucauld, de La Bruyère, etc., nous l’avons reconnue insuffisante pour les écrivains qui, comme Molière, sont morts en laissant inédite une grande partie de leur oeuvre, et complétement inapplicable à ceux qui, comme Montaigne, ont corrigé et amplifié leur livre après l’avoir livré pour la dernière fois à l’imprimeur. Dans ces différents cas nous reproduisons, à défaut des manuscrits le plus souvent perdus, celle des éditions posthumes qui a été faite dans les meilleurs conditions pour reproduire la pensée de l’auteur. Ainsi nous donnons les Essais d’après le bon et vieil exemplaire de mademoiselle de Gournay et nous suivons, pour les pièces que Molière ne fit pas lui-même imprimer, le texte que produisirent ses camarades Lagrange et Vinot.

Cette réforme n’est pas un caprice qui nous est propre : elle est dans l’esprit du temps et elle éclate de divers côtés. Le public recevrait mal aujourd’hui des classiques mis à la mode du jour. Un Rabelais «accommodé en nouveau langage» n’aurait pas la fortune qu’il eut au XVIIe siècle. Les formes grammaticales et orthographiques des écrivains classiques ont acquis pour nous le prix qui s’attache aux choses anciennes. Mais il faut avouer que, si l’on suit enfin les éditions originiales, on les suit généralement de trop loin. Si le temps n’est plus où M. Aimé Martin, littérateur hautement estimé d’ailleurs, accueillait dans son texte de Racine des corrections introduites par La Harpe sous prétexte d’élégance et de bon goût, il n’est pas moins vrai que M. Burgaud des Marets a pu, il y a quelques années, relever plus de trente mille fautes dans la meilleure des rééditions de Montaigne. Plus récemment encore on a constaté, dans une édition nouvelle de Rabelais, une omission de neuf lignes dans un même livre, et cela parce que l’éditeur ne s’était pas donné la peine de recourir aux textes originaux.

Nous ne confondons pas avec ces fâcheuses légèretés les efforts de quelques savants éditeurs qui suivent avec une consciencieuse régularité un système différent du nôtre, et qui, tout en collationnant avec soin leurs éditions sur les textes originaux, appliquent à ces textes l’orthographe de Voltaire et la ponctuation moderne. Nous sommes persuadés qu’on peut faire de bons livres d’après cet ancien système, mais nous pensons que nos éditions, conçues comme nous venons de le dire, doivent offrir, au point de vue philologique, un intérêt particulier et plaire, par un charme spécial, aux esprits doués d’un sentiment littéraire vraiment délicat. Ces éditions ont incontestablement l’avantage d’être les seules d’après lesquelles on puisse faire soit un glossaire, soit tout autre travail de grammaire historique. Enfin elles rentrent dans la définition qu’un savant contemporain donne des bonnes éditions :

«L’élément essentiel des bonnes éditions est toujours dans l’étendue et dans l’exactitude des notions grammaticales, appuyées subsidiairement sur les indications lexicographiques et sur la comparaison des manuscrits» (1).

Une observation importante trouve sa place ici. Certains éditeurs lettrés ont commis, en publiant des poésies, des fautes graves dont la connaissance des lois prosodiques les eût certainement préservés.

M. Génin, si prisé d’ailleurs comme philologue, a reproduit, dans son édition de la Farce de Maître Pathelin, plusieurs vers faux que M. Littré a aisément corrigés. Il était pourtant impossible de supposer que l’auteur de tant de vers si bien faits en eût laissé échapper de trop longs ou de trop courts. Nous faisons cette remarque appuyée de cet exemple pour montrer combien il est indispensable d’être aussi attentif à la prosodie qu’à la grammaire, quand il s’agit d’éditer les oeuvres d’un poëte.

Le texte une fois établi, il convient de l’éclaicir sur tous les points où soit la distance des temps, soit toute autre cause, a mis quelque obscurité. C’est là le principal objet des notes. Nous les plaçons à la fin de chaque volume, mêlées aux variantes, et non pas au bas des pages, où elles ont l’inconvénient de noyer le texte si elles sont abondantes et, dans tous les cas, de distraire de l’oeuvre elle-même l’esprit du lecteur. Chaque note est précédée de l’indication de la page et de la ligne auxquelles elle se rapporte ; car, dans notre respect religieux pour les grands écrivains, nous n’avons point voulu interrompre leurs phrases, selon l’usage commun, par des chiffres ou des astérisques. L’absence de ces petits signes contribue à donner à nos livres la pureté d’aspect que nous recherchons.

La Notice biographique et, quand il est besoin, le Glossaire complètent le travail de l’éditeur littéraire.

Ce que ce travail coûte de peine et exige de savoir, d’esprit ingénieux, de sens critique, ce n’est point à nous de le dire, mais nous devons signaler ici à la reconnaissance du public lettré, les hommes laborieux et érudits, tels que MM. Marty-Laveaux, Charles Royer, Charles Asselineau, Alphonse Pauly, Ernest Courbet, Étienne Charavay, Anatole France, F. de Caussade, Eugène Réaume, dont l’actif et intelligent concours nous a permis de publier, en moins de six années, un grand nombre de volumes dans lesquels les plus illustres de nos écrivains classiques revivent en leur intégrité première.

II

DE L’IMPRESSION

Des Caractères

LES caractères dits elzéviriens ont été remis en honneur par M. Perrin, de Lyon. Ces caractères, fort beaux en eux-mêmes, nous donnent, pour le cas qui nous occupe principalement, c’est-à-dire pour la réimpression des vieux écrivains, l’avantage d’un archaïsme en harmonie avec les textes. Leur emploi dans cette circonstance concourt à produire cet effet de couleur locale si justement recherché de nos jours.

Au reste, ce nom d’elzévirien ne doit pas être pris à la lettre. Ce n’est point là une désignation précise, car on l’applique indifféremment à des types du XVIe, du XVIIe et même du XVIIIe siècle, assez dissemblables les uns des autres.

Les caractères employés par Louis Elzevir et par ses cinq fils, qui furent imprimeurs à Leyde, à La Haye, à Utrecht et à Amsterdam, au commencement du XVIIe siècle, sont loin d’ailleurs d’être plus beaux que ceux dont les libraires de Lyon ou de Paris faisaient usage au siècle précédent. Mais Louis Elzevir passe pour avoir, dès la fin du XVIe siècle, inauguré une réforme qui a prévalu : c’est lui, dit-on, qui le premier distingua dans les minuscules les u et les i, voyelles, des v et des j, consonnes. Quoi qu’il en soit, les Elzevir, bien qu’inférieurs aux Estienne pour la correction des textes, sont justement estimés comme ayant produit, à une époque où l’art de l’imprimerie sommeillait en France, une longue série de petits volumes établis avec goût et tirés avec soin. Leur mérite est grand sous ce double rapport ; mais ce serait une erreur de croire qu’ils possédaient en propre les caractères connus aujourd’hui sous leur nom. Dès 1550, Haultin, de la Rochelle, employait les caractères dont les Elzevir devaient plus tard se servir.

Vers 1855, un homme qui fit beaucoup pour son art et dont la mémoire doit être grandement estimée comme celle d’un artiste inventif et délicat, M. Perrin, imprimeur à Lyon, trouva dans la vieille fonderie lyonnaise de MM. Rey des poinçons et des matrices du XVIe siècle. Il en acquit une partie ; il dessina et fit graver les séries qui lui manquaient, et il obtint ainsi ces caractères dont l’ancienneté faisait, à proprement parler, la nouveauté, et qu’il ne contribua pas peu à mettre à la mode.

A la même époque, et poursuivant le même but, M. Claye, l’imprimeur distingué, se livrait à des recherches dans toutes les anciennes fonderies de caractères de Paris : tant il est vrai qu’il se manifestait alors un retour vers le goût des types anciens ! Mais ses efforts restèrent infructueux, et n’eurent d’autre résultat que de l’amener à constater que toutes les anciennes matrices en cuivre rouge avaient été converties en gros sous par la Révolution.

M. Claye ne se rebuta point : il poussa ses recherches jusqu’à Lyon, vieux centre abandonné d’imprimerie populaire, et c’est dans la fonderie séculaire de la famille Rey qu’il retrouva et acquit une partie importante d’antiques poinçons et matrices échappés à la destruction. – C’est ainsi que les maisons Perrin, de Lyon, et Claye, de Paris, possèdent véritablement les types du XVIe siècle.

M. Jannet, de son côté, fit fondre des caractères d’un type analogue. L’éditeur de la Bibliothèque elzévirienne, dont la mort encore récente est une grande perte pour la Librairie, était doué d’un esprit plus ingénieux, plus industrieux encore qu’artistique. Les caractères qu’il employa, d’une forme resserrée, n’ont pas toute la pureté désirable. Nous n’en reconnaissons pas moins que M. Jannet doit être cité avec honneur parmi ceux qui ont contribué à la renaissance moderne de l’art typographique.

Mais des difficultés sérieuses, issues de la complication des nécessités artistiques et commerciales en face d’un public dont l’éducation bibliographique était encore imparfaite, arrêtèrent bientôt l’essor des beaux livres. M. Perrin ne consacrait guère ses excellents caractères qu’à des ouvrages d’un intérêt ou médiocre, ou purement local. A part les Sonnets de M. Soulary, et plus récemment les Oeuvres de Molière, il ne sortait de ses presses que des poésies restées obscures et des travaux d’histoire provinciale. M. Jannet, qui, au contraire, avait entrepris une bibliothèque dont le cadre, trop peu défini, s’ouvrait aux vieux classiques français, avait été contraint, malgré son zèle, de suspendre ses réimpressions. Ce fut ce découragement qui détermina, dans notre esprit, la publication de la Pléiade françoise. Le prospectus parut en 1865, et le premier volume fut achevé l’année suivante. Notre dessein en publiant les sept poëtes de la Renaissance était d’empêcher, autant qu’il était en nous, que l’art de réimprimer fidèlement les textes originaux, en leur conservant leur physionnomie primitive, se perdît. La Pléiade servit de dédicace à notre maison.

Les bibliophiles qui ont bien voulu suivre nos travaux savent que nous avions dès lors l’idée de réimprimer, selon un plan nettement défini, les principaux monuments de la langue française ; notre projet est déjà réalisé en partie. Heureux si nous avons pu donner aux livres de nos collections quelque chose de cette beauté correcte et sérieuse qu’avec l’aide de précieux auxiliaires nous poursuivrons de tous nos efforts !

En mettant à part les superbes séries que possèdent les maisons Perrin, de Lyon, et J. Claye, de Paris, les caractères elzéviriens les mieux copiés sont, jusqu’à ce jour, ceux de la Fonderie générale et ceux de MM. Laurent et Deberny ; le six, petit oeil, dont nous nous sommes servi pour le Livre des sonnets et pour notre texte d’Horace, et qui a été gravé par cette dernière maison, est fort beau.

Notre souhait serait de voir copier exactement les types du XVIe siècle. On ne l’a pas fait jusqu’ici. Cependant il n’est pas de types plus beaux que ceux employés de 1525 à 1600. Les arts industriels, c’est-à-dire les arts mêlés à la vie, florissaient alors dans toute la splendeur d’une expansion unique. Le beau était chose familière et à la portée de tous les artisans. L’ouvrier savait donner une forme superbe aussi bien à une lettre moulée qu’à la grille d’un parc ou à la cheminée d’une grande salle. Lors de la Renaissance, la tournure des capitales, des italiques, les contours de l’ E, du ct, toutes les ligatures et toutes les lettres doubles avaient une beauté non retrouvée depuis.

C’est ici le lieu de rectifier une erreur commune à presque tous les typographes actuels, et qu’on trouve aussi bien dans plusieurs des livres édités par nous que sur le titre même des Annales archéologiques de France. Nos imprimeurs emploient comme un F une lettre du vieil alphabet des capitales à queue qui au XVIe siècle était uniquement un J. La barre de ce J (F) a occasionné cette confusion fâcheuse. Il suffit d’ouvrir le Régnier de 1608 pour se convaincre de l’erreur et partant ne pas la commettre.

Il est bien évident que la netteté du tirage dépend, en grande partie, de la pureté des caractères, et qu’avec des lettres usées par un trop long service et passées, comme on dit, à l’état de têtes de clou, on ne peut obtenir qu’une impression d’un aspect trouble et confus. Tout imprimeur qui a quelque soin de son art et de sa réputation sait qu’il doit renouveler souvent la fonte de ses caractères.

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De la Mise en pages

C’EST dans les dispositions judicieuses de la mise en pages que l’éditeur montre s’il a du goût ou s’il en est dépourvu. Dans le premier cas, il peut se tromper ; qu’on veuille bien excuser ses erreurs ! Dans le second, il produit des éditions défectueuses, et les bibliophiles n’ont point à se soucier de lui. Ces réflexions faites, nous nous permettons quelques remarques.

La justification, c’est-à-dire le contour extérieur du texte, est évidemment en relation avec la grandeur totale du feuillet. Il doit y avoir harmonie. Une marge trop grande est presque aussi laide qu’une marge trop petite. Quelques volumes étalent le faux luxe d’un petit texte perdu comme une île dans un océan de blanc. Jamais de telles fantaisies ne plairont à ceux qui savent que le beau consiste dans la convenance des proportions.

Par la même raison, des caractères trop gros sur une page de petite dimension déplaisent à l’égal d’un texte trop fin sur un grand feuillet.

Pour les livres archaïques, nous songeons tout particulièrement à ceux qui dans leur forme extérieure procèdent du XVIe siècle ; nous demandons que les imprimeurs varient plus qu’ils ne le font la composition des titres, des têtes de chapitre et des titres courants. Ils n’y emploient que des capitales ; s’ils les mélangeaient avec des italiques, des bas de casse et des lettres à queue, ils éviteraient l’uniformité, ils réjouiraient l’oeil : ce qui doit toujours être le but des arts industriels. Les imprimeurs du XVIe siècle le savaient : leurs titres, peu imitables à divers points de vue, sont du moins d’excellents modèles quant à la variété des caractères.

Pour que l’aspect d’une page soit satisfaisant, il faut que la distance qui sépare les mots soit régulière et ne présente pas ces saignées, c’est-à-dire ces petits canaux blancs que l’oeil, désagréablement affecté, voit parfois courir d’une ligne à l’autre, dans un trajet oblique, sur la moitié ou les trois quarts de la page. L’éditeur doit y veiller.

Pour les livres d’une véritable importance, l’éditeur tire habituellement un nombre d’exemplaires étroitement limité sur des papiers de choix, tels que hollande, whatman et chine.

Tout amateur estime à sa juste valeur un tirage de cette nature, fait avec changement d’imposition, exigeant par là les frais d’une mise en train nouvelle et présentant l’avantage de marges agrandies proportionnellement, aussi bien dans le fond que sur les trois autres côtés de la justification. Au contraire, un tirage sur papiers de choix sans changement de justification n’augmente la valeur de l’exemplaire qu’en raison de la différence du papier et du faible chiffre du tirage.

Nous avons eu recours à ces deux systèmes. Pour la Collection Lemerre, nous n’avons point reculé devant les frais d’une imposition nouvelle spéciale aux exemplaires sur papiers de choix, voulant contribuer à donner par là à cette collection de nos classiques la richesse qu’elle comporte. Une considération particulière nous a fait employer l’autre système pour la Petite Bibliothèque littéraire. Nous avons pensé qu’agrandir par une justification nouvelle les exemplaires de choix de cette bibliothèque, c’eût été leur ôter le caractère propre à cette collection, qui doit d’être de petite dimension, d’un format de poche intime et commode.

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Du tirage

MAIS l’action efficace de l’éditeur cesse quand il a donné le bon à tirer. C’est pourtant du tirage que dépend la bonne ou la mauvaise réussite du livre, et tous les soins antérieurs sont perdus si le tirage laisse à désirer. Cette réussite, qui tient en partie à plusieurs circonstances fatales, telles que les influences atmosphériques, est due encore et surtout à l’encre qu’on emploie. Si l’imprimeur ne se procure pas une encre dont la composition chimique soit satisfaisante, les feuillets qu’il imprime maculeront inévitablement, même au bout d’un certain temps. Le tirage dépend beaucoup aussi des soins qu’y donne l’ouvrier. Celui-ci donc a sa part d’honneur ou de blâme : il est de sa dignité de s’en préoccuper sérieusement. Il faut qu’il ait la passion de son art : on ne fait bien que ce que l’on aime.

Le rouleau qu’on emploie pour encrer est d’ordinaire en colle forte et en mélasse. Nous préférerions le miel à cette dernière substance, parce que le miel est pur de scories et donne du mordant à la lettre. Par les extrêmes chaleurs il s’amollit et donne trop d’encre ; par les grands froids il durcit, et, comme disent poétiquement les hommes du métier, il n’y a plus d’amour entre le rouleau et la lettre. L’éditeur doit savoir que l’on ne doit pas tirer par des températures extrêmes.

Personne n’ignore que la presse à bras est aujourd’hui remplacée par la machine, qui opère avec une vitesse incomparablement plus grande. Les bons imprimeurs, pourtant, ont tous encore une presse à bras qu’ils réservent aux travaux de luxe. Nous ne manquons jamais d’y faire tirer nos papiers de choix ; nous obtenons ainsi, avec de bons ouvriers, une netteté qui se remarque surtout dans la belle venue des fleurons, des culs-de-lampe et des lettres ornées. Cette netteté, cette pureté d’aspect est due à la main humaine, qui est encore, quoi qu’on dise, le plus admirable des instruments. Il serait absurde de vouloir étendre l’emploi si lent de la presse à bras hors du domaine des produits du plus grand luxe ; la supprimer entièrement serait se priver du seul moyen qu’on ait d’obtenir des tirages d’une parfaite beauté ; mais il faut un bras habile, vigilant, prompt à réparer les fautes. Une bonne machine, à tout prendre, vaut mieux qu’un mauvais ouvrier.

Un bon tirage ne doit être ni trop gris, ni trop noir ; il ne doit présenter aucune différence de nuances ni dans l’ensemble des feuilles ni, à plus forte raison, sur une seule feuille ou sur une seule page. La mise en train est l’opération qui le prépare : elle est fort importante et très-délicate. Faire soigneusement les découpages ; une bonne couleur une fois déterminée, la suivre d’un bout à l’autre de l’ouvrage ; éviter les bavochures qui ont l’inconvénient d’encrasser l’oeil de la lettre ; régulariser le foulage ; telles sont quelques-unes des conditions d’une belle impression. Lorsqu’elle a été bien faite et que l’encre dont le rouleau est enduit n’est pas trop épaisse, on peut tirer : on a mis de son côté toutes les chances de réussite.

Les bons imprimeurs savent qu’il ne faut glacer ni le papier de Chine, ni le papier de Hollande : autrement celui-ci perdrait sa beauté, l’autre deviendrait méconnaissable. On sait aussi qu’il ne faut ni glacer ni mouiller les peaux ; elles doivent avoir été placées, en attendant le tirage, dans un endroit humide, tel qu’une cave, et s’être suffisamment assouplies. Après le tirage, il faut avoir grand soin de mettre les peaux entre des cartons ou des planches chargées de poids assez lourds pour que, en séchant, les peaux ne godent pas.

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Du Satinage et du Brochage

QUAND les feuilles sont tirées, on les livre au brocheur, qui, avant toute chose, doit les faire parfaitement sécher. Le satinage opéré sur des feuilles humides les macule.

Au reste, le brocheur ne doit pas satiner indistinctement tous les papiers, parce que, si le satinage convient à ceux qui sont doux et lisses, cette opération ne pourrait que gâter ceux qui, comme le papier de Chine, sont essentiellement spongieux, et dénaturer d’une façon déplorable ceux qui, comme le Hollande, doivent leur beauté aux aspérités de leur surface et à la contexture de leur grain. Un bon satinage doit être fait feuille à feuille ; sans ce procédé, les feuilles intérieures n’étant pas satinées courraient le risque d’être maculées.

Le brocheur doit plier exactement les feuilles. Il en est qu’il coupe par quarts ; s’il les coupe mal, la faute est irréparable. Il ne lui suffit pas d’avoir une machine qui coupe cinq cents feuilles à la fois ; il faut encore et surtout que ces feuilles ne soient pas coupées de travers. L’art de brocher exige, comme toute chose, une longue expérience et des soins constants. L’éditeur ne peut que commander et surveiller.

III

DE L’ORNEMENTATION

LA bonne ou mauvaise ornementation d’un livre dépend du choix et de la disposition des fleurons, des culs-de-lampe et des lettres ornées.

Il est démontré que, pour décorer un livre aussi bien qu’une maison ou qu’une fontaine, il ne suffit pas du talent individuel d’un bon artiste, il faut adopter un style. Or un style est le propre, non d’une personne, mais d’un temps. Il est des époques qui, pour des raisons très-complexes, n’ont pas de style et sont réduites, dans les arts industriels, à reproduire et à appliquer les différents styles des siècles antérieurs. Telle semble être l’époque présente. Nous hasardons ces généralités avec beaucoup de réserve, mais elles nous sont inspirées de toutes parts. Nous voyons la joaillerie, l’orfévrerie et le mobilier actuels revêtir les formes les plus belles et les plus caractéristiques des styles anciens, sans en inaugurer beaucoup de nouvelles. Nous dirions, si c’était ici le moment, que l’architecture, qui fournit communément à tous les arts industriels les motifs essentiels dont l’ensemble constitue un genre, un style, ne leur offre guère, dans la période contemporaine, que des réminiscences d’origines diverses et peu propres à former un ensemble harmonieux.

Malgré ce qui a été tenté de 1835 à 1845, l’art moderne, livré à ses seules ressources, n’a rien apporté de caractéristique à la décoration du livre. Les artistes ont illustré les textes de vignettes dont quelques-unes ont un grand mérite intrinsèque ; ils n’ont imaginé aucun système ornemental d’une physionomie particulière. Le Gil Blas avec les bois de Gigoux et le Paul et Virginie publié par Curmer sont des livres à juste titre recherchés pour les excellentes figures qu’ils contiennent, mais ces figures, qu’elles soient hors du texte ou dans le texte, sont des sujets et non des ornements. Ce sont autant de petits tableaux composés uniquement en vue d’eux-mêmes et nullement dans un but de décoration.

Le XVIe siècle est le grand siècle de l’ornement typographique. Alors les fleurons, les lettres ornées, les culs-de-lampe, sont riches en motifs de la plus belle frappe. C’est l’époque des lettres niellées, des lettres à fond sablé, des lettres à sujets. Les ornements venus d’Italie, délicatement modifiés par la main française, portent tous l’empreinte d’un style unique et magistral.

En ce temps-là, des artistes illustres, les Jean Cousin, les Geoffroy Tory, les Petit Bernard, ne dédaignaient pas de dessiner des lettres et des ornements pour de beaux livres.

Le XVIIe siècle néglige l’ornement et s’applique surtout à la composition des grands sujets, des frontispices et des portails superbement dessinés et gravés.

Le XVIIIe siècle, le siècle charmant du rococo, associe avec un art exquis le sujet à l’ornement et mêle heureusement l’illustration et la décoration.

C’est sous Louis XV que de petits culs-de-lampe, commencés à l’eau-forte et finis au burin présentent des Amours et des Génies dans des ornements de coquille et de rocaille.

Alors les grands petits maîtres de la vignette, les Eisen, les Cochin, les Gravelot, les Marillier, ornementaient eux-même les livres qu’ils illustraient. Les gravures sur cuivre prenaient place dans le texte même, en haut et en bas des pages, variant à l’infini sur les feuillets les motifs que portaient, dans le même temps, les trumeaux et les dessus de porte des boudoirs, ou les moulures des oeils-de-boeuf aux façades des châteaux.

Nous ne rappelons de l’art de la Renaissance et de l’art du XVIIIe siècle que ce qui est strictement nécessaire pour indiquer l’application qu’on en peut faire à la décoration des livres nouveaux. Pour nous, qui nous sommes particulièrement occupé de la réimpression des écrivains classiques en caractères dit elzéviriens, nous avons dû adopter, pour les ornements, le style du XVIe siècle, qui est le plus en rapport à la fois avec la forme typographique et l’esprit de nos auteurs. Une copie exacte de tels ou tels fleurons, de telles ou telles lettres ornées, nous a paru oeuvre en quelque sorte stérile et d’ailleurs d’une exécution peu satisfaisante. Nos procédés actuels de gravure, étant plus délicats, plus fins que ceux d’autrefois, sont par cela même mal applicables à la reproduction servile des bois du XVIe siècle. Nous ne saurions imiter aujourd’hui la taille épaisse, large et peu minutieuse de la vieille gravure d’ornement. Nous sommes forcés, dans une simple copie, d’amaigrir le trait et d’ôter de la sorte à l’ensemble quelque chose de son caractère. Aussi avons-nous été heureux que M. Renard, artiste d’un rare talent décoratif, voulût bien dessiner pour nous des bois, des culs-de-lampe et des alphabets niellés qui, par le style, procèdent de la Renaissance, mais qui, par la liberté des combinaisons et la nouveauté du faire, sont des oeuvres originales.

Les vignettes sur cuivre, intercalées dans le texte, comme fleurons ou culs-de-lampe, à la façon du XVIIIe siècle, nous paraissent également fournir des ressources décoratives à l’éditeur moderne, mais à la condition qu’elles soient non point seulement de petites compositions, de petits tableaux en miniature, mais bien des ornements en rapport avec les dispositions typographiques de la page ; le graveur alors devra songer moins à la perfection et au fini de son travail qu’à la disposition des ombres et des lumières et à l’effet de l’ensemble.

Il n’est pas dans notre sujet de parler de l’illustration proprement dite. Nous ferons seulement une remarque qui, si simple qu’elle soit, est rendue utile par la tendance que certains amateurs ont à estimer les livres à figures indépendamment du mérite même de ces figures. Il ne suffit pas qu’un livre contienne plusieurs eaux-fortes pour être un livre précieux ; il faut que ces eaux-fortes soient bonnes en elles-mêmes, et, en outre, il est à désirer qu’elles soient en harmonie avec l’esprit et la forme du livre qu’elles illustrent ; sans cela, ce sont des images qui nuisent aux livres, au lieu de les orner et de les servir.

IV

DU PAPIER

BIEN qu’on se serve aujourd’hui de papier de coton pour la presque totalité des livres, le papier dit de Hollande est le seul qui soit durable, solide, riche, et convienne aux livres de luxe.

Ce papier n’est pas originaire de la Hollande comme son nom pourrait le faire croire : après la révocation de l’Edit de Nantes, les principaux fabricants français allèrent exercer leur industrie en Hollande et nous envoyèrent dès lors leurs produits.

La maison Blanchet et Kléber, qui fabrique son papier à Rives et dont le dépôt est à Paris, obtient un papier façon de Hollande, pur fil, d’une excellente qualité. Ce papier, résistant et sonore, doit à l’intégrité même de la matière première d’être très-sec, un peu bleu et un peu cassant.

La maison Darsy, qui reçoit le dépôt des fabriques de Dambricourt frères, de Saint-Omer, fournit un papier d’un moelleux et d’une blancheur très-agréables, dus, sans doute, à l’emploi d’une faible partie de coton.

Nous citerons encore la maison Morel et compagnie, qui fabrique à Arches (Vosges) des papiers de fil excellents.

Bien que les produits de ces fabriques françaises soient très-satisfaisants, nous devons nommer ici la maison Van Gelder, d’Amsterdam, dont les dépositaires à Paris sont MM. Havard et Lips, qui naguère donnait un papier bleuté d’un aspect déplaisant et qui maintenant égale, avec ses papiers d’un ton un peu jaune, les produits de nos meilleures fabriques.

Les papiers anglais, très-collés, d’une extrême blancheur, n’offrent pas des garanties exceptionnelles de durée, mais ils présentent une netteté d’aspect vraiment admirable. Ceux de la marque Whatman, entre tous, sont d’une pureté qui les rend particulièrement propres à recevoir les dessins au lavis des architectes. On comprend que des papiers d’un tissu aussi régulier et aussi fin doivent concourir sérieusement à la magnificence d’un livre.

Une modification importante s’est introduite dans la fabrication du papier : les pilons, qui autrefois broyaient le fil, ont été remplacés par des cylindres qui le tranchent et le hachent. On sent bien que ce dernier mode d’opérer, beaucoup plus rapide que l’autre, a l’inconvénient de produire une pâte moins liée, d’où résulte un papier moins solide. Mais c’est là une nécessité moderne qu’il faut subir. En basse Normandie, dans la vallée de Vire, quelques petites usines ont encore conservé leur ancien outillage de pilons ou marteaux, etc.

La durée du papier dépend en grande partie de la matière employée : le chanvre, sous ce rapport, est préférable au lin.

Les papiers de chanvre ou de lin se font encore à la main. C’est ce qu’on nomme les papiers à la forme. On comprend que la beauté de leur façon et l’égalité de leur épaisseur dépendent beaucoup de l’adresse avec laquelle l’ouvrier étend la pâte. On comprend aussi que la grandeur de la feuille est forcément limitée par la longueur du bras de l’homme et par le champ que peut parcourir la vannette.

On est d’abord frappé de l’apparente étrangeté des noms par lesquels on distingue les unes des autres les diverses sortes de papiers : le pot, la couronne, l’écu, le raisin, le jésus, le grand soleil, le grand aigle : ces noms viennent de la marque qu’ils portaient autrefois dans leur fil et qu’on pouvait voir en plaçant la feuille entre l’oeil et le jour. Cette marque représente, en effet, tantôt un pot, tantôt une couronne, tantôt un écu, etc.

Les papiers de coton, comme nous l’avons dit, sont employés aujourd’hui pour tous les livres qui ne sont pas d’un luxe exceptionnel. Ces papiers sont fabriqués non à la forme, mais à la mécanique.

Le papier de coton, bien qu’il ne donne pas les mêmes promesses de durée que le papier de fil, est capable de se conserver intact par delà les limites ordinaires de la vie humaine (ce qui doit rassurer les bibliophiles), lorsque du moins le coton y est pur, et non mêlé, comme il arrive souvent, à des substances fibreuses végétales et minérales, telles que paille, écorce d’arbre, kaolin, sable, etc.

Le papier teinté ne diffère pas essentiellement par sa fabrication de tout autre papier incolore ; la teinte résulte d’une substance colorante ajoutée à la pâte. Ce n’est là qu’un artifice pour plaire aux yeux.

Le papier de Chine a besoin d’une mention spéciale ; il en faut préciser l’emploi. Toute personne qui n’est pas absolument étrangère aux livres et aux estampes sait distinguer le vrai papier de Chine du chine français qui en diffère sensiblement. Nous parlons ici du vrai chine, léger comme du liége, très-mince et très-spongieux à la fois, et doux et brillant comme un foulard de soie. Malgré toutes ces qualités, le papier de Chine, trop inconsistant, doit sa réputation, non pas à sa propre beauté, mais bien à ses affinités particulières avec l’encre d’impression. Son tissu lisse et mou tout ensemble est plus apte qu’aucun autre à recevoir un beau tirage. Cette propriété, qui fait rechercher le papier de Chine pour le tirage des gravures, est celle-là même qui en justifie l’emploi pour les tirages typographiques. L’impression y vient avec une incomparable netteté. Les livres imprimés en petit texte gagnent particulièrement à être tirés sur chine.

Nous rappelons aux amateurs que ce papier, fabriqué avec des substances végétales, est soumis à un travail incessant de décomposition d’où résultent assez promptement ces petites taches jaunes ou piqûres dont aucun papier, d’ailleurs, n’est absolument exempt. C’est l’humidité, ce grand agent de décomposition, qui hâte l’apparition de ces taches. Il importe au bibliophile de les prévenir, ce qui peut se faire aisément au moyen de l’encollage. Nous ne saurions trop donner le conseil de faire encoller les papiers de Chine immédiatement après l’impression du volume, les piqûres apparaissant souvent au bout d’une année.

V

DE LA RELIURE

LA reliure peut et doit orner le livre qu’elle revêt, mais il faut avant tout qu’elle le protége. Il est nécessaire d’attendre, pour faire relier un livre, qu’il soit parfaitement sec, ce qui n’arrive que quelques mois et parfois même une année et plus après le tirage ; car certains papiers, surtout ceux de fil, sont particulièrement sujets à garder l’humidité. Les opérations que nécessite la reliure, si elles sont appliquées à un livre humide, ont le fâcheux résultat d’en maculer les feuillets. Mais dès que le livre est bien sec, surtout si c’est un exemplaire tiré sur papier de Chine ou sur tel autre papier de choix, il convient, pour lui assurer les meilleures conditions possibles de conservation, de le confier aux soins d’un bon relieur. Si toutefois il ne plaît pas au bibliophile de donner immédiatement à ce livre une reliure définitive, il peut le faire cartonner. Mais qu’on ne pense pas que ce soit chose indifférente de confier le plus simple cartonnage à un bon ou à un mauvais ouvrier. Un livre, dans ce cas même, court risque d’être irréparablement gâté, s’il est préparé par une main maladroite.

Aussi devons-nous nommer ici M. Raparlier, qui opère le laminage ou battage et le repliage pour des cartonnages de deux francs avec les mêmes soins intelligents que prennent les meilleurs ouvriers quand il s’agit d’une reliure de trente francs ou plus. Une telle façon de procéder nous fait estimer particulièrement les élégants cartonnages en demi-toile anglaise et les demi-reliures de maroquin à long grain qui sortent de l’atelier de M. Raparlier.

L’opération qui a pour but de donner une surface plane aux feuillets du livre, le battage, se faisait jadis uniquement au marteau ; on emploie aujourd’hui le laminoir, avec lequel on obtient cette précision un peu dure qui caractérise le travail de toute machine. Le battage au marteau, qui n’est pas complétement abandonné, produit des effets qui dépendent entièrement de l’ouvrier. S’il est habile, son travail a une souplesse, un moelleux que la main humaine peut seule donner. Il est des relieurs qui emploient avantageusement les deux procédés. Quand le livre est passé au laminoir, ils lui donnent avec adresse le coup de marteau décisif, duquel résulte la belle tournure et le je ne sais quoi qui est l’empreinte de l’ouvrier artiste.

Le livre n’est plus cousu aujourd’hui de la façon qu’il l’était autrefois. La quadruple ou quintuple ficelle sous laquelle viennent passer tous les fils destinés à retenir les feuillets, et qui faisait horizontalement saillie sur le dos des vieux livres, est maintenant engagée dans un cran pratiqué dans les feuilles mêmes, au moyen d’une petite scie : cela s’appelle grecquer. Et ce terme implique, selon toute apparence, que c’est là une sorte de tricherie pour gagner du temps et pour échapper à l’obligation de faire piquer à l’aiguille par de bonne ouvrières. Il résulte de ce procédé rapide, mais brutal, que le livre s’ouvre extrêmement mal. Un livre de quelque valeur ne doit être honorablement relié que par l’ancienne méthode, c’est-à-dire cousu sur nerfs.

Il faut dire que sur un point la reliure moderne a vaincu en élégance la reliure ancienne. Les plats, qui se soulèvent mal dans les vieilles reliures, jouent maintenant comme des couvercles sur leurs charnières, les gardes ne sont plus cousues avec le livre même, elles sont posées après coup sur les plats ouverts.

L’amateur doit ou faire cartonner son livre, comme nous l’avons dit, ou lui donner pour vêtement soit une demi-reliure, soit une reliure pleine. La demi-reliure n’est pas définitive ; elle n’a pas à être fort riche, mais elle doit être élégante. Il en est un type dont on ne peut guère s’écarter : c’est la demi-reliure avec coins, tranche supérieure dorée, les autres tranches seulement ébarbées.

Nous placerons ici une observation qui s’applique également aux cartonnages. les livres tirés sur papier de choix offrent une particularité due aux nécessités du tirage : ils sont munis de fausses marges, c’est-à-dire que les marges extérieures d’un certain nombre de feuillets dépassent, et souvent de beaucoup, les marges correspondantes des autres feuillets. Quelques amateurs ne font pas tomber à la reliure ces fausses marges. Il nous semble meilleur de les rogner : elles proviennent, non d’une intention artistique, mais d’une nécessité matérielle ; ces différences dans la dimension des papiers, loin d’être un ornement, donnent au livre un aspect irrégulier qui ne saurait être agréable.

La reliure pleine est la seule qui soit définitive. C’est pourquoi nous considérons la tranche dorée comme une particularité qui lui est nécessaire. Un livre vêtu d’une reliure pleine et non rogné nous paraît offrir par là une inconséquence choquante. D’ailleurs la dorure de la tranche peut seule empêcher ces petites taches ou piqûres que l’humidité produit à la longue au bord des livres les plus soigneusement conservés. Nous n’avons pas besoin de dire qu’un livre doit, dans tous les cas, être peu rogné, et que quelques témoins doivent apparaître comme gage du respect que le relieur a eu des marges. Les marges d’un livre sont comme le cadre d’un tableau : leurs proportions importent à l’effet plastique de la page.

Les reliures pleines vraiment riches et magistrales se font en maroquin du Levant.

Il y aurait un autre genre de reliure qui nous plairait particulièrement pour les réimpressions, parce que son style archaïque serait en harmonie avec ces sortes d’ouvrages : c’est la reliure en vélin ; par malheur, nous ne connaissons pas un seul atelier où on la fasse à la satisfaction d’un véritable connaisseur. Nous espérons qu’un relieur artiste et patient viendra un jour, qui reprendra sur ce point et adaptera au goût de notre époque les traditions du XVIe siècle.

Un mauvais relieur gâte irréparablement un livre, un bon relieur le rend durable et l’enrichit.

Voici les noms des relieurs qui ont fait preuve, à notre connaissance, d’habileté, de soin et de goût :

MM. Allô, les successeurs de Capé, Chambolle, successeur de Duru, Cuzin, David, Hardy, Lortic, Thibaron, Trautz-Bauzonnet.

Nous n’avons nommé ici que des hommes excellant dans leur art. Tous n’ont point les mêmes qualités ; ainsi, pour ne citer qu’un exemple, les reliures de Trautz-Bauzonnet sont solides et un peu massives, tandis que celles de Capé sont élégantes et légères jusqu’à l’excès ; mais les unes et les autres témoignent d’un véritable souci de bien faire et sont justement prisées.

S’il est quelque relieur amoureux de son art et soigneux de sa réputation que nous n’ayons pas cité dans notre liste, nous le regrettons profondément. Nous ne disons que ce que nous savons et nous serions heureux qu’on nous instruisît à notre tour.

Il nous reste à dire un mot de la dorure. Le XVIe, le XVIIe et le XVIIIe siècle nous ont légué un trésor inépuisable de motifs destinés à l’ornementation des livres. Nos doreurs les appliquent avec une habileté de main qu’on n’avait ni au XVIe ni au XVIIIe siècle. MM. Marius Michel et Wampflug doivent être nommés ici. M. Wampflug se fait remarquer par la solidité et l’éclat de sa dorure, M. Marius par l’art exquis des arrangements et le choix des motifs. Ce sont ces deux artistes qui font presque toute la dorure des relieurs dont nous avons parlé plus haut. Cependant M. Trautz-Bauzonnet fait sa dorure lui-même. M. Lortic dore également lui-même. Sa vitrine, placée à l’exposition de Vienne, dans la classe des arts industriels, contenait une série chronologique de reliures de tous les styles, dont notamment quelques-unes, à mosaïques et à compartiments, sont des oeuvres qui témoignent d’un soin patient et d’un goût délicat et font songer, par le prodigieux travail qu’elles ont coûté, aux pièces de maîtrise des anciennes corporations.

Si la reliure est un art et si, par exemple, un livre aux armes de Marie Stuart peut être comparé à la cassette de cette reine dont M. Luzarche a publié les dessins, c’est particulièrement à la dorure que le vêtement d’un livre doit de pouvoir atteindre à la beauté artistique. Nous parlons de la dorure aux petits fers ; non de celle qui est appliquée, d’un seul coup, à l’aide du balancier, sur le plat de maroquin, mais de celle qui, poussée à la main, au moyen de fers de minime dimension, exige de la part de l’ouvrier du goût dans la combinaison des motifs et de l’habileté dans l’application des fers. En songeant à ce que coûte d’invention et d’adresse manuelle une large dentelle d’or composée d’une infinité de pièces mobiles appliquées isolément, on comprend que, si le prix d’une reliure ne peut dépasser une certaine limite, il est des dorures qui, par leur caractère hautement artistique, échappent à toute appréciation vénale.

~*~

APPENDICE
SUR LA
REPRODUCTION DES TEXTES

NOUS donnons ici deux exemples d’infidélité notoire dans la reproduction des textes, pour que l’on voie à quel point la pensée d’un auteur peut quelquefois être dénaturée par des éditeurs qui se croient en droit de la corriger et de l’embellir à leur gré. Le premier exemple se rapporte à des strophes bien connues de Marguerite de Navarre, le second est tiré de la traduction de Daphnis et Chloé de Jacques Amyot.

A la suite, un troisième exemple met en regard un fragment du texte original de Rabelais et le passage correspondant d’une édition d’ailleurs savante. On verra que le texte de l’auteur a subi de graves altérations pour avoir été soumis à un système raisonné d’orthographe.

 

PENSEES

DE LA ROYNE DE NAVARRE,

ESTANT DENS SA LITIERE,

DVRANT LA MALADIE DV ROY.

Sur le chant de :

 

Ce qui m’eft deu & ordonné.

Làs, celuy que vous aymez tant
Eft detenu par maladie,
Qui rend fon peuple mal content,
Et moy enuers vous fy hardie
Que i’obtiendray, quoy que lon die,
Pour luy trefparfaite fanté :
De vous feul ce bien ie mendie,
Pour rendre chacun contenté.
…………………………………….
Helàs, c’eft voftre vray Dauid
Qui en vous feul ha fa fiance,
Vous viuez en luy tant qu’il vit ;
Car de vous ha vraye fcience ;
Vous regnez en fa confcience,
N’y n’ha fon coeur en autre lieu.
…………………………………….
Ie regarde de tous coftez
Pour voir s’il arriue perfonne,
Priant fans ceffer, n’en doutez,
Dieu, que fanté à mon Roy donne…
(

MARGVERITES DE LA MARGVERITE DES
PRINCESSES, TRESILLVSTRE ROYNE DE
NAVARRE. A LYON, PAR JEAN DE
TOVRNES, M. D. XLVII. – T. I, pages 468-471).

 

SUR LA MALADIE

DE FRANÇOIS PREMIER

Rendez tout un Peuple content,
O vous, notre feule efpérance,
Dieu ! celui que vous aimez tant,
Eft en maladie & fouffrance.
En vous feul il a fa fiance.
Hélas ! c’eft votre vrai David ;
Car de vous a vraie fcience :
Vous vivez en lui, tant qu’il vit.
…………………………………..
Je regarde de tout cofté,
Pour voir s’il n’arrive perfonne ;
Priant la célefte bonté,
Que la fanté à mon Roi donne…

 

(Annales poétiques, ou Almanach des
Mufes
, depuis l’origine de la Poéfie
Françoife. A. Paris, chez Dela-
lain
… M.DCC.LXXVIII. – T.II,
pages 105-106. – In-18).

 

LES AMOVRS PASTORALES

DE DAPHNIS ET DE CHLOÉ

Ainfi qu’ilz mengoient enfemble & s’entrebaifoient plus de fois qu’ilz n’aualloient de morfeaux, ilz aperceurent vne barque de pefcheurs qui paffoit au long de la cofte. Il ne faifoit bruit quelconque, & eftoit la mer fort calme, au moyen dequoy les pefcheurs s’eftoient mis à ramer à la plus grande diligence qu’ilz pouuoient, pour porter en quelques bonnes maifons de la ville, du poiffon tout fraiz pefché, & ce que les autres mariniers & gens de rame ont toufiours accouftumé de faire pour foullager leur trauail, ces pefcheurs le faifoient alors : c’eft que l’vn d’entre eux pour donner courage aux autres chantoit ne fçay quel chant de marine, & les autres luy refpondoient à la cadence, comme lon faict en vue dance.

(A Paris pour Vincent Sertenas… 1559. –
F. 52, V°).

DAPHNIS ET CHLOÉ DE LONGUS

TRADUCTION D’AMYOT

Ainfi qu’ilz mangeoyent enfemble, ayant moins de fouci de manger que de s’entrebaifer, ilz apperceurent une barque de pefcheurs, qui paffoit au long de la cofte : il ne faifoit bruit quelconque, & eftoit la mer fort calme, au moyen de quoy les pefcheurs s’eftoyent mis à ramer à la plus grande diligence qu’ilz pouvoyent, pour porter en quelques bonnes maifons de la ville du poiffon tout fraiz pefché ; & ce que les autres mariniers & gens de rames ont tousjours accouftumé de faire pour foulager leur travail, ces pefcheurs le faifoyent alors ; c’eft que l’un d’entre eux, pour donner courage aux autres, chantoit ne fçays quel chant de marine, dont la cadence regloit le mouvement des rames & les autres, de mefme qu’en un choeur de musique, uniffoient par intervalles leur voix à celles du chanteur.

(Romans Grecs. A Paris, chez Lefèvre,
éditeur, 1841. – P. 66
).

 

 

RABELAIS

Il vous remectz à la grande chronicque Plantagrueline recongnoiftre la genealogie & antiquité dont nous eft venu Gargantua. En icelle vous entendrez plus au long comment les Geands nafquirent en ce monde : & comment d’iceulx par lignes directes yffit Gargantua pere de Pantagruel : & ne vous fafchera : fi pour le prefent ie m’en deporte. Combien que la chofe foit telle : que tant plus feroit remembree : tant plus elle plairoit à voz feigneuries : comme vous auez l’autorité de Platon in Philebo & Gorgias, & de Flacce : qui dict eftre aucuns propos telz que ceulx cy fans doubte : qui plus font delectables : quand plus fouuent font redictz.

(Grands Annales ou Croniques trefueritables
des Geftes merueilleux du grand Gargan-
tua… 1542. – Chap. I).

RABELAIS

Ie vous remetz a la grande chronicque pantagrueline a congnoiftre la genealogie & anticquité d’ond nous eft venu Gargantua. En icelle vous entendrez plus au long comment les geands nafquirent en ce monde, & comment d’iceulx par lignes directes yffit Gargantua, pere de Pantagruel : & ne vous fafchera fi pour le prefent ie m’en deporte. Combien que la chofe foit telle que, tant plus feroit remembree, tant plus elle plairoit a vos feigneuries : comme vous auez l’authorité de Platon in Philebo, & Gorgias, & de Flacce, qui dict eftre aulcuns propous, telz que ceulx cy fans doubte, qui plus font delectables quand plus fouuent font redictz.

(OEuures de François Rabelais. A Paris, Chez
Th. Defoer…
M.D.CCC.XX).

 

©HERMÈS : revue critique et Sylvie Pestel, collection électronique
de la Bibliothèque Municipale de Lisieux
ISSN- 1481-0301
Créée le vendredi 18 août 2000
À jour le mercredi 18 décembre 2002

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The Perception of Image and Status in the Library Profession Deirdre Dupré

The Perception of Image and Status
in the Library Profession

DEIRDRE DUPRÉ

Publié la première fois dans NewBreed Librarian en août 2001

Ms. Dupré is a MLIS student at San Jose State University who recently began working part-time at the Sonoma State University Library in California. I met her at the NewBreed Librarian poster session this past June at ALA. The poster session sparked an adrenalizing conversation between us concerning librarians and their self image, specifically how librarians tend to be obsessed with « the stereotype » when everybody else really doesn’t care. She brought up her research, which centers on the self-defeating ways librarians perpetuate professional anxiety over less than satisfactory status and preoccupy themselves with the image much more than the outside perception of librarians warrants.

Her research fascinated me, for I had experienced some of the situations she brought up. I remember first starting my job as an academic reference librarian and being told that the faculty in departments across campus don’t think of librarians as equals; however, I had never experienced snubbing by any of the departmental faculty I worked with. I decided that my relations with faculty would determine the notions I formed of them and their ideas of me. I never passed on to newer librarians what I soon learned to be a common librarian’s myth: we aren’t valued.

I also witnessed doormat behavior, where librarians would repeatedly put themselves out to ingratiatingly accomodate a high-hat patron. From this I learned that if you project yourself as unworthy or less than, people will treat you that way. If you respect what you do and regard it as consequential, your time is just as important as the Superstar Faculty Researcher and Big Wig Pollywog. They will appreciate you for your backbone and respect what you can do for them.

Although I don’t completely agree – at least not to the same degree – with everything Ms.Dupré writes in this paper, I think it is important that these ideas have a forum where they can be disseminated, evaluated, and discussed. And for the record, Deirdre is happy to report that the librarians she has met at the Sonoma State University Library have a very positive image of themselves as librarians and are quite proud of their profession.

-Juanita Benedicto


When I began my education in Library Science at San Jose State University and started reading the literature of the field, I was greatly dismayed to repeatedly read that librarians believe they are not respected as a professional group. The reading material I was exposed to was designed to educate new library science students on the history of libraries and librarianship, their connection to society, intellectual freedom, and the future of information dissemination. Yet while reading, I noticed a disturbing theme: librarians are very insecure about their profession – so insecure that it has become a pervasive anxiety throughout the field of librarianship. While some insecurity results from the undesirable physical stereotype of librarians perpetuated by the popular media, library literature is the real offender as it portrays the more serious crisis of professional insecurity, i.e., the feeling of not being valuable or valued by others. To make matters worse, newcomers to the library profession adopt this insecurity through their exposure to the literature of the field, thereby creating a vicious cycle.

The Historical Context
The readings I studied in my courses offered numerous examples of library professionals lamenting their perceived poor status of the « …librarians are very insecure about their profession – so insecure that it has become a pervasive anxiety throughout the field of librarianship. » library field. Where did this concern with status begin? There had to be some impetus to not feeling valued. I found some fascinating possibilities in Richard E. Rubin’s book Foundations of Library and Information Science.

One possibility is the founding of the American Library Association (ALA) in 1876. Rubin states that this was an « important guidepost » as the creation of the ALA « substantially increases professional identity » and provides « librarianship with an identity outside the profession » (2000). These statements, while seeming to promote the benefits of the presence of the ALA to the profession, actually illustrate Rubin’s point of view (and potentially the point of view of the founders of the ALA): that the profession of librarianship did not currently have enough of an identity either inside or outside of the profession. By saying that the ALA was needed to increase professional identity, Rubin implies that the founders thought that the current professional identity was somehow lacking. Librarians of the time, impressed with the idea of being represented by their new professional association, may not have noticed the implied insult to their self-image, but simply internalized the idea that their profession was lacking a suitable identity. Perhaps now that the ALA was there for them, their profession would be more valued. But this kind of thinking reinforces the idea that librarianship was somehow not producing an acceptable self-image and was not already valued prior to the creation of the ALA.

Another possibility as to an initial source of librarians’ professional insecurity is Melvil Dewey. Considered a « prime force in the professionalization of librarianship » (Rubin 2000), Dewey contributed hugely to the field of librarianship. Yet he may also have contributed to the lack of a secure self-image when he wrote « The time has come when a librarian may without assumption speak of his occupation as a profession » (Rubin 2000). Although he seemed to be trying to promote librarianship as a profession, his statement implies that for some, unnamed reason, before that « time » had come, librarians could not call their occupation a profession. Had not librarianship previously been a true profession?

The Current Context
A huge amount of professional uncertainty is passed on through library literature. When I read in Harris, Hannah, and Harris’ book Into the Future that « The librarian of the electronic age could become a valued professional » (Harris et al. 1998), I think that librarians are not currently valued professionals. When suggesting that a librarian can become a valued professional, supported evidence is needed to show that the librarian was not already a valued professional.

Professional insecurity is also spread throughout the profession by the fact that librarians spend much time and energy in an effort to connect to each other through writing and professional organizations. Professional organizations abound and membership is highly recommended by library science educators. Yet George Bobinski wonders in his article, Is the Library Profession « The three-year existence of a column – in the main journal for the profession published by the ALA – that focused solely on the image of librarians is a prime example of the obsessive nature with which librarians undertake the issue of their image. » Over-Organized? about the « proliferation of library associations » (2000). Bobinski declares that librarians spend « too much time talking and writing to ourselves » in professional library organizations and publications. Since a good number of these written communications focus on the lack of status of the library profession, how to improve librarians’ status, image stereotypes of librarians, and similar themes these writings are a supremely effective way for members of the library profession to obsess about their status anxiety.

A prime example of this obsession over status anxiety is seen in the regular column introduced by American Libraries entitled « Image: How They’re Seeing Us. » This column continued from January 1985 through 1988 and « highlighted representations of librarians and their work from various media » (Engle 1998). The three-year existence of a column – in the main journal for the profession published by the ALA – that focused solely on the image of librarians is a prime example of the obsessive nature with which librarians undertake the issue of their image.

This obsession with image is detrimental to librarians’ perception of their professional status. Many articles in library journals record instances and complain about examples (from popular media) of the stereotypical image of the librarian as an old spinster with a bun and sensible shoes. But this obsession with the physical-image stereotype is partly responsible for the professional anxiety that plagues librarianship. As Roma Harris points out « librarians’ self-consciousness with their image is counterproductive especially when its leads to self-depreciation of their profession » (Rubin 2000). It seems that physical-image issues are at the root of professional insecurity and need to be eliminated for librarians to improve their perceptions of their professional status. In relating a fellow librarian’s experience with image stereotypes, Angelynn King comments that « having internalized [other people’s stereotypes] himself he’s making [the stereotypes] worse » (1999). Obsession with image and internalization of negative stereotypical images have caused librarians to doubt the worthiness of the profession as a whole. It’s not the stereotype that’s the problem, it’s the obsession with the stereotype.

Analysis of the Current Situation
The references for this paper show the large number of current resources centered on the issue of image and librarianship. I contend that these writings are the main method of causing others to adopt the field’s professional anxiety. For example, Dan T. Hutchins and Joan Davis mention in their article that « ALA has a serious problem: How do you make a … job, one that carries with it no social status or power … attractive? If ever there were a profession badly in need of reinventing itself this is the one! » (Hutchins & Travis 2000). By sharing their poor professional image in writing, Mr. Hutchins and Ms. Davis add to the library field’s professional insecurity. The authors focus on what they perceive as lacking in the library profession and inform others that librarians clearly have no social status or power.

Not surprisingly, there is an entire website devoted to « Image and The Librarian » (Marinelli & Baker). This website was very informative for my research, but it unfortunately perpetuates librarians’ unhealthy self-concept with articles such as, « We Aren’t a Stereotype » by Hutchins, « The Image of Librarians: Substance or Shadow? » by Schuman, « Just a Librarian? Who Do They Think We Are?’ by Valenza, « Our Image as Images Go » by Manley, and « And We Wonder About Our Image! » by Herring.

When a library science student reads material like this, he might believe that librarians have a bad professional image both inside and outside the profession. That student then graduates library science school and begins working in the field as a librarian bringing his poor professional image with him and sharing it with his colleagues. His colleagues also share their professional anxiety with him, thereby reinforcing everyone’s insecurities. The librarian begins to publish articles on the topic of professional insecurity in library science journals, struggling to shed some light on why no one seems to respect librarians. He reads the writings of others in the field who also worry over the poor image of librarians. All of these writings are then read by the next crop of library science students, and the cycle is repeated. Just as Bulimia and Anorexia can be passed from one person to another through intimacy – for example the closeness shared by college roommates (Comer 1996) – librarians pass their professional image anxiety to others in the profession and to those just joining the profession through their working relationships and their published writings.

Then there are the new breed of « image busters » (Brewerton 1999) that are striving to show an alternative view of what it means to be a librarian. Sites like the Anarchist Librarian, the Belly Dancing Librarian, Librarian Avengers, and the Modified Librarian seem to present an unified front of librarian pride. These alternative librarians offer glimpses into the varied lifestyles of librarians to show their pride in all parts of their lifestyle (including their chosen career as librarians), but are once again trying to combat the stereotype of the bun-wearing librarian. I think that the considerable time and energy these librarians are spending to buck the physical-image stereotype of librarians indicates that they too are obsessed with the image of librarians. As mentioned earlier, Roma Harris concludes that « By relegating the physical-image stereotype to nothing more than a joke, and not allowing the stereotype grow into a commentary on the value of the profession, librarians can focus on healing the professional insecurity that is so pervasive in the field. » self-consciousness with image damages a librarian’s perception of the value of the profession. Publicizing that a librarian can also be a belly dancer or have a tattoo, these librarians are actually defending the worth of professional librarianship. While it is admirable that these librarians are making an effort to uphold their profession as worthy, the underlying message is « we are here to convince you (and ourselves) that we are worthy since society doesn’t recognize our merit. » However, I am left with impression that they are not yet convinced of their professional utility. Still, I must admit that the alternative librarians’ declaration of professional pride, shared by showing the variety of librarians’ personal interests, is at least a positive attempt to improve the image of librarians to those outside the profession.

In studying this issue I fear that my hyper-focus on the perception of image and status has caused my objectivity to disappear and I too have adopted the library field’s poor professional image. I realize that while I am criticizing the tendency to be overly concerned with image, I too have fallen into the librarian-image collecting hobby. In doing the research for this paper I was enthralled by each successive article, comic, or web site that portrayed librarians. So my premise about the contagious nature of image consciousness is evidenced by my own experience with becoming overly sensitive about the image of librarians. Even Brewerton admits to being « obsessed with the image of our profession » (1999) as a result of his research on the topic. Librarians are doomed to remain insecure about the profession because we are still so obsessed with our image.

To combat this, we must separate the issue of professional insecurity from the issue of distaste for the physical-image stereotype. For while the physical-image stereotype is annoying, it should not be given such importance as to erode the professional pride librarians should have for their profession. Andrew Pace points out in his article, Marketing Our Strengths, that « we all make jokes about lawyers, mechanics, politicians, etc., but when it comes down to it we all still rely on their services. Satirizing professional images has become … a postmodern activity » (2000). By relegating the physical-image stereotype to nothing more than a joke, and not allowing the stereotype grow into a commentary on the value of the profession, librarians can focus on healing the professional insecurity that is so pervasive in the field.

Implications for Library Management
Professional insecurity is not typically considered a management issue. The literature on librarians and image tends to be op-ed pieces that do not mention management topics. Books, and chapters in books, focus on historical overviews of the library field. Yet it is important to notice that the current problematic perception of both the librarians’ image and the profession’s status was brought about by the profession’s procedures in the management areas of organizational structure, leadership, power and authority, and communication.

By looking at the whole library profession as a single organization we can better understand how one librarian’s actions can affect others in the field. The organizational structure of the library profession promotes the sharing of opinions and attitudes through the profession’s literature and group gatherings like conventions. Additionally, new members to the organization (library science students) are indoctrinated into the current prevailing attitudes via their professors’ attitudes, exposure to the opinions voiced in the assigned readings, and the highly encouraged (if not mandatory) membership into professional associations, as well as attendance at professional conventions. This organizational « Since leaders in librarianship are often also the main authors of the literature in our field, and because prolific authors are granted leadership status in a field that values the written word, the librarians who write for professional journals and publish books have a tremendous amount of influence on the profession. » structure allows for a communication of perceptions that is similar to how, in a single library, the attitude of the director can trickle down to affect all the employees of that library. Likewise, the attitude of leaders in the library profession can affect all the members of the profession. Organizational structure then, plays a large part in allowing professional insecurity and obsession with image to be perpetually communicated to all members.

Since leaders in librarianship are often also the main authors of the literature in our field, and because prolific authors are granted leadership status in a field that values the written word, the librarians who write for professional journals and publish books have a tremendous amount of influence on the profession. When a librarian is allowed to publish an article in a professional journal it is implied that the views expressed in the article are somehow valid simply by their being published. In a juried publication, the accepted articles carry the stamp of having been accepted by well-respected leaders in the field, giving the articles and the authors even more clout. Since authors of professional literature in library science are almost automatically given leadership status in the field, the question of authority arises. Authority is often mistakenly attributed to those in power simply because power and authority often go together. It seems that « …it’s time we got over our public image and started concentrating on the portrayal of the services that libraries provide. » both power and authority are granted to authors in the library profession due to the simple fact that they are published, giving them an opportunity to contribute to the continuing professional insecurity through their writings.

Additionally, professional insecurity greatly affects traditional management concerns like employee motivation, recruitment of librarians, retention of quality staff, and salary issues. A librarian suffering from professional insecurity may feel generally lackluster about his job, resulting in an unmotivated work style. It is difficult for a librarian to muster up enthusiasm for his daily work if he feels that his profession is not a worthy one. Likewise, librarians who feel professionally insecure may be tempted to look for another line of work, or may job hop from library to library in an attempt to find the element supposedly lacking in their chosen career. Plus, a librarian who feels insecure about his profession is more likely to desire a large salary to ease his feelings of professional anxiety. All of these situations cause extra work for managers who need to constantly replace employees.

Since the problem of professional insecurity is currently disseminated throughout the entire library field (though admittedly not adopted by every single librarian), and is perpetuated at library conventions and in professional literature, the solution requires a grass roots approach. If the librarians at a single library are able to overcome their professional insecurity, then those librarians can begin to help their colleagues by sharing their new outlook in library journals and at future conventions. If this is repeated at several institutions a new pride in librarianship can begin to spread out across the entire profession. Thus, library managers can help their employees overcome professional insecurity by finding ways to show their own pride. Bob Usherwood proposes in his article, Rediscover the Public Librarian: Your Value and Worth, that it is time to « rediscover our confidence in ourselves and our professional skills » (2000). Usherwoord’s article has many examples of how librarians prove « …the real limitations that rob us of our freedom to make the best of what we have and/or what we are, have to do with the way we see ourselves… » their value by what they provide to society. Thus, the focus of management should not be to combat poor image or professional insecurity directly, but rather to focus on what services, expertise, and efforts to protect intellectual freedom that librarians provide for their patrons and society at large. Andrew Pace suggests « it’s time we got over our public image and started concentrating on the portrayal of the services that libraries provide » (2000).

Prospects for the Future
Jennifer Cram, in writing about the self limitations that librarians place on themselves states « the real limitations that rob us of our freedom to make the best of what we have and/or what we are, have to do with the way we see ourselves… » (1991). This then is the key realization that librarians need to arrive at to begin to change their perception that the library profession holds an inferior status. Once librarians let everyone know (including their peers) that librarianship is something to be proud of, that the profession of being a librarian is worthy, then the idea that the library profession’s status is in trouble will begin to die out. However, this paradigm-breaking idea that the library profession is valuable must be shared with considerable subtly. Cram points out that « the more you shout that there is no problem, the more you plant the idea that there is a problem » (1991). This was the paradox of Dewey’s pronouncement that the profession was now something to be proud of; it planted the idea that the profession was somehow shoddy previously. This was also the problem that I found with the alternative librarian websites, that they were trying too hard to convince the public of their professional pride and instead seemed unconvinced themselves.

A more successful approach is for librarians to be reserved when sharing the message that the library profession is highly valued by those in the profession. When a person is utterly convinced of the value of his profession he does not need to force others to believe in his professional pride with lots of loud proclamations. Instead his actions, like encouraging others to join the profession, remaining with and succeeding highly at his organization, and exuding confidence that his profession is valued by his peers and society, show that he has no professional insecurity. This way, librarians can convince their peers and the outside world as to the greatness of what they do.

An excellent example of a librarian refusing to add to the spread of professional insecurity and instead sharing an idea for fostering « When a person is utterly convinced of the value of his profession he does not need to force others to believe in his professional pride with lots of loud proclamations. Instead his actions, like encouraging others to join the profession, remaining with and succeeding highly at his organization, and exuding confidence that his profession is valued by his peers and society, show that he has no professional insecurity. » self-love within the profession is GraceAnne DeCandido’s 1996 commencement address «  Ten Graces for New Librarians » given to the graduating class of the School of Information Science and Policy at the State University of New York at Albany. She states:

« Develop a strong sense of your own self-worth and the worth of the profession. Honor and respect the women and men you work with… . In the words of the ancient Jewish philosopher Hillel ‘If I am not for myself, who will be for me? And if I am only for myself, what am I? If not now, when?' »

If heeded, DeCandido’s words would spread enthusiasm for the profession to all those currently in the profession who have unfortunately already adopted the insecurities of the field. An influx into the field of librarianship of new librarians who are proud of their profession can instigate an innovative, healthy professional pride.

In conclusion, the solution to the problem of librarians’ poor perception of both their image and the status of the library profession has several steps. First, separate the issue of obsession with physical-image stereotypes from the issue of professional insecurity, so that the physical-image issue can be seen in humorous light and given much less control over librarians’ self perception. Second, persuade library managers to encourage their employees’ pride in the profession by offering themselves as examples of librarians who are secure about the status of librarianship as a profession. Third, have those librarians who feel proud of their profession, especially librarians new to the field, share their uplifting attitude with colleagues through writings published in the professional literature.

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ISSN- 1481-0301
Créée le vendredi 18 août 2000
À jour le mercredi 03 octobre 2001

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L’impact des accords économiques internationaux sur le droit d’auteur et sur les politiques culturelles George Azzaria

L’impact des accords économiques internationaux sur l’élaboration des politiques culturelles

Georges Azzaria

 

Cette communication cherche à faire un survol des enjeux que posent, pour les politiques culturelles, les accords internationaux sur le commerce. Il ne s’agit pas ici d’emprunter un argumentaire pointu pour décrire les effets juridiques de ces accords, mais plutôt d’en reprendre les grandes lignes et de documenter certaines des craintes exprimées par les intervenants du milieu culturel face à la mondialisation des échanges

La libéralisation des échanges supprime certaines des contraintes liées à la production et la circulation des biens et services entre les États. Les divers accords sur le commerce, associés soit à l’Organisation mondiale du commerce (OMC) ou à l’Accord de libre-échange nord-américain (ALÉNA), atténuent l’autonomie régulatrice des États en visant à réduire, voire éliminer, la discrimination entre les produits nationaux et les produits étrangers. Dans le domaine de la culture, les débats opposent les États qui cherchent à protéger leur culture aux États qui croient que la culture doit être soumise aux mêmes règles qui guident le commerce des autres produits et services. Ces débats s’articulent aujourd’hui autour de la notion de diversité culturelle, au nom de laquelle certains États veulent protéger leur culture, notamment par voie d’exceptions ou de quotas, alors que d’autres, dont les États-Unis, s’opposent à un tel régime.

Au Canada l’argument identitaire a servi à maintes reprises à orienter l’action culturelle de l’État, comme en témoignent la Loi sur la radiodiffusion[1] et la Loi sur les télécommunications[2]. L’argument de l’identité a d’ailleurs été utilisé dès 1929 par la Commission Aird[3], laquelle soulignait la nécessité de règles garantissant une présence radiophonique canadienne[4].

La question de la sauvegarde de la culture est également depuis longtemps dans la mire du législateur québécois. Dans le discours qui inaugurait le ministère des Affaires culturelles en 1961, le Premier ministre Jean Lesage a justifié la nécessité d’intervenir dans le secteur culturel par nombre de motifs, dont celui qui, quarante ans plus tard, est toujours présent dans l’argumentaire des ministres de la Culture :

«Or, pour les réaliser (les ambitions culturelles du Québec), il ne s’agit pas pour nous de copier les autres nations … même les plus grandes. Il s’agit au contraire d’être nous-mêmes. À l’air que l’on respire en Amérique, je suis sûr que notre culture latine peut apporter de l’oxygène. Et nos frères canadiens d’expression anglaise savent que le groupement canadien-français, s’il continu de s’affirmer, les aidera par sa présence à prévenir un danger d’une gravité exceptionnelle, une maladie déjà installée en nous qui menace constamment notre identité canadienne : l’envahissement culturel américain qui risque de nous faire décerner le titre peu enviable de satellite culturel des États-Unis»[5].

Depuis 1992, les interventions législatives québécoises se font au nom d’un motif qui est inscrit dans la Loi sur le ministère de la Culture et des Communications, soit de contribuer à l’affirmation de l’identité culturelle québécoise[6]. L’identité côtoie ainsi les deux autres motifs de la politique culturelle, associés à la démocratisation de la culture et au soutien à la création. Les discours récents des ministres québécois préoccupés par le phénomène de la mondialisation et de ses conséquences sur la culture fait également appel à cette notion d’identité :

«le combat pour la diversité, le Québec le vit au quotidien, c’est une lutte qui l’a façonné jusque dans son identité la plus intime.»[7]

 

«conserver la capacité d’intervention des États dans le domaine de la culture, c’est conserver la capacité d’intervenir, non seulement sur notre identité, mais sur notre économie et sur l’équité intra – et inter – société.»[8]

 

«à défaut d’avoir un régime spécifique qui puisse prêter à la culture un statut particulier à l’égard de l’application des règles usuelles du commerce international, c’est la pérennité de nos identités culturelles qui est menacée.»[9]

Cela étant, les industries culturelles sont, sauf stipulation expresse à l’effet contraire, exemptées de l’application de l’ALÉNA, en vertu de l’annexe 2106 de l’accord. La clause d’exemption culturelle de l’ALÉNA s’inspire de celle qui était auparavant inscrite dans l’Accord de libre-échange entre le Canada et les Etats-Unis (ALÉ). Dès le début des pourparlers sur l’ALE les milieux culturels canadiens ont exigé que les industries culturelles soient protégées, pour atténuer l’avantage énorme des industries culturelles américaines sur le marché canadien et afin de sauvegarder la souveraineté culturelle du pays. Du côté américain, l’argument de la souveraineté culturelle est généralement perçu comme le reflet d’une attitude protectionniste. L’article 2107 de l’ALÉNA donne une définition de ce qui doit être compris comme une industrie culturelle, de ce qui donc est exempté de l’Accord, en mentionnant les produits et services suivants:

industries culturelles désigne les personnes qui se livrent à l’une ou l’autre des activités suivantes :

a) la publication, la distribution ou la vente de livres, de revues, de périodiques ou de journaux, sous forme imprimée ou exploitable par machine, à l’exclusion toutefois de la seule impression ou composition de ces publications,

b) la production, la distribution, la vente ou la présentation de films ou d’enregistrements vidéo,

c) la production, la distribution, la vente ou la présentation d’enregistrements de musique audio ou vidéo,

d) l’édition, la distribution ou la vente de compositions musicales sous forme imprimée ou exploitable par machine, ou

e) les radiocommunications dont les transmissions sont destinées à être captées directement par le grand public, et toutes les activités de radiodiffusion, de télédiffusion et de câblodistribution et tous les services des réseaux de programmation et de diffusion par satellite;

Comme le note Ivan Bernier, le spectre couvert par l’activité culturelle déborde cependant cette énumération, parce que les arts de la scène et les arts visuels y sont également inclus. Ainsi ces secteurs ne sont pas, a priori, exemptés de l’application de l’accord bien qu’ils n’aient pas, à ce jour, fait l’objet de contestation[10]. On peut penser que le marché et les revenus qui sont rattachés aux arts de la scène et aux arts visuels ne sont pas assez significatifs pour donner lieu à des efforts de contestation.

Les droits d’auteur, qui au Canada sont de compétence fédérale, font quant à eux partie des droits de propriété intellectuelle dans lesquels on retrouve également les brevets, les marques de commerce ainsi que les dessins industriels. Pour les résumer ainsi, les droits d’auteur sont des droits immatériels sur les œuvres de l’esprit, qu’il s’agisse d’œuvres musicales, artistiques, dramatiques ou littéraires. Ils procurent à leur titulaire le droit exclusif d’autoriser ou d’interdire les diverses formes d’utilisation des œuvres, soit la reproduction, l’exécution et la communication publique. Les droits d’auteur comportent également des droits moraux qui assurent à leur titulaire le respect et l’intégrité de l’œuvre.

À l’égard des droits d’auteur, l’ALÉNA impose une protection minimale aux États signataires par le biais du chapitre 17, lequel réfère à certaines conventions internationales sur le droit d’auteur. Le Canada doit ainsi agir comme s’il avait intégré à son droit la Convention de Berne et sa législation sur le droit d’auteur doit atteindre le seuil minimal de cette Convention. Le Canada pourrait se soustraire aux engagements de l’ALÉNA prévus au chapitre 17, en ayant recours à l’annexe 2106. Cependant, le Canada a plutôt choisi de se conformer aux obligations du chapitre 17 et a procédé à sa mise en œuvre en droit interne en ajoutant notamment à la Loi sur le droit d’auteur des droits sur l’enregistrement sonore et sur le droit de location. Le Canada accorde également une protection sur les programmes retransmis par des signaux à distance et diffusés par les câblodistributeurs, ce qui empêche des diffuseurs canadiens de retransmettre des programmes américains sans obtenir d’autorisation ou sans payer des redevances.

Le chapitre 17 de l’ALÉNA vise à étendre la protection accordée par les règles de la propriété intellectuelle à tous les États afin d’enrayer les reproductions illicites qui font perdre des revenus à l’industrie et aux auteurs et qui, de ce fait, ont des effets négatifs sur les investissements[11]. Les discussions qui ont cours au sujet de la Zone de libre-échange des Amériques (ZLÉA) indiquent que l’éventuel accord pourrait inclure des dispositions similaires à celles contenues dans l’ALÉNA.

Dans son champ de compétence qui exclut d’office le droit d’auteur, le Québec a mis de l’avant une pléthore de mesures qui entrent dans la définition des industries culturelles, afin de soutenir la production et la diffusion de ses activités culturelles. Nous présenterons ici les mesures affectant le cinéma et l’édition, parce que ces domaines sont, à notre avis, les plus fragilisés par les ententes de commerce.

S’agissant du cinéma, le Québec a adopté la Loi sur le cinéma laquelle, via Régie du cinéma, octroie des permis aux distributeurs de films et vidéos. Cette Loi exige qu’un film tourné dans une langue autre que le français soit présenté en version française dans un délai de 45 jours suivant son arrivée dans la langue autre[12]. La Loi sur le cinéma requiert également que tout distributeur ait son siège social au Québec[13] et certains règlements découlant de cette loi abondent dans le sens de cette restriction. C’est le cas du Règlement sur la reconnaissance d’un film comme film québécois[14] qui détermine les règles en cette matière et du Règlement sur les permis d’exploitation de lieu de présentation de films en public, de distributeur et de commerçant au détail de matériel vidéo[15]. Ces mesures ont été adoptées en raison de la spécificité culturelle et linguistique du Québec et avec le pari que de telles mesures participent au maintien et au développement d’une cinématographie nationale et, partant, de l’identité québécoise.

Le domaine de l’édition est quant à lui lié à de multiples programmes d’aide gouvernementale provenant du Conseil des arts et des lettres du Québec (CALQ) et qui prennent la forme de subventions pour les auteurs et les éditeurs. L’édition québécoise comporte également un dispositif très réglementé, celui de l’agrément, à propos duquel l’article 2 de la Loi sur le développement des entreprises dans le domaine du livre[16] indique ceci :

«L’aide financière que peut accorder, suivant la loi, le gouvernement, un de ses ministères, organismes ou un mandataire de l’État à une personne faisant commerce dans le domaine de l’édition, de la distribution ou de la librairie ne peut être accordée qu’à des personnes titulaires d’un agrément délivré en vertu de la présente loi ou qui y sont admissibles.»

Au terme de sa politique d’achat préférentiel, le gouvernement, ses organismes et mandataires doivent acheter leurs livres auprès de libraires agréés[17] de leur région[18]. Pour obtenir l’agrément, un libraire doit avoir son siège social au Québec[19] et doit de plus maintenir en réserve au moins 2000 titres différents de livres publiés au Québec[20]. De même, pour bénéficier de certains avantages, un distributeur de livres doit également obtenir l’agrément[21], tout comme un éditeur[22].

Hormis le cinéma et le livre, d’autres mesures québécoises sont à signaler, tel le Règlement sur le programme visant à favoriser l’expansion et le développement de l’industrie québécoise du disque, du spectacle, de la programmation musicale et du ruban magnétoscopique[23]. Ce Règlement permet d’attribuer une aide financière, sous forme de prêt ou de subvention, à l’industrie de la musique dans ses projets de mise en marché et les frais de tournée[24] ou de production de disque ou de spectacle[25]. Cette aide ne s’adresse cependant qu’aux artistes, disques, programmations musicales, producteurs, spectacles et rubans magnétoscopiques qui sont québécois, selon la définition donnée par le Règlement[26]. Il en va de même pour certaines limitations prévues par Règlement sur les entreprises de télévision payante qui indique qu’au moins les deux tiers des membres d’un conseil d’administration et tous les membres de la direction d’une entreprise de télévision payante doivent résider au Québec[27] et que la programmation doit privilégier les émissions d’origine québécoise[28]. Enfin, l’objet même de la Loi sur la Société de développement des entreprises culturelles (SODEC) est formulée de manière à soulever quelques doutes de sa compatibilité avec l’esprit sinon la lettre des ententes de commerce, puisqu’il est dit : «La société a pour objets de promouvoir et soutenir, dans toutes les régions du Québec, l’implantation et le développement des entreprises culturelles, y compris les médias, et de contribuer à accroître la qualité des produits et services et la compétitivité de ceux-ci au Québec, dans le reste du Canada et à l’étranger»[29].

Les diverses mesures que nous venons de décrire sont pour l’heure largement à l’abri des contestations pour des motifs divers[30]. S’agissant d’abord des subventions aux auteurs, producteurs et diffuseurs qui visent des services dans le domaine de la télévision et du film[31], l’accord de l’OMC qui pourrait être contraignant à leur égard n’entrave pas l’action du Québec[32] et l’ALÉNA, pour sa part, n’interdit pas de telles subventions[33]. Quant aux subventions qui visent des biens – tels les disques et les livres – pour les interdire en vertu des accords internationaux il faudrait faire la preuve que ces pratiques causent un préjudice important aux intérêts étrangers, preuve que les montants en cause ne suffiraient vraisemblablement pas à étayer[34] ou faire la preuve qu’elles sont discriminatoires et ne sont pas protégées par l’article III :8 b) du GATT de 1994 qui autorise les subventions attribuées aux seules producteurs nationaux. D’autres atteintes potentielles pourraient viser les restrictions quantitatives et recouvrent en particulier les interventions touchant au contenu minimal québécois dans les secteurs de la radio et de la télévision. Ces mesures sont pour l’instant à l’abri de contestations parce que le Canada a refusé de faire des concessions dans ce secteur[35].

D’autre part le contrôle des investissements, qui prend la forme de l’obligation d’un contrôle des entreprises, n’est pas interdit en vertu des accords de l’OMC[36]. Ces mesures demeurent également à l’abri des contestations sous l’ALÉNA, en raison de la réserve aux mesures existantes inscrite par le Canada dans l’Annexe 1 de l’Accord. Cette réserve, qui s’applique aux paliers fédéral et provinciaux, donne notamment la possibilité aux entreprises de limiter l’accès des ressortissants étrangers à la propriété de leurs conseils d’administration. Enfin, les autres mesures, comme les trois règlements entourant l’agrément dans le domaine du livre par exemple, peuvent exister en raison de la clause d’exemption culturelle prévue dans l’ALÉNA mais peuvent, en principe, faire l’objet d’une contestation en vertu du GATT de 1994[37]

Le Québec et le Canada insistent sur la nécessité de trouver des mécanismes pour s’assurer que la culture soit tenue à l’écart des règles gouvernant les accords de commerce. L’appellation nouvelle de la diversité culturelle traduit cette préoccupation. Aujourd’hui, les défenseurs de l’exemption culturelle rappellent l’apport précieux et indispensable de la culture à la vie en société, apport qui incite à considérer les biens culturels comme autre chose que de simples marchandises répondant aux critères du libre commerce. Cependant, bien que le consensus sur la question de la culture dans le commerce international apparaisse solide, des inquiétudes voient le jour. Sur le terrain du droit d’auteur par exemple, un glissement inaugure peut-être un changement de cap: la querelle du copyright et du droit d’auteur refait périodiquement surface, en opposant une vision qui accorde une place plus grande aux producteurs, et qui atténue ce faisant la portée des droits moraux, à une approche centrée sur la personne du créateur[38]. En 1994, le projet de loi prévoyant la mise en œuvre de l’ALÉNA indiquait qu’un producteur audiovisuel était le premier titulaire des droits sur l’œuvre. N’eut été des pressions des auteurs, la Loi sur le droit d’auteur aurait été modifiée en conséquence[39]. Il faut également se rappeler que l’Accord multilatéral sur les investissements (AMI) mettait en cause les programmes d’aide aux artistes et aux organismes culturels. Enfin, tous les accords internationaux ne prévoient pas l’obligation du respect des droits moraux.

Le maintien de la diversité des cultures devient également un angle par lequel l’unidimensionnalité de Marcuse[40] revient à l’ordre du jour, alors que l’enjeu est anéantissement de ce qui distingue les États les uns des autres, l’homogénéisation des expressions locales. Pour les États qui insistent sur la diversité culturelle, l’aspect symbolique des œuvres, leur capacité à se distinguer d’un produit usuel de consommation, doit primer sur leur pendant commercial. C’est ce postulat qui rend impératif la protection étatique. Les préoccupations débordent alors le simple cadre économique et s’appuient «sur une vision de la culture qui prend surtout en considération l’importance, pour le développement des individus et des sociétés, de biens qui véhiculent des valeurs, des idées, des goûts, du sens»[41]. Comme certains l’ont souligné à juste titre, il en va alors d’un enjeu démocratique[42] et cette menace qui plane sur la possibilité même pour le Québec d’adopter librement ses politiques culturelles justifie aisément le recours, servi depuis plus de quarante ans par la classe politique, à la notion d’identité.

Même si nous venons de voir que les politiques culturelles sont, pour l’heure, protégées des règles gouvernant les accords de commerce, les intervenants du milieu de la culture ont raison d’être inquiets. Les accords actuels réservent certes à la culture un traitement qui devrait rassurer; ce qui inquiète, du point de vue des intervenants du milieu culturel, est la fragilité de l’acquis et le souhait répété de certains représentants américains de l’affaiblir.

 

Notes

[1] «Le système canadien de radiodiffusion (…) offre (…) un service public essentiel pour le maintien et la valorisation de l’identité nationale et de la souveraineté culturelle». Loi sur la radiodiffusion, L.R.C. (1991), c. 11, art 3.(1)b).

[2] «La présente loi affirme le caractère essentiel des télécommunications pour l’identité et la souveraineté canadiennes». Loi sur les télécommunications, L.R.C. (1993), c. 38, art. 7.

[3] Canada, Rapport de la Commission royale de la radiodiffusion (Commission Aird), Ottawa, Imprimeur du roi, 1929.

[4] Voir à ce sujet Jeffrey BROOKE, La politique culturelle du Canada : de Massey-Lévesque à Applebaum-Hébert, Ottawa, Bibliothèque du Parlement, 1982, pp. 10-12. Voir aussi : Ivan BERNIER et Jean-François LAMOUREUX, « Les politiques culturelles du Canada et du Québec, l’Organisation mondiale du commerce (OMC) et l’Accord de libre-échange nord-américain (ALÉNA) », dans Florian SAUVAGEAU (dir.), Les politiques culturelles à l’épreuve, la culture entre l’État et le marché, Québec, Institut québécois de recherche sur la culture, 1996, pp. 13-14.

[5] Jean LESAGE, Notes d’un discours prononcé à l’Assemblée législative en présentant le projet de loi relatif à la création du ministère des Affaires culturelles, non daté, 1961, p. 5.

[6] Loi sur le ministère de la Culture et des Communications, L.R.Q., c. M-17.1, art. 11. C’est dans l’élaboration de la politique que ces principes doivent se retrouver. Il faut également souligner que le préambule de la Charte de la langue française fait mention de l’identité : «Langue distinctive d’un peuple majoritairement francophone, la langue française permet au peuple québécois d’exprimer son identité». Charte de la langue française, L.R.Q., c. C-11, préambule.

[7] Louise BEAUDOIN, «À la défense de la diversité culturelle», dans Le Devoir, 16 juin 2000.

[8] Agnès MALTAIS, «Culture et lois commerciales», dans Le Devoir, 14 décembre 2000.

[9] Discours de madame Diane Lemieux «Dans le cadre de la première rencontre internationale des associations professionnelles du milieu de la culture», 10 septembre 2001.

[10] Voir Ivan BERNIER et Jean-François LAMOUREUX, « Les politiques culturelles du Canada et du Québec, l’Organisation mondiale du commerce (OMC) et l’Accord de libre-échange nord-américain (ALÉNA) », op. cit., p. 30.

[11] Une analyse de l’application de l’ALÉNA à la Loi sur le droit d’auteur a été développée dans : Victor, NABHAN, « Les droits d’auteur et les droits voisins dans l’Accord de libre-échange nord-américain et la loi de mise en œuvre C-115 », dans ALÉNA, droit d’auteur et droit voisins: impact de l’ALÉNA sur le droit d’auteur, les droits voisins et les industries culturelles, Actes de la journée d’étude, ALAI Canada, 1994, pp. 47-68.

[12] Loi sur le cinéma, L.R.Q., c. C-18.1, art. 83.4.

[13] Loi sur le cinéma, L.R.Q., c. C-18.1, art. 104.

[14] R.R.Q., c. C-18.1, r.0.1.6.

[15] R.R.Q., c. C-18.1, r.0.1.4.001, art. 21-22.

[16] L.R.Q., c. D-8.1. Pour en savoir plus sur la question de l’agrément, voir Jean-Philippe MIKUS, Droit de l’édition et du commerce du livre, Montréal, Éditions Thémis, 1996, pp. 291-335.

[17] Loi sur le développement des entreprises dans le domaine du livre, L.R.Q., c. D-8.1, art. 3.

[18] Règlement sur l’acquisition de livres par certaines personnes dans les librairies agréées, R.R.Q., c. D-8.1, r.1, art. 5. Le Règlement apporte quelques bémols à ces obligations d’achat.

[19] Règlement sur l’agrément des libraires, c. D-8.1, r.4, art 4. Voir également la Loi sur le développement des entreprises québécoises dans le domaine du livre, L.R.Q., c.D-8.1., art. 15-16.

[20] Règlement sur l’agrément des libraires, c. D-8.1, r.4, art. 6.8.

[21] Règlement sur l’agrément des distributeurs au Québec et le mode de calcul du prix de vente, R.R.Q., c. D-8.1, r.2, art. 4.

[22] Règlement sur l’agrément des éditeurs  au Québec, R.R.Q., c. D-8.1, r.3. L’éditeur doit en outre avoir son siège social au Québec (art. 2.1) et «avoir publié au moins 5 titres d’auteurs québécois ou posséder un inventaire d’au moins 15 titres d’auteurs québécois» (art. 2.5 a).

[23] Règlement sur le programme visant à favoriser l’expansion et le développement de l’industrie québécoise du disque, du spectacle, de la programmation musicale et du ruban magnétoscopique, L.R.Q., c. M-17.1, r.2.

[24] L.R.Q., c. M-17.1, r.2, art. 9.

[25] L.R.Q., c. M-17.1, r.2, art. 10.

[26] L.R.Q., c. M-17.1, r.2, art. 1. Ainsi par exemple pour être dit québécois, un disque doit avoir un interprète principal et la majorité des musiciens québécois, l’auteur des textes et des paroles ou le compositeur doivent également être québécois et au moins 75% des dépenses reliées à la réalisation techniques du disque doivent être effectuées au Québec.

[27] Règlement sur les entreprises de télévision payante, M-24, r.2.1, art. 5.

[28] Règlement sur les entreprises de télévision payante, M-24, r.2.1, art. 38.

[29] Loi sur la Société de développement des entreprises culturelles, L.R.Q., c. S-10.002, art. 17.

[30] Nous n’entrons pas ici dans les différences qui existent entre les traités relavant de l’OMC et l’ALÉNA. Nous suivons ici la typologie donnée par Ivan Bernier dans les ouvrages cités. Voir également du même auteur «Cultural Goods and Services in International Trade Law», dans Dennis BROWNE (dir.), The Culture/Trade Quandary : Canada’s Policy Options, Ottawa, Centre de droit et de politique commerciale, 1998, pp. 108-148.

[31] Il existe un débat quant à déterminer si le film doit être considéré comme un bien ou un service. Voir à ce sujet, Ivan BERNIER et Jean-François LAMOUREUX, « Les politiques culturelles du Canada et du Québec, l’Organisation mondiale du commerce (OMC) et l’Accord de libre-échange nord-américain (ALÉNA) », op. cit., pp. 55-56.

[32] Il s’agit de l’Accord général sur le commerce des services. Voir Ivan BERNIER, Mondialisation de l’économie et diversité culturelle: les enjeux pour le Québec, Document de réflexion préparé pour la Commission de la culture, Québec, 2000, p. 16.

[33] Voir le chapitre 12 de l’ALÉNA intitulé Commerce transfrontières des services et plus particulièrement l’article 1201 (2) d) qui dit ceci : «Le présent chapitre ne s’applique pas :  (…) aux subventions et contributions accordées par une Partie ou une entreprise d’État, y compris les prêts, garanties et assurances soutenus par le gouvernement». Voir à ce sujet Ivan BERNIER, Mondialisation de l’économie et diversité culturelle: les enjeux pour le Québec, op. cit., p. 18.

[34] Ivan BERNIER, Mondialisation de l’économie et diversité culturelle: les enjeux pour le Québec, op. cit., p. 17. Voir au même effet Ivan BERNIER et Jean-François LAMOUREUX, « Les politiques culturelles du Canada et du Québec, l’Organisation mondiale du commerce (OMC) et l’Accord de libre-échange nord-américain (ALÉNA) », op. cit., pp. 54-56.

[35] Ivan BERNIER et Jean-François LAMOUREUX, « Les politiques culturelles du Canada et du Québec, l’Organisation mondiale du commerce (OMC) et l’Accord de libre-échange nord-américain (ALÉNA) », op. cit., p. 57.

[36] Ivan BERNIER, Mondialisation de l’économie et diversité culturelle: les enjeux pour le Québec, op. cit., p. 20.

[37] Telle est du moins la position de Ivan Bernier qui s’appuie sur le fait que l’agrément vise un produit, en l’occurrence le livre, voir Ivan BERNIER, Mondialisation de l’économie et diversité culturelle: les enjeux pour le Québec, op. cit., p. 22 ; et Ivan BERNIER et Jean-François LAMOUREUX, « Les politiques culturelles du Canada et du Québec, l’Organisation mondiale du commerce (OMC) et l’Accord de libre-échange nord-américain (ALÉNA) », op. cit., p. 60.

[38] Voir notamment Alain STROWEL, Droit d’auteur et Copyright. Divergences et convergences,  Bruxelles et Paris, Éditions Bruylant et Librairie générale de droit et de jurisprudence, 1993.

[39] Sur cette question, voir Claude BRUNET, «L’ALÉNA et les œuvres audiovisuelles : la porte du Parc jurassique s’est entrouverte», dans ALÉNA, droits d’auteur et droits voisins: impact de l’ALÉNA sur le droit d’auteur, les droits voisins et les industries culturelles, Actes de la journée d’étude, ALAI Canada, 1994, pp. 73-77.

[40] «Dans la société industrielle qui pratique une politique d’intégration croissante, ces catégories (société, individu, classe, privé, famille) sont en train de perdre leur contenu critique pour devenir des termes descriptifs, décevants, opérationnels.», Herbert MARCUSE, L’homme unidimentionnel, Paris, Éditions de Minuit, 1979, p. 20.

[41] Ivan BERNIER, Mondialisation de l’économie et diversité culturelle: les enjeux pour le Québec, op. cit., p. 23.

[42] Sur cette question voir notamment Dave ATKINSON, «Mondialisation culturelle et accords commerciaux multilatéraux : un enjeu démocratique», dans Guy BELLAVANCE (dir.), Démocratisation de la culture ou démocratie culturelle?, deux logiques d’action publique, Québec, Presses de l’Université Laval, 2000, pp. 113-122 ; et Marc RABOY, Ivan BERNIER, Florian SAUVAGEAU et Dave ATKINSON, Développement culturel et mondialisation de l’économie, un enjeu démocratique, Québec, Institut québécois de recherche sur la culture, 1994.

 

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